CHAPITRE YII
Il était six heures du soir quand Eslher sortit du coin d'amour. Ah! le bon air froid et réparateur qui la secouait de sa torpeur alanguie, et de cet anéantissement d^icieux résultant des caresses. Ah! le bon air froid qui lui rendait la paix du sang, le calme des artères, mais qui précipitait sous sa fraîcheur l'oubli des étreintes, en effaçait les souvenirs tout chauds, et balayait sous son onde des prolongations voluptueuses.
Ayant une bonne heure à elle avant de dîner, Esther rentrée chez elle en profita pour s'allonger, se reposer et rêver...
Etendue sur son large divan, elle repassa les amours de sa vie. Mariée à dix-sept ans, avec Philippe Renot qui l'épouse pour sa dot... gardant après son mariage une maîtresse qu'il a do-
puis des années, celui-ci déloge un beau matin, quittant le toit conjugal, laissant sa fcmmf nirM»' d'un petit garçon de cinq mois... Puis le divorce... la solitude dans sa famille, oii elle se retire pendant quatre ans. Mère sans l'avoir voulu, femme sans l'avoir su.
Enfin, à vingt et un ans, son cœur souffre de battre insuffisamment, et le voilà tout prêt à prendre... le voilà <( petit poisson » pour le pvcmier pêcheur adroit... et l'hameçon est lancé un beau soir par un homme élégant, beau type du Nord, d'aspect correct, mondain, dont les assiduités sont discrètes, presque timides, dont les aveux sont très simples, très doux, très tendres, très loyaux surtout, semble-t-il, et la voilà émue, troublée... c'est le premier homme qui sache lui parler...
Si on s'épousait?
Plus tard,... pour l'instant il est trop pauvre. et sa situation n'aura d'assise que par l'héritage d'une tante très riche et très vierlle qui d'un jour à l'autre... Mais, en attendant la mort de la dame, le marquis de Blaye vit comme un gentilhomme, en faisant des dettes...
Gela n'empêche pas qu'Esther s'éprend de lui, qu'elle en est fodie, et qu'Un beau jbur, elle quitte
sa famille, emportant son enfant, et va vivre à Paris dans un petit appartement de la Chausséed'Antin en compagnie de Bastien de Blaye. N'est-ce pas pour toujours...? Une fois la tante millionnaire morte, Esther ne sera-t-elle pas M""^ la marquise de Blaye, n'est-elle pas traitée comme la fiancée de Bastien par tous les amis de son amant. Ne sont-ils pas adorablement heureux?
Pourquoi cet amour serait-il autre que ce qu'il doit être?... Treize mois après, hélas! Esther, un beau matin qu'elle s'est levée de meilleure heure, trouve le valet de chambre du marquis qui glissait dans la poche des habits brossés de monsieur une petite enveloppe parfumée arrivée par le tout premier courrier...
La lettre était d'une femme... et disait : (( Quitte ta maîtresse, puisque tu ne Vaimes plus, ne sois pas dupe de ta générosité, la vie est trop courte pour faire des concessions éternelles à la conscience... »
Esther fut anéantie de chagrin et n'eut même pas la consolation puérile mais si soulageante, de voir son amant forger à son profit un mensonge consolateur, non, tout carrément, avec des politesses attristées, il avoua son détachement, l'indifférence qui," do jour en jour, s'accentuait pour
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celle qu'il avait eru aimer toujours... et eoneint par un : « Quelle chance, ma chérie, que nous ne soyons pas mariés, cela vous aurait empêché de chercher le bonheur ailleurs... »
On ne la mit jamais à la porte d'une façon plus courtoise...
Lancée dans un milieu de gens du monde, elle trouve des amis qui lui conseillent d'entrer au théâtre, elle étudie, mais sa famille et celle de son mari apprenant cette résolution, refusent de continuer à venir en aide à une femme qui, pour élever son enfant avec ses propres ressources, avoue tout haut le métier qu'elle va faire.
Tant qu'elle avait vécu avec de Blaye ils avaient fermé les yeux, et continué à lui verser leur petite pension, mais maintenant qu'elle allait se passer d'amant pour vivre d'elle-m.ême, de son théâtre, ah! non... les bourgeois ne l'entendent pas de cette oreille-là!
Et Esther se revoit dans un meublé de la rue Guénégaud, deux petites chambres, une pour elle, l'autre pour son petit Pierre, marchant à peine, et vivant de la vente de ses bibelots, de ses bijoux, de son argenterie, épuisant les quelques pauvres billets donnés par de Blaye le lendemain de la rupture.
Deux années s'écoulent à travailler sans relâche, elle vit entre son fils et ses classiques, enfin son professeur lui dit qu'elle peut débuter ! C'est le pain, c'est la vie et le succès vient, s'accentue, s'affirme jusqu'au soir où Paris la fête, l'acclame et en fait son joujou chéri, son pantin préféré!
