‹ Les demi-soldesChapitre 9 sur 27 · L ESCADRON IVRE TITUBAIT · texte numérisé non relu

L ESCADRON IVRE TITUBAIT

— Non 1 Non ! Non !

Une lame bondit :

— ïais-toi ou gare à toi !

— • Thierry, dit tranquillement

le

deur de la Légion d'Honneur. Pied à terre.

Les chevaux renâclants s'immobilisèrent, et le capitaine descendit.

— Veuillez me donner votre nom, dit l'aveugle.

— Vicomte de Logerolles, avenue des Champs-Elysées.

— Vous aurez ce soir mes témoins.

— Mais nions... mon commandant...

— Remontez à cheval, dit le vieillard.

Lorsqu'on veut faire faire une contremarche à un escadron, on commande par file à droite. Krrr I c'est « en souligné » dans la théorie. A revoir.

Après un demi-tour, il partit vers les bas-côtés, pan, pan, pan, et frappa les arbres un à un. Au trentième, oblique à gauche, marche. — Vint la rue : en avant. — Droite dès lors, d'un pas de caserne, automatique, de soixante-quinze centi-

VICOMTE DE LOGEROLLES.

mètres, le commandant revint à sa crémerie. Dix heures sonnaient.

— Absinthe-gomme-chablis.

D'un long geste fin comme le fil du vin qu'il efi^ilait sur ral)sinthe, l'aveugle mixtura sa consommation et « regarda »

les gens.

Car sûrement alors il les vil. Une chaleur de brasiers couvés tendait le voile de ses yeux ; les roues de ses iris, grises, luisaient comme de petits soleils sous un

nuage ; et il y avait tant de fixité dans l'écartement des paupières, dans le dur dessin de leurs fentes, qu'un véritable et vif regard semblait en jaillir et s'aller planter sur les fi;j!ures, aigu, comme un clou :

— Je aemande, dit-il, deux témoins pour une rencontre.

On ne comprit pas d'abord.

— Krrr ! deux camarades pour me seconder dans un duel I

Il y avait dans la crémerie une dizaine d'habitués, employés de commerce ou patrons. Au mot duel, un grand silence tomba, lourd, comme un jet de filet sur un tas d'oiseaux : rien ne bougea plus.

— Krrr ! Quoi donc ?

Alors, subitement, les voix se

réveillèrent. Tapage dans la crémerie; les bras s'élançaient :

— Un duel ! vous I ah bien 1 dans votre état! Vous êtes...

Tout le monde parlait à la fois, debout :

— Une batterie dans votre position ! Vous avez de l'af, père Thierry I

— Tant pis pour lui ! grogna le vieux. Krrr I Krrr ! C'est lui qui m'a insulté !

— L'adversaire ?

— Un ultra ; capitaine aux gardes-du-corps.

On s'indigna :

• — Et vous êtes aveugle !

— Krrr ! Tant pis pour lui I Alors, vous ne voulez pas être

^ témoins ?

N' Espérant qu'il ne se battrait

pas, deux commerçants se nommèrent, et honteux de s'être débattus sur une question « d'honneur » se mirent à plaisanter :

— Et les armes ?

■ — Le pistolet, quatre balles chacun, à vingt pas.

— Fistre 1 Vrément... pas possible, papa 1 Et de quelle manière vous y prendrez-vous pour voir ?

Le commandant, sur ce mot, reposa ra])sintlie-chablis, et son tic, le rcnâclement qui hachait ses phrases disparut.

Lîne pensée de soldat brûlait aux fenêtres grises de ses yeux ; les lignes de Sa face se brisèrent, il eut soudainement les traits carrés :

— Je n'ai pas besoin d'y voir, dit-il ; vous me mènerez sur le terrain; arrivé là, je ne vous demande qu'un dernier service...

Et une invisible ombre, l'Empire enchanté, sans doute, lui dicta cette phrase :

— Un simple service : c'est qu'au moment de viser, face à mon adversaire, vous LE FASSIEZ PARLER TOUT HAUT POUR QUE JE SACHE OU PORTER MES BALLES.

