CHAPITRE VIII
— M'sieu l'curé, m'sieu l'curé, v'nez vite chez la mère Roset, sa filF s'meurt!
Et le curé de Vaux (petit village de Seine-et- Oise, dont les derniers toits touchent ceux de Treil) prend son crucifix et son huile et sort précipitamment de son presbytère, précédé du gamin venu le chercher en courant.
— • En cinq minutes nous y serons, m'sieu Icuré, dit le garçonnet, c'est la grande maison qu'vous voyez là-bas, sus la route,... et dame, c'est qu'il est temps,... la mère Roset n'croyait point qu'sa fille passerait si vite...
La mère Roset et le père Roset, mort récemment, sont depuis soixante-dix ans dans le village. Elle a eu quatorze enfants, qui tous mariés, l'ont rendue grand'mère de quarante petits en-
fants, (Je sorte qu'à chaque l'^'" janvier, ils sont cinquante-cinq à table autour de l'aïeule.
Vaux n'est en partie habité que par des Roset, tous cultivateurs estimés, aidés et honorés, car un Roset est maire, un Roset est adjoint, un Roset est le président de la fanfare et un Roset est chef' des pompiers.
La mère Roset est vieille, mais elle porte ses quatre-vingt-cinq ans gaillardement, elle bine i encore les allées de son jardin, va encore, tout j doucement, aux différentes portes du village, embrasser ses enfants et les enfants de ses enfants.
Avec sa coiffe blanche, son caraco et sa jupe noire, elle trotte sans bâton (on est vaillant dans la famille) ; tout de même, dimanche dernier, à la montée de l'église, il a fallu qu'une de ses petitesfilles lui servît d'appui. ^
— Ah! si y avait pas la montée, pardine... fait la mère Roset...
Gillette Norbert, sa voisine parisienne, proprié^ taire d'un petit cottage voisin de sa ferme, allant en voiture chercher des amis à la gare, voit la difficulté de la vieille à monter la grimpée :
— Eh ! madame Roset,... attendez, je vais vous aider, moi, ... et la voiture arrivée près de l'aïeule,
le cocher la hisse dedans et en route pour la messe ! Elle n'en revient pas, la mère Roset...
— ■ Me v'Ia en calèche! ma bonne demoiselle, fait-elle, riant très fort et ne sachant comment placer ses mains pour faire bonne figure dans une si belle voiture à côté d'une si belle dame de Paris!...
L'arrivée à l'église fut, pour la mère Roset, une accasion d'ovation, tout le village réuni sur la petite place la reçut avec des :
— Ben mazette, mère Roset, t'faut des carrosses à présent!!! t'en as une chance, la Roset! ijué qu'tas fait d'tes mollets d'dix-huit ans donc?...
— C'est faut' à Mamz'elle Gillette, dit la vieille... elle m'a mise ed'force dans sa calèche!...
— Et tous les dimanches, à l'avenir, on ira vous porter et vous rechercher à la messe, dit Gillette Norbert, amusée de l'incident.
— IMais j'ons un' carriole, not' tombereau...
— Non, non, fit Gillette, ça secoue trop, vous prendrez ma calèche, comme vous dites, mère Roset.
Et Gillette Norbert est là aujourd'hui avec tous les Roset, appelés très vite, pour dire le dernier adieu à la fille aînée, mariée il y a trente-huit ans à Bruleux, le menuisier du village.
112 LES DRMI-VIEILLES
Adèle Rosot-Ihiileux est ûg6e de soixante-deux ans, atteinte irnu cancer au sein, elle va mourir après une longue et rongeuse souffrance.
Tous sont agenouillés près du lit; on attend le curé; la moribonde regarde avec une attention soutenue tous ces visages familiers, ferme lesj )^eux, ... les rouvre, et contemple désolée ces vieilles poutres noires du plafond qui les a tous vus naître... ainsi que ces murs blanchis à laj chaux, et la terre du sol...
L'agonie est lente, lente..., elle s'en plaint.
