‹ Les demi-soldesChapitre 7 sur 27 · C ETAIT LISE, SA MAITRESSE · texte numérisé non relu

C ETAIT LISE, SA MAITRESSE

Commencement de trouble. Des visages s'élevèrent : eh... eh... Une voix dit : bravo I Le jeune homme, lentement, se tourna enfin — avec lui trois rangées d'épaules, — et comme le sillon qu'elles firent découvrait le grave colonel, les deux hommes se regardèrent...

— Est-ce à moi que vous en avez ? dit l'élégant.

seulement qui me prive du plaisir de vous entendre.

Un rire voleta sur quelques fauteuils.

Cet incident fut si vif que malgré les têtes tournées la pièce continua. Le jeune homme haussa les épaules, et ne dit plus rien.

— Vous l'avez cloué, souffla le gros voisin à Montander ; mille remerciements,

monsieur. Militaire, sans doute ? demanda-t-il au lieutenant.

— Première qualité, grogna Triaire.

Mais qu'est-ce que tout ça veut dire ? Faudra que je m'informe...

Le colonel, qui avait des amis dans la salle, se remit bénévolement à suivre la pièce, et le rideau tomba.

Cette scène avait roulé Triaire dans un souterrain d'étonnements. A chaque effort de sa pensée pour comprendre, il butait. Des gens avaient ri, le colonel avait répondu, on avait ri encore, et personne n'avait plus bougé ; il se figura la Garde avilie.

— Je voudrais bien voir le pékin...

manière, quoi ! seulement pour le voir.

— Plus bas ! Si tu fais des blagues, on nous serre. Il y a l'œil dans le théâtre. Du reste, il a son compte.

— Tu crois ?

— Tu n'as donc pas entendu ? Tu n'as rien vu ?

— J'ai vu rigoler les ultras.

— Eh bien ?

— C'est bougre assez I

Ce soldat qui ne comprenait pas la plaisanterie regarda par-dessus les têtes, dans le couloir, et aperçut son « pékin ». Montander comprit le geste de Triaire.

— Parfait ; tu vas te faire agrafer par la « Moucharde ». As-tu des papiers chez toi ?

— Aucun.

Lise était partie avant la fin du deuxième acte. « Elle n'aime pas la musique italienne », songea candidement Montander. La foule descendait du foyer pour le troisième acte, mais l'homme aux frisures et ses trois amis y étaient restés. Il n'y avait dans cette salle que deux chaises, deux fauteuils, et les quatre jeunes gens les occupaient ; leurs coiffures dansèrent en voyant venir le soldat :

— Ton « débris », Adolphe !

Le poing sur la cuisse, Triaire fit exécuter un moulinet à sa canne, la planta sur le marbre, tzim ! et la relevant un peu pour montrer le fauteuil :

— Monsieur Adolphe, à mon tour de m'asseoir ; votre tabouret !

Le colonel, à trois pas, souriait comme un père.

— Glorieux restant des Cent- Jours, dit J'élégant, vous...

Il avait à peine dit Cent- Jours que le fauteuil enlevé de terre versait Adolphe.

Aussitôt, fantastiquement rapides, sauvages, les scènes se précipitèrent l'une sur l'autre. On eut à peine le temps de voir :

— Monsieur ! Lâches 1 C'est indigne t Rués vers le « responsable », ils assaillaient le colonel. L'ultra aux frisures debout, l'interpella :

— Vous me jetez cette brute à la tête t Ces procédés d'Empire...

La canne de Triaire, doucement, le décoiffa :

— Respect aux supérieurs.

Cette insolence, sur lui, rebroussa leS' quatre colères. Un des jeunes gens lui prit le bras, les deux autres tombèrent sur ses reins, et M. Adolphe s'empara de la canne par le pommeau.

— Voilons, voua... a... yons... dit le lieutenant, — et ses poings de laiton déliaient chacun — • eh... pas de bruit.

L'ultra ne lâchait pas le jonc. Il le tordit :

— Ah 1 si j'avais une arme !

• — Servez 1 cria Triaire.

Il tira fortement à lui. La canne était à épée ; une lame brilla sous le feu du lustre.

— Mauvais coup droit, dit l'ex-militaire en parant. Tu charges déjà ? Dégagé, heup !

Une rage poussait l'ultra. Duel stupide, inégal, d'un fer contre un jonc. L'insulté se sentant une arme obéit impulsivement ; mais la forte canne, légère, liait à chaque coup l'épée :

— Faut pas se découvrir comme ça fanfan. Tu romps. Tiens, regarde : faire un coupé dégagé avec une canne, c'est fameux. — Cliocnof, ce théâtre ; enfin je m'y amuse !

