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LES CHEFS DU COMPLOT

trait au boulevard. On ne le retrouvait qu'à six heures, penché sur les épaules nues, les boucles diamantées d'une femme, occupé à dépouiller les maris. Mais au milieu de ces salons « blancs », si la voix d'un étranger ou d'un niais, jalouse d'imiter le ton du «château », s'élevait pour ridiculiser quelque séance de la Chambre, les paroles de Laflitte, une arrestation de militaire ou l'ogre de Corse, les têtes se retournaient vers l'officier dont les joues prenaient des teintes d'herbes et qui s'attachait dés lors au bavard comme la tristesse aux poitrinaires. Cet accès d'épilepsie mentale continuait dans la rue, sur le terrain, et se terminait la plupart du temps au café par ces phrases indifférentes :

— On ne t'a pas vu hier, colonel ?

— Mon cher Doguereau, je me battais.

— Comment est-il tombé ?

— Sur une parade de prime, coup droit.

— Il ne l'avait pas volé, le bougre 1 On vient de décorer à Schlestadt les hommes du 29e qui dénoncèrent l'ex-Garde, et deux régiments se sont mâché le mufle à Orléans ; voici les journaux. Un armagnac pour le colonel qui vient de « tasser » un ultra I

— As-tu compris, mon ami ? disait l'ordonnance au grrçon ; si t'as compris, garde-le pour toi ; ^i t'as pas compris, porte-le à ta tante. As-tu compris ?

— Goglu, accroche le chapeau du colonel.

Cet homme, qu'on avait tour à tour nommé, pendant la République et l'Empire, Goglu, le Pimponpet, le Houzard des Deux-Géèles, le Nain de l'Adige, — la Coupe, sans doute parce qu'il avait traversé le Danube une nuit d'orage, et Cent-Dix, parce qu'il avait, disait-il en faisant ses comptes, tué cent dix hommes, était une petite bête de guerre velue, aux gestes rares, qui semblait dormir depuis sept ans. Du bout de banquette où il s'asseyait, ce soldat demeurait des heures à contempler son vieux maître, sans un tressaillement, comme en extase. Il fallait cJicrcher dans cette masse pour y découvrir de la vie, deux petits trous clairs, d'un bleu céleste, percés dans une tête informe. On eût dit de ces regards deux morceaux de ciel dans une flaque de bouc noire ; ils brillaient comme des

yeux de maman, escortaient le verre jusqu'à la bouche du fantomatique Doguereau, se promenaient de l'infirme aux portes du café, guettaient les cloisons de bois, surveillaient leurs fentes ; les cils, sensibles comme des baromètres, prévoyaient les moindres frisures d'air et se dressaient alors tout d'un coup, découvrant deux billes qui avertissaient les garçons peureux. Cet homme, qui n'était plus payé par le capitaine, vivait de pain et de ciboules, apportait son verre au café et allait lui-même à la cuisine l'emplir d'eau.

Jamais ils ne s'étaient perdus de vue. A pied, à cheval, ensemble et à toute heure ils avaient été du Grand Bruit.

Doguereau, sous-lieutenant à l'armée du Rhin, s'était fait adjuger Goglu, frénétique enfant de treize ans qui décollait de terre cent kilos ; depuis lors, toujours, là où il y avait le plus de feu, aux meilleurs tas, on n'avait pu voir le capitaine sans buter l'enfant ; cela pendant vingt-deux années de guerre, jusqu'au malheureux jour du licenciement de 1815, où Doguereau ayant dit à ce quasi-monstre :

« Camarade, je n'ai plus de quoi vivre, va-t'en », le silencieux ordonnance s'était mis à pleurer ces larmes que l'humanité confondue ne recueille qu'aux yeux des chiens.

— Je cire comme pas un 1

Et il était resté.

Ils venaient depuis, tous les jours, de neuf à onze le matin, le soir de deux à six. Le capitaine s'appuyait sur une grosse canne spiralée dont la pomme de cornaline représentait Son chapeau ; et Goglu repoussait du geste ou de la voix les passants distraits et les tourbillons de gamins.

