MORT DU ROI DE ROME
Le Roi de Rome ignora longtemps l'audacieuse entreprise tentée par les demisolde pour lui rendre un trône. Épouvantée par l'inclinaison, accompagnée de sourds craquements, que venait d'imprimer au globe ce groupe d'énergies obscures, l'Autriche étendit sur le frêle duc ses bras marâtres, l'assit sur un banc, coucha son front, lui jeta des compas, des livres, des problèmes, l'empêcha de regarder par-delà le triste Schœnbriinn ce coin de monde et de soleil : la France ; et dés lors, à côté du martyre d'âme, il y eut celui de la pensée.
On avoue que ses souffrances intimes « l'avaient assagi avant l'âge ». Dès cette époque, 1823, pour tuer en lui les germes de race, les souvenirs de son deuil et sa nationalité se succédèrent ces bourreaux de cour, exécuteurs des hautes-œuvres
autrichiennes : le conseiller aulique Sommaruga. le colonel du génie Schindler, le baron d'Obcnaus avec son cours de philologie latine, Baumgartner, avec ses instruments de physique, le Prélat du Palais, Litrow avec ses chilTres, ses astres, le ^lajor Weiss et ses traités de fortifications, le comte Pasta sévèrement escorté de ses livres de philosophie, de droit public et de droit des gens. « Il s'occupait surtout, dit Foresti, de spéculations historiques ; il y portait de la pénétration et une grande justesse de jugement. » Le duc apprit tout, sans révolte, comme les chardonnerets en prison s'instruisent à luire le mort. A la fin de 1823, il commença l'étude de la géographie et faisait des travaux sur le terrain : on ne dit pas s'il eût mieux aimé y courir connue les enfants (le son âge.
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Pendant ce temps, Marie-Louise s'amusait à Parme. Cette veuve de Napoléon toujours amoureuse se présentait à Cliateaubriand, lourde de bracelets de pierres taillés dans le sarcophage de « Juliette », et grosse d'un autre enfant de Neipperg. Aux soupirs exhalés des salles d'étude de Schœnbriinn répondait, d'Italie, son épaisse gaieté allemande, mêlée à quelques variations de Mayseder au clavecin. On est mère de ce qu'on peut.
Le duc de Reichstadt, là-bas, isolé dans l'âme de ses professeurs, étudiait sans cesse. Un œil de buse, féroce, le couvait. Sous le charme horrible de Metternich, il en arriva, le pauvre enfant, à douter de lui, à se mépriser. Dans une lettre à son grand-père, il s'appelle lui-même Ein so kleiner und bedeutender Mensch als ich... un petit homme insignifiant. La Science l'avait repétri, mère bougonne.
Ses tempes, dès 1824, furent d'un vieillard, sa bouche semblait un fil, ses yeux doux luisaient dans un enfoncement ; et à la fin, lorsque, à bout de soufïle, amaigri, désespéré comme un enfant qui se noie, il ne fut plus qu'un être chancelant, pitié des filles et des valets, l'Empereur d'Autriche appela le prince de Metternich pour instruire le jeune homme, « en toute vérité », de ce qu'avait fait son père dans l'histoire. Aux premières injures du ministre contre l'Empereur, le duc serra les lèvres et sortit pour cacher ses larmes.
Voilà quelle fut sa vie dans l'humidité d'une Cour du Nord sans soleil. Mais l'espoir, un jour, entra dans son cœur comme un rais d'aube. Il vit entre les mains d'un domestique, à Schœnbriinn, une gravure publiée à Metz représentant Sainte-Hélène avec ces paroles : « L'honneur anglais est à jamais flétri ». Il s'étonna qu'on n'eût point oublié son père. Il entendit un autre jour que la France, par la voix des poètes, l'appelait « le fils de l'Homme ». Malgré que ses gouverneurs se plussent à dire : « Nous sommes persuadés que le prince ne lit, ne voit, n'entend que ce que nous voulons qu'il lise, voie et entende », le duc apprit par les valets le persistant amour du peuple pour Napoléon, et ses yeux sortirent de leurs caves, s'émurent, rayonnèrent !
