CHAPITRE XI
Le lendemain, l'épouse criminelle vint aux Berges chez Gillette, demander une audience, comme elle disait en son parler naïf, afin de prier M"^ Norbert de recommander à ses gens la discrétion sur une affaire qui pouvait la faire mettre en prison...; un coup de folie qu'elle regrettait bien! Tout cela était écrit avec des grosses fautes sur un petit bout de papier crasseux, était aussi jointe la prière d'être reçue.
Gillette et Esther étaient ensemble quand ce billet parvint aux Berges. Sachant Maurice friand d'observations prises sur le vif, elles l'appelèrent et pour ne point gêner la Faucheux, on le cacha derrière un paravent, d'où il entendrait les propos de la femme.
La Faucheux entra, c'était une grande maigre.
osseuse, jaunie, à la tignasse poussiéreuse el rare, un chignon nallé serré depuis des semaines et sur lequel tous les vents des chemins avaient déposé leurs poudres grises, les tempes dégarnies, le front cuit comme le reste du visage par l'ardeur du soleil, était ridé comme un cuir, la bouche avait perdu trois dents à chaque enfant (elle en avait quatre de vivants, et deux étaient morts) son sourire était un trou noir... ses lèvres rentrées.
Ses yeux très clairs étaient si flétris, si fanés, si piteux, d'une expression si triste de chien battu... ses épaules voûtées et minces, sa poitrine, son buste serrés, faisaient pointer son ventre sous le tablier bleu... sur lequel étaient croisées timidement deux énormes mains rouges, noueuses et sèches...
Très intimidée par la vue des deux femmes, elle ne sut que dire pour « commencer »...
— Eh bien, madame Faucheux, vous en faites de jolies! fit I^illette la première, vous attendez les gens sur la route avec un fusil...
— Ah! ma bonne demoiselle, répondit la pauvre femme éclatant en sanglots, j 'étions si malheureuse, j'suis dans la peine du bout de l'année à
l'autre, si j 'aurions pas mes pauv's petits, je me jetterai à la rivière!
D'puis mon p'tit dernier, mon homme fait les cent coups, y boit, y découche avec une concubine qu'est enceinte de lui et j'ons pas d'pain à la maison...
Quoi que j'vas dVeni avec mes gosses?
Esther et Gillette étaient bouleversées de la douleur de la malheureuse qui pleurait! qui pleurait!
— Y a-t-il longtemps que vous êtes mariés? dit Esther.
— ^ Y a huit années... J'ons eu six enfants, madame...
— Quel âge avez-vous?
— Trente-deux ans, répondit-elle entre deux hoquets.
Gillette et Esther se regardèrent stupéfiées! trente-deux ans..., celte ruine!!! pauvre femme! mais à la campagne les femmes sont si vite fanées et vieillies, et depuis l'âge de dix ans celle-là peinait pour gagner sa vie.
La Faucheux comprit-elle la surprise des deux amies, toujours est-il qu'elle s'exclama :
— Ah! parbleu, tant que j'suis restée gentille mon homme a été convenable...; mais dame..., les
Wl LES DEMI-VIEILLES
années et le travail de la terre, ça vous arrange point une créature ça...; mais tout de même, on vieillit ensemble, on trime ensemble, j'élève bien mes petits, j'suis une ménagère honnête...; ça devrait-y point compter ça, mamz'elle Gillette, voyons! Aussi à force, à force d'être traitée comme un chien, j'ai perdu la tête si tellement qu' j'en ai quasi tué une femme!
Et les larmes de redoubler...
— Voyez-vous, dans nos campagnes, quand on d'vient vieux faudrait crever..., on débarrasserait ben les jeunes... qui vous regretteraient pas, allez!
Je ne suis pas si tellement jalouse que mon homme aille ailleurs..., j'ons jamais été ben rude là-dessus, moi..., j'y pardonnerai d'avoir une concubine, s'il nous laissait pas sans pain à la maison... C'est pas les cochonneries qui fait avec l'autre, qui m'mangent le sang...; c'est l'manquement d'mes p'tits, c'est-y pas malheureux d'penser que d'puis que j'm'ai mariée, j'suis dans la peine, auparavant ça allait core... étant fille, j'gagnais ben ma s'maine à souffler des perles pour les maisons de Paris, comme toutes les autres de par ici, mais Faucheux m'a dit : « Avec ma semaine et la tienne, on s'rait rud'ment heureux. » Et y avait pas un an qu'j 'étais mariée que j'avais
déjà mon premier garçon et ça n'a presque jamais arrêté d'puis ...