A part la rosette et le ruban, aucune marque dans leur tenue ne désignait l'officier lettré amoureux d'éloquence antique, le froid orateur de la Garde qui, à la bataille de Montereau, dressé dans la foudre pourpre où cuisait son régiment de paysans, s'était écrié vers les canons : « Campagnards ! apprêtez vos faucilles, et montrez à Cérèsqiie BcUone, comme elle, sait moissonner les lauriers î » ni le simple soldat, non plus, porté au Bulletin pour avoir surpris dans les environs de l'Adige un poste de vingt hommes et les avoir désarmés. Nul vestige de ces orgueils ; rien des matamores. Ils entraient au café à tout

petits pas. On eût cru, à les voir, aux dernières promenades d'un avoué de Barcelonnette conduit en consultation à Paris par un de ces domestiques à tout faire qui soignent le cheval, tripotent aux fourneaux et font les courses de l'étude. Mais lorsqu'ils apparaissaient, l'un soutenant l'autre, la caissière ne pouvait réprimer vn +ic et les voix du café, soudain, tombaient comme un plomb...

« invitation », n'osa les saluer. Il ne se passait pas de semaine, en effet,' que ce vieillard aux jambes molles ne tuât un

Loasi^u ILS APi'.vîi.vis ;vi.-; (c

Car ces deux hommes emplissaient d'une terreur sourde les dix ou quinze estaminets à la mode, et pendant cinq ans, sauf les amis de l'ex-Gardc, personne, sans

royaliste, et il appelait ce jeu « tasser » un ultra. Quant aux petits pékins, au fretin, aux imprudentes têtes qui venaient parfois s'échaufTer dans la salle ou sur

la terrasse, l'honneur de les « tasser » garde « première ». Encore un qui n'em-

revenait au monotone Goglu que son pa- bêtera plus le roi de Rome,

ternel capitaine libérait le lendemain Et il faisait soleil dans leur cœur,

matin. L'ordonnance, généralement, ren- Le capitaine Doguereau et le colonel de

trait de son expédition à onze heures, Montander furent l'intelligence d'une

préparait le fricot en sifflant la « retraite conspiration à laquelle adhéraient plu-

espagnole » ; et les verres une fois vidés, sieurs régiments. Chargés d'effluves et de

sile capitaine demandait • miasmes, ces êtres ont rayé l'époque d'é-

" — Eh bien ? clairs sinistres ; épars dans toute la France,

— Tassé, Je lui ai fait descendre^une ils pétillaient sur le cadavre de l'Empereur.

GOGLU

Si Goglu, naturellement morne, gardait le plus profond silence au café, soupçonnait, inspectait chaque client, lui faisait subir l'enquête de ses brillants petits yeux bleus, et ne répondait que par des mots brefs, glissés dans le cornet des mains, au mélancolique Doguereau, c'est, avouait-il d'assez bonne grâce, qu'il s'était laissé pigeonner par un mouchard allemand, renégat des armées de l'Empereur, et spécialement préposé depuis 1820 à la surveillance des demi-solde.

Il restait à Goglu, de cette aventure bizarre, une indéfinissable stupéfaction.

Avant cette époque, l'ordonnance entrait au café en badinant, relevait sa canne qu'il avait l'habitude de laisser traîner sur le pavé, lui faisait faire trois tours entre les épaules des garçons et la plantait avec force sur le carreau : pan I

— Merci; en cas de çà, je vais bien, et vous ?

Puis il asseyait le capitaine et se mettait à bavarder. Ces manières avaient fait dire au patron :

— C'est un mauvais client que je tolère, on sait pourquoi, il ne me consomme qu'un verre d'eau ; mais il amuse les autres, et quand il parle de ce pauv' chat de Janina, que je crois être le pacha, je vous assure bien que personne n'est triste dans l'établissement.

Ces cocasseries ne durèrent pas. Un jour de mai 1820, un homme à grosses moustaches, en spencer de casimir et au chapeau-ballon à longs poils, prenait tranquillement un grog à la terrasse de la Régence, lorsque tout à coup un consonmiateur parla de Picliegru.