Dès lors, le nom de l'Empereur lui tint lieu de muscles, de membres, de nerfs ; il ne fut plus qu'une tête sur un cœur ; il se dit : « Je serai son fils ».
Il vécut avec cet orgueil qui l'étoufiait ; il le traîna comme le martyr son fardeau, en ne le posant que pour le baiser. Mais il était temps qu'un autre vînt à son secours, comme Simon qui porta la croix de Jésus. Cet ami, le premier, fut un militaire autrichien, le chevalier de Prokesch.
Cet officier, répondant à quelques esprits médiocres, avait fait paraître en 1818 un mémoire intitulé : les Batailles de Lignij, des Quatre-Bras et de Waterloo. A son retour de mission, le chevalier reçu à la table de François II fut placé à côté du duc de Reichstadt. Ils parlèrent, et se reconnurent amis dans le culte du même dieu : « Je vous aimais depuis longtemps », lui dit le prince. Après le dîner, il l'amena dans une embrasure de fenêtre, se jeta contre sa poitrine et l'embrassa :
— Ne nous séparons plus, voulez- vous ? Ils se virent presque chaque jour. Le
duc, impatient d'apprendre, interrogeait le chevalier sur l'histoire universelle, sur les batailles de l'Empire, sur son père et l'état des esprits en France. C'est alors que Prokesch lui raconta l'aventure des demi-solde. Le duc l'écouta mains jointes.
— Ah 1 dit-il, c'était pour moi...
Il ne put achever. Ses larmes se précipitaient, pressées, glissaient, roulaient, tombaient sur ses belles et longues mains maigres ; il ne les essuyait pas, le cœur lourd de trop lourdes joies :
— Pariez-moi encore du colonel de Montander, du capitaine Doguereau, de son brave et simple grenadier, de tous... Je veux les connaître pour y penser à chaque heure.
Prokesch put se dire qu'il ressuscitait une âme, créait une force. Cette conscience jetée à terre se releva soudain. Le duc avoua un jour à l'officier qu'il avait l'espoir d'imiter l'Empereur.
— Si la France m'appelait un jour, dit-il, j'accourrais ; et si l'Europe menaçait la France, je tirerais l'épée contre l'Europe entière !
Sur ces paroles, dites avec animation et debout, il saisit la main de Prokesch, la serra dans les siennes, et le pria candidement de lui dire « les devoirs et les qualités d'un général en chef ». Le plaisir d'avoir un ami ramenait ce cœur à l'enfance.
On le voit, ces rêves étaient d'un Prince Charmant. Il comptait retrouver la France
Les De mi -Solde
comme une endormie, lui baiser les lèvres, la réveiller, l'épouser.
Lorsque la Pologne se souleva, il voulut partir ; mais Metternich l'arrêta froidement :
— Altesse, vous portez un nom dangereux ; calmez-vous...
Il replia ses ailes d'aiglon déjà grandes.
C'était, dit l'histoire, « un oflicier remarquable ». En 1828, son grand-père l'avait nommé capitaine au régiment de Chasseurs de l'Empereur. En 1829, il commandait une compagnie de Grenadiers ; en juillet 1830, il était major au régiment de Salins ; en novembre, lieutenant-colonel du régiment d'Infanterie de Nassau. Agé de dix-neuf ans, il ne songeait qu'à s'illustrer à tout prix et ne parlait que d'aller « défendre » et « venger ». L'Italie et la Belgique le désirèrent pour roi.
Juillet 1830 voulut l'arracher d'Autriche. Dégoûtée de tous et de tout, la France, après avoir mis en poussière jusqu'aux débris qui jonchaient son sol, reporta son espoir en cette âme pure.
