LA GARDE DU CHATEAU A TIRE SUR MOI
leurs sabots ; mais quelqu'un, soulevant ces blouses, eût vu des rubans : ces terreux étaient du « Métier ». Depuis trois mois, le Major transformait sa chambre ; jl avait relégué l'ancien attirail, les fioles,
Des biscuits, des pains, des liqueurs sortirent de cet atelier de démence ; le colonel et Doguereau tremblèrent. Chambuque simula, comme auparavant, des entrevues avec le Petit ; et de temps en temps le Roi
Les De mi -Solde
de Rome mandait à Coutillot qu'il « allait mieux ». Le Major ne dormait plus, mangeait un pain d'un sou à midi, et ne voulait rien accepter. Devant ce cadavre, on faisait silence. Montander, Doguereau, Goglu savaient comment on souffre par amour ; chacun d'eux avait son enfer, attirant comme un paradis : Montander aimait Lise, Doguereau la gloire et Goglu son capitaine. A la fin, Coutillot devint si maigre qu'on put suivre sur sa redingote
l'agitation de son cœur. Si cet homme ne manifesta jamais le désir d'un voyage à Vienne, c'est qu'il communiquait réellement avec le malade. Il s'étonnait que ses remèdes fussent si longtemps en route ; pour lui, la distance n'existait pas entre l'Autriche et la rue Maubuée ; son œil dissolvait la matière, annulait le temps, l'espace, et par une chaîne ininterrompue d'invisibles intermédiaires, il entendait respirer son flls, il voyait son Roi.
M. FORTUn/lT nCTIOnUflTRE
Doguereau avait aussi un ami, ex-sousiieutenant aux Grenadiers de la Garde, chevalier de l'Empire et officier de la Légion d'honneur, qui vivait faubourg Saint-Antoine dans son trou, comme un vieux rat campagnol, en grignotant sa demi-solde, sa croix, plus trois mille cens rapportés du sac d'un couvent de Villa- Major. Il est indispensable, pour la beauté du complot, de dire les petites choses qui se passèrent en quelques mois dans cette grande âme,
La vie de monsieur Fortunat semblait réglée comme jadis, par des sonneries militaires. Il parlait chaque matin de sa maison, du pied gauche, et faisait un (iemi-à-droitc, au bout de ciiiquanlc pas, pour pousser la porte d'un café où sa vie silencieuse errait, d'une table h l'autre,
en considérant les joueurs. Il attachait à midi une serviette sous son menton, et se faisait servir du gras-doubJe ; c'était à peu près chaque jour l'unique n.ciiu. De deux à trois, pour digérer, il s'en allait voir dans les impasses ses amis du Meuble, la « pratique », les anciens de l'Immortelle qui avaient fait du copeau dans les rangs anglais, de 1813 à 1815, et bavardait avec eux. Il dînait à six. heures, et lisait le Constitutionnel.
Si on parlait de l'Empereur, il levait la tête ; si on disait du mal de l'Empire, il ne se fâchait pas, souriait ; et on pouvait alors admirer ses dents nettes, rangées comme une section, des dents de soldat nettoyées par le biscuit dur et l'eau pure. Ses gestes étaient exacts, mélhodiqucs ; il avait l'air d'une machine qui a vieilli
sans servir. Son chapeau, à force de soins, paraissait neuf, et son habit de drap, sa cravate à côtes n'avaient pas la moindre souillure. Il boitait un peu « de la gauche ». Pour donner une idée de la tranquillité de cet homme, il suffît de rappeler qu'après Saragosse, ayant eu la jambe traversée, un limonadier du derrière (jamais il n'avait pu dire médecin-major) lui charcuta le genou pendant une heure sans qu'il dît un mot. Impatienté à la fin, comme il demandait :
— Que faites-vous donc ?
— Nous cherchons la balle.
— Arrêtez- vous, dit-il, je l'ai dans ma poche.