De vingt-deux à vingt-sept ans, elle reste seule... c'est la période virginale. Son fils et son art, rien d'autre.
Puis un homme apparaît et cet homme prend une importance énorme dans son existence. C'est un poète ard^ent et bon, il comprend l'âme superbe d'Esther Renot, c'est son cerveau qu'il captive d'abord, et, dominateur absolu, il s'empare si fortement de sa volonté, qu'elle devient un instrument magnifiquement cérébral et voluptueux.
C'est une harpe qui respire, une lyre qui parle, une femme harmonieuse comme la douleur, douloureuse comme l'harmonie ; un sens endormi jusque-là, se réveille en elle, c'est la période glorieuse de l'initiateur... c'est la victoire de l'amant sur la vierge... elle ne savait rien et lui savait tout et ce sont des années inoubliables d'un bonheur exalté, où l'exagération des enthou- . siasmes entretenue avec une science raffinée, les
met tous deux dans une atmosphère qui n'est plus de la terre.
Ils planent... artistes tous deux, leurs cerveaux et leurs chairs ont des minutes qui sont des années d'exception, des années de choix, uniques et supérieures.
Elle se rappelle qu'elle avait trente et un ans quand l'inoubliable partit... fatigué d'elle, sans doute lui aussi..., cela n'avait-il pas duré quatre ans...? Que voulait-elle de plus, mon Dieu, par les mœurs qui courent.
Trois années plus tard seulement, elle se sentit délivrée du dernier souvenir... Il avait été difficile à détacher de sa chair celui-là! mais la vie, cette frotteuse perpétuelle, use tout, les regrets et le reste!
Et cela avait été alors une course éperdue, des consentements prompts... un besoin maladif de goûter à beaucoup de choses en le moins de temps possible avec l'espoir de trouver enfin l'essence définitive de son cœur dans cette chevauchée oià tout ne lui avait été qu'amertume et déception!
Ah! ce dernier amant de la série, qu'elle avait aimé plus avec son cœur qu'avec sa chair, parce
qu'il lui semblait moins égoïste, moins vulgaire que les autres avec ses attendrissements, et ses larmes faciles d'homme sensible et doux, quelle férocité inconsciente il cachait. Après une année et demie de tendresse surveillée, d'affection presque paisible, sans à coups, il se révélait impitoyable.
Chaque fois qu'elle lui disait : <( Aime-moi encore! comme une sœur, une amie, rien que cela! ne me quitte pas... garde-moi, je me ferai toute petite, tu seras libre... absolument... je t'aime, moi, je me suis attachée à toi... ne me laisse pas partir...! » lui, devant la femme alarmée, tremblante, angoissée s'écriait : « Oui... oui... reste, viens », et la prenait toute, avec violence et passion, mais la pauvre femme dans le spasme d'amour, lui disait, toute heureuse de le croire reconquis : « Oh, tu m'aimes! tu vois bien que tu m'aimes ! » Il répondait : « Non !... non !... » Et la laissait stupide, hébétée de douleur, ne comprenant plus... le cerveau en feu, le cœur sautant, fou, déréglé.
Au souvenir de cette époque de sa vie, Esther Renot sentit son cœur se gonfler. Elle pleura.
Quelle folie la poussait donc à vouloir espérer quand même la joie de vivre? Non; mais était-elle
stupide (1(3 i)(3nscr (ju'il existait de par le nrujnde, l'homme (qu'elle souhaitait.
Et jusrpi'à sa f|uarantième année, ce furent au hasard de ses pérégrinations, des aventures plus ou moins longues, des amants (lu'elle se mit à prendre, mais auxfjuels elle ne se donna pas, les choisissant comme on l'avait prise, elle, autrefois, pour le plaisir, rien (]ue pour le plaisir*, et les quittant stupéfiée de les voir chagrins ceux-là, pleins de regrets d'elle, car ils étaient inassouvis.
Puis un beau jour le dégoût d'elle-même la prit, elle se mit dans le tas de ceux qu'elle méprisait mais sans avoir pour elle l'indulgence qu'elle avait malgré tout pour les autres; elle ne se plaignit pas d'elle-même, elle se révolta contre ellemême, se fustigea, honteuse de sa folie, de sa nostalgie, de l'impossible, de l'irréparable, honteuse de cette lutte contre le sort, contre le destin, contre Dieu qui voulait qu'elle ne fût jamais, jamais aimée bellement, noblement, éternellement. . . !