— Soldat qui avait tous les talents,

ne put s'empêcher de dire l'homme au spencer.

— N'est-il pas question d'une statue ?

demanda le client.

— Oui, mais n'en dites rien. Le ministère compte élever à la gloire de ce général qui combattit le despotisme de Napol...

Il s'arrêta net. La canne de Goglu, insinuée entre le flanc gauche de l'homme et son coude, menaçait le grog. Le spencer la saisit :

— Qu'est-ce ? Pourquoi me provoquez-vous ?

Goglu ne vit pas son capitaine dont les gestes désespérés lui envoyaient l'ordre de se taire. Il se leva et dit :

— Goglu, ex-grenadier de l'Immortelle en demi-solde, demain, deux heures, rue...

Il ne continua pas. L'homme au spencer eut un mouvement de tête qui signifiait : « Parfait, tu m'en apprends, cause toujours ». Mais, apercevant Doguereau qui accourait, il paya son grog, bouscula deux tables et disparut.

— Niais, dit le capitaine à son ordonnance, celui-là était de force à te « tasser ».

Prévoyant une aventure, Doguereau, le lendemain, fit transporter ses lettres, quelques documents et sa croix, chez Montander qu'il savait moins suspecté.

— Pourquoi ce déménagement ? fit le colonel. Il y a du nouveau ?

— Oui, un œil.

Le capitaine lui raconta la scène du café:

— J'avais déjà rencontré ce mouchard, dit-il, mais Goglu ne le connaissait pas. C'est un ancien grenadier de la division Oudinot qui est passé aux ultras et joue maintenant des tours à l'ex-Garde.

— Est-ce que la lessive serait prête ? rêva le colonel. Serrons-nous, dit-il aux deux hommes, ou sans ça...

Et il fit le geste de fusiller.

Dès ce jour, Goglu changea. Il devint triste, parla rarement : l'homme au spencer, mystérieux, avait jeté ses pensées dans une vaste fantasmagorie. Cet homme simple qui ne concevait pas le mensonge aperçut des mouchards partout. II ne disait plus en entrant dans les cafés : « Mort à l'Anglais I » ni « Vive son petit 1 » mais, voûté, à l'affût, apparem-

ment endormi sur le feuillet d'une gazette, ayant tout regardé, il écoutait tout. Les moindres bruits s'amassaient en ses profondes oreilles, dont les rousses broussailles s'écartaient pour laisser entrer des paroles que son âme, lente, commentait... Si, dans le tas, il s'en trouvait une contre Lui, son regard tout à coup volait par-dessus les tables, assaillait de feux le parleur dont la tête, incommodée à la fin, se retournait, nerveuse, vers l'ordonnance assoupi de béatitude et changé en client paisible. Ça se massait. Or, voici le manège de provocation que pour dépister les mouchards Goglu avait laborieusement composé :

Il semblait très bonassement s'adresser au calme Doguereau ; mais ses yeux démentaient ses gestes, ils ne quittaient plus l'adversaire ; c'était le lourd paysan de Seine-et-Marne et son accent :

— Je propose...

Il s'interrompait sur ce mot. L'homme le regardait toujours. Alors, les cils pinces, la bouche gourmande, l'air d'un campagnard qui cherche un bon endroit pour dîner :

— Qu'on irait, pr'exemple, à l'foire de Crécy ;

C'est-à-dire, dans l'idée de Goglu, se battre en duel.

— L'pavé est bon pour les chevaux ; C'est-à-dire, puisque le temps est bon,

qu'on parte le plus vite possible.

— La betterave a besoin d'engrais ; C'est-à-dire que la terre demande à

manger, que le sang coulera.

{Une pause.)

Puis tout d'un coup, sec et net, avec franchise et rondeur :

— As-ta compris, mon ami ?