« Le souvenir de l'Empereur, dit Louis Blanc, palpitait toujours dans le sein du peuple. Pour couronner dans le premier de sa race l'immortelle victime de Waterloo, que fallait-il ? Qu'un vieux général se montrât à cheval dans les rues et criât : « Vive Napoléon II ! » Il semble que les luttes civiles déconcertent les hommes de guerre. Rien n'aboutit. Le clan orléaniste se recruta de tous ceux qui, pour réveiller l'Empire, demandaient seulement un chef et un cri ; et la page d'histoire encore blanche s'envola d'un souflle, tout fut consommé. Le sourire de Metternich instruisit le duc ; il devina... Il eut quelques jours de crispations d'âme, de titubements, de non être éveillé, d'agonie latente. Seul dans cette chambre pleine des souvenirs impériaux, accoudé sur le glaive du Premier Consul, l'enfant sans mère, l'homme sans patrie, le roi sans royaume vit venir à sa rencontre, dans sa robe de silence, un doigt sur la bouche, funèbre, l'interruptrice de nos douleurs et de nos joies. Elle le regardait, penchée sur un pied, prête... C'était la Mort. Il la reconnut connue une amie, et lui fit signe d'attendre.
Attendre quoi ? N'était-ce pas la fin, la lie de la coupe ? Pas encore. Napoléon II voulait user le désespoir et mourir
de fatigue après, comme l'Autre. A partir de ce moment, il se précipita, cœur et corps perdus, dans les exercices de guerre. Maintes fois, on le surprenait à la caserne, allongé sur un canapé, suant et livide :
— J'en veux, disait-il, à cette pauvre chair qui refuse tout à ma volonté.
Très jeune, il avait cinq pieds six pouces ; sa vie était de la combustion : il dormait quatre heures, domptait des chevaux et mangeait à peine. Cette année, il perdit la voix en commandant une manœuvre.
Juillet. — Revenu à Schœnbrunn et y suivant les chasses, le froid renouvela ses souffrances ; il se mit au lit, exténué. En un jour, ses mains devinrent jaunâtres comme si déjà elles avaient touché la terre de la tombe.
— Maman...
Sa mère « valsait » à Vienne, « assez sotte, dit-elle à madame de Crenneville, pour se préoccuper outre mesure de la santé de son fils ».
Il était si faible, dit le Times, qu'il ne lui fallait que du lait ; et à la fin le lait fut trop fort. Le 21, il éprouva de telles angoisses que, pour la première fois, il avoua qu'il souffrait. Il eut aux lèvres cette saveur de sel qu'ont les martyrs, le dégoût et l'espoir de vivre.
— Il faut distraire Son Altesse, dit Malfati.
Le destin voulut qu'on lui apportât son berceau, celui offert par Paris où la Victoire, ailes immenses, présentait à son front les étoiles et le laurier. Le colonel sourit :
— Ma tombe et mon berceau se touchent, murmura-t-il ; roitelet de Rome, tu ne seras jamais pour l'histoire qu'un petit enfant.
On va voir ici qu'il n'est pas besoin de prêter à la vérité, et que lorsque les faits veulent un symbole, ils passent en puissance les plus douloureuses imaginations.
Cette nuit, vers trois heures, le duc ayant crié tout à coup : « Maman I à boire I » le docteur Malfati, à bout d'expédients, fit avancer dans la chambre une paysanne des environs de Vienne.
A cet appel d'agonie, tous étaient venus : le baron de Mohl, les valets, son chien, sa mère. Rapide, la campagnarde se dégrafa, car la mort ne permettait plus à cet orphelin que du lait de femme. La duchesse eut un sanglot :
— Mon fils 1
Les De mi -Solde
Les yeux sur ]Marie-Louise, le jeune homme but avidement.
— Monseigneur... disait tout bas la vraie mère i.
Il buvait; il lui semblait, en buvant, que le cauchemar étranger se détachait de lui.
Il buvait, les yeux clos, heureux. Une mj^stérieuse volonté, celle peut-être du grand Empereur, effaçait sous les ondes de ce lait dix-huit ans d'histoire autrichienne, pour lui faire retrouver, aux saveurs de cette nourriture d'enfant, le tout petit âge qu'il avait naguère, et son vrai nom national : le Roi de Rome.
