CHAPITRE IX
Nous sommes chez Gillette Norbert.
On finissait de déjeuner dans le grand hall hermétiquement clos de ses volets de bois.
Le soleil est si intense à midi, que la grande route de Vaux à Paris est vide d'automobiles, de bicyclettes et de piétons.
Une chaleur étouffante dessèche la terre qui craquelé par grandes rigoles larges, les prés sont maigres et poussiéreux, les fleurs du jardin sont à peine vivantes, on souhaite la pluie! la pluie! qui ne tombe pas depuis un grand mois.
Esther Renot, Maurice Roval, M. et IVP" Bêche, la marquise de Lapic sont en train de pousser des cris d'admiration devant une corbeille de fraises splendides cueillies le matin même par Gillette.
— Hein, mes enfants, je crois qu'elles seraient
primées, celles-là, dit Gillette, toute fière des produits de son potager, goûtez-moi ça...
Et tous de dévaliser la jolie banne d'osier servie enguirlandée de roses si éclatantes et si parfumées qu'elles font s'exclamer Maurice Roval en l'honneur du Bon Dieu qui fait de si belles choses, dont profitent des gens qui ne croient même pas en lui!
— Dépéchons-nous, dit Eslher, nous irons chercher de la fraîcheur au bord de l'eau, ce matin la Seine était délicieuse.
— En avez-vous une veine, dit Gillette, toujours en belle humeur, d'avoir une amie comme moi qui vous régale de tous les fruits du monde, vous offre pour siester des gazons fleuris abrités d'arbres, une rivière fraîche, deux forêts voisines, des chambres dans lesquelles on meurt de chaleur... mais où on n'attrape pas de rhumatismes... la facilité de vous doucher chaudement ou froidement!!! des vins qui ne sont pas falsifiés, du lait que vous pouvez traire vous-mêmes, une bibliothèque ouverte à tous et à toute heure, pas de gaz, et de l'eau à tous les étages!!!
— Bravo, Gillette! Un toast à Gillette! à la santé de notre vieille amie, cria M""® Bêche.
IIH LES DEMI-VIEIfJ.ES
— Quel âge as-lu, Gillelle? (il loiiL à coui) Maurice Roval.
— Pour vous, trente et un ans au 20 janvier prochain, pour les reporters vingt-huit depuis trois ans!!!
Et, ajouta Gillette, ^P' de Thèbes m'a prédit que je me marierai vers les trente-deux, trentetrois...
— Te marie pas, tu perdras ta gaieté.
— N'ayez pas peur..., c'est une politesse que je saurai toujours avoir!
— Allons, dit Esther, se levant de table, tu deviendras une grosse bourgeoise rouge..., avec une demi-douzaine de mioches..., ça fera des baptêmes de plus.
Gillette se mit à rire et les accompagna au pied de la rivière qui bordait son jardin.
D'une petite cabane close où l'on remisait les bateaux, Maurice Roval sortit deux yoles, une norvégienne attendait déjà M""^ Bêche et Esther, grandes amateurs de canotage, Karl Bêche prit un canot et des lignes pour pêcher dans un coin de l'île d'en face, Maurice Roval s'installa comme les autres jours sous une tonnelle sombre et fraîche, et ayant sorti, remisée dans un coin du hangar à bateaux, une serviette en cuir pleine de
feuilles de papier, un encrier, une plume, du buvard, le tout arrangé très vite sur la grande table du kiosque, il cria : <( Mes enfants, amusezvous bien, moi je travaille... »
La marquise de Lapic, arrivée seulement du matin, resta comme Gillette, allongée confortablement dans im long fauteuil d'osier que d'épais noyers protégeaient de leur ombre.
Malgré la chaleur accablante du jour, la Seine apportait avec sa brise prolongée de la mer, une onde rafraîchissante et reposante.
Maurice travaillait depuis une demi-heure quand tout à coup, il entendit une voix de femme hoquetant des sanglots.
Etait-ce Gillette? Etait-ce cette grande et longue dame brune qui pleurait de la sorte;... il écouta,... ce n'était point Gillette, car il l'entendit dire à la marquise : « Voyons, du courage, racontez-moi tout;... je suis une si vieille amie. »
Très intrigué, Maurice, aux écoutes derrière l'épaisseur du feuillage du kiosque, entendit la confession de cette très grande dame, d'une aristocratie des plus aulhentiques et des plus anciennes, qu'un concours de circonstances amenait là, dans ce coin perdu, parmi des femmes de théâtre, des artistes, gens si différents pour-
tant de son monde à elle,... de son monde cérémonieux, toujours en représentation, de son monde où le libertinage allait à la messe, rendait le pain bénit, pénitentes sensuelles en robes sombres, en voilettes noires, aux dessous d'une élégance sage et raisonnable, clientes du Petit Saint-Thomas et de Saint-Antoine-de-Padoue... Elle était là, allongée joliment sur sa chaise longue d'osier qui craquait à chacun de ses sanglots.
