ESTHER
Quand elle arriva chez Roval, elle trouva tout le petit rez-de-chaussée en fête, des violettes étaient mises partout, dans tous les coins, un petit couvert joliment dressé attendait l'aimée.
Une chaleur très douce était répandue dans l'appartement et (luoicpril lût midi, le.>5 rideaux étaient tirés, la nuit faite, l'électricité allumée, des flambeaux éclairaient la table, fleurie elle aussi.
Esther fut amusée de l'idée de ce soir improvisé.
Il la reçut en un joli complet de drap blanc... laissant apercevoir une chemise de soie d'une couleur très pâle et, dans ce costume d'appartement, elle le trouva charmant... jeune surtout...
effroyablement jeune... Elle se regarda dans le miroir et constata qu elle aussi ce matin, ou plutôt ce soir, elle était bien jolie dans sa blouse de guipure toute simple avec sa jupe de velours liberty mauve garnie de chinchilla, comme sa jaquette et son toquet.
Elle fut contente d'elle..., lui aussi, car l'enlaçant doucement, il lui dit :
— Vous êtes délicieuse ce matin...
Et voulut baiser ses lèvres, mais elle se raidit et très calme murmura :
• — Soyez sage, voyons...
— Oh! la femme froide, flt-il décontenancé... Mais le valet de chambre annonça que madame
était servie!!! et ils déjeunèrent librement, sans
être dérangés par la présence fâcheuse d'un domestique, Maurice ayant commandé chez Potel un admirable lunch froid, lequel tout servi sur la table évitait les allées et venues d'un serviteur.
Et elle fut exquise d'intimité, cette dînette, aimable et gaie, pleine d'un laisser-aller spirituel, agrémentée d'une causerie variée, sautant d'un sujet à l'autre, où l'art, les voyages, le théâtre, l'amour eurent leur part de critiques et d'analyses, et Maurice comprit l'enthousiaste admiration de Wladimir Meridione pour Esther quand il eut passé deux heures avec cette femme qui, en quelques minutes, savait être artiste, femme du monde, gavroche, triste, gaie, mélancolique, joviale, ironique, attendrie et douce, d'un esprit si souple, si varié, d'un cœur si sensible, si supérieurement humain surtout, mais douée d'une âme profondément amère, et, malgré tout, si assoiffée d'idéal, d'impossible! Elle était très compliquée... ou peut-être très simple, après tout...
Il l'écoutait ravi... la regardait surpris, attentif, puis tout à coup, il lui tendit un piège...
— Quel âge avez-vous, Esther?
Très lentement, les yeux bien dans les yeux, elle répondit :
— L'âge que vos sens me donnent ...
— Alors lu as dix-huit ans... car jf3 t'adore, entends-tu, je t'adore...
Tout à ses étreintes, il ne vit pas la pâleur mortelle du visage d'Esther et ne se rendit pas conapte de la piqûre aiguë qu'elle ressentit au cœur... encore une fois, elle constatait que c'était au printemps disparu... à la jeunesse d'autrefois... qu'allaient les désirs, et que cet homme, sous l'empire de sa bestialité de mâle jeune, idéalisait malgré lui les restes de son automne déjà roussi!
Lui, prit sa pâleur pour une des transfigurations de la volupté, et son orgueil fut radieux de la bouleverser ainsi...
Elle se remit très vite... et d'une voix de sœur, très douce, elle dit : « Soyez raisonnable, Maurice... » et lui prenant la tête à deux mains, elle l'embrassa sur le front, sur les yeux comme un petit enfant... comme son fils.
Il fut très troublé de cette caresse si simple, impressionné de la douceur de ces mains maigres et fines sur son front d'homme... sa mère autrefois l'embrassait de la sorte, il se le rappela et soudain devint très timide avec cette femme qu'il aurait volontiers violentée cinq minutes avant...
Puis, comme une petite gêne se faisait entre eux, il dit, très soumis :
— Quand serez-vous à moi, mon aimée?
Le premier jour de l'an! sourit-elle!
— Dans trois jours?. Vrai, bien vrai, ce n'est pas une fausse joie ?
j Et redevenu à son aise, il sauta, gambada comme un collégien, puis tout à coup :
— Mais pourquoi attendre ces trois jours?... Pourquoi cette date fixe du l^"" janvier? pour mes étrennes, fit-il, riant très fort.
