DEUX BRAS SE LEVERENT
Le docteur et les deux ultras se précipitèrent sur le blessé. Doguereau qui se rhabillait s'approcha d'Huguenin :
— Je t'écoutais pendant la ferraille.
Vous parliez du Petit à quatre pas des aristocrates. Dorénavant, sourdinez. Où allez-vous ce soir ?
— A la Régence. Un piquet.
L'index au bord du chapeau, militairement boutonnés, ils se retournèrent :
— Nous avons l'honneur, messieurs...
Une rigole rouge filait entre leurs talons,
vers la porte. Ils allumèrent quatre cigares de la régie, et montèrent dans le berlingot.
— Et paraît qu'zZ ne dit plus rien, qu'il est, comme on appelle, triste ? demanda Huguenin qui pensait toujours au roi de Rome.
— Il pleure.
La moustache rouge et l'amputé tressaillirent.
— Pourquoi ?
— Des histoires... Om le surveille, on le tracasse, on lui défend ses joujoux.
— Joujoux ?
— Des choses qu'il joue avec ; jouer, joujoux, expliqua Goglu.
Triaire, tourmenté, saisit sa moustache :
— Jouer ? mais enfin, qu'est-ce qu'il a?
— ... Langueur, dit laconiquement Doguereau.
Comprirent-ils ? Ce mal inconnu à l'ex-Garde les épouvanta sourdement.
Rangés sur les banquettes, Huguenin, Triaire et l'ordonnance ne soufflaient plus. A la fin, leurs crânes plièrent, s'unirent, ils pensaient au petit roi de Rome. Et tandis que le berlingot galopait, accoudés sur leurs genoux, le cigare éteint et l'âme en Autriche, ils s'immobilisèrent sur ce mot : langueur..., comme de pauvres femmes sur un berceau.
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LES COriTREPOISOnS DU MflJOR
Deux jours après, Doguereau, escorté de son ordonnance, entra au n» 9 de la rue Maubuée pour aller voir le commandant Goutillot ; les deux hommes s'arrêtèrent au quatrième étage, à l'extrémité d'un corridor à trois coudes qui puait la limaille et le cuir :
— Ce n'est pas l'Espagne et ses jasmins, dit le capitaine.
— Je paie moins cher le loyer, grogna le Major. Qu'est-ce qui vous amène ?
Goglu se boucha un œil :
— On vient d'en tasser un autre.
— Plus bas... fit Goutillot. Vous travaillez donc toujours dans les^redingotes de sapin ? -r^rj
— Le Breuilly qui a dénoncé le camarade Fouré ne trébuchera plus dans nos cannes, dit Doguereau, il est en train de faire de l'herbe au Père-Lachaise.
— Je le savais, dit Goutillot, le colonel est venu ce matin. Mais il ne fallait pas se battre avec cet ultra; c'est une imprudence. Si vous m'aviez prévenu, je vous aurais dit que notre colonel était amoureux de sa maîtresse, une nommée Lise
qui a chanté dans un opéra du Gymnase, il y a deux ans.
Les yeux de Doguereau s'incendièrent :
— Tu parades 1
Coutillot recueillait dans un bol les miettes de pain sèches de son dîner.
— Au fait, reprit sourdement le capitaine, qu'est-ce que ça peut nous faire que le colonel soit l'amant d'une petite ac- I rice ? L'essentiel est que Breuilly soit mort. C'était un ultra dangereux : du poumon, du campé, de l'esprit, du flair. S'il avait vécu, nous y étions jusqu'au manche ; il nous envoyait cette femme pour farfouiller dans le complot, et trois cents bougres allaient à la « réserve ». Mais j'ai cassé la ficelle, le pantin ne bougera plus.
— L'enfant est vindicative, elle jure de venger son garde.
Doguereau haussa les épaules.
— Une femme...
— La faiblesse est forte, dit le major. N'est-ce pas un enfant de dix ans qui a suscité nos énergies ? Je ne suis dans votre conspiration que par amour pour le roi de Rome.
— Bah 1 dit le rude Doguereau ; à la première occasion, je me débarrasse de cette gale d'un coup de griffe. Bougre de feutres 1 toucher presque au but, et forcé de s'asseoir 1 (Il prit sa canne.) Comment va le blondin ? As-tu d'autres nouvelles ?