— Jamais il ne s'échauffait. Très bien habillé, sec et coquet, il faisait tout sans bruit, avec sagesse, précision, lenteur. Pesait-il ? Était-ce un homme qui poussait la porte du café, ou un souffle ? Il y entrait, sans qu'un nez se levât, s'asseyait sur la banquette, et après deux ou trois saints, y gardait, luisant, l'immobilité d'une image.
A l'époque où la conspiration recruta, c'est-à-dire vers 1820, le colonel de Montander alla trouver Coutillot, qui préleva sur sa demi-solde une part destinée aux voyages à Vienne et à la corruption des troupes. Pour aider à cette propagande Coutillot se gêna, mais le sous-lieutenant qu'il alla trouver se dépouilla tout à fait : il donna les deux mille écus qui restaient du couvent d'Espagne et ne se découvrit, pour « fendre l'air », que dix sous par jour. « Avec unpeu d'ordre...» pensa M. Fortunat.
Cette quotidienne dépense, désormais, régla ses fantaisies : le cireur de la Bastille qui lui vernissait ses bottes, deux sous ; la demi-tasse de huit heures, six sous ; un mendiant, rue de Charonne, qui avait fait avec lui l'an V, et un petit cigare de la régie, chacun un sou, total : cinquante centimes. Avec ces dix sous, M. Fortunat satisfit pendant un semestre à de grands devoirs sociaux : la tenue et la générosité.
Cependant, la conspiration réclamait des secours. Les hommes de l'active qu'on « travaillait » politiquement, fallait-il pas les éblouir, les acheter ? On citait des exemples : un maréchal-des-logis chef, à Épinal, pour passer de Louis XVIII au Roi de Rome, avait demandé quarante francs ; de simples soldats s'affîliaient pour cent sous. Cent sous pour un danger
de mort, c'était encore brave. Une foule adhérait déjà, mais il fallait se presser. Chaque demi-solde fit appel à ses amis et Doguereau, préoccupé, alla revoir M. Fortunat :
— Un dernier effort, mon vieux, c'est pour le Petit. Ce que tu donnes te sera rendu. Quand il viendra, // nous fera mettre tous sur un rang, nou? serons ses cousins-germains. Les...
— On appelle ça, dans le civil, être actionnaire.
— Comme tu voudras. Combien as- tu de a cartouches » ? fit mystérieusement le capitaine.
— Plus que deux cent vingt francs^ mais c'est le gésier que tu m'empoignes. Les voilà, pars vite 1
Et le drame commença.
Cette importante mise, en dévalisant le grenadier, réduisait le total de ses fantaisies quotidiennes à cinq sous. Le lendemain de cette entrevue qui laissa dans l'âme de M. Fortunat des lueurs sinistres, l'ex-militaire nettoya ses souliers luimême en s'aidant de bouts d'allumettes descendit rue de Charonne, donna son sou au vieux de l'an V, fit un déjeuner funèbre (ça ne passait pas, le gras-double était en coton), sortit pour aller flâner, s'arrêta comme d'habitude au seuil du bureau de tabac ; mais ayant découvert dans le fond de sa poche les tristes quatre sous qui lui restaient, reboutonna sa redingote et repartit en sifflant un air militaire,, pour changer d'idée ou tromper plutôt sa moustache. Ce cigare « raté » l'impressionna.
— Monseigneur le duc de Reischtadt me remboursera en havanes, pensa-t-il.
Il dîna sans oser un mot, comme si des yeux féroces l'observaient, plia timidement sa serviette en éventail et demanda sa demi-tasse. On la lui apporta toute chaude, avec le flacon de cognac.
Il but, songeant au complot. Réussiront-ils ? Un souffle de mort, léger, passa dans son cœur : « S'ils ratent l'affaire, je descends la garde avec eux ; l'argent que j'ai donné me fait complice ». Mais la perte du cigare l'occupait durement ; son nez tomba dans la tasse, et, il en huma la fumée, fumée... se dit-il je fumais, je fumerais, je ne fumerai plus. Et machinalement ses lèvres s'avancèrent, pour mouiller le cigare absent.