]\P*' la marquise de Lapic est bien plus que johe, elle est belle, impérialement belle, somptueusement élégante de lignes et de formes; exagérément grande, la taille et le buste ni très fins ni très épais, très moyens, d'une harmonie exquise, supportés par des hanches ondulantes et fuyantes qu'habillent toujours des jupes souples à traînes.
Un visage admirable, de larges yeux de jais brillants et doux, toujours cernés d'un bleu noir, une peau bistrée, mate de brune à la chevelure luisante, soyeuse et riche. Seule, la bouche couleur de sang, met, avec sa denture éclatante et régulière, une note claire dans toute l'apparence sombre de cette femme.
C'est la nuit parée d'un rubis.
Partout où elle passe, elle fait sensation, on se retourne, on la regarde, on l'admire, sa très coûteuse simplicité lui donne grand air, avec sa démarche lente, son port majestueux et hautain, elle a l'air « du Serpent qui danse ».
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse, Comme ces longs serpents que les dompteurs sacrés, Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
Et d'elle, Baudelaire aurait dit, s'il l'avait connue : « Elle est belle, et plus que belle, elle est surprenante. En elle le noir abonde, et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère... et son regard illumine comme l'éclair. C'est une explosion dans les ténèbres, je la comparerais à un soleil noir (1)! »
Quand elle est arrivée à Vaux ce matin, Maurice a été ébloui,... mais, étroitement surveillé par Esther Renot, il a feint l'indifférence, et n'a pas voulu s'apercevoir outre mesure de la magnificence du (( Soleil noir ».
En ce moment, la possibilité s'offre à lui de le contempler à son aise.
(1) Petits poèmes en prose.
Eiilro (IcMix tig(»s de vigne vierge, son œil j)(!iit apercevoir le visage désolé, inondé do larmes, il retient son souffle, car on parle.
— D'abord, dit la [)lcureuse à Oillcllc, il faut que nous trouvions ici, dans ce village, uik; maisonnette que je louerai sous un nom rjucl- i conque;... ce coin est si déserté des Parisiens que nous ne craindrons pas les indiscrétions... ni les j rencontres, j'ai promis à Nicolas de chercher cela d'ici à demain... nous viendrions nous y installer dans la semaine et nous y passerions notre der- 1 nier été...
— Gomment? votre dernier été, fit Gillette.
— Hélas, ma pauvre amie,... Nicolas se marie! La chose devait être extraordinairCj car les
yeux de Gillette devinrent effroyables de stupeur,... et les sanglots de ]\P^ de Lapic redou- | blèrent.
— Mais oui, Gillette,... il le faut, que voulezvous, mes enfants grandissent, ma cadette sort du couvent et revient vivre avec moi, . . . mes deux autres sont mariées, mères de famille,... et moimême, ma chère petite, j'ai la cinquantaine passée,... très passée,... alors que voulez-vous;... Nicolas ne peut décemment plus venir chez moi;... quand les enfants étaient petits, passait encore,
LES DEMI-VIEILLES l'2'J
au temps de leur instruction le pensionnai les gardait, après j'ai marié les aînées, mais voilà liosemonde qui va revenir vivre chez moi..., alors? VA puis vous savez bien ce qu'est la vie, n'est-ce pas? Cette liaison qui date de vingt-deux ans... (levait avoir une fin..., la fin qu'elle a..., car ("est moi qui le marie, vous savez...; je ne suis plus d'âge..., non..., non. Vous êtes une si ancienne amie de Nicolas que vous n'ignorez pas qu'il est sans fortune, n'est-ce pas...? Eh bien, j'ai trouvé pour lui une charmante femme, veuve, riche, âgée de trente et un ans, qui en est follement éprise..., Nicolas sera heureux.
■ — Quel ûge a-t-il, Nicolas?
— Quarante ans, dit rougissante la marquise de Lapic..., beaucoup, beaucoup plus jeune que moi..., oui..., quand il m'a enlevée au marquis de Lapic, j'avais à peine trente ans, et lui vingt! la différence alors n'apparaissait pas, tant j'étais frêle et éclatante..., car j'ai été très belle, dit-elle simplement, mais aujourd'hui..., sans ma teinture, mes cheveux seraient tout gris, ma pauvre amie, et depuis dix ans surtout, j'ai beaucoup changé..., je parais loyalement mon âge, n'est-ce pas?