— Non, non, c'est pour mieux me rappeler la date de nos amours... plus tard quand vous m'aurez lâchée... à chaque P'' janvier, je me souviendrai que... voilà !
Maurice rieur, lui demanda si elle avait dans tout cette manie du point de repère...
— Certainement! fit-elle, j'ai une mémoire affreuse, et si je n'étais pas née le jour de la Toussaint, je ne saurais jamais quand est mon anniversaire.
— Et moi qui croyais que vous alliez me faire attendre des semaines et des semaines, en voilà une joie, ma bonne Esther!
— Vous faire attendre?... Pourquoi?
— Je ne sais pas, moi; tant de femmes se figurent qu'en nous faisant poser nous les estimons davantage.
— Elles ont bien tort! fit ironiquement Eslher! Ils rirent tous les deux...
— Elles prennent cela pour de la pudeur.
— Oh, la pudeur, mon cher Maurice, quand on fait du théâtre, on la met tellement à l'épreuve, I la pauvre, qu'elle n'y résiste pas...
— Gomment cela?
— Mais dame? pensez-vous qu'on puisse simuler tous les soirs les joies et les douleurs de ; la vie et de l'amour (et cela devant quinze cents personnes?) sans avoir consenti à mettre <( la Pudeur » dans sa poche.
Est-ce que la foule ne nous demande pas de lui simuler le plus vraiment possible les sentiments et jusqu'aux gestes de la passion humaine? Ne donnons-nous pas en spectacle notre premier frisson, jusqu'à notre ultime et suprême masque de volupté. '•
Est-ce que la foule, avec ses curiosités sadiques des joies et des douleurs chez les autres, est autre chose qu'une femelle obscène, cachant avec des mots complices d'art et de littérature, ses désirs louches de voyeuse hypocrite.
Mais tenez, cher ami, vous-même... vous n'aurez plus de surprise avec moi... vous me retrouverez dans vos bras telle que vous m'avez vue
dans ceux de tous les comparses qui m'ont donné la réplique au théâtre, et pensez que le voyou du poulailler, moyennant ses vingt-cinq sous, est aussi renseigné que vous... Notre métier, c'est de nous montrer sous tous nos charmes; notre but, de plaire, alors?...
— C'est vrai, pourtant, fit Maurice... mais l'art est si pur lui-même qu'il est toujours pudique. « Tout est pur pour les purs! »
— Oui, mais l'art du théâtre est dégradant, affirma Estherl
Quel autre art consent aux promiscuités que le nôtre exige!
Toutes ces femmes en extase sensuelle dans les bras, sur les poitrines de tous ces hommes plus ou moins propres, plus ou moins sains, toutes ces bouches qui se frôlent, se baisent '!|g|
parfois... toutes ces haleines qui se respirent et se mêlent... toutes les odeurs humaines mêlées au maquillage de ces êtres en sueur... tous ces relents d'animaux bien ou mal lavés... ah! non... non... C'est une atmosphère bien peu ragoûtante, et pourtant je lui dois les meilleurs moments de ma vie...
Maurice Roval était fortement surpris.
C'était la première femme de théâtre qui lui parlait de la sorte!
— Mais pourquoi vous ôtes-vous faite comédienne, si vous souffrez tant que cela de la scène?
— Parce que si le théâtre n'est que le simulacre de la vie, la vie est tellement pareille au simulacre...
Que voulez-vous, tout me froisse^ tout me choque dans l'existence, les gens se contentent d'être ce qu'ils sont et ne font aucun effort pour devenir meilleurs; la vanité, l'orgueil et l'ambition dirigent l'activité humaine, l'égoïsme plane sur tout cela, encouragé par la vertu à la mode <( le muflisme », alors quoi? où réfugier son âme si elle est autre? Où courir? Où aller? Dans quelle contrée féerique, sous quel ciel abriter ses rêves? Je suis une femme, rien qu'une femme... et un beau jour j'ai décidé de partir... et j'ai pris mon billet pour le pays de la fiction... j'y suis, j'y reste et je m'y plais, vraiment, à la minute où ' mon cerveau planant dans la fantaisie, l'irréel, ne se soucie plus des affreux contacts — alors je m'oublie... et je donne à chacun des personnages qu'on me confie et même à ceux que je n'interprète pas, une âme fabriquée par moi, sortie de moi, et je me fatigue, et je m'épuise à
enfanter celte énorme, cette colossale famille de fantômes gais et tristes, car mon cerveau en couches perpétuelles, dépasse en ponte le ventre de la mère Gigogne!