— Monsieur Fortunat, dit une voix, le Constitutionnel.
Il le prit, essaya de lire : les lettres frétillaient comme des vers noirs et le froissement du papier lui parut aigre ; il saisit le flacon.
Mais comme il allait verser, selon sa coutume, jusqu'à la ligne 1, le mouvement qu'il fit remua les sous dans sa poche. La demi-tasse, vingt centimes, et sans cognac — sans cognac...
Il se mit à suer, pâle. Les murs bougeaient. Cet homme qui était descendu à cheval dans les caves de Catalogne, et avait plongé ses bottes, après léna, dans les vieux tonneaux de Dantzig, regarda autour de lui en tremblant... La patronne, béate, dormait sous un laurier ; le garçon lisait ; un habitué curait ses ongles.
Preste, M. Fortunat versa jusqu'à la ligne 1, et comme un brin d'air soulevait le journal, il crut à un grand désordre et que la police venait l'arrêter...
Mais personne ne bougeant, il épia encore, saisit la carafe, et extraordinairement agité remplaça le cognac versé par autant d'eau. Ce forfait l'allongea contre la banquette ; il mit cinq minutes à ressusciter.
— Comme on me porte chaque fois un flacon neuf, pensa-t-il, mon cognac, ainsi, ne me coûtera rien. Au retour de l'Empereur et à la santé du Petit I C'est pour eux que je fais du « chapard ».
Première conquête sur « le civil ».
M. Fortunat, le lendemain, se leva très crâne :
— Les opérations d'aujourd'hui seront identiques. Patara, pan tzim I
Il frotta énergiquement ses souliers, sortit, donna au grognard, et le chapeau sur une tempe alla déjeuner. Le grasdouble était d'un jus I
— Belle journée, dit-il au patron.
II mit sa canne au port d'armes, arpenta le faubourg, salua les uns et les autres, dépassa le bureau de régie, volontairement distrait, en expulsant de petits crachats orgueiUeux. Pour qui eût demandé : Vous ne fumez plus ? il avait la réponse prête : C'est pour mes dents. L'ex-grenadier dîna de bon appétit, et au dessert :
— Ma demi-tasse I
Comme on ne se pressait pas, il rejeta le col de sa redingote :
— Demi-tasse ! ho 1 ho 1
On la lui apporta. Il la but, gourmand^ plein de lenteur.
— Attention, se dit-il. Pour charger...
Rien d'insolite.
— Marche !...
Et il versa comme la veille jusqu'au 1.
— Attention... répéta-t-il.
Rien encore.
— Chargez I
Et avec la carafe il remplit le flacon. Lorsqu'il fut dehors, la patronne dit à son mari :
— Qu'est-ce qu'il faut lui faire ? Je ne voudrais pas le renvoyer, c'est un brave homme. S'il prend notre cognac, c'est qu'il ne peut plus le payer. Une demi-solde de quatre sous I... Bah 1
Le lendemain soir, on lui apporta le flacon, mais c'était celui de la veille, intact. M. Fortunat, candide, flibusta encore les pékins.
Le quatrième soir, même flacon, même jeu.
Le cinquième, le sixième, le septième soir la scène recommença.
Le huitième soir il se dit : « Ce cognac est fade » .
Le neuvième, stupéfait, il bluta l'alcool, à petits coups de lèvres, comme eût fait un dégustateur :
— Il se décolore... on dirait qu'il a perdu son bouquet.
A force de le remplacer par de l'eau, le cognac, peu à peu, était devenu tout blanc. Il le but quand même et hocha la tête.
Mais le dixième soir ce fut de l'eau, de l'eau froide, pure, inflexible. Alors, un soupçon le traversa. Le nez dans sa demitasse, il aperçut l'œil du patron, fixe, un peu goguenard, qui suivait ses gestes... C'en fut assez, il comprit. S'il ne tomba pas, c'est qu'il n'avait plus à tomber ; ses quatre-vingts batailles le soutinrent :
— Voici... vingt centimes.