— Mais vous êtes encore admirable, marquise!
— Parce que je suis encore amoureuse malgré tout, mais que demain je n'aie plus besoin de plaire, et d'être l'aimée de Nicolas, je laisserai ma chevelure devenir ce qu'elle doit être, et alors je serai la très vieille que je suis, ma bonne Gillette...
Un grand silence se fit entre les deux femmes. Ce fut Gillette qui reparla la première :
— C'est encore bien joli quand une aventure d'amour finit de façon courtoise...
— Oh! Gillette! vous ne pensez pas qu'une femme comme moi et qu'un homme comme Nicolas puissent avoir vécu vingt-deux ans d'un amour si profond et se séparer comme tout le monde. Songez donc aux souvenirs qui nous restent de cette vie menée pendant dix ans loin de Paris, loin de tout, cherchant tous les huit jours un nouvel abri nous dérobant, Nicolas, mes enfants en bas âge et moi, aux recherches et à la vengeance de mon mari, quand un beau jour, en Espagne, une parente confidente de ma faute, m'informa de la mort du marquis de Lapic; ce fut alors la mise au couvent de mes fillettes, la liberté de vivre au grand jour pour Nicolas et pour moi, et cela depuis douze ans, chère amie...
— Total : vingt-deux ans d'amour, fit Gillette
pensive... c'est beau..., beau! Alors? vous venez chercher ici un coin pour passer ensemble votre dernière saison et puis après?... après le mariage de Nicolas?...
— Après, dit la pauvre « Soleil noir », avec dans les yeux toute une humanité maternelle, après je lui rendrai parfois une visite cérémonieuse, je m'assurerai qu'il est heureux, bien portant., j'élèverai ma fillette et j'attendrai la mort, remerciant le destin de m'avoir donné tant de choses, la beauté, l'amour et la fortune, maïs quand je paraîtrai devant Dieu, j'ai peur qu'il soit impitoyable...
— Pourquoi?
— Parce que si j'ai beaucoup aimé, j'ai si peu souffert.
— Mais aujourd'hui, vous souffrez?
— Non..., j'ai plus de regrets que de douleur et ma raison dicte si violemment ma conduite...
— Vos amours ont été tellement heureuses?
— Sans un nuage!
— Pendant vingt-deux ans?
— Pendant vingt-deux ans!
Les deux femmes se turent.
Maurice Roval examinait leurs visages au travers du feuillage qui les cachait, Gillette mordil-
lait l'ongle (Je son pouce, les yeux perdus dans le vague... Qu'elle élail hjiii, la figui'e de clown des concerts d'été champs-élyséens!
Quelles pensées traversaient donc son cerveau de fantoche, pour tout d'un coup la vieillir tant?... Etait-ce la vision lointaine, ennuagée de cette Madeleine noire se désespérant du pardon refusé?
Ressentait-elle à ce point les malheurs d'autrui, pour en bouleverser son extériorité de façon si intense.
Etait-elle à ce point sensible, cette grande femme si brusque? Gomme elle vieillissait à vue d'œil, cette Gillette aux cheveux rouges, comme sa bouche se détentait subitement, comme le front se ridait sur ce visage qui n'avait de grâce que joyeux et souriant, comme elle était laide en détresse... son charme h elle, c'était de rire... en ce moment elle était vieille..., vieille..., plus vieille que la marquise, plus vieille qu'Esther, plus vieille que tout, plus vieille que la vieillesse, elle n'avait plus d'âge, elle n'était plus femme, elle n'était qu'un masque mystérieux de la centenaire douleur humaine.
La figure du « Soleil noir » était bien plus calme sous les larmes qui coulaient lentes le long du visage impassible et comme anéanti..., elle prit
lentement son mouchoir, se sécha les yeux et dit tout à coup, résolue :
— • Si nous cherchions la maison en question, Gillette?
— Mais tenez, voyez d'ici ce grand bâtiment au bout du pré, il est à louer, c'est la ferme Roset, la propriétaire a perdu sa fille voilà quinze jours et la maison est vide, allons-y, voulez-vous?
Et les deux femmes traversèrent le jardin.
Maurice Roval les regarda marcher... « Pauvre marquise! pensa-t-il, encore une à laquelle la « jeunesse » manque douloureusement, car c'est aux années qu'elle doit de prendre cette résolution raisonnable de quitter son trop jeune amant... Quelle allure elle a, cette femme, pensa-t-il en la suivant longtemps des yeux... Je suis curieux de voir son Nicolas... »
Et Roval s'installa pour enfin travailler..., mais malgré lui M""® de Lapic revint à son esprit, il la compara à Esther Renot... Esther était plus femme..., l'autre était plus impératrice, mais toutes deux souffraient des mêmes ennemis : De 'homme et de l'âge!