D'une voix plus basse, devenue farouche, car l'adversaire en effet commence à comprendre :

— Si t'as compris, garde-le pour toi ; Enfin, goguenard, cette dernière insolence :

— Si t'as pas compris, porte-le à ta tante. As-tu compris ?

Et on échangeait les noms des témoins.

La tanière de ces deux soldats, menacée de perquisitions, était à peu près semblable à celle des autres demi-solde qui végétaient à Paris. Comme l'habitant, la chambre était redoutable et misérable ; et sur la porte de ces taudis haut perchés

les ex-militaires de la Loire eussent pu inscrire leurs vrais noms, ce simple état civil en trois mots : Adversité, Fidélité, Férocité.

Le logement du capitaine et de Goglu se composait d'une chambre et d'une cuisine. Le propriétaire ayant séparé ces pièces d'un appartement mitoyen, on avait percé une autre porte dans la cuisine pour la faire communiquer avec l'escalier ; il fallait enjamber un sac de

une plate paillasse, un matelas bariolé de reprises et la fameuse peau de chèvre, car ces entêtés grenadiers sommeillaient vêtus et ne se déshabillaient qu'au réveil pour aller s'inonder d'eau froide. L'ordonnance avait longtemps dormi contre les pieds de son maître afin d'être plus tôt debout pour le mieux soigner ; il ronflait depuis 1820 dans la cuisine, accroupi sur des sacs de toile, et disait ma chambre. Ces grognards qui avaient conquis les

charbon et trois ou quatre casseroles avant de pénétrer chez le capitaine.

Cette cham'^re, à l'inspection, semblait Iileine d'armes et de vieux livres ; l'œil devait soulever un amas de loques et de journaux pour entrevoir un lit démanlelé, perclus, aux pieds écrasés par la moisissure, et surélevé du côté de la tête l)ar deux de ces tasseaux dont se servent les marchands de vin pour caler leurs pièces ; dos bois latéraux, creusés dans le noyer en forme de nacelle, débordaient

palais d'Europe ne s'étaient jamais aperçus de leur affreuse misère; l'enchantement de l'Empire persistait au fond de leurs yeux.

Trois fenêtres s'ouvraient dans la rue ; mais la maison d'en face n'ayant que deux étages, Doguereau pouvait ouvrir ses croisées, lire ou écrire, gesticuler (rare) et faire à son aise, loin de tout mouchard, les mille petits pas menus du matin. La réverbération de cette pièce, tapissée de sabres de houzards, de cuirassiers, de

dragons, de lames courbes en croissants de lune et de lattes aux taillants vifs, incendiait ces hommes de métalliques lueurs et frisait leurs yeux d'éclats mercuriels ; tout autre y eût trouvé la rage, eux s'y trouvaient bien. Sur une planche s'empilaient des livres : les Commentaires de César, un l'raité des Fortifications, les Etrennes aux Braves, le Petit Plutorque en trois tomes, et un Manuel du Canonnier ouvert au chapitre des artifices. L'ordonnance déchaussé, joyeux, brossait tout indistinctement. Ce sauvage passait des plumes le long des fentes du plâtre, dans les interstices des planchers ; il eût entendu l'ongle d'une mite dans un bloc de bols. A force de soins, il avait fait de cette pièce quelque chose de dur où brillaient les yeux fixes de la propreté. Seule, la table où « travaillait » le froid capitaine, dénonçait de la confusion : une cendre de cigare, légère, saupoudrait les brochures, le plat d'étain, la canne, les pistolets, un compas, les médicaments et les vieilles lettres dont elle était surchargée. C'est à cette table que Doguereau, le matin du 12 février, lut dans les gazettes l'ordre donné à la gendarmerie de saisir cinq officiers, dont deux demisolde, Dupuy et Fouré. Il relut tout haut pour Goglu :

« Fouré (François), officier de cavalerie en retraite, chevalier de la Légion d'honneur, natif de Nantes, âgé de 39 ans, taille de cinq pieds six pouces, cheveux châtain clair, yeux bleus, regard dur, nez moyen, bouche grande, une cicatrice

à l'un des côtés, favoris fournis, portant le corps en avant, et s'enlevant un peu

en marchant. » j ;j [y,^

— Eh bien ?