Ce duel eut lieu dans le jardin de M. de Logerolles. Stylés par le commandant, les deux témoins disputèrent sur l'infériorité que donnait à leur vieil ami la position du soleil: l'aveugle était placé contre le jour. Ces niaiseries irritèrent M. de Logerolles qui pria ses seconds d'imposer silence. Comme le garde-du-corps parlait on vit l'aveugle bouger une épaule; il « recti-

CE DUEL EUr LIEU D.VNS LE JARDIN.,.

fiait plus à droite ». Le duel fut court. La troisième balle du vieux soldat arracha par hasard un lambeau du col du vicomte, et le commandant eut la cuisse gauche traversée. Chacun s'en alla. Mais les demisolde ayant blagué au café, les journaux de Paris commentèrent ce duel. Huit jours après, M. de Logerolles évoluant sur l'Esplanade frôla de son bai un petit bonhomme noir, boutonné, qui se cramponnait à ses deux béquilles en Y et semblait, tant il était raide, commander en chef la manœuvre. Il le désigna, et M. de Sap son

voisin de peloton alla saluer du sabre le vieillard dont l'œil resta grand ouvert comme si le geste eût été fait en pleine nuit.

— Le Constitutionnel a raison, dit de Sap, on t'a trompe, sucré; ce vieux n'y voit pas.

Quand il sut qu'il s'était battu contre un aveugle, M. de Logerolles, ivre-fou, rentra immédiatement au quartier, prit un pistolet et se fit sauter la cervelle dans les écuries. On remarqua que la balle, en brisant le buse du nez, avait extirpé les yeux. Tout a un sens.

un GILET DE CEKT MILLE FRHnCS

Comme Doguereau entrait dans la rue Cu Bac, pour rendre visite au grand phouard, ex-lieutenant au 2^ Lanciers, des promeneurs l'intriguèrent. Vif, il se défila sous un porche et risqua la moitié d'un

Deux hommes, à l'entrée d'un magasin, maniaient du casimir; un autre, plus jeune, désirait sans doute sa maîtresse : il frappait du pied, regardait sa montre et tenait une fleur à la main droite ; un groupe de maçons, plus loin, râlait des blagues, et une dame tirait par sa cordelette un bulldog entêté. Le capitaine, au bout de dix minutes, s'aperçut que personne n'avait fait un pas.

Mais quelqu'un traversa la rue en se mouchant. Les acheteurs de casimir, alors, sortirent du magasin en faisant des saluta-

tions ; le jeune homme dut voii* sa maîtresse au loin, il partit ; les maçons se donnèrent des poignées de pattes, et la dame, subitement résignée, se mêla, légère, à la foule avec son buU entre les deux seins. Doguereau s'exhala de son porche et sourit :

— On va faire du « tas » chez le vieux Chouard. Moment, mignonnets, vous n'empoucetterez pas ce lancier sans qu'il soit prévenu.

Les gens n'étaient plus là. Au n» 20 de la rue du Bac, Doguereau s'enfonça dans un long couloir. Une porte, au quatrième s'ouvrit à sa voix :

— Eh bien ? demanda-t-il aussitôt.

— Quoi ?

— Les mouchards ?

— Tu sais...

Les De mi -Solde

— Comment, si je sais I Je viens de les voir faire une passe sur le trottoir. As-tu des papiers ?

— Ils sont à l'ombre, dit le grand Chouard. Mais ce n'est pas pour notre affaire du Roi de Rome qu'ils viennent. Des malins comme nous peuvent conspirer, ces petits roux-là n'y verront rien. Voilà deux jours que la police habite rue du Bac.

— Il y a assez longtemps que nous sommes filés; pourquoi ne monte-t-elle pas ?

— Parce que je suis là, dit simplement Chouard.

— Connu, dit Doguereau, je sais que tu n'as pas le foie blanc. Mais ce n'est pas pour le complot que la Repentance te surveille ; expliq...

— As-tu soif ? interrompit le lancier, un coup de tripoli.

Il alla prendre un pot de rhum, et jaunit deux verres.

— Tiens ! je vais tout te dire ; c'est une chose, d'ailleurs, qui regarde les savants. (Il sourit.) Cap'taine Doguereau, « l'orateur de la Garde », comme disait l'Empereur. — C'est rapport à un tableau.

— Un tableau ?

— Oui, un tableau que j'ai rasé des bagages de Wellington (tout bas), à Waterloo.

