‹ Les demi-soldesChapitre 8 sur 27 · UN POILU, HEIN · texte numérisé non relu

UN POILU, HEIN

Deux cents pas plus loin, sur le pont :

— Quien, dit tout à coup Goglu, ils se figuraient quoi, ces Marie-Louise ? Ma montre 1 Que j'allais la laisser à l'ours 1 Une horloge qui m'a donné l'heure pendant vingt-sept ans I

— C'est juste, dit le froid Doguereau.

L'/IVEUGLE

Se rappelle-t-on le mystérieux promeneur aveugle bousculé un mois auparavant par M. de Breuilly et ôté « pitoyablement » de la boue par le capitaine ? Cet aveugle, on s'en doute, avait servi de compère dans la scène de provocation ; il était un des plus vieux amis de Doguercau.

L'ex-commandant habitait aux Invalides, et partageait ses journées entre l'Esplanade et la crémerie. S'il ne jouait pas, on le trouvait avec les badauds à la manœuvre.

Une nuit de Russie lui ayant, comme il disait, « gelé » les yeux, il s'était réveillé le premier matin de Krasnoë avec deux

morceaux de verre dépoli sur le front. La tête droite, il avait l'air de regarder tout glacialement. On ne le plaisantait qu'avec inquiétude. Peu bavard, son seul confident était sa canne, le bâton des demisolde, à épée, noueux, orné d'un cordon de cuir et d'une tabatière au pommeau. Cet homme et cette canne ne se quittaient jamais. La canne, entre les mains du vieillard, devenait un être sensible ; les choses qu'elle touchait se révélaient à lui, claires, dans la seconde. On eût dit que posées sur un objet, insinuée dans une foule, appuyée sur la pointe d'une botte, cette canne se mettait tout bas à parler ; un petit œil luisait à son bout ferré, com-

nnuniquait avec le cerveau de l'aveugle ■et semblait lui dire : « A gauche. - — A droite. — Demi-tour. — En avant, marche. - — Oblique à droite ou à gauche. — Halte. » En réalité, cet aveugle voyait tout.

Il partait de sa crémerie le matin vers six heures, la canne basse, abordait l'Esplanade, comptait en les frappant trente arbres du bas-côté droit, obliquait, faisait vingt-cinq pas, théoriquement, <le soixante-quinze centimètres, et s'arrêtait sur un demi-à-gauche : les troupes étaient devant lui.

Il demeurait là jusqu'à dix heures, éperdu, son bâton dardé comme une épée, point noir dans la foule rouge, au milieu des piétinements, des galops, dans le tohu-bohu des fusils, les soufflets de poussière, enivré par l'odeur des cuirs, de la graisse des armes et du crottin : -c'était bon, ça puait la gloire, les batailles du passé, l'Empii'e. Tous le connaissaient. Il avait une façon de pivoter, leste, au passage des chevaux, qui révélait le vieux soldat. Sachant la manœuvre, il obéissait aux commandements, devançait leur -exécution et allait se ranger là où il fallait. A la fm, cette mine de surveiller tout le rendit gênant pour les officiers timides ; s'il avait un voisin, le commandant critiquait :

— Qu'est-ce que ce gâchis I Krrr 1 J'entends qu'une colonne, la droite en tête, doit se former promptement à droite en bataille ; le commandant, au lieu de patter, Krr ! perd son temps à rectifier la direction des guides de droite de la colonne. K I Krr ! Et lorsqu'il a commandé : par inversion à droite en bataille, j'ai eu beau tendre l'oreille. Krr I je n'ai pas entendu répéter le commandement.

Il n'y a qu'un chef de bataillon qui ait ■crié : Bataillon, guide à droite ! Ces badernes d'ultras; pttt 1

Et l'aveugle crachait, méprisant.

Mais ce qui l'amusait le plus, c'étaient les •cavaliers. Chaque fois qu'une manœuvre des gardes du-corps avait lieu, le commandant apparaissait à son poste, la •^cannc en bataille, les yeux ouverts, gris et fixes, front haut, nerfs tendus, l'âme « dans les oreilles ». Il ne se passait pas de jour qu'une bêtise ne fût commise.

Plusieurs officiers des gardes sortaient des î-égiments, et ceux-là savaient leur affaire ;

mais les feuilletés de 1814, les petits ultras nés sous-lieutenants, loin de racheter les grâces royales par une application quotidienne, allumaient leur lampe à frisures avec les pages de la théorie et dédaignaient de s'astreindre à tout travail de soldat. Aussi fallait-il les voir, les entendre. Il arrivait dans ces exercices que les commandants de pelotons, ne sachant pas ce qu'ils avaient à faire, marchaient sur l'indication des hommes qu'ils devaient guider. Un colonel cria un jour :

■ — Messieurs, j'ai remarqué (sic) que lorsqu'on doublait, la gauche galopait toujours ; j'exige une allure unique, et plus d'ordre.

L'aveugle se tortilla de rire sur son bâton. Mais soudain, comparant la bêtise au grade, une fureur blême l'empoigna :

— Krrr ! Un colonel faire ces brioches I Krr 1 Krr 1 Quand on marche deux et qu'on veut marcher quatre, on comprend très bien que les files qui sont derrière doivent doubler l'allure au galop. Krrr I A l'école 1 Cosaques I De mon temps, les conscrits de l'an IX savaient tout ça. Krr I

Heureusement, personne n'entendit.

Un autre matin, préoccupé sans doute par les figures d'un bal, un officier commanda : « En avant, quatre I » Aucun ne bougeant : '

— Par quatre 1 reprit une voix forte.

C'était l'aveugle, raide devant les

chevaux. Les bêtes, poussées de l'éperon obéirent ; et le capitaine se tourna :

— Encore ce sacré brigand de la Loire 1

L'injure entra, profonde, et chaque mot dans le sang du cœur bouillonna.

— - Bien, fit le vieillard, nous nous retrouverons, m'n'enfant.

Et calme, exact, présent à l'esplanade chaque lundi, l'aveugle surveilla dès lors l'officier.

L'occasion ne tarda pas. Le vieillard se trouva pris un matin dans le désordre d'un mouvement faux exécuté par cinquante gardes d'un escadron, tandis que les autres, perdus, tournaient à gauche et à droite et entre-choquaient leurs chevaux. Au milieu, le petit aveugle se démenait, la canne croisée, guidant sa retraite au bruit des trots. Il avait reconnu la voix de l'insulteur; ardents, ses yeux luisaient comme deux brins de vitre au soleil :

— Par le flanc droit ! cria l'officier. bonliomine, clief d'escadron au 1er

— Non 1 liurla le demi-solde. Et ses Chevau -légers, de l'ex-Garde, Commancris volaient sur le tumulte : Non !

Ce n'est pas ça! Krrr ! Krrr 1 . ^^

Noce de chevaux. L'escadron ivre j ';

titubait sur lui-même.

— Non! hurlait la voix, non! non!

L'officier, pâle, accourut :

I — Par le flanc gauche !

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