Etait-ce sa faute? Ah! non, Seigneur, elle était née tendre, douce et fidèle surtout, élevée par des provinciaux rigides qui l'avaient habituée à ne considérer l'amour que comme l'union en règle d'une vierge à son époux, et c'était dans ces idées
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de sagesse religieuse qu'elle s'était m/ariée, mariée au malheur, mariée à un homme qui ressemblait à presque tous les autres hommes, élevés qu'ils sont tous dans des idées pareilles, par des parents pareils qui semblent n'avoir qu'un seul et même guide d'immoralité pour précipiter « la chute de l'Ange ». Est-ce que tous les pères ne s'inquiétaient pas de la trop longue virginité de leurs fils; est-ce que toutes les mères ne fermaient pas les yeux, d'un petit air entendu, sur les premières frasques désirées du jeune homme? ne lallail-il pas qu'il jetât sa gourme, ne lui glissait-on pas l'argent des économies à sa première débauche, ne lui facilitait-on pas souvent « la connaissance {\ faire » et le père et la mère ne souriaient-ils [)as, béats, quand leur fils devenait un lapin redouté des filles qu'il culbute, encouragé, poussé par sa famille qui en fait une question d'hygiène!! Est-ce qu'au collège l'immoralité familiale ne poussait pas toute cette jeunesse dans la voie des pires désordres, ceux qui étaient initiés instruisant ks ignorants, et de mauvais conseils en mauvais exemples ne persuade-t-on pas à des générations d'hommes, qu'ils ont le droit, presque le devoir, de prostituer leur corps, d'habituer leuis sens à un renouvellement perpétuel de sensations,
et les jeunes gens poussent et grandissent avec la certitude que cette prostitution passée à l'état d'habitude acceptée, n'est pas dégradante, puisqu'elle est admise.
Quelle conception étrange de la virilité avaient donc les mères de tous ces adolescents?
Est-ce que la « sublime jeunesse » permettait des différences, qu'elle soit masculine ou féminine, et ne réclamait pas les mêmes conseils de pudeur, les mêmes principes inculqués du respect de soi-même ? Sur quel bénéfice d'avenir basaient-elles donc leur indulgence maternelle, ces femmes qui permettaient à leur fils un libertinage qu'elles déploraient chez leurs époux.
Ne se rendaient-elles pas compte qu'elles entretenaient la culture des mauvais maris pour les autres et que l'homme qui doit certainement naître avec des instincts de singe, devait, plus^ que la femme, recevoir une éducation spéciale, très surveillée, très raisonnée surtout.
— C'était vraiment drôle, cette anomalie qui faisait que les mères élevaient toujours précieusement leurs filles pour les hommes, et jamais leurs fils pour les femmes.
Toute la rosserie féminine se montrait dans cette inconscience outrée, il semblait qu'aucune
d'elles ne voulût semer du bonheur qu'une des leurs pourrait récolter... Ah! les femmes, les femmes, oui, c'était à elles qu'Esther en voulait, c'était à ces éleveuses de petits mâles, qu'elle et les autres devaient leurs peines, leurs hontes et leurs abandons. La femme était, au fond, autant (jue l'homme, l'ennemie de la femme, et puisqu'Esther ne pouvait, décidément, compter sur l)ersonne, alors ce fut au travail qu'elle s'acharna l)our acquérir le succès et la gloire; l'indépendance ne venant qu'en troisième, car elle était relative, dans ce métier d'artiste publique, dépendante toujours des uns et des autres, et la voilà depuis trois années adorée platoniquement par des hommes qui ne comprennent rien à sa froideur, à ses réticences, à cette chasteté, car on sait à Paris, que depuis longtemps elle vit sans amant.
Alors pourquoi a-t-elle tout à coup sauté sur <( l'occasion Roval »?
Eslher se le demande bien un peu, elle aussi... mais pas longtemps, car elle sait son âge, elle... et son métier ne la favorisera que si elle aide ses chances ; ces chances, ce sont de beaux rôles, et Roval sera là pour lui en faire quelques-uns, le temps que dureront leurs amours... Il y a tant de jeunes et jolies actrices qui gagnent de l'expé-
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l'icncc (l'année en année... il ne l'aul pas (]u"(jn la remplace, la pauvre, que lui apporterait la vie, si elle était privée des joies du travail, des émotions des triomphes?... à cette idée, toute la figure d'Esther Renot s'assombrit et sa bouche abominablement triste murmure : « Le suicide... oui.... la fin de tout. » Mais un retour sur elle-même se fait, brusque et volontaire : « Non, non, il faut lultr-r pour rester jeune, d'apparence jeune, se reprendelle, ... et l'avenir est encore pour longtemps à elle! Ce Maurice était-il assez amoureusement épris ce tantôt,... qu'adviendrait-il de cette liaison... bah! n'y pensons pas, trop réfléchir donne des rides! »
Et la voilà rebondissant sur ses pieds, marchant légère dans sa chambre, se préparant pour le dîner et l'aller au théâtre, pas plus émue de ce nouvel amour entré dans sa vie, que s'il se fût agi d'un fait de petite importance.
Elle est si certaine, pense-t-elle, que rien ne saurait plus troubler la ligne de conduite qu'elle s'est tracée depuis des années, cette liaison ne doit être qu'un appoint apporté à son travail... voilà tout, une collaboration, qu'elle reconnaîtra avec une bonne grâce d'amoureuse naturellement voluptueuse.