L'oeil droit de Goglu se ferma énergiquement :

— Un crâne de l'ex-Garde.

— Oui. Et je connais, dit le capitaine, celui qui l'a dénoncé. Fouré soupçonnait un lieutenant de la Garde Royale, aïe I mes jambes 1 j'ai même son nom, le bougre...

Il chercha dans ses papiers, trouva une lettre et la parcourut :

— Tu te rappelles, n'est-ce pas, que ce brave Fouré s'est battu à Nantes, et que son adversaire a été tué — ces ultras ne supportent pas les égratignures. — On a fait un repas au cabaret des Trois-Coqs, et cet empalïé s'est mis à parler de l'Empereur, de la Garde immortelle, des glorieux Cent- Jours et autres... Que ça te serve de leçon I II a laissé voir une lettre du colonel ; le vin l'enfonçait. Un témoin s'est écarté pour aller prévenir la Moucharde, aïe I mais Fouré avait « senti de l'air », son vin s'est refroidi ; quand les gendarmes sont venus, il n'y avait que six chaises pour s'asseoir, et des bouteilles vides. Le témoin s'appelle (il reprit la lettre) Pascal... monsieur Pascal de Breuilly, et demeure boulevard Saint- Martin ; il doit s'amuser comme un noble. Explique tout ça au père Thierry ; l'affaire marchera comme d'habitude.

— Encore un de tassé, dit^Goglu.

Et il partit.

DOGUEREflU SUR LE TERRfllM

M. de BreuiUy, lieutenant aux gardesdu-corps, sortit du bureau de location des Variétés où il venait de prendre deux fauteuils pour lui et sa maîtresse, jolie blonde au souple corps engainé dans une mante de velours qui laissait coquettement voir, sur la cheville, les fanfreluches d'une robe à jours tulles. Captive à son bras, efïleurant de son petit chapeau de satin l'épaule de son amant, cette femme laissait flotter sur les figures la caresse de son regard fané, couleur du « dernier soupir des pervenches «, et plus énergiquement que sous une charge de gendarmerie, la foule se creusait devant sa beauté.

— Voyez le beau jour, Pascal ; mais ne craignez-vous pas que la nuit soitinsupl)ortable ? Vous auriez dû prendre des Ijillets pour l'Opéra, on jouait Aladin.

— Rêve, vous n'avez pas vu Jenny Vertpré ; Jenny 1 l'illustre Jenny, si piquante !

— Cette « chercheuse d'esprit » n'en trouve jamais, et c'est une vieille pièce.

— De quatre-vingts ans, oui. Mais ceci prouve que le naturel et le bon goût ne vieillissent jamais en France. IMarcncz un peu plus à droite. Voulez-vous traverser ?

— Mes chaussons de ve'ours vont se salir...

— Dites vos ailes I Venez au bord de ce trottoir ; nous attendrons.

— Que de voitures... L'horreur 1 voici mon manteau plein de boue 1

M. de Breuilly bondit sur la chaussée :

— Brutes 1 vous ne pourriez pas faire attention I Quel est celui...

Son choc refoulant les balayeurs, un homme trébucha. Mais à peine était-il tombé qu'un poing ferme, d'une torsion, retourna M. de Breuilly :

— Un mot, jeune homme.

— Pascal 1

— Merci, dit le vieillard en se relevant ; je ne puis vous voir, monsieur, car je suis aveugle, mais sans vous, ce brutal m'eût jeté sous les voitures.

— Vous entendez... dit Doguereau.

La foule se resserrait :

— Deux lapins de l'Empereur, fit un ouvrier.

Doguereau étreignait toujours le jeune homme.

— C'est inconcevable, dit M. de Breuilly devenu blême, il me faut donc croire, monsieur, que vous demandez une aventure. Un homme de votre âge, cependant...