— Toujours triste, langueur... Chambuque a dû lui faire passer mes biscuits, mais il n'est pas encore revenu de Vienne. Dans huit jours...
— Tu prépares encore d'autres remèdes ?
— Oui.
Qu'était-ce que ce Major ?
A la fois un soldat, une mère, un fou. II y a des hommes dont on pourrait peindre avec ces seuls mots le corps, le cœur et la tête. Jamais solitaire ne vécut en meilleure intelligence avec ses passions : il les faisait se lever, se coucher. De 1817 à 1819, Coutillot, entre ces trois tigres, ne se révéla aux voisins par aucun bruit.
On disait dans la maison : « C'est un rentier qui nourrit un terne à la loterie ». Le jour où on aperçut ce militaire le quartier en parla, ses yeux avaient fait peur. Depuis 1820, des gens venaient le voir, entre autres le colonel de Montaiider et Doguereau. Deux fois par semaine, une
femme lui apportait de la nourriture et trompait les curieux en disant à la concierge :
— Monsieur le Professeur travaille trop, ça lui a donné des chagrins ; il ne veut plus voir que ses amis.
Coutillot recevait le propriétaire dans le corridor pour lui payer le loyer. Ses fenêtres étaient closes le jour, la nuit. Rien des orages de cette âme ne pénétrait les murs de la maison, si résonnante cependant qu'on y eût entendu bouger une idée. Enfermé, collé plutôt dans sa chambre, le Major semblait y vivre l'existence insensible d'un animalcule, d'un végétal, d'une onde de silence.
Cette vie énorme, ramassée sur ellemême, dont les ardeurs endiguées par la réflexion cherchaient une issue, trouva sa liberté dans une idée fixe. Cinq ou six mots, dès lors, lui tinrent lieu de bibliothèque, furent son souvenir et son devenir : On veut empoisonner le Roi de Rome. Cette idée mangea sa cervelle, prit la place de son intelligence, et doucement, il devint fou.
Ex-homme de lutte, à cheval sur cette terreur, Coutillot se sentit revenu aux grandes batailles ; il galopa dans l'illusion, et n'en vit jamais les limites, car le rêve ressuscite le rêve, et tout est dans tout. Servi par ses seules ressources, le montant de sa demi-solde et sa croix, isolé, patient, il se mit ingénument à fabriquer des contrepoisons pour l'Enfant qui languissait à Tyroler-Hauss et s'amusait dans sa campagne « à creuser des îles », des îles à l'image de la Corse et de Saint-Hélène.
Enfiévré de violents soupçons, le soldat pensa tout d'abord aux empoisonnements acides, corrosifs, acres. Ayant appris que le Roi de Rome se plaignait de brûlures à l'estomac et qu'il vomissait fréquemment, le Major fit venir deux demi-solde et leur présenta son idée, mot à mot, comme à la brochette. C'étaient deux têtes dures ; mais une fois l'idée entrée, ils partirent sans hésitation à Schœnbriinn pour conseiller au prince « le lait, l'huile et le blanc d'œuf ». Cet enfantillage devint sublime par la mort de l'un d'eux, Lamy, du 5e dragons, décoré à Ulm, qu'un molosse étrangla ; et le survivant Chambuque se présenta seul au rapport.
— Je viens de vivre quatre mois de mistouflc, mon commandant.
— L'as-tu vu ?
— Ce n'était pas possible. Lamy s'est tué en sautant d'une grille, et la garde du château a tiré sur moi. Je me suis défilé de Vienne le lendemain matin, et il m'a fallu un déguisement.
— Tu sais l'allemand, que dit-on là-bas ?
— On ne croit pas comme nous au poison.
Coutillot eut un regard de fureur.
— Ou alors, rectifia Chambuque en devinant le Major, on l'empoisonnerait peut-être peu à peu.
— Sans laisser de traces. Chambuque, tu es un garçon de valeur 1 cria le fou. Suis-je niais I je n'y pensais pas ; les poisons lents...