— Il n'j'' a que les Anglais qui disent Waterloo, grogna le triste capitaine ; prononce Mont-Saint- Jean. Et ce tableau, tu l'as ici ?

— Je l'ai. C'était le lendemain de Ligny, le 17, la veille de... Mont-Saint- Jean, dans un tas de Dragons de la Reine que le 2^ de Lanciers, sous Colbert, venait de coucher à terre à coups de sabre.

— C'est là où le colonel Sourd se fit liacher le bras droit? s'informa Doguereau.

— Il ne tenait plus que par une ficelle. Dans cette affaire-là on s'est enrichi. Des camarades ont mis de l'orpar devers eux, d'autres des pendeloques, moi j'ai eu le tableau. Paraît qu'il valait plus de cent sous puisqu'à midi, le 18, Ney en a parlé à l'Empereur. // a répondu :

» — S'est-il bien comporté ?

» — Comme son colonel.

» — C'est bien, alors, qu'il le garde. »

Chouard se leva, déplaça une valise, saisit un de ces tubes de zinc où les officiers gardaient leurs brevets, et en retira un pan de toile roulé qu'il déplia sur le carreau :

— Voilà mou image, j'y tiens : un don de l'Empereur ! C'est mon drapeau à moi. Le nom est par ici... Tessier... Terrier... Je n'ai plus de mémoire ; mais tu sauras mieux...

— Téniers, dit tranquillement Doguereau.

Ces prestigieuses syllabes le frappèrent sans qu'il s'en doutât d'un brusque silence... Peut-être qu'à cet appel de son nom l'ombre se détachait, lente, du passé, entrait chez ces durs soldats et planait sur l'œuvre. S'ils ne l'aperçurent pas, ils pressentirent le mj^stère, quelque chose de simple et de tragique, de bon et de fabuleux, d'incommensurable qui était le génie, et leurs âmes pesantes, sur le tableau, s'accroupirent comme de rêveuses lionnes.

Aucune de ces cocassseries de kermesse dont nous eussions plaisanté : grouillis, bouillie de femmes en rut et de buveurs rouges, convulsions, pots renversés, hures dégueulantes, pêle-mêle, des cuisses et des seins dans un tohu-bohu de râles aigres et de cris d'amour, rien, pas le moindre trait de cette canaillerie fantastique, de ce rêve indiciblement grotesque et brutal ne les fit même sourire : — graves, ils se regardèrent :

— C'est beau, dit Doguereau.

■ — Ah ! dit Chouard, je viens de comprendre ça pour la première fois : je regardais ton œil.

— ■ Et c'est à cause de ce tableau que la police...

— Elle veut me l'empoigner. Mais tu penses, voyage ! on ne pipe pas Chouard avec des écus. Un matin d'il y a deux ans, septembre ou octobre, un particulier du Muséum du Louvre (Musée, rectifia Doguereau), du Musée du Louvre est venu m'en offrir quatre mille francs. Bazarder le « don » de l'Empereur I Je l'ai déposé à la porte. Mais il en est revenu trois l'année dernière.

— Avais-tu des papiers ?

— Non. Tu ne perds pas la boule, je vois ça; toujours dans le complot. Un nommé Lecointe m'a posé vingt... tu entends 1 vingt mille francs sur cette taqle, ici, où est ton verre. J'ai sorti ma croix, et je leur ai clianté mon histoire sur l'air de Sortez oiseaux. Ils m'ont dit de parler moins fort de l'Empereur ; et la semaine dernière, deux autres...

Doguereau, stupéfait, contemplait le Téiiiers.

— Mais, cette fois-ci, ricana le grand Chouard, je crois qu'ils promènent le 2^ Lanciers. C'a été juteux ! On a voulu me gargariser avec cent mille francs. Cent mille, dix fois dix, j'ai vu les billets, de quoi racheter Sainte-Hélène. Oui, répéta froidement Chouard, cent mille. Et on m'a proposé, même, d'aligner de l'or. (Il frappa tout à coup la table.) ]Mais qu'il vaille un million, recta, ou le prix d'une toile à laver, je m'en moque! Pas mar-

— A quoi ?

— J'ai un moyen.

Doguereau allait parler, il hésita...

Obscurément, l'idée qu'il venait d

l'épouvantait comme un sacrilège.

avoir Enfin

jMM'Cj^^

Page 1