Orgueilleux, il voulut ne pas « avoir
l'air ».
— Vous avez de l'argent d'État, dit-il au patron. Écoutez un bon conseil : On va conquérir l'Espagne et délivrer Ferdinand VII ; ainsi l'année prochaine les rentes dépasseront le pair. Mon chapeau, ma canne.
Il quitta l'estaminet, chancelant. Le garçon sortit pour le voir. Au loin, M. For' tunat sifllait, mais si fin...
Et on ne le revit plus.
Il avait déménagé. Il s'en alla dans l'inconnu, derrière la Bastille, au bout d'une impasse noire où les demi-solde, sans crainte, continuèrent à lui demander de temps à autre quelque pièce d'or, ce qu'il pouvait donner, de la monnaie, presque rien. Au moins ceuxlà ne trompaient pas, ils puaient la misère, et jusqu'au dernier centime les fonds passaient à la « Cause ». Doguereau et le Major lui rendaient visite fréquemment. Comme il hésitait un matin à lâcher ses derniers vingt sous, Coutillot, silencieux, enfila ses doigts dans les trous de son pantalon, dérobés par un « rapiéçage » qui consistait à peindre sur la chair, à l'encre, les endroits révélés par les déchirures, et le grenadier donna son argent. Il était devenu peu à peu très pauvre.
— Si c'est pour l'Empereur et son Fils, parfait. Cependant, avoua-t-il, faut bien que je m'achète une redingote (il était toujours très soigné).
— Est-ce que je m'habille ? dit froidement Doguereau.
— Je ne dis pas, mais, pour vivre, un tas de petites choses sont nécessaires, de la "nourriture...
— Est-ce que je mange ?
— ... De quoi s'habiller...
— Est-ce que je suis beau ?
— ... Un peu de cosmétique, de la pommade, par exemple...
— Est-ce que je sens bon ? Assez de fouteries I grogna le capitaine, nous sommes toujours de la Garde, quoique civils.
Et M. Fortunat, intimidé par ce raisonnement, ne broncha plus. Le type de cet admirable actionnaire foisonnait alors en France, c'était de la fidélité en chiendent. Les humbles offrandes de milliers d'hommes, réunies par le Comité secret, destinées aux frais de voyage, de séjour dans les garnisons et aux règlements de voitures pour les duels, servaient en grande partie à l'achat des consciences de l'armée royale. Spectacle émouvant. Pour servir un complot qui ordonnait de rompre avec tout bien-être, ces conquérants de l'Europe tremblaient de vaincre une manie : un cigare d'un sou, un verre de mauvais cognac défendus provoquaient chaque jour des scènes d'arrachements.
L'admiration qu'on leur doit de ces minuscules triomphes est d'une qualité plus haute que celle qu'ils méritèrent à Eylau où la mort les entendit rire.
UriE LECOn D'i^RMES
Lorsque les appointements du trimestre étaient épuisés, dans les rares jours que les demi-solde passaient dans leurs chambres, qu'y faisaient-ils ? Lire n'était pas de leur goût, et le plaisir des cartes ne durait pas. Sauf Coutillot qui, sans cesse, fabriquait des pâtes et des liqueurs, la plupart de ces soldats, renfermés chez eux, y aiguisaient dans la solitude leurs pensées exterminatrices. Doguereau, Triaire et Goglu « faisaient des armes ».
C'était beau et lugubre de les voir se mettre dès le matin en manches de chemise, la poitrine couverte d'un vieux gilet <le réforme en loques, et par n'importe
quel temps ferrailler sans pauses, ahaner, geindre, bondir, suer, râler leurs coups, les entreniêler 'de jurons, d'onomatopées militaires, d'insultes aux royalistes, et couvrir du fracas des lames l'enveloppante vie de Paris :
— Feinte de une deux en marchant ; si je me battais contre toi, disait Triaire, je te piperais par ton « manque de jambes » ; j'avance... battement dégagé sur ton bras tendu ; hein I te voilà forcé de rompre... Faut-il qu'un aristocrate soit mazette, aucun ne t'a encore pris par là! ..