Coutillot s'immobilisa une semaine sur ces mots terribles : l'opium, la belladone, la ciguë. Il avait la divination des mères et quelques lectures ; par ce moyen, à la façon des sauvages qui frottent deux morceaux de bois il se fit sa science, opposa le pavot à la belladone et le café à l'opium. Mais restait un autre antidote ; il en voulut faire l'épreuve. On savait que le Roi de Rome, prostré des journées entières, et tracassé par ses premiers professeurs, le conseiller aulique Sommaruga et le colonel du génie Schindler, n'avait plus la force, parfois, de lever ses mains transparentes, ni d'ouvrir ses yeux, ternes comme deux brins de vitre brisée. Coutillot songea qu'z7 se mourait de la ciguë, et s'empoisonna pour s'étudier. La dose qu'il prit le jeta par terre.
« Comment le guérirai-je ? » pensa le fou.
Le remède qu'il employa fut aussi violent : la strychnine de la noix vomique affola ses gestes et le conduisit à la Régence, où ce balbutiant casanier hurla un retentissant : o Vive l'empereur 1 » dans la cravate d'un ultra qu'il « descendit » vingtquatre heures après sans dérager. Il mit le remède en flacons, et convoqua son soldat.
Mais Montander, épouvanté par ce frénétisme, avait averti Chambuque. Le demi-solde écouta le fou qui lui faisait le tracé du palais de Schœnbriinn : tu entends... Schœnbrùnn... cette fois-ci, tu y entreras...
— J'y entrerai, dit doucement Chambuque.
— ... et tu lui remettras cette fiole. Tu ne te feras pas prendre, au moins I
— J'ai la clé de mon œil, se vanta Chambuque. C'est tout, mon commandant ?
— Oui.
Et il alla remettre la fiole au colonel.
Coutillot, dont les imprudences pouvaient tout perdre, fut observé. Aucun de ces hommes n'osa lui faire de reproches, et au lieu de désenchanter cette âme on la trompa. Chambuque, stylé par les demisolde, resta quatre mois à Lyon pour y travailler sourdement les troupes, et retourna vers Coutillot qui, pâle comme un devin, dressé sur le seuil de sa porte ouverte, l'avait entendu marcher dans le Marais, traverser la rue Maubuée, s'arrêter devant la maison, gravir le noir escalier :
— Vite 1 Parle 1 Eh bien ?
— Il a le remède, et ça n'a pas été sans peine. Soupçonné, surveillé, suivi ; des agents partout. Je peux dire que j'ai vu la Blafarde plus d'une fois, mais le sapin m'est contraire. Enfin, ça y est ; le Petit a mis la chose dans son paletot ; il a dit :
« — Tu remercieras ton Commandant ».
Les larmes sortirent de Coutillot.
— Comment l'as-tu trouvé ?
— C'est justement ça que je voulais vous dire. Nous faisons fausse route ; c'est pas de poison qu'iZ est malade, souffla Chambuque, c'est « manque de sang ». Ah 1 si l'ex-Garde pouvait se faire saigner I II perd ses forces ; il marche dans les jardins qu'on dirait un vieux, et quand il rit c'est comme une petite fille.
Avec l'ardeur des déments, Coutillot happa l'idée, y appliqua sa fièvre ; et une phrase, tout à coup, raya son cœur. Il se souvint d'avoir lu dans un petit Horace, en Egypte, que la sorcière Canidie, pour donner de la force à ses amants, leur servait à sa table des testicules de poulains ; cette phrase fut une résurrection, et les anges rassemblés autour de cette âme comme à une école ne sourirent même pas : Coutillot n'était plus major de la Garde, c'était une mère qui voulait sauver son enfant. Il recruta les anciens de la Grande-Armée qui depuis le licenciement labouraient autour de Paris, et à la saison, quand le moment venait de châtrer les coqs, des paysans membrus, aux favoris en côtelettes, montaient jusqu'à sa chambre, débricolaient leurs paniers, allu-
maient des pipes, et bavardaient pendant une heure du Caporal et de son blondin. Coutillot les payait d'espoirs, se levait ; ils faisaient le salut militaire, défilaient devant la loge, l'air bête, en faisant traîner
les flacons de toutes formes aux eaux lumineuses, et avait installé un four. De nouveaux outils, un appareil à distiller, de la farine, un pilon, deux seaux plein de sucre s'accumulaient dans les coins.