Maurice Roval sauta sur l'occasion qui s'offrait si belle de sonder Esther sur cette maternité qu'elle cachait.
— Vous n'avez jamais eu d'enfant?... dit-il négligemment en secouant la cendre de sa cigarette.
Et comme carrément elle répondait non, il n'insista pas, se promettant d'en savoir davantage une autre fois, mais si ravi de la prendre en flagrant délit de mensonge, ressentant une espèce de joie féroce d'inquisiteur.
Mais Esther dit, subitement changée, transfigurée, la figure claire et rieuse :
— Je ne suis pas venue pour vous raconter toutes mes (( folies nerveuses » comme disent mes intimes... voyez, je vous rends morose et ce n'est pas cela que vous attendez de moi...
— J'attends tout de vous... j'aime tout de vous... je m'intéresse à tout de vous, répondit -Maurice, mais je n'aime pas vous voir ces yeux mélancoliques de tout à l'heure... A présent ils
sont redevenus en paix... quelle mobilité a votre visage... c'est fabuleux.
Et comme il scrutait de très près sa figure mystérieuse, elle dit, comme très intéressée :
— Voyons, faites-moi visiter votre petit home.
Ils firent le tour des cinq petites pièces qui composaient le rez-de-chaussée de l'écrivain.
De la salle à manger aménagée par Maple, et faite de ce bois vert modem-style, employé beaucoup à Londres depuis dix ans, ils passèrent dans un tout petit salon sans style, encombré de bibelots, de meubles de toutes sortes, d'un goût discret et simple.
La chambre à coucher était la pièce à laquelle on avait accordé le plus de soins.
Le lit était une merveille ancienne, un beau et somptueux bois de la Renaissance italienne d'aspect très noble avec ses panneaux à multiples colonnes et son plafond sculpté tendu d'un vieux damas de soie rouge. ^1
Le meuble était superbe, très riche, très large||. et très profond.
Esther l'admira avec de grands cris, ainsi qu( de très anciens panneaux arrangés en portes d'armoires ; la cheminée avait pour unique garniture une très décorative niche en bois doré
sculpté de têtes d'anges et de treilles, abritant une antique madone en bois colorié, tout l'ensenrible datait de la fin d'u xvi^ siècle et était fort admiré des amateurs.
Aux murs, un velours rouge ancien était tendu qui donnait à la chambre un aspect chaud et sévère.
Les sièges étaient du même velours rouge.
A côté, le cabinet de travail du poète... pièce assez vaste, encombrée de fauteuils, de divans larges comme des lits, aux coussins gros comme des oreillers ; au milieu de la pièce, une énorme table bureau très en ordre... des bibelots d'écritoire très élégants ; aux murs, des originaux de caricaturistes et dessinateurs connus : Gappiello, Willette, Léatidre, Ibels, Forain, Lunel, Faivre, etc.. presque toutes les célébrités du Courrier français, et, sur la cheminée, une collection de toutes les jolies actrices de Paris... ainsi que tout autour de la grande glace reflétant des dédicaces des plus tendres jusqu'aux plus platoniques...
Esther les regarda, sans les voir, car Maurice qui s'attendait à ce qu'elle fît une remarque, fut déçu.
On passa dans le cabinet de toilette, il était
délicieux! tout tendu de cretonne claire avec des meubles laqués gris, une énorme toilette avec de nombreux flacons de cristal.
Une jolie cuvette d'argent (Louis XVI ainsi que son pot à eau), des bibelots dépareillés mais rares servant à remiser les savonnettes, les brosses, etc. reposaient leur élégance chère sur un marbre jaune veiné de blanc, venant d'un vieux palais romain. A côté, sur une autre table, un jeu de brosses, carapacées d'argent, et tout un attirail raffiné de petites inutilités coûteuses, mais qui, ^ mises sous les yeux d'autrui, donnent à celui qui les possède, même sans s'en servir, un caractère d'homme élégant et très soigné.