— Bougres de foutres I haletait Doguereau, et moi je te ressaisis 1 riposte
droite, v'iaii I contre-riposte en quarte, pan I un temps, un doublé dessous, paf I Nom d'un foutre 1 on ne me tasse pas aussi vite, à moi 1 Tiens, cligne-moi c't'attaque de volée, est-ce net ? Et tiens : une riposte par une deux après contre de quarte coupé de volée 1 Et tiens encore : une riposte en sixte après parade de seconde I
Les épées se baissaient :
— Par obéissance, disait Triaire.
— Et va te recoudre, blaguait Doguereau.
Les tiraillements de la faim, de la soif, l'Intolérable supplice de cette captivité sans le sou avivaient les blessures de leur amour-propre. Après chaque coup douteux réclamé par Doguereau d'abord, puis par Triaire, ils se rapprochaient frémissants, nez à nez, le souffle dans le souffle, si près, même, qu'ils eussent pu cogner leurs dents, et se lançaient, s'écrasaient aux yeux les grands blasphèmes des bivacs. Quoique camarades, ils ne se ménageaient pas ; de petites flammes rageuses crépitaient aux coins de leurs prunelles ; et immenses, emplissant la chambre de leur force et de leur colère, 'ils se défiaient comme deux armées. Des « tonnerres » éclataient, farouches, dans leurs voix, les « mille foutres de foutres » et les « cent mille bougres de millions de bougres » se précipitaient de leurs gorges comme des démons révoltés ; leurs gestes, tour à tour, semblaient des massues dardées, d'effrayants pilons retombants, des zigzags de fouets :
— Je t'ai touché après une riposte de sixte I
— Nonl
— Si 1 Mille bougres de mille foutres I tu ne sais pas tirer 1 hurlait Doguereau, tu as du foin dans le sang 1 je rencontre toujours de ton sacré fer dans mes feintes I
— Oui, répondait Triaire, tu as une belle main, mais je ne te donne pas ce coup-là, tu entends I J'ai fait avant ta riposte de sixte un enveloppement de septimc qui est arrivé.
— Il est arrivé 1 tu dis qu'il est arrivé ?
— Oui.
— Nonl
— Sil
— Tu mens !
— Je recommencerais i
— Je t'en défie.
— En garde.
— La belle !
— Marche I »
Et sous leurs fentes furieuses, trépidée par ces bonds d'orangs, d'étage en étage la maison grondait I
Chaque jour ainsi : ces leçons préparaient leurs duels. Tant que durait la misère, ces hommes restaient bouclés, harassaient leur ventre de clameurs et en chassaient la fringale. Une croûte, au milieu du jour, suffisait à ces grosses vies dévorantes, un verre sur ce brasier l'étouffait jusqu'au lendemain. Mais une fois chez le capitaine, lame au poing, Triaire ouvrait la dispute :
— J'ai comme une envie d'essayer un coup, la semaine prochaine, avec l'ultra qui me passera par les pattes ; fameux 1 prends la garde.
L'acier du fleuret, mince, lui sifflait aux doigts, s'abattait ; et Doguereau après la parade recommençait ses critiques :
— Jeu mobile d'attaque en marchant, mauvais I faut faire « de la mort » sans bouger d'un pas ; je te renvoie : tu romps. Je m'en fous bien que t'aies besoin de danser ; je ne bronche jamais, moi, je me fais des racines, mes clous de bottes ont vingt mètres en terre. Et regarde-moi ce coulé coupé d'autor' : tu serais en peau que t'en saignerais ; v'ian 1 v'ian 1 v'ian I je crève ta tapisserie de parades par une deux 1 par une deux 1 par une deux 1 Trop bas 1 Riposte de quarte : touch I — Deux appels ; et ne fais plus le malin I
Triaire, évidemment, était le moins fort, — mais ce jour-là il se fâcha. Les « fâcheries » de ces hommes étaient des tempêtes.