— ■ Mon père ! cria soudain l'agonisant.
Il se souleva, gentil sous ses beaux cheveux blonds :
— L'Empereur !
On lui montra le ciel.
Il le contempla par les rideaux entr'ouverts, fiévreusement, avec la hâte profonde de s'élancer.
Et ce fut sur de la création, de la vie, la bouche blanche d'un lait inutile dont le flot retombait d'entre ses dents froides que son dernier souffle s'usa aux immortelles paroles :
1. Le lait d'une nourrice, dit le Moniteur, lui avait été ordonne.
— Je désire...
On se pencha, écoutant.
— que mes dépouilles, après ma mort...
Il parlait bas, d'une voix jeune qui
remontait du passé glorieux ; c'était celle de 1815, de l'enfant.
— soient transportées sur un champ de bataille...
La voix se faisait ferme :
— ... afin qu'il me soit donné d'y entendre les balles et les boulets... honneur qui me fut refusé de mon vivant.
Marie-Louise tomba. Le martyr remua deux fois la tête, la souleva :
— Ich gehe unter ! cria-t-il, je succombe! Et regardant obstinémen la Duchesse,
il mourut.
Il mourut, tué par l'Autriche comme son père par l'Angleterre, brûlé par la science, flétri de langueurs, d'espoirs orgueilleux et vains ; et aussi, peut-être, de s'appeler Napoléon. C'est un enfant victime de l'étranger, qui aima être Français. Il ne voulut se dire, il ne fut jamais ni duc de Reichstadt, ni Altesse Sérénissime autrichienne ; il demeura toujours le Roi de Rome. Les sanglots de l'Histoire ont marqué sa tombe à quatre ans.
LE DERniER DEMI-SOLDE
Lorsqu'on lui annonça cette mort, l'occident napoléonien se lamenta. Les foules unanimes adoptèrent ce sans-nom et ce sans-patrie ; elles prirent dans leurs bras ces légers restes qui n'appartenaient à personne, et à défaut de père et de mère une humanité pleura cet enfant. A ce deuil, les nationalités s'oublièrent. Pardessus les épaules des rois, les journaux, rapporteurs des peuples, échangèrent de douloureuses étreintes. En France, le théâtre prêta sa vie, ses costumes, ses bravos et son porte-voix à tant de douleurs comprimées. Un mélodrame qui représentait, enlre autres tableaux. « le roi de Rome endormi sur les "enoux de son
père )) électrisa les regrets de la nation. En face de cette apothéose qui jetait dans les bras l'un de l'autre, après leur martyre, l'Empereur d'Europe et le colonel autrichien, la France s'éblouit, les crut ressuscites, qu'ils étaient prêts à remonter à cheval, la Capote Grise devant, le roi de Rome en croupe, et qu'on allait rebatailler sous la protection des Aigles. Chaque soir, vers ces deux fantômes, des acclamations s'élançaient des loges, des fauteuils, de la houle des amphithéâtres, mais une heure après, dans l'air du boulevard, on n'y songeait plus.
Ceci pour la ville agitée et morte, pour le grand Paris douloureux qui n'a plus le
temps d'un credo. Mais dans la campagne salubre, ces heurts d'espoirs et de désenchantements n'existaient pas. Un culte y commençait sur les cendres d'un dieu : on espérait, on croyait tranquillement, tristement, profondément. Cette ancienne armée qui n'était pas toute morte à Waterloo, et rêvait au coin des âtres, dans les provinces, à la résurrection future annoncée par tous, cette foule de vieux soldats redevenus ouvriers, laboureurs et petits marchands s'augmentait peu à peu d'humbles fonctionnaires, de modestes commis. Sur tous les points de la France, dés lors, se forma l'agrégation lente, mais solide, dangereuse, ininterrompue, atome par atome, d'une foi nouvelle qui passait en vigueur les convictions les plus catholiques : ce fut infini et plein de silence comme la marée océane dont on sait enfin qu'elle monte lorsqu'il n'est plus temps de la fuir.