Esther s'extasia sur la ciselure précieuse de la petite cuvette d'argent et du pot à eau qui la complétait, ainsi que sur les jolies boîtes anciennes abritant à présent des savons du Congo... ^i elle trouva exquise la fraîcheur des tentures... mais elle demanda :
— Et votre lavoir? votre salle de bains?...
— Ah, voilà! il n'y en a pas, fit Maurice, mais| j'ai mon tub... là dans cette armoire!!!
Et il montra rangé dans une sorte de haut buffet « le tub » où dix centimètres d'eau suffisent à l'élégance problématique de nos plus vernis et
de nos plus « smart people » qui se passent plus volontiers d'hygiène que de smokings!
— C'est une femme... hein, Maurice, qui vous a aidé de ses conseils pour installer ce joli coinlà?
Il crut à un compliment... et avoua qu'Adèle V... la célèbre danseuse, en avait choisi l'étoffe, lès meubles et les bibelots.
— Elle a du goût, dit simplement Esther. Mais elle pensa que, tout de même, c'était dnMe
cette manie de tant de jolies et luxueuses Parisiennes, de façonner un cabinet dit de toilette dans lequel on ne pouvait pas la faire! >
Chez beaucoup de ces dames, on retrouvait les mêmes fanfreluches, les mêmes argenteries et les mêmes cristaux, etc. etc. mais le principal. Tunique utilité, le grand luxe très simple, la salle de bains indispensable, elles s'en dispensaient. Poursuivant ses réflexions, Esther dit tout à coup tout haut : « L'humanité est une bête qui sent diablement mauvais! »
Il répondit vite :
— Je suis absolument de votre avis et si on ne la parfume pas...
Esther rectifia :
— Si on ne la savonne pas surtout!
86 LÈS DÉMi-VtEILLËi^
— C'est ce que je voulais dire, conclut Maurice.
— Je crois, affirma l'actrice, que ce qui sépare l'anarchie du bourgeoisisme n'est que l'épaisseur d'un savon...
Il se mit à rire et s'écria :
— Que voilà bien une idée de femme...!!! Mais il y a cent mille autres choses qui les séparent et que je vous expliquerai une autre fois, ma chérie...
— • Possible, fit-elle.
Elle repassa dans le cabinet de travail, s'y arrêta et, s'asseyant devant la table :
— Alors c'est là qu'on fait les chefs-d'œuvre...? C'est là qu'on pense... c'est là qu'on vit... Puis comme elle regardait machinalement les papiers et les bloc-notes du bureau, ses yeux tombèrent sur un agenda à nombreuses feuilles et sur la couverture duquel était collée l'étiquette suivante : (( Mon Journal ».
Discrète, elle ne l'ouvrit pas, mais demanda au poète s'il écrivait tout... tout... tout... dans ce petit livre, les choses... et les gens?...
— Oui, sourit-il.
— J'espère que vous n'indiquez que les initiales de ceux que vous couchez là-dedans?
— Soyez tranquille, chère amie, je leur donne même des sobriquets...
— Ah! choisissons le mien, voulez-vous?
— Si vous voulez!
— Vous m'appellerez... voyons, comment m'appellerez-vous?
Il chercha et trouva « PESSIMA », nom de l'héroïne d'une revuette de Redelsperger.
— Ça va! conclut Esther rieuse, est-ce que je pourrai lire dans six mois ce que vous aurez sur Pessima?
— Non, fit-il nettement, d'un ton sec, personne au monde ne feuillette mon journal... C'est mon jardin secret, non seulement j'y note les faits, mais je les commente, et...
— Mais, je n'insiste pas, cher ami, déclara Esther mi-sérieuse, mi-narquoise... Si les hommes n'avaient pas d'arrière-pensée... ce ne seraient plus des hommes! Un journaliste qui s'amuserait à avoir l'honnêteté élégante de ne jamais écrire sur quelqu'un que ce qu'il se sentirait le courage de lui dire en face, ne serait plus un bon, un véritable journaliste... car si vous demandiez à ces messieurs de monter vos escaliers, d'entrer chez vous et de vous dire entre quatre yeux les sortes de choses que paisiblement ils écrivent dans leur
solitude inattaquable, vous verriez s'il s'en trouverait beaucoup qui sonneraient à votre porte!