— Recrue, tu gazouilles I

La main de Doguereau, en saisissant la redingote, avait fait sauter trois boutons. Paris, dans ces légers drames, approuve toujours le plus fort; on se mit à rire. ^'^i]^ ,

— Faitesydes excuses à la vieillesse aveugle, mon enfant, dit le capitaine, ou donnez-moi votre carte.

— Et pas celle de papa, dit l'ordonnance. As-tu compris, mon ami ?

— Lâchez-moi I

— Pascal I sanglota la jeune femme.

— Des excuses, répétait Doguereau.

— Non. Voici mon adresse. Lâchezmoi 1

— Je vous lâche.

Libre, il s'élançait ; Goglu lui fit faire deux tours :

— Et si t'as pas compris, porte-le à ta tante.

Cette scène avait duré dix secondes, f.es deux de l'ex-Garde, lentement, s'éloit^aèrcut au pas museur de la promenade, nuelqucs regards les suivirent entre les cliapcaux. Puis, tourbillonnant sur elle- .•nême, lu fouie se dissipa.

Et l'aveugle, souriant, monta dans un tiacrc et disparut.

Le surlendemain, devant la salle d'une guinguette de la Butte aux Cailles, un berlingot déposa quatre hommes. Dix heures sonnaient.

— Les ultras sont là, dit Goglu.

Sur un rang, ils firent le salut militaire. Et on apporta les épées.

Doguereau se fit conduire à la place désignée par les témoins ; et tandis que l'ordonnance enlevait le chapeau, la redingote, trois gilets, dont un doublé de poil, et la ceinture de flanelle, les amis du demi-solde prirent la mesure des lames.

Après un vif regard à son adversaire, M. de Breuilly considérait ces deux hommes bizarres qui s'occupaient de tout, muets, dominateurs, et organisaient froidement le combat. Sanglés dans d'immenses redingotes, l'une bleue, l'autre verte, boutonnées par des olives de bois noir et « honorées » du ruban, ils portaient de vastes chapeaux, élimés et défoncés, aux gaillardes ailes, dont l'ombre coupait leurs joues. De pauvres cols de carton montaient de leurs collets, déchiquetés par les gros plis de la nuque. Le plus trapu, amputé de la main gauche, marchait l'épaule droite en avant, et l'autre se reconnaissait à sa flamboyante moustache, teinte en rouge, dont le vaste croissant aigu, élancé par-delà les oreilles, retordait ses pointes cirées dans les deux godets du chapeau. Oui. Non. Ils n'avaient dit que oui et non. Cette moustache rouge et cet amputé, ce oui et ce non s'appelaient Triaire, Huguenin : le lieutenant Triaire et l'adjudant Huguenin.

— Monsieur de Breuilly enlève sa chemise ? demanda Doguereau.

Goglu, toléré sur le terrain comme garde-malade, saisit les bras de son capitaine ; il avait peur des « courants d'air ». Le jeune homme, nerveux, déboutonna son col ; on le vit s'exhaler du linge, pur et blanc, d'une beauté de femme, et raidir ses (loigts pour saisir l'arme. La moustache sanglante fit un signe...

— Ces godam ne sont pas frileux ; bien, dit Triaire.

— Mon capitaine va prendre froid !

râlait Goglu. Une pleurésie; — mais tu paieras les pastilles, dit- il en revenant vers les deux témoins. (Il regarda M. de Breuilly.) On va t'en redonner une autre, de chemisé, qualité estra, beau rouge. (Entre ses dents) : As-tu compris, mon ami ?