Il sourit. Puis, pour en finir, vivement :

— Feinte 1 C'est du bon ; je te renvoie d'un contre. A la « belle ».

Et levé sur un pied, terrible, la face changée, il annonça :

— Tu te fends, je pare : contre de quarte et septime avec riposte de coupé en pointe volante. Pan !

L'ultra s'abattit, la face mâchée. Triaire planta son gourdin pesant et regarda l'homme étendu :

— Bébé.

Il reprit sa lame, l'enfonça dans le bois et suivit le grand Montander :

— Est-ce bien touché ? Je n'ai pas vu...

— Un mois de charpie. Et motus, vous

autres, dit le colonel aux trois hommes ; si que nous : une épée contre une canne,, on nous pinçait vous seriez esbrouffés plus petits malheureux !

Ils assurèrent leurs tubes.

Personne...

Alors, tels deux marchands qui détestent veiller tard, bonifaces, ils descendirent et passèrent devant le contrôle, tandis que chuchotait, lointain, le duo du trois : Diaguc muo bene^. si amoureusement caressant.

LR FOSSE flux OURS

Depuis le 16 février, des rassemblements se formaient autour des églises, et le peuple, massé devant les portails, y grondait sa prière sociale : « Vive la Liberté I l'Empereur 1 la Nation I la Charte 1 » Ces foules se composaient d'étudiants en droit, en médecine, de l'École de Droit surtout. Indignation juvénile ; elle manifestait contre les jésuites ennemis des idées nouvelles, et reprenant sa séculaire dispute, élargissant son geste de révolte, s'élevait contre l'Église qui voulait reprendre l'Université.

Chaque soir, malgré les détachements de cuirassiers, les églises de Saint-Eustache et de Notre-Dame-des-Bonnes-Nouvelles étaient assaillies. Les étudiants se rassemblaient sur la place Sainte-Geneviève et y défiaient leurs camarades royalistes. Ne pouvant rétablir l'ordre, le Conseil de l'Instruction publique suspendit provisoirement, le 6 mars, les cours de l'École de Droit. Les demi-solde que réconfortaient ces violences sortirent de leurs cafés, la canne au poing, et Paris hurla dans les rues.

Poussée par ces vieux soldats, la bagarre vola partout. Timide d'abord, elle prit des jarrets, des poumons, des reins, des idées jeunes. Cette masse d'agitateurs dont le plus âgé n'avait pas trente ans se répandit, conduite par les demisolde, non loin de la Faculté, dans le Jardin des Plantes, pour mieux voir venir, au ras des pelouses, le piège, l'enveloppement de la police, les coups de feu. Ultras et républicains, élèves contre élèves s'y livraient des combats sonores, et le grand triomphe était de précipiter le plus d'adversaires dans la fosse à l'ours. Ce n'était néronien que par l'apparence, on savait ce locataire mort depuis six mois. Mais le 6 et le 7 mars une vingtaine de royalistes s'y cassèrent des os, on les retira en plongeant des cordes, et ils s'en allèrent le soir protester à la Quotidienne. Le 8, deux républicains qu'on y avait jetés à leur tour et que plaisantaient d'en haut cent cinquante têtes en bordure allèrent se laver les mains dans l'auge de l'ours mort, et s'étant accroupis au pied du gros arbre commencèrent un joyeux piquet. On les hua, puis on les acclama.

Ainsi est la foule.

Le 9 mars, la révolte grosse de cinq cents hommes s'écrasa dans les rues Saint-Germain-des-Prés, Dauphine, traversa le Pont-Neuf, le quai de la Ferraille, balaya les boulevards jusqu'à la porte Saint- Antoine, s'y grossit d'ouvriers, força les portes du Jardin du Roi, et se battit à coups de pierres contre les sabres de la Gendarmerie. Le professeur Thénard, pendant ce temps, faisait son cours de chimie et n'entendait rien. On fit évacuer la salle. Ceux qui justifièrent de leur qualité d'auditeurs purent passer, on arrêta tous les autres. Parmi eux se trouvait un bonhomme à favoris, armé d'une canne dont les rainures du pommeau, extrêmement fines, projetées en ombre sur un mur, y dessinaient Buonaparte ; on lui mit les poucettes.

— Mais je ne m'occupe que de chimie 1 cria-t-il. Demandez à monsieur Thénard ; je suis son cours depuis trois ans. Les plantes... leur emploi en médecine...

les poisons... Juger un homme sur une canne 1

Hop 1 on emmena Coutillot.