— C'est ben long, ben long..., gémit-elle..., et l'curé qu'arrive pas...
— • Y va v'ni, t'inquiète pas, dit une voix qui pleure... '^'
— J'minquiète pas..., j'suis en règle d'puis des mois..., j'iTi'ai préparé d'puis l'commencement de c'printemps, dit la mourante...
Mais la porte s'ouvre, et le prêtre arrive, tout ému, le pauvre homme, d'avoir à administrer une de celles qu'il a baptisées, confirmées, mariées, et qu'il va enterrer bientôt...
A sa vue, Adèle Roset-Bruleux a une espèce d'effroi...
La très vieille mère Roset, agenouillée comme les autres malgré son grand âge, s'en aperçoit et
crie soudain d'une voix rude et forte de comman-^ dément :
— Faut avoir du courage, ma fille..., c'est ton heure quoi..., d'quoi qu'tas peur? T'es en ordre..., v'ia ton passeport que m'sieu l'curé t'apporte;... prie l'bon Dieu... communie..., et va-t'en..., t'es en ordre...
Et la moribonde encouragée, heureuse, illuminée de foi, reçoit l'extrême-onction pendant que Gillette Norbert, bouleversée de cette scène si simple et si grandiose, sort de la chambre, court dans le jardin cueiUir une brassée de seringa et rentre la déposer sur le lit de l'agonisante qui meurt en murm>urant, souriante :
— ' C'est d'not' jardin...
Gillette discrète laisse les Roset à leur douleur, et traverse le grand pré vert, seule séparation entre son jardin et celui de ses voisins; à peine rentrée chez elle, elle dit :
— Ah! mes enfants, je viens d'assister à une scène étonnante...
Et Maurice Roval et Esther venus passer leurs vacances à Vaux, sont mis au courant de la mort d'Adèle Bruleux.
— Vous savez, dit Gillette, nous allons tous h l'enterrement... ce sont de si braves gens, cela
leur fera plaisir de voir beaucoup de sympathies réunies autour d'eux.
— Entendu, lit Eslher, on ira.
Et le lendemain, les quatre frères aînés d'Adèle, la portèrent en terre, habillés selon une très ancienne coutume conservée dans ce petit village :
Une longue casaque noire, un grand col de toile bleu sur les épaules et une coiffure conique sur la tête...
Une sorte de civière garnie de noir supporte le corps de la morte, le corbillard n'est pas connu à Vaux, les quelques centaines d'habitants sont, à leur mort, portés au cimetière (et cela depuis des siècles) par leurs parents ou des jeunes hommes, désignés par la commune. C'est une corvée honorifique, paraît-il.
Enfin paraît la mère Roset qui marche lentement, lentement et n'a point consenti à suivre le corps d'Adèle en voiture... Le soleil de juin la chauffe bien un peu, dit-elle..., mais c'est bon j pour les blés...
Et cette vieille, qui fut bonne mère, pourtant, accompagne sa propre fille au champ de repos sans trace de tristesse, sans larmes... Elle ne ressent rien... elle est trop vieille... ses sensibilités sont usées et c'est d'un air aimable, accueil-
lant presque, qu'elle dit à Gillette et à ses amis :
— Ben l'bonjour, mamz'elle Gillette et la compagnie... Via c'te pauvre Adèle ben tranquille... Si faisait point chaud, j'aurions encore pus de monde...
Et la très vieille s'en retourne de son pas menu, son paroissien d'une main, son parapluie ouvert de l'autre.
Elle rentre dans sa maison, où le lit vide d'Adèle est là... avec, au milieu du matelas, la marque profonde du corps resté longtemps à la même place..., et, d'un tour de main, sans s'attarder ni s'attendrir, elle défait le lit, met les draps dans la cuve de la lessive, donne de l'air à la chambre et va s'asseoir dans la cour écosser des pois pour le repas du soir.
Rien n'est changé dans sa vie;... il n'y a que quelqu'un de parti, voilà tout..., et la chaleur est si intense que la vieille s'endort, béate, sa corbeille de pois entre les genoux.