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CHAPITRE X

Ce soir-là, après le départ des Bêche et de M""" de Lapic, Esther, Gillette et Maurice vinrent, comme tous les soirs, s'installer sur la grande terrasse dominant les jardins et la Seine que la lune faisait briller tout au long de son ruban sous les arches du pont meulannais. Un calme de mort règne dans la nature, aucune brise n'agite les arbres, seuls les cris-cris et les pas lointains d'un cheval sur la route mettent de la vie et du bruit dans l'air tiède. Tout là-bas, les lumières de la gare et du pont de Meulan viennent ajouter à l'étincellement inquiétant et mystérieux d'un ciel criblé d'étoiles, leurs points pauvrement lumineux.

Sur le sol, les vers luisants, les étoiles de l'herbe dit la chanson, mettent leur clarté phos-

phorescente dans les fonds sombres des gazons.

C'est la nuit d'été, avec son cortège de parfums qui s'exhalent de la terre, des arbres et des fleurs. Tout ce qui brillera demain, tout l'éclat des coloris et des verdures est atténué, puis effacé, puis fondu, la nature a mis lentement sa voilette noire...

La simple voix humaine hésite à troubler le silence éloquent de la nuit magnifique...; on souhaiterait, pour prolonger le charme, que ce soit une musique divine qui s'échappe à cette heure des lèvres humaines...; une infinie mélancolie envahit les cœurs...; les âmes... s'élèvent... s'élèvent bercées..., balancées..., mêlées aux formes irréelles des nuages du grand foulard bleu : le ciel, avec son pois blanc : la lune.

Esther Renot, Gillette Norbert sont muettes... autant que Maurice Roval, dont la présence se révèle dans la nuit par la pastille rouge de son cigare allumé, chacun respectant le mutisme du voisin, la rêverie du soir... Tout à coup, un cri aigu, strident traverse l'air... tous les trois sautent de leurs sièges, en même temps qu'une bordée d'injures leur parvient aux oreilles :

(( Ah! c'est toi..., ah! coureuse, ah! gueuse, je l 'savais bien qu'y avait qu'toi pour te servir de

l'homme d'une autre; t'en as l'ventre plein, j'vas te l'crever !!!... puis un coup de feu... suivi d'une chute. »

Esther et Gillette étaient clouées de terreur sur la terrasse, seul Maurice se précipita; déjà tous les domestiques étaient sortis avec des lanternes, explorant la route...

A dix pas de la grille d'entrée, une femme toute jeune, vingt ans à peine, était étendue, la figure baignée de sang.

Les hommes de la maison la portèrent dans la cour, vite on lui lava la figure, Gillette envoya le jardinier chercher le médecin du village, tandis que la femme reprenait peu à peu ses sens.

Qui était-elle? Que s'était-il passé?

Elle déclara s'appeler Marie Aumont, lessiveuse à Enecquement^ village voisin, mais venir à Vaux tous les soirs depuis sept mois, retrouver son bon ami...

Elle était enceinte..., la femme de son amant le savait, et était venue la guetter pour lui faire son affaire... C'était elle, la saleté, qui avait tiré sur elle, et l'avait blessée...

— • Lâche, lâche, hurlait la fille, m'attaquer la nuit...; j'iui ferai foutre une roulée par son homme demain, saleté..., saleté.

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— Il n'était donc pas avec vous tout à Theuro, son honrinrie, dit Maurice comprenant tout.

— Mais non..., sans cela, il l'aurait étranglée, la gueuse! une vieille pareille...

— Ah! elle est vieille, dit Eslher qui s'était approchée.

— Pardine! sans ça son homme ne la battrait pas..., la renvoirait pas..., y la garderait; mais puisqu'il en veut plus..., qu'il y a dit! alors quoi? qu'est-ce que veut ? qu'il l'estourbisse ? Qui soit pris par les gendarmes? qui qui nourrira ses gosses après...? G'est-y pas malheureux, m'avoir abîmée comme ça... J'saigne comme un bœuf, me v'ia dégradée;... sûre qu'elle l'aiira, sa raclée..., saleté...

Le médecin, demeurant tout près, arriva, pansa la plaie peu grave en somme, malgré l'abondance du sang qui sortait du front et demanda à la blessée le nom de la meurtrière.

— C'est la Faucheuse, la femme à Faucheux, le maréchal ferrant...

— • Où demeure-t-elle?

— Là-bas au bout de la route, au Temple.

— • Et Faucheux, où est-il à cette heure-ci?... je voudrais bien le voir, dit le médecin...

— Il m'attendait à l'estaminet de la mère Baudain..., à onze heures.

— Voulez-vous, docteur, que je l'envoie chercher, fit Gillette Norbert?

— Volontiers, madame.

Dix minutes après, l'amant de la lessiveuse, mis en route au courant du meurtre commis par sa femme sur Marie Aumont, était à son tour introduit dans la cuisine où l'on pansait sa maîtresse. C'était un grand gaillard dans les quarante ans. A la vue de celle-ci blessée, il poussa un formidable juron, abattit sur la table ses deux énormes poings noirs criant :

— J'y cass'rai la gueule! j'y cass'rai la gueule! Ah! la vieille taupe!! Faudra-t'y que j'ia crève pour qu'elle nous débarrasse et nous laisse tranquilles.

— Calmez-vous, Faucheux, dit le docteur, vous êtes dans votre tort, mon ami...; vous avez quatre enfants, et vous courez après les filles... Votre femme a bien le droit de ne pas être contente, que diable; elle a eu tort, c'est évident, d'attenter à la vie de mademoiselle, mais croyez-moi, si vous voulez que l'affaire ne s'ébruite pas et ne fasse pas traîner la Faucheux devant les tribunaux, faites le mort...

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— Qu'elle soit traînée ousqu'elle voudra, j'm'en fous, dit Faucheux! Elle est une vieille taupe, j'en veux plus. Voilà... J'suis jeune, moi, c'est point d'ma faute si qu'elle est une vieille taupe!!!

■ — En attendant, dit le docteur, reconduisez mademoiselle chez elle.,., et venez demain me montrer si le bandage de la plaie est en bon état après la nuit passée.

L'homme, un peu calmé, s'excusa gauchement I de sa violence.

— Mais, dit-il, j'ai l'sang si chaud... Pardon, excuse, mademoiselle Gillette, et merci bien d'avoir reçu ici ma... cette pauvre fille. Bien le bonsoir, messieurs, mesdames...

Marie Aumont, la tête entortillée, sortit au bras de son amant.

En ce moment, la lune éclairait la route.

— Si ça avait été comme ça tout à l'heure... j'I'aurais vu la vieille, dit-elle, haineuse..., puis ils partirent.

Esther, Gillette, Maurice et toute la maisonnée montèrent se coucher, il était très tard.

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