Cette foi d'autant plus immense tout à coup qu'on l'avait laissée s'approcher, comme en s'amusant, par ondes sourdes et secrètes, avait mis des années très longues pour envahir le territoire. Quand elle l'eut couvert, elle y demeura. Les journaux, maintenant, avaient beau courir les campagnes, ce qu'ils disaient le soir s'envolait la nuit par les fenêtres. On se méfia d'abord ; au bout de dix ans, personne ne s'inquiéta plus. L'opinion, la certitude étaient faites : L'Europe, la France, les ministres et les journaux mentaient : l'Empereur n'était pas mort el allait revenir. A partir de ce moment s'exhumèrent des armoires les objets du culte guerrier. De 1835 à 1840, aux fêtes, les laboureurs devenus hardis s'habillaient d'uniformes troués, poissés çà et là de vieux sang et de poudre noire ; sur les cheveux blancs s'enfonçaient de rudes shakos, de profonds casques, d'altiers bonnets à poil galeux qui semblaient des dépouilles d'ours. Ils étaient dix, vingt sous un chaume, parlant de combats gagnés, de couronnements, d'assauts, d'entrées triomphales étrangères et, plus bas... d'un homme. Ils décomptaient leurs blessures, les endroits où ils les avaient « conquises » ; ils prononçaient, quoique paysans, les figures classiques : ils disaient « les lauriers de la victoire », 1' « armée magnanime », « la Fortune était contre nous à Waterloo » ; et devenues vieilles comme leurs époux, rangées auprès des
tisons pour entendre parler ces hommes, le tas hochant des marmottes les admirait à l'écart, silencieusement enchanté.
Il y avait aussi les solitaires, ceux qui s'étaient « taupes » par dégoût du monde. Ils vivaient un peu partout, préférablement aux lieux hauts, avec le ciel, le vent, la solitude, les orages, l'Empereur. Ces ermites de la guerre, sans métiers, trop vieux ou trop durs pour s'assouplir aux tâches de la paix, retinrent pour eux seuls les nombreux sommets de l'Auvergne, des Pyrénées, du Jura, des Vosges, comme s'ils eussent espéré, de ces hauteurs, voir la mer, le fameux rocher Sainte- Hélène... Ils habitaient des cahutes, des baraques, des chaumes désertés. Le petit peuple de ces monts, pris de crainte, reculait quand ils avançaient ; mais ils parlèrent de l'Empereur, et on s'approcha. Dès lors, la montagne fut pays conquis. Charbonniers, bûcherons, isolés dans ces tombes d'air, tous, aux flammes du pin, qui semblaient des feux de bivouacs entendirent les batailles rangées, les charges, le Galop du siècle. Effrayant conte de fée ; pour auditeurs, quelques figures noires, des chouettes aux branches, çà et là un loup. Ces paroles de clair de lune, funèbres, évoquaient la Révolution, l'Empire, l'Armée, la Garde, Lui. Aucun obstacle ; pour terrain de manœuvre, le ciel. Les attelages de canons, les régiments montés bondissaient à l'aise. Défilaient léna, Eylau, Wagram. Un silence. Puis le conteur balbutiait ; sa tête se couchait, lasse ; il s'endormait sur ses genoux ; — et le récit continuait ailleurs, là-haut, avec les aigles des étendards dont les longues files envolées s'allaient lentement confondre avec les minuscules étoiles. Ce fut là leur vie pendant vingt ans.
