CHAPITRE VI
Rue de Monceau, 89... Une maison grise, neutre, d'une apparence tranquille et sage... à gauche et à droite de la voûte, un rez-de-chaussée meublé est à louer.
Roval les visite, se décide pour celui de droite plus cossu, moins froid, séduit par un vaste et clair cabinet de toilette qui s'ouvre par une porte près du lit...
— La chambre est bien... toute neuve, dit la concierge.
Le linge du lit presque élégant, avec ses broderies à jours aux draps et aux oreillers, en tout cas très blanc, une grande armoire à glace, un petit bureau de femme, un grand divan, des fauteuils tendus de soie claire, gaie, un tapis très beau, des jardinières aux plantes artificielles,
que Maurice déclare hideuses (une fleuriste arrangerait cela pour quelques louis et m-ettrait dans l'appartement une note de fraîcheur et d'élégance féminine).
— C'est bien, fit Maurice à la concierge, je vous loue ce local. Ce soir on y apportera des plantes que vous ferez mettre ici... là... et demain matin on viendra disposer des fleurs, car j'y viendrai avec ma femme demain... vers trois heures... nous habitons les environs de Paris et nous cherchons un pied-à-terre... des affaires nous appelant ici plusieurs fois par semaine...
Et comme il remit, en plus du loyer mensuel payé d'avance, un beau billet de cent francs dans la main de la portière, celle-ci eut l'air de prendre au sérieux toutes les explications données par Maurice... et déclara, la mine radieuse, que demain matin, elle allumerait un beau et bon feu qui attendrait Monsieur et Madame?...
— Au fait. Monsieur et Madame qui?...
— Durand, répondit Roval.
C'est étonnant ce qu'elle avait eu des Durand et des Dupont dans ce rez-de-chaussée!!!
Après s'être entendu avec la fleuriste pour l'entretien des corbeilles et des caisses à décorer, Maurice lui laissa deux cents francs d'avance,
pour que les fleurs fussent deux fois par semaine renouvelées dans l'appartement qui ne serait ouvert par la concierge que le matin naturellement... C'était bien compris n'est-ce pas? Pour la première visite d'Esther, rue de Monceau, il fit un choix de belles orchidées, d'azalées tendres et do plantes vertes de toutes sortes, puis, tranquille sur l'installation du home d'amour, il envoya un petit bleu à la comédienne lui en donnant l'adresse : il l'y attendrait... la première petite porte à droite sous la voûte... pas besoin de rien demander au concierge, Maurice la guetterait pour qu'elle n'attendît pas à la porte.
Le lendemain, Maurice arrivé le premier, rangea dans l'armoire à glace deux bouteilles de porto, des petits fours et... de l'eau de Cologne! Il avait pensé à tout!! Il fit le tour du logis, tout égayé par une floraison éclatante et attendit... A ce moment, il entendit une voiture s'arrêter devant la fenêtre du rez-de-chaussée et, à travers la guipure des rideaux, il reconnut la silhouette d'Esther descendant d'un fiacre qu'elle congédiait.
Il se précipita pour lui ouvrir et avant qu'elle eût le temps de sonner, elle était « chez eux »... il la devina plutôt qu'il ne la reconnut, car elle était voilée d'une dentelle crème très ouvragée,
d'un tissu très épais que nos jolies femmes appellent volontiers <( la voilette de l'adultère ».
Très vite, elle ouvrit une porte et se trouva tout à coup devant le grand lit... Elle s'assit. Maurice un peu gêné lui défit son voile et son chapeau. Son ample manteau de drap noir, doublé de fourrures sombres abritait la plus souple et la plus lâche des robes... une vraie robe d'amour... facile à retirer avec son cabochon du col et celui de la ceinture pour toute fermeture. Elle était jolie, jolie dans ce crêpe de Chine gris, d'une simplicité, d'une ligne si noble avec ses mains blanches, ses doigts nus sans bijoux, ses beaux cheveux blonds encadrant sa tête si calme, si extraordinairement calme à cette minute, que Maurice en fut surpris... Avait-elle tellement l'habitude! ou cachait-elle son trouble? Elle sourit, ouvrit ses bras et dit : « Venez, Maurice... » d'une voix si étrange, d'une voix si extraordinaire, si chantante, si lointaine, si douce, une voix d'ombre... inoubliable!
Une angoisse, une émotion folle étreignirent Maurice à la gorge et sur le sein d'Esther il pleura, nerveux comme un enfant... puis soudain, cria :
— Mais sur quoi comptes-iu aujourd'hui, pour
te donner à moi ? pas sur ton amour! lu no m'aimes pas!!!
Et la femme répondit :
— Sur ta jeunesse... et sur ma volupt(i!!...
— Alors, viens, viens, souffla-t-il brutal, viens, et la poussant vers le lit, il la dévêtit fébrilement et la prit toute.