— Tiens, c'est curieux dit Roval, c'est un sujet qui m'a hanté lors de l'affaire de M""^ Baumière, vous savez, cette jolie femme, mère de famille qu'un journaliste avait très légèrement traitée... et qui se vengea par un coup de pistolet, mal dirigé, blessant un autre que l'auteur de l'article; oui, je voulais me servir de cet abus pour en fabriquer un sujet de pièce ; le scénario fut terminé, présenté à Borel, qui le trouva dangereux en ce sens que c'était une satire directe contre la Presse, il me fit entrevoir les haines futures suscitées contre son théâtre... contre lui... contre moi... que la Presse avait toujours gâtés... et j'avoue que j'ai été un peu lâche... j'ai réfléchi et la chose en est restée là.
— Vous avez eu tort, Roval, les vrais artistes, hommes de lettres du journalisme, vous auraient su gré de fouetter une catégorie de gens qu'ils déplorent eux-mêmes et dont les succès de lecture se recherchent dans la diffamation, le mensonge ou la violence, et votre pièce aurait peutêtre soulevé d'intéressantes polémiques, aidé à la purge d'une profession très noble, qui ne désire et ne devrait compter que des hommes fai-
sant de leurs plumes, des petits outils utiles à l'éducation des foules, mais maniés par des mains très propres... des doigts de gentilshommes.
— Ma chère amie, c'est très beau de risquer les morsures de quelques chiens, mais il faut compter avec le public, qui a des idées, des phrases toutes faites pour juger certains actes, certaines choses ; croyez-vous que, de prime abord, il aurait compris le but de mon œuvre, jamais de la vie ! Il aurait trouvé tout simplement que j'étais un ingrat, un mufle, de diriger mes flèches contre une corporation qui contribua en ne disant pas de mal de mes pièces à établir mon succès, mon nom et ma caisse !
Et notez que si j'avais eu, ou des fours, ou, pour toute autre raison, une mauvaise presse, on considérerait ma satire comme une vengeance, alors?
Que dans un mouvement de générosité humaine, je m'émeuve d'un abus, subi par les autres et que je crie : « En voilà assez, je vais vous défendre », on se dira : <( Mais qu'est-ce qui lui prend donc, de taper sur des gens qui ne lui furent qu'utiles. » On arrive à se perfectionner dans l'égoïsme et le muflisme, les routines, les vieilles phrases molles barrant la route du pro-
grès, de la course vers le mieux et vers le meilleur, et on laisse les gros assommer les petits.
Esther l'écoutait atterrée... ainsi c'était tout le courage d'un homme au cerveau supérieur, doué par Dieu d'un^ talent de pensée, poussé à la notoriété par un génie d'écrivain retentissant et remarquable, et c'était cette prudence lâche, cette peur du risque qui paralysait son grand devoir d'homme ! Aux yeux démesu'rément ouverts d'Esther, à sa figure bouleversée, il sentit son étonnement, son mépris, et, très humble, déclara « qu'il n'avait pas l'âme d'un apôtre, quoi ! que dans la vie, on avait besoin de tout le monde ».
— Parfaitement... murmura Esther, c'est pour cela qu'il est dommage qu'il existe des forts que les faibles ne rencontrent pas...
Il ne répondit pas, se sentant amoindri par cette confession qu'il aurait si bien pu éviter de faire... décidément on avait tort de causer sérieusement avec les femmes...
Mais Esther le sentant gêné, mal à l'aise, presque irrité, se leva et, mettant ses deux mains sur les épaules de Maurice, lui dit, câline :
— Je vous donnerai du courage, moi...
Au frôlement du corps de la femme, il oublia tout et, l'enlaçant, il l'embrassa éperdument...
LES DÊMt-VIEÎLLËS 91
Elle, très molle, très alanguie, le laissa faire sans se défendre cette fois, et lui rendit même un si long et si ardent baiser, qu'il en défaillit presque; alors elle murmura :
— Tu verras comme je te ferai bon!!! il faut que tu deviennes le meilleur, le plus noble, et le plus brave!!
Et comme trois heures sonnaient, elle prit congé de lui, devant être chez elle à quatre heures, mais, auparavant, elle le pria de trouver un nid discret, pour l'y recevoir le l^*" janvier vers trois heures...
— Mais ici? fit-il...
— Non, jamais, ni chez vous, ni chez moi... ailleurs, là oii les souvenirs des autres n'en seront point, ni pour vous ni pour moi...
— Entendu, dit Roval.
Et ils se quittèrent.