Quelques demi-solde, évadés, vinrent prévenir le colonel et Doguereau. Mon-

tander alla dans le monde, fit agir la droite ; mais le capitaine, rageur, ne pensa qu'à jeter le plus possible d'ultras dans la fosse à l'ours.

Les rassemblements du lendemain, encore plus nombreux, dénotèrent, suivant le langage des journaux du temps, « un principe de révolte et une entreprise particulière de révolution ». De la place Sainte-Geneviève, à trois heures, un torrent chantant de jeunesse descendit, roula. Deux ou trois cents ouvriers du faubourg Saint-Antoine, épars dans le Jardin, défièrent les royalistes : quelqu'un lança un caillou. Une vingtaine de jeunes gens se ruèrent de l'avenue qui fait face au pont, et armés de cannes renversèrent quatre hommes. Des appels, aussitôt, bondirent sous les arbres. Une foule d'ombres raya les grilles. Les tronçons de rassemblements, joints, n'en firent plus que deux ; mais les royalistes avaient le nombre. A ce moment, de la rue Saint- Victor, débouchèrent dans le Jardin les étudiants partis de Sainte-Geneviève ; ils accoururent aux cris de « Vive la Nation ! Nos libertés ! l'Empereur I » et la mêlée commença.

Un groupe de furieux, dont soixante élèves en Droit, séparés du gros de l'émeute, se démolissaient à coups de cannes, lorsque tout à coup, émergeant, un homme renversé que deux bras suspendaient en l'air fut jeté dans la fosse à l'ours. On le vit, en travers sur le ciel, qui glissait dans le vide... A cette vue, la horde eut un choc I Les poings se délièrent ; toute vie se culbuta vers la fosse ; en moins de dix secondes une galerie de têtes borda le grand trou...

— A bas le royalo 1

— A l'ours l'ultra !

— • Vive la Charte ! A bas le Drapeau blanc 1

Vite, quoique meurtri, l'homme s'était levé. Il crispa ses poings, et pâle, le cou en arrière, féroce, tournant sur lui pour faire face aux rires :

— Tas de filles I Lâches I Cent contre un 1

Les injures lui éclataient à la gorge.

A la fin, il ne cria plus qu'un cri, monotone :

— Lâches ! Lâches 1 Lâches I

— A l'ours I A bas les traîtres I Vive la liberté 1 l'Université libre 1

Soudain... germé on ne sait comment de la foule, un petit vieux se vrilla une place, entre les flancs, et coula sa tête pour voir la fosse. C'en fut assez :

— Tu viens de faire un coup fameux ; c'est l'ami au spencer, l'homme du café de la Régence que tu viens de tasser dans le trou.

— Notre mouchard ?

— Oui.

Une bouillie de mots étoufTa Goglu. Il s'empara de son pistolet, et d'un bond de bête fut dans la fosse. Un cri frappa les arbres :

— Encore un ? Qu'est-ce que c'est ?

Ultra ? Républicain ? Hé ! là-bas, ton nom ? Pour le Roi ou la Charte ? Crie un peu ?

La voix de Goglu monta de dessous terre :

— Attrape ce pistolet, mouchard, il est chargé. De mon mur au tien. Tir à volonté.

La foule s'impatientait :

— Hé ! l'homme ! ton opinion ? Pour le Roi ou la Charte ?

— Pour l'Empereur, dit Doguereau.

— Messieurs, cet homme que voici est un brave soldat de Sa Majesté Impériale, je le connais ; l'autre est un vil coquin. Moi et mon ordonnance, je devrais dire mon fils, nous en avons depuis longtemps contre ce policier. Un duel serait impossible ici car il y a trop de monde ; ils ^■ont se tirailler dans le trou. Si mon camarade est touché, je reprends aussitôt sa place. Mais en attendant garons-nous de la troupe, surveillons le Jardin, et silence 1

Un coup de feu retentit en bas. Doguereau s'installa sur le parapet de la fosse, les pieds pendants :

— • J'engage mes jeunes amis à jeter à mon ordonnance trois ou quatre pistolets (second coup de feu), on les leur rendra.

— Personne de touché, dit un étudiant.

— J'en dirai de même à ceux qui sont de mon côté, parla Doguereau. Deux ou trois i:)isto]ets, messieurs, et chargés.

Quatre pistolets tombèrent sur Goglu, trois devant le policier. Les phrases du capitaine se posaient, tranquilles, sur l'ordonnance :

— De la sagesse. Lenteur. Ts ! ne te tracasse pas le foie, mon ami. L'épaule droite au mur, cale ton dos. A ton aise, vise.