L'une quittait héroïquement l'amour par raison, l'autre s'y accrochait par folie, car n'était-ce pas fou, cette sensualité exaspérée d'Esther?... Ce
désir perpétuel, jamais assouvi, celte chair toujoui's prête à vouloir du plaisir...
Depuis six mois, c'était de la volupté sans relâche, une fête exaspérante des sens, quelle surprise cela avait été pour lui... celte femme d'a})parence si calme, si froide, semblanl ne s'animer qu'au Ihéâlre, pouvanl vivre comme elle venait de le faire avant leur liaison, Irois longues années dans une chasteté absolue, et qui, du jour où elle fut toute à Maurice, devenait un exemple de sensualité!
Est-ce curieux, pensait Maurice, cette ténacité farouche, cette volonté puissante qui la fait par des efforts continuels reculer l'heure de la re-, traite...
Ici, dans cette campagne qui pousse au bienêtre, à l'aisance, au relâchement des élégances gênantes, elle reste quand même sanglée, bichonnée, frisottée et maquillée!
De quels airs inquiets pour son apparence elle rentre des promenades au grand air. De quels soins perpétuels elle entretient son visage démoli plusieurs fois par jour par la transpiration. Et comme elle prend soin de fermer à clef sa chambre, voisine de la mienne! A-t-elle assez peur des surprises par trop matinales!..., dormant à
peine, car on se couche très tard et dès six heures ouvrant doucement sa porte, car elle sait que Maurice peut aller la voir avant son lever. En effet, tous les jours, il la trouve dans son lit, fraîche, jolie, arrangée comme une poupée, déjà soignée et présentable.
Elle vit sur un perpétuel qui-vive, sans reléiche, sans repos! A Paris, Maurice a ses jours...; mais ici, où la vie est un tête-à-tête..., un côte-à-côte..., elle prend garde..., elle se surveille sans répit et lui aussi l'observe..., la relate dans son terrible journal, dont les feuilles sont devenues nombreuses sur Esther Pessima..., tout cela est regardé de son petit œil féroce et brillant... ah! si brillant..., et d'un sourire admiratif, étonné, il numérote les efforts..., analyse les réticences..., comme un mécanicien assiste à la mise en manœuvre cVune antique machine qui, bien retapée, peut faire encore un long service!
L'aime-t-il?... il ne sait pas...; mais il lui sait une sorte de gré des soins minutieux qu'elle prend pour lui plaire, des frais constants qu'elle fait pour conserver son admiration, elle ne porte que les couleurs qu'il aime, que les parfums qu'il aime, (^lle a pénétré si fortement sa pensée, son goût qu'elle ne dit (lue des choses qu'il aime et c'est de
cela surtout qu'il est touché... Et puis, elle est si bonne, si bonne, si tendre, si savamment tendre qu'elle est bien plus savoureuse en sa tendresse qu'en sa volupté qui devient chaque jour de plus en plus douloureuse. Et enfin, ne se fatigue-t-on pas plus vite d'un corps que d'un cœur? d'autant que si le cœur d'Esther est prodigue, son corps est insatiable.
Il ne la voyait pas, tant qu'elle serait suffisamment jolie, faire décemment, héroïquement abnégation de l'amour, comme le faisait cette très belle M""^ de Lapic qui, malgré sa figure sans maquillage, et son visage sincère de cinquante ans pouvait encore sinon inspirer de la passion à son amant, jouir des joies qu'il consentait toujours à lui donner.
Mais raisonnablement, pudiquement surtout, elle se refusait à prolonger des gestes que le temps et la pluie continuelle des ans dégraderaient comme le reste!
Maurice se sentit une sympathie très respectueusement admiratrice pour cette sombre amoureuse si forte, d'une volonté si sage, d'une -beauté de caractère qu'il aurait voulue à Esther Renot, mais le « Soleil noir » personnifiait si bien la force! la force tragique, et Esther avec ses chairs
pâles et sa langueur blanche était si contrairement énergique. C'était la résignation douce..., la fatalité blonde..., forte elle aussi, d'une autre force. — Décidément, se dit Maurice, chaque femme est un mystère... on n'a pas assez d'une vie pour en connaître une et on en recherche trente-six la même année.
La journée s'avance. Fatigué de ne rien faire, il se met enfin au travail, et, pendant ({u'il écrit lentement, semblant chercher péniblement ses ^ mots, un petit yacht passe sur la rivière, faisant 1 un grand remous sur la berge.