— On ne tire pas comme ça I
— Hein ?
— Tu ferrailles comme un hanneton, et c'est Triaire qui te le dit I Tu casses tous mes coups par tes « embrouillages 1 »
— A l'école, dit froidement Doguereau.
Le poil de Triaire se crispa, sauvage,
comme du crin sur un feu. Le sang vint à sa tête, net, et ses cicatrices apparurent, blanc sur pourpre :
— A quelle école ? Si c'est à la tienne 1 je serais iDattu en trois secondes ! Ce n'est pas étonnant que tu ne sois jamais blessé avec ce jeu I
Affolé, il oublia tout, l'âge, le grade de
Doguereau. Le fleuret tordu à son poing, il sembla s'avancer entre les deux hommes,
il vomit des injures rouges : médiateur grandiose, et pâles les deux
— Tu me ferais plaindre les ultras ! soldats s'arrêtèrent.
Et tu prétends que tu sais te battre 1 Ce ne S'observaient-ils ? Cet arrêt fut-il un
sont pas des duels que tes rencontres, dis plutôt des assass...
La main de Doguereau, sèche, lui écrasa le mot dans le gosier avec la bave et la langue. Doguereau qui avait fait un pas s'était dressé soudain, effrayant :
— Voilà un demi-mot de trop.
Sa voix blanche, sans haine, s'éleva
doucement :
— Goglu, les épces du premier trophée, à coquilles noires. Ote les bouchons.
Jettes-en une à Triaire. Bien, mon ami.
Son gilet tomba :
— Je suis à vous, lieutenant.
Mais comme ils se mettaient en garde, tout à coup, de derrière un nuage, le vaste soleil apparut 1 II entra dans la chambre,
l,V liAHDE.
défi, la pause qui précède les combats mortels ? Ce fut autrement sublime.
Ce que nos âmes pressentent, eux l'aper-
curent, car pour les soldats et les saints le Mystère se fait visible et prend chair. Les ondes du soleil comme un drapeau d'or resplendirent entre eux, et immobiles, muets, l'épée basse, voici ce qu'ils y virent ensemble de lointainement gigantesque :
La Garde.
De grands régiments carrés comme la volonté, d'hommes jeunes, en belle tenue, appelés Immortels par la mort elle-même et qui escortaient une ombre.
Un fantôme d'homme sur le spectre d'un cheval marchait devant eux, la niain sur son cœur ; et l'Aigle d'une loque où se lisaient Vienne, Madrid, Berlin, Venise, Varsovie, Moscou resplendissait sur le fantôme, comme sa Pensée.
Derrière cette Aigle et ce passant, toute une armée défilait dans un tohu-bohu, dans un indicible torrent de roues, de pelisses, de sabres, de shapska, de crinières, — et de cette immense colonne, tournés vers les deux amis, des bras leur faisaient de fraternels signes !
Puis le soleil s'effaça, et l'impériale vision insensiblement s'éteignit...
L'un en face de l'autre, quoique séparés seulement de la longueur d'une lame, c'était entre les deux hommes, maintenant comme un espace de vingt années, tout l'Empire. Ils se regardèrent de loin à travers cette gloire... et l'épée de Doguereau tomba :
— Compris.
- — Moi aussi, murmura Triaire.
Une même clarté divinisait leurs yeux.
— Nous faisions du propre I Les camarades ont beau être morts, ils nous regardent. Deux amis de l'Empereur se battre ensemble ! On ne pourrait pas se cogner sans blesser du coup l'Immortelle ; nous
avons de la Garde sur notre peau, n'y touchons pas, mais j'ai une idée.
Triaire posa son arme.
— Puisqu'il faut tout de même que nous nous battions, dit Doguereau.
— Que nous nous battions, sans nous battre...
— ...sans nous battre, eh bien 1 laissons la Garde tranquille ; les sales bougres ne manquent pas dans les environs. Service de l'Empereur : battons-nous ensemble, mais chacun avec un ultra.