L'ordonnance tira. Le mouchard frémit, touché à l'épaule. A son tour, le demisolde attendit la balle, les bras bas. Quatrième coup de feu : quelques pierrettes s'envolèrent.

Alors on se mit à crier :

— Bravo 1 A toi 1 Un ban pour la Vieille Garde I Vive l'Empereur 1

— ... un et indivisible, termina Goglu. Mon capitaine, fit-il en levant la tête, je ne vois plus le point de mire, une pierre m'a sauté dans l'œil.

— Essuie-toi. La saignée détendue.

Puisque tu peux t'appuyer, maladroit, vaut mieux avoir le bras raiclc. Vise comme sur une pipe.

Ce duel, calme comme un jeu de jardin, immobilisait jusqu'aux souilles. Goglu tira. Son adversaire sourit, sauf ; et tels deux témoins qui lassés d'attendre interviennent, sur le bord de leur caveau noir, en retrait dans l'un des murs de la fosse, farouches, les épaules Lasses et le museau levé, deux énormes ours apparurent...

— Continuons là-haut, murmura le mouchard.

— Tire, dit Goglu. Tu perds ta salive. As-tu compris, mon ami ?

Un râle d'indignation, des bordées de cris s'engouffraient dans le trou, jaillissaient du pavé dans l'air :

— D'où a-ton retiré ces ours ? Tuonsles I C'est une lâcheté ! A bas l'Administration I

Quelqu'un hurla :

— C'est pour nous effrayer ! Voilà dix jours qu'on fait des exécutions dans la fosse. Le Préfet y a fait conduire ces ours pour intimider le Quartier. A bas le Gouvernement 1

— C'est indigne I Mort au préfet I Doguereau se pencha.

— Du calme, mon ami. Glisse à gauche, un peu plus, là... Un œil sur ton tir, l'autre sur tes « voisins ». Nous en avons vu d'autres en Espagne, pas vrai, et fameux. C'est bon à faire des bonnets à poil. Dis donc, il y en a un qui ressemble à Triaire. (Il se fit amical.) Huguenin et Triaire, tes seconds, quoi 1 — Vous n'avez plus qu'un coup chacun, attention. Silence 1 cria le capitaine à la foule.

Un ours s'étendit ; l'autre, dans un grognement, fit trois pas... Quatre cents angoisses couvèrent Goglu. Le policier tira.

— Rien ? demanda Doguereau.

— Un déchet ; de l'oreille.

OliUX ENOUMES OURS .Vl'I'ARURENT.

— C'est bon. A toi. Ne le rate pas.

L'ours alla au trou d'eau, lapa un coup,

souftla vers la foule, et lourd trotta vers Goglu. L'ordonnance en train de viser ne bougea pas.

— Étouffe ton cœur, dit le capitaine.

L'ours eut un grand grognement. On

entendit dans le silence, au loin, une petite voix de fille qui chantait du côté de la rue Saint- Victor. Le policier, blême, cligne ses yeux... Comme il les rouvrait, sa cervelle sauta.

— Remonte par cette corde, dit Doguereau.

— ■ Vive l'ancienne Armée ! hurlait la foule. Vive l'Empereur I Vivent ses demisolde !

Tirée par cent poings, la corde ramena Goglu. Mais une fois sur le parapet la peur le saisit :

— J'ai perdu ma montre en sautant.

— Bah 1 dit Doguereau.

■ — Quoi, bah ? Ma montre de l'Adige I Dix voix crièrent :

— Voici la mienne ! Hohé 1 Tiens I Prends I II a perdu sa montre, quel jus I Je te donne celle-là I en or I Vivent les braves !

- — ■ Fout pas mal des vôtres. As-tu compris, mon ami ? La corde !

Il la reprit, s'arc-bouta, redescendit dans la fosse. Furieux, l'ours bondit au-devant de lui ; la foule sua...

— Arrête, dit Doguereau, la montre...

à tes pieds.

Goglu se creusa. Un horrible grognement fila derrière lui. Le soldat se baissa et saisit la montre.

— Ramène le mouchard, dit le capitaine.

L'ordonnance l'accrocha, zigzagua pour tromper la bête et happa le câble. Les deux hommes remontèrent.

— Un poilu, hein 1 dit le capitaine aux étudiants. Place, gigots d'agneau, j'entends la troupe.

Le demi-solde, essoufflé, allongea le

cadavre sur le parapet et la foule, au galop, se dispersa : Vive la Nation ! Vive la Charte ! Vivent les jacobins I Vivent les carbonari 1 A bas le Drapeau blanc I Mort aux nobles I A bas les Droits Réunis 1 etc.. etc..

Page 1