— Apprête ma couverture, dit le capitaine. I •- '

A son tour, il tira sa chemise, l'enleva ; et affreusement sublimes, inscrites à coups de sabre sur sa peau fourrée, la Gloire et la Désolation apparurent 1

Était-ce là le trébuchant promeneur des allées du Palais-Royal, l'effarouché bourgeois du café Procope, endormi et douillet, qui avait si peur des courants d'air ? Le torse de ce malade, dur comme un bloc de fonte, développait du col au ventre un tracé d'Histoire, et les grands tumultes, chacun, comme sur une carte, hurlaient leurs noms par de si profondes entailles qu'instinctivement M. de Breuilly recula d'un pas... On reconnaissait les charges de la République lointaine dans le lacis de lignes dont s'entortillait ce vieux corps ; on en retrouvait de plus récentes, celles du Consulat, aux estafilades plus nettes, aux nombreuses criblures qui vrillaient la peau de points blancs ; et sur le terrain de cette chair à batailles, s'annonçant par des coups fameux, l'Empire, enfin, commençait : les sabrées d'Austerlitz recouvraient la trame d'Arcole ; les bombes du thorax, piquetées de décharges, révélaient léna, et les muscles du ventre, écharpés, tirés, rempoignés en tas, puis recousus, parlaient d'Eylau funèbrement ; Essling et Wagram avaient cravaté ce cou ; mais la Moskowa, plus hardie, s'était ruée à la face ; Lutzen creusait les bras de ravines, l'herbe du poil n'y poussait plus ; Leipzick, lamentable, avait liaché les épaules ; et on devinait enfin Waterloo qui, sans blessures, avait percé le cœur à mort. Ainsi, dans le soleil de la salle, apparut Doguereau. Cet athlète aux jambes d'argile se tenait effacé, mais droit, la garde basse, sans fente, raidi le plus possible sur ses jarrets mous, et un imperceptible tremblement d'infirme agitait son pantalon gris-fer. Cet arrêt, cette sorte d'éblouissement dans l'admiration et la crainte n'avaient pris qu'un cillement d'oeil à son nerveux adversaire. Une voix tranquille dit :

— Allez, messieurs.

Et subtil comme un vol d'abeille, le « zizeyage » commença...

— Éi)oque à mort, gronda Triairc. Astu lu les journaux ? Du paroli jusque-là.

mais qui marche ? On réhabilite Morcau et Pichegru qui ont trahi leur père.

— Ce n'est pas tout, dit Huguenin, on rabote les papiers des braves, on fusille.

— Et il se dit des choses à la Chambre qui font dresser des couteaux dans le dos.

Indifférents, ils erraient dans la salle de la guinguette, et s'arrêtaient parfois, brusques, la canne plantée, les ganses de leurs vieux chapeaux bout à bout ; on eût dit, à les voir si loin du combat, qu'ils se promenaient dans une avenue d'Amsterdam. Lointain, un cri d'usine... Goglu, gardien de la porte, surveillait un fil de courant d'air. Les deux témoins de Breuilly, stupéfaits, assistaient seuls à ce duel. Rien d'insolite qu'une plainte d'insecte... zzz... le jeu tour à tour sec et filé des lames claires... zzzzzz... z ! La mort vient sans bruit.

— Minute, la petite Majesté remettra ça en place, dit Huguenin, un mouvement par échelons, de Vienne à Paris...

zzzzzzzzzz...

— Quel âge a-t-il, aujourd'hui 1 L'homme à la moustache rouge compta

sur ses doigts :

— 1811, 1822. Onze de vingt-deux, demeure onze ; il a onze ans.

— Petitot...

— Joli comme une bande de filles, c'est un astre, et il monte à cheval comme Curély. '-'

zzz... zz... z I

Goglu, qui avait bouché la porte, regarda Doguereau :

— Il tient sa garde ; ça se masse. Mon lieutenant, dit-il à Triairc, peut-on prendre votre pas ?

— Le gauche, toujours, dit Huguenin ; nous n'avons pas de secrets pour un poilu de l'ex-Garde. Ton capitaine a-t-il des nouvelles du roi de Rome ?

— Que je vous se raconte, chuchota Goglu tristement : // est malade.

— Hein!

zzzzz...

— Nous le savons par Coutillot. Ah I continua-t-il en colère, le fils d'un homme qui appelait la France le Paradis des Braves...

— Ma chemise, dit la voix de Doguereau. Comme ils se retournaient, deux bras

se levèrent ; une lame brilla hors d'un dos, et ils entendirent une cpée tomber.

— Les frusques à mon capitaine, dit Goglu.

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