— Ça peut s'accepter, dit le lieutenant, d'autant plus que j'en connais qui ne tirent pas trop mal.
— Alors, bonne chance, dit Doguereau.
Triaire fit un effort :
— Bonsoir.
Et ils se quittèrent dans un bruit de portes.
Quatre jours après, le Constitutionnel révéla que deux offîciers du 10^ Chasseurs du Gard, régiment dévoué à la famille royale, avaient été tués dans des circonstances tragiques près de Saint-Cloud par deux « brigands de la Loire « (on surnommait ainsi les militaires de l'ancienne Garde). Doguereau s'était amusé d'un coup terrible; il eût fallu être bien fort pour tromper ce vertigineux enveloppement : deux fois le contre de sixte seconde contre de quarte, et Triaire, excellent élève, à la pointe d'vm joli coupé de volée, avait eu la peau du deuxième. Ils ne purent se revoir sans rire :
— Nous sommes donc « morts » tous les deux ?
— Paraît, grogna Triaire.
— Est-ce que ça nous empêchera de recommencer ?
— Quand tu voudras.
— Garçon I un armagnac pour le lieutenant 1 cria Doguereau. Et à la santé de la Garde indivisible.
LE COUP DE CfiriME DE TRIflIRE
Se retrouvant, après un demi-siècle de batailles, au milieu d'une France fine, polie, que ne troublait aucun bruit discord, ces soldats ne la comprirent pas, et leurs grosses réclamations, plus d'un coup, éclatèrent dans ce chuchotement. On s'émut : les causeurs du « Château w, les blancs de l'émigration, scandalisés, firent parader leur dédain ; l'cx-Garde s'en divertit. Mais comme les paiements de leurs soldes se faisaient de plus en plus rares, qu'ils étaient suivis, jetés en prison, et qu'on fusillait sur eux leur fidélité, libre de toute contrainte, l'Ancienne, peu à peu, reprit ses façons de vivre : chacun, pour se venger, se figura qu'il était, quoique en paix, toujours soldat, en campagne, devant l'ennemi ; — c'était du reste un peu vrai — et à propos de tout, pour rien, par la voie légaJe : le duel, ces bandes oisives
d'ex-militaires se remirent méthodiquement à massacrer.
Outre leurs combats singuliers, ils livraient bataille dans la rue, le soir, non loin des estaminets, contre les bourgeois, les « mauvaises figures du terrain ». Ce surnuméraire de leur épée, c'était la canne.
On ne se représente pas aujourd'hui un demi-solde sans canne, il serait incomplet. Par leur tenue civile et cette canne, ils faisaient un pont d'Histoire, ils reliaient la Restauration à l'Empire, la paix symbolisée par leur chapeau de négociant à la guerre figurée par un jonc plombé quils maniaient comme un sabre. La canne devint un des caractères de leur type, elle fut leur signification, parfois même leur esprit.
Un de ces plus fameux tueurs, après
Doguereau, était Triaire. Le lieutenant, brave homme en toutes choses quand on ne lui parlait pas des nobles, s'était fait, de 1814 à 1822, un petit cimetière d'ultras où sa pensée ruminante broutait l'orgueil d'avoir « descendu » en huit ans quatrevingt-cinq ennemis de l'Empereur. Le colonel de Montander s'en servait comme missionnaire ; le demi-solde était de ceux qui se mêlaient aux jeunes troupes et parlaient politique aux soldats royaux.
Triaire n'était pas bavard. On ignore comment il faisait pour embaucher. Mais l'âme a son langage : ses crics, ses serres et ses crochets sont plus forts cjue toute parole ; elle prend les volontés par la foi. C'est pour récompenser un de ces voyages dans les régiments, où Triaire avait « convaincu » quatre sergents et vingt hommes du 8^ de ligne, que le colonel de Montander l'emmena un soir aux Italiens. On jouait Romeo e Giiilietta.
— Aimes-tu la musique ?
— La musique ?
