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CHAPITRE V

Quand après le départ de Roval, Esther Renot se retrouva seule, c'était l'heure à laquelle l'artiste prenait son repas du soir avant d'aller au théâtre.

Dans la grande et belle salle à manger remplie de tableaux, de souvenirs, attablée, le dos au feu clair qui pétille dans la haute cheminée moyennageuse en grès Muller, la tête d'Eslher se profde sur le fond d'un immense dressoir à plusieurs étages allant jusqu'au plafond, et bourré d'une jolie collection d'étains anciens et modernes ainsi que de bibelots ciselés dans ce bel argent d'Amérique que les orfèvres vendent des prix fous.

Parmi les peintures, les dessins, les portraits du peintre Granié, se détache une jolie glace au

cadre de cuivre du sculpteur Carabin, qui reflète une admirable fontaine du nnême artiste, dernier succès d'une exposition des beaux-arts.

Dans les coins du fond de la pièce, des canapés larges, à grands coussins, suivent les pentes des murailles et font des asiles d'angles moelleux et confortables pour le repos et la conversation. A côté, sur une large table, ouvrage italien aux inscrustations d'ivoires, un grand vase de Galle, des poteries de Massier, remplies de roses; aux murs, est appliquée une soierie Liberty d'un jaune très doux, sur laquelle se détachent harmonieux les ors des cadres.

Au plafond blanc, transformés en lustres, de très vieux brûle-parfums d'une ancienne cathédrale réfugient, dans le doré de leurs bois pendants, des ampoules électriques.

A l'autre bout de la pièce, en face la cheminée, indiquant l'entrée d'une serre, trois larges marches de chêne au haut desquelles deux grandes colonnes de bois tordu à feuillages dorés supportent deux importants archanges de bois ^ ancien, ailés et drapés d'or, pieusement agenouillés et mains jointes, venus en droite ligne de chez un vieux collectionneur de Nuremberg. Par ^

terre, des céramiques tendres et des tapis d'Orient jetés un peu partout.

Une très ancienne bannière de damas rouge passé, brodée d'un beau saint Nicolas à tiare de paillettes et de perles, met une note claire et gaie au-dessus d'une porte.

Un portrait, souvenir de Gilette Norbert, la diseuse de chansons, flamboie en face des fenêtres aux lourds rideaux de velours alane.

L'exécution de ce portrait est amusante : de la pyrogravure coloriée, avec, dans le creux des yeux, en guise de pupilles, des topazes foncées qui jettent des flammes d'or et de sang quand on les regarde dans le beau jour de l'éclairage, et sous la tête pâle, tragique avec son auréole de cheveux roux, on lit :

Elle se retourne et les regarde, La Soularde...

Le portrait est signé Gaston Secrétan et voisine avec des cires curieuses de Rosso et un groupe de Gracco le belge.

Assise dans son grand fauteuil, Esther Renot mange à peine, elle grignotte comme pour se débarrasser d'une corvée indispensable, et faire sa sieste un peu plus longue, étendue sur ces

coussins profonds qui, chaque soir, lui rhjnnont une belle et bonne heure de repos avant la fatigue de ses trois actes.

Pendant qu'on lui sert son café, la femme de chambre arrange le petit coin d'angle, près du feu, et attend que madame vienne s'y étendre afin de l'aider à s'y loger confortablement.

On éteint la lumière et, une heure après, on vient lui dire que la voiture l'attend pour partir au théâtre.

Ce soir-là, après son dîner, Esther Renot ne dort point. Elle pense... pense... pendant que la flamme rouge du bois qui crie dans la cheminée éclaire joyeusement les lustres dorés du plafond blanc.

Elle pense à Roval, elle pense à elle, elle pense à la vie, à l'amour, à la mort, elle pense à tout.

Et la lueur du feu rougit fantastiquement la face pâle de la femme, la rend faunesque comme le masque vivant d'une damnée de l'enfer.

Elle rit. . . ses dents luisantes ont l'air de saliver du sang.

Les yeux deviennent deux rubis qui flambent, ses cheveux s'éclairent par mèches pointues voulant elles aussi couronner ce front tourmenté d'un diadème diabohque et c'est une figure de

martyre, modelée par Carpeaux, et une image vivante de possédée du xv® siècle...

Elle rit, car sa philosophie moqueuse lui fait se rappeler, doucement et sans rancune, l'égoïsme féroce, inconscient, passé à l'état d'habitude, de cet amoureux qui tantôt exigea d'elle tant de dévouement, de tendresse et d'amour et prit des attitudes presque désolées et tragiques pour arriver aux fins d'une aventure qu'il semblait considérer unique alors qu'il l'estimait si banale!

Quelle comédie!... quel comédien!... pauvres âmes!... pauvre vie!...

La jugeait-il donc si sottement pareille aux autres pour n'avoir pas pris la peine de quelques frais nouveaux? Ou était-il si semblable à tous, qu'il lui fût difficile de se singulariser ?

Elle le savait sans cœur, était-il sans esprit? Non. Sa veulerie, qu'il avouait du reste, n'était qu'une autre forme de son égoïsme, cela le désobligeait de faire quoi que ce fût d'effort pour un autre.

On le prenait comme il était, donc il était ce qu'il voulait, voilà tout.

— Son mensonge en matière d'amour n'était pas une contrainte, mais une routine de phrases et de gestes empruntés à tous, un exemple suivi

pour s'éviter la peine de créer, d'enfanter une i ruse personnelle.

Il mentait comme tout le monde... C'était moins fatigant...

Esther Renot se disait tout cela... sans qu'aucune amertume mauvaise ne vînt ternir ses jolis yeux intelligents. Son surprenant travail de divination se faisait lentement. . . se précisait. . . s'affirmait... elle pénétrait déjà le brouillard glacé de l'âme de son futur amant, et son cœur admirable en saignait déjà de pitié douloureuse : le pauvre homme!

Tout à coup, la clarté fut vive dans la pièce, une voix de femme dit : « C'est l'heure, madame », et Esther, vivement debout, jeta sa pelisse sur ses épaules, mit son chapeau et monta en voiture.

Une heure après, au théâtre, dans sa loge, causeuse brillante, même bavarde, enjouée et fleurie, elle faisait dire à un reporter malin : (( Quelles perruches, ces cabotines! » Et débarrassée de son trac des premiers jours, elle fut, ce soirlà et pendant les autres représentations, une Parisienne exquise, tête de linotte incomparable avec, à la fin de la pièce, des sanglots de commande, causés par la volonté de l'auteur, ce qui faisait que personne ne s'émotionnait outre mesure de

ses chagrins de théâtre... car, hors de la rampe, on sait bien que toutes les actrices ne prennent rien de la vie au sérieux, sauf... les bijoux, les petits hôtels et les titres de rentes (après décès quand elles sont délicates). Et c'est la seule règle à laquelle on n'accorde pas d'exception,... demandez à la rentière d'en face.

Le lendemain matin, Esther fut réveillée par sa femme de chambre qui lui apporta une énorme gerbe de roses et une lettre :

(( Bonjour vous... appuyez sur vos lèvres chacune de ces fleurs pour me rendre un peu les baisers qu'elles vous portent... et venez gentiment à midi déjeuner avec votre amoureux... très tendre, je vous assure...

« Si consentez, une ligne au porteur.

(( Maurice. »

Elle répondit :

« Avec plaisir, j'accepte, à tout à l'heure.

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