Ceux qui étaient partis avant Waterloo n'avaient rien à dire des événements. C'étaient de vieux gouffres aux pierres usées où ne persistait, des torrentielles cascades, que le fil d'eau du souvenir ; ils ne savaient pas la défaite, n'avaient en mémoire qu'un temps glorieux. Différents étaient ceux d'après Waterloo, qui avaient assisté au règne de Louis XVIII, aux conspirations de l'ex-Garde, fulminé contre Charles X, Juillet et Louis-Philippe. Ceux-là, les Croyants, participaient à la foi des humbles, au rêve des campagnes, à l'espérance têtue et silen-
cieuse du peuple des villes. Si quelque importun leur parlait de la débâcle impériale, des rois survenus, de la mort du duc de Reichstadt, ils lui appliquaient une main sur l'épaule :
— Alors, vous croyez ça, vous ?
— Mais ce sont des faits. L'histoire..
Ils levaient les épaules.
— Si vous aviez vu de près, — comme moi, — disait l'un d'eux, nommé Triaire, tous ces ultras, et si vous aviez failli — comme moi — les faire
crouler tous, vous sauriez — comme moi — jin'il pourrait demain remettre tout en place.
— //... qui ?
Aucune réponse.
LE SOLITAIRE d'eN HAUT SEMBLAIT ATTENDRE.
Il y en avait ainsi une multitude. Mais celui-là, entre tous, était terrible. Les gens de Clermont-Ferrand l'avaient vu traverser leur ville, un jour de 1832, quelque temps après la mort du roi de Rome. Il racontait sur la « prétendue » maladie, sur la « prétendue » captivité, sur la tombe « prétendue » de l'Empereur et sur le « prétendu » saule des inventions si dangereusement nettes que le préfet le fit menacer. Il déménagea, entra dans la montagne, et on ne le vit plus. Capturés par ses histoires comme des serpents à la flûte, quelques bergers, là-liavit, lui donnèrent une cabane et lui apportaient parfois des fromages, du tabac, du vin :
autrement, il vivait de racines. Les événements, sous lui, passèrent dès lors comme des songes.
La duchesse de Berry essaya de soulever la Vendée : il sourit.
Lyon s'insurgea : il en avait vu d'autres.
Arrestation de Fieschi : comparé à la foudre, qu'était ce pétillement, vingtcinq balles ?
Luttes politiques.
Thiers, Mole, Soult, c'esi
Guizot : parades vaines.
Abd-el-Kader, Mazagran, Isly : fumées.
Socialisme naissant, agitations ouvrières, élections de 42 : les hiboux et l'homme, endormis, vivaient leur songe.
Mort du duc d'Orléans, élections houleuses, — révolution de 48 : alors les vents s'émurent, la montagne chucliola un nom...
Derrière le vieillard, en un coin de la hutte, dans deux cadres, luisaient les
croix et les brevets blasonnés des défunts de ÎNIontander, Doguereau, Thierry, Coutillot, Fortunat, Commandeurs et Officiers de la Légion d'Honneur et Chevaliers de l'Empire. Un an, deux ans passèrent. La barbe et les cheveux épars, le solitaire d'en haut semblait attendre, épier l'orage d'en bas, la tempête humaine si longuement attendue...
Elle vint.
Elle s'annonça d'abord par un flocon j-^ ' blanc au galop (Coup
^^'^ d'État, décembre
1852). C'était dans la profondeur, au loin. Dressé sur sa cime, le demi-solde, peu à peu, y reconnut le vert, l'argent, la toque de la livrée ; ses yeux resplendirent ! Au passage du cavalier, aux claquements de sou fouet, à ses cris, les cloches s'éveillaient; leurs chants de gloire, envolés, bronzaient la terre, animaient la moelle des arbres, soulevaient les eaux; les gens vidaient leurs maisons, couvraient les prés, agitaient drapeaux et mouchoirs, brandissaient au ciel les faucilles . Résurrecu, ! tion ! Ascension I
Quelqu'un s'approchait. Comme une hirondelle, le cavalier disparut au tournant du mont :
Yivc l'Empereur !
Impossible de confondre : évadé, il rentrait en France retrouver les vieux de sa Garde.
— C'est Lui ! rugit Triaire.
Cette foi sacrée atteinte au cœur fléchit comme un arbre et s'écroula.
Le dernier demi-solde était mort heureux.