Il est impossible d'expliquer 1' « informe » qu'évoqua ce mot dans le cervelet de Triaire. Un petit sourire méfiant dressa les cornes de sa moustache :
— La musique ? Parfaitement, la musique 1
— Italienne ? demanda Montander distrait.
— Encore un voyage ? (Allons-y tout de même, fit le lieutenant.)
Ces soldats dont les intelligences se boudaient s'assirent le lendemain soir au milieu d'une chambrée de nobles accourus pour la représentation de madame Pasta.
Elle arrivait de Turin.
Montander connaissait le monde. Les loges, blanches de femmes, lui envoyèrent quelques saluts d'éventails, et d'un fauteuil de balcon un sourire s'effeuilla, léger. C'était Lise, sa maîtresse. Le colonel ôta son chapeau comme s'il eût vu le maréchal Soult.
Triaire regardait à droite et à gauche. Le mépris retroussa son mufle :
■ — C'est plein d'ultras, bourré archi.
Enfin, la pièce commença.
Les deux demi-solde s'assirent derrière une bande de précieux coiffés de toupets. L'un, installé devant le colonel à la distance de trois rangs, balançait une tête emmêlée de frisures et parlait précipitamment à ses trois amis : Pasticcio, disait-il.
On aflectait à cette époque de citer parfois l'italien.
— Que dit la fillette ? demanda Triaire.
— Il dit que la pièce est un pastiche;, une imitation, sans doute, de Rossini ou de Portogall» ; cette opinion n'est pas de lui ; mais il parle bien fort.
— Ce moucheron m'embête dit Triaire, sa tête m'empêche de voir ; faudra lui couper sa fièvre. Tu t'amuses ?
— Comment l'entends-tu ?
Le lieutenant désigna la scène.
— Oui, dit le colonel machinal la pièce est parfaite ; il y a de la grâce, de la galanterie noble et passionn...
Dévisageant Triaire, il sourit. Le demisolde, massé en boule, essayait de comprendre.
— Fini le premier acte, dit Montander ; c'est le rideau. Sortons.
Il laissa le lieutenant et alla voir Lise ; mais elle le congédia. « J'attends ma mère » est le mot des femmes qui attendent un second amant ou que notre présence ennuie.
— Avec qui êtes-vous ?
— Avec un de mes vieux compagnons d'armes, le lieutenant Triaire.
— • De l'ex-garde ? dit-elle en souriant.
— Oui.
— Ah 1...
— Pourquoi me demandez-vous cela, cœur ?
— Le sais-je ? Partez, je suis inquiète. Le colonel rejoignit dehors son camarade.
— Je paye une négresse, dit le demisolde.
Ils se disputèrent au café. Montander ne voulait pas de vin ; il pela une glace.
— Est-ce qu'on revient à la musique ?
grogna le lieutenant.
— Oui.
Le jeune « lion », serré d'une redingote à schall, d'un étroit gilet de satin à dessous de cachemire et d'un pantalon de cuir laine pérorait toujours dans son groupe. Montander se sentit gêné ; il perdit trois ou quatre belles notes du chœur qui mélancolise le deuxième acte : Fra l'ombre tacite. Quelqu'un se fâcha pour lui.
— Monsieur, dit le voisin de gauche de Montander à l'élégant, je vous en prie... Il est absurde, au milieu d'une scène, de chanter ainsi à demi-voix.
Quelques têtes se retournèrent.
A l'air Summo Ciel ! le dandy se remit à fredonner ; il accompagnait. Le même voisin de gauche, bonhomme boufTi, se souleva :
— Votre attitude, monsieur, est inqualifiable 1 Vous ne paraissez pas m'entendre... Monsieur 1 Hé ! Monsieur I
L'apoplectique voisin allait répondre...
Mais le colonel interpellé sourit. C'était, quand il n'était pas en fureur, un officier de bonnes façons; il maintint Triaire, et de plus en plus tranquille, sans quitter la scène des yeux :
— Non, mon ami, à madame Pasta