La barque de M. Bêche, hameçon silencieux qu'aucun goujon ne vient visiter, se dandine sur îl les ondes qui clapotent le long du « quai amarre » de la propriété de Gillette, et Maurice qui, à cette minute, lève le nez pour chercher l'inspiration, aperçoit Bêche endormi dans le bateau, la figure béate et cramoisie, luisante en plein soleil. Avec sa bouche ouverte, ses touffes de petits I poils noirs dans les narines, Bêche est vraiment J drôle. — Maurice le contemple, amusé de cette f'. expression stupide, de grande bête molle aux \ mains trop longues, aux pieds trop grands. Il est i si rouge...! et si luisant, qu'il a l'air passé au f même vernis que celui des tableaux qu'il débite
au kilomètre tout ie long de l'année. Depuis quinze ans, il peinturlure les nriemes bonshommes à lorgnons et à gilets à cœur, et les mêmes bonnes femmes à poitrines plates, déshabillées dans des cabinets particuliers de restaurant de nuit par des vieux messieurs, ou des collégiens, et cette imagerie pornographique lui rapporte, dit-il, de trente à quarante mille francs par an!!! Ce qui fait dire à Maurice Roval : « Qu'il aurait vraiment tort de se gêner..., c'est-à-dire d'avoir du talent! car certainement il y gagnerait beaucoup moins! » S'il est quelconque, comme homme et comme artiste, sa femme est intéressante à sa manière, non pas qu'elle soit intelligente, ah non! au contraire, mais sa bêtise est comme elle..., si fraîche, si nuancée..., toute la palette! depuis la bêtise noire, jusqu'à la plus éclatante!
A force d'avoir vu des cadres dorés limitant la signature de Bêche, elle a fini par croire qu'il était | un grand artiste, et un beau jour, après avoir quitté un premier mari, obtenu son divorce, s'être remariée avec un second puis redivorcée, elle s'est éprise d'un troisième avec lequel elle a convolé en justes noces, mais qui mourut quinze mois après, alors après un long stage d'amour libre, pendant lequel il et elle dormirent ensemble, sans la per-
mission ni du troisième mari ni de personne, ils se réveillèrent un beau matin, Bêche et elle, ayant fait ensemble le rêve d'aller à la mairie...
Un être féminin qui fait du mariage une si véritable profession doit être une bonne femme de ménage, aussi M""" Bêche ne cesse-t-elle de parier de son intérieur..., de son personnel..., et dans sa bouche ce mot de <( personnel )> prend une telle importance qu'on lui suppose une armée (le larbins et de servantes; or le personnel <( mon personnel » comme elle dit, la figure endimanchée d'une coiffure de Parisienne qui ne va pas à ses joues rouges, « mon personnel » se compose d'une femme de ménage, paysanne graisseuse du village voisin « son intérieur »... Louis XVI, ma chère..., (vst composé de trois pièces grandes comme des cabines téléphoniques..., et « ses réceptions )> sont les visites de trois ou quatre voisines avec lesquelles on vide deux canettes de bière, <( ses dîners » la soupe et le bœuf!!! Mais, petite bourgeoise à quatre maris, elle n'en reste pas moins convaincue qu'elle n'a pas eu quatre amants, et s'indigne, avec des cris stridents, de son amie la petite ]\P^ Delnart qui fait des cornes à son mari, tout comme fit cette bonne petite M"'^ Bêche à son époux numéro trois... Mais elle a perdu le sens
de l'indulgence, comme si la chair n'était pas faible, Seigneur ! elle ignore que Bêche, pendant qu'il n'était que son amant, racontait ravi leurs transes d'être pinces par le mari cocu et pas content...
« C'est peut-être une sale affaire que je me suis mise sur les bras..., disait-il volontiers aux camarades... Me voilà d'ans l'obligation d'épouser; il y a là un père, une mère qui font de la musique... » et Bêche épousa, cette petite Bovary de laquelle il disait six mois après à Gillette : <( Tu sais! elle n'est pas si sotte que je croyais; elle se fait!... »
Et par amitié pour Bêche qui était un des vieux camarades de Gillette, elle invitait de temps en temps le couple à venir passer une journée à Vaux. Maurice Roval et Esther Renot, étaient seuls domiciliés pour la saison chez Gillette dont la maisonnette toute petite ne contenait que deux chambres d'amis. Et tous trois, se connaissant depuis de longues années, s'entendaient à merveille pour passer des journées exquises. Un appel de cloche les réunissait aux heures des repas et, dans les intervalles, chacun vivait à sa guise.