LES SUISSES MIRENT EN JOUE
pâleurs, les torsions de nerfs se fondirent dans la vertigineuse manœuvre de la mort. Les Suisses excités avancèrent au pas de course leurs grands corps blonds face au mur, et l'aumônier, pris d'épouvante, croyant qu'ils allaient tirer, disparut. Le capitaine chargé de lire la sentence vit aux yeux de son colonel une si effroyable hâte qu'il replia son papier, recula... Les trois premiers condamnés, désignés d'un signe, se placèrent. Alors, à leur gauche, en avant des Suisses, aigu, le doigt du colonel se leva : les Suisses croisèrent la baïonnette. Le doigt du colonel se leva : les Suisses mirent en joue. Le doigt du colonel... Mais la décharge n'attendit pas, et aussitôt Fouré, Huguenin, Chambuque dressèrent leurs têtes sans cervelles, les bras à l'ordonnance raidis sur les pantalons et vacillèrent. Puis la grappe glissa du mur.
Le colonel s'exhala de la fumée des
fusils, fit un signe aux autres... Doguereau, Montander et Goglu obéirent, Goglu respectueux, s'écarta d'un pas de ses chefs. Et vite, vite le doigt du colonel se redressa : les Suisses croisèrent la baïonnette. Vite, plus vite, le doigt du colonel se redressa : les Suisses mirent en joue. Et vite, vite, plus vite encore... Mais plus vite que la première fois les balles gourmandes s'élancèrent !
Montander criblé aux seins, au cou, aux dents, cogna le mur de son crâne et roula. Les poings sur le sable, les bottes tordues, la tête baissée, il essaya de cracher cette âme qui persistait et se traîna vers les Suisses, formidable, encore dangereux, avec une gueule de boucherie, et les mains griffues, hautes, prêtes pour anéantir. Mais d'un balancement doux, comme on se couche, son corps se renversa sur les talons et ne bougea plus.
Ombres silencieuses, les officiers s'approchaient de l'étal, du charnier rutilant, du calvaire.
Ils virent Goglu réveillé soudain se traîner vers son capitaine. Ils s'arrêtèrent, glacés. Tandis qu'un soldat roux, aux naseaux de bœuf, finissait chacun sous les cheveux, l'ordonnance déjà cadavre saisit la peau de chèvre de Doguereau, et d'un geste coutumier, caressant... Mais il n'eut pas le temps de le recouvrir. Cette « fe-
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LE PETiT TAMBOUn, LA TÈTE UARSE, ROULA DANS LA CASERNE ATTRISTEE.
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melle » n'ôta pas l'oreille du pistolet suisse; et le sang qui débordait le soldat en fit un spectre long de trois mètres, immobile, horrible, rouge et couché. On se retourna vers l'autre mort, Doguereau.
Il avait été frappé dans les reins. Stupéfaits, ceux qui le virent imaginèrent le demi-tour prodigieusement net et rapide que le vieil officier avait dû faire sous la décharge. Il avait reçu seize balles qui étaient allées rejoindre çà et là les vingt-cinq dormeuses de l'Empire, mais aucune n'était ressortie. Sa poitrine touffue, ses épaules, ses forts yeux clos, son cou et ses joues étaient intacts ; on ne comprit pas... Seuls, ses camarades qui le connaissaient eussent pu répondre qu'il avait voulu mourir, méprisant et fier, « par le dos )>, pour qu'aucune gifle
étrangère ou balle suisse ne souillât la face qu'avait embrassée l'Empereur à Montereau. On jeta une toile sur ce sang su- ])]ime, et les tempes trépidées d'horreur, les nerfs bandés, l'arme au poing, le colonel appela le tambour de garde à la porte.
Il parut au loin sous le vestibule.
— Aux champs !
Marquant peureusement le pas des talons, le petit tambour, la tête basse, roula dans la caserne attristée la chanson de gloire.
Trente officiers tirèrent l'épée vers les cadavres, défilèrent devant eux, disparurent.
Un fourgon prit la proie.
Et ainsi, en quelques minutes, finit un rêve de sept ans.