Alors, il m'a fallu quitter mes perles, ça m'épuisait d'souffler tout l'temps et j'ai fait la culture chez les autres, tout l'été j'fais les moissons aux environs, et l'hiver, j 'reste à la maison, pour être battue, et pas nourie, les hommes sont core plus cochons dans les villages que dans les villes, allez... conclut la Faucheux lamentablement...
Puis, se rappelant pourquoi elle était venue, elle ajouta :
— Faudrait pas que l'garde champêtre apprenne l'affaire d'hier, mamz'elle Gillette..., dites ben à vos gens qui tiennent leu langues...
— Et si Marie Aumont parle..., ou porte plainte?...
— Pas d'danger..., j'ai dit à Faucheux que si elle s.'plaignait, je m'tuerai avec nos quatre petits... J'suis tranquile. Faucheux est galvaudeur, mais il aime ben ses garçons, oh! si y avait qu'moi qui meurt, y s'en tourmenterait point... J'suis une vieille taupe comme y m'appelle...
— Eh bien, allez-vous-en tranquille, ma brave femme, dit Gillette, on ne dira rien ici, et la chanteuse lui remit une pièce d'or pour ses petits...
La Faucheux partit avec forces salutations et
iM) LES DEMI-VIEILLES
remcrcicrnonts, encore plus laide, encore i)li]s vieille, encore plus jaune, à force d'avoir pleuré. Esllier, iouL en aidant Uoval à sortir de sa cachette, soupira :
— Quel dommage, quel malheur, il n'y a d'amour que lorsqu'il y a jeunesse d'âge. Il n'y a d'amour que lors(iu'il y a jeunesse de sensations. Une femme qui n'est plus jeune n'est plus aimée...
En survivant à l'amour, elle l'a tué, mais jusques en leurs plus vieux ans, les hommes exigent, réclament auprès d'eux de la fraîcheur et du printemps féminins et le plus drôle c'est qu'on leur en sert!!!
— Oui, interrompit comiquement Gillette, parodiant une chanson :
Y z'en veulent,
Y z'en d'mandent...
Y z'en r'çoiveJit?
— Gela te fait rire toi, dit Esther attristée, cette stupidité des femmes jeunes à s'accoupler avec des barbons, ces jeunes filles que des crânes chauves ne rebutent pas et toutes ces femmes de vingt ans qui se marient avec des gas dont la moitié des tares physiques suffiraient à nous faire, ■ expulser, nous les femmes, des bras d'un lépreux?"
— T'apitoyes donc pas comme ça, cria Gillette, demain, tu nous approuveras au contraire.
- — Gomment cela, dit Esther.
— Mais oui..., tu trouveras que le physique ne fait rien à l'affaire... et qu'une belle âme et qu'un cœur noble suffisent pour qu'un de nous s'en affole?
— Parbleu! liens! si on la rencontre, la belle âme! si on le trouve, le cœur noble! mais les trouve-t-on jamais, fit-elle d'un geste las.
— Je ne t'ai pas- vue si nerveuse depuis longtemps, ma chérie, dit Maurice tout surpris... qu'as-tu donc aujourd'hui?
Esther s'arrêta subitement d'arpenter le hall, sa figure tourmentée se détendit, et s'avançant de sa jolie démarche lente, elle vint, disant à Maurice :
— J'ai... que je t'aime..., que je t'aime, comme je ne m'attendais pas à t'aimer, mon Maurice... et que j'ai peur de vieillir, moi aussi..., débita-telle très vite, un peu gênée de la vérité de son âge qu'elle croit être seule à connaître... J'ai, que voilà six mois que je me sens un autre être... et que j'ai peur de toi... de nous... de l'inévitable... J'ai pris l'habitude du bonheur... et cette femme tout à l'heure, cette Faucheux avec ses paroles typiques sur l'égoïsme masculin, m'a bouleversée.
Je m'applique si fort à fabriquer des chimères,
à forger sur toi, quant h toi des Légendes Dorées, superbes grands spectacles de nniracles hunaains, dont ma foi nouvelle, mon uiysticisnrie d'amour font les frais...
Elle ne put parler davantage, de grosses larmes coulaient de ses yeux!
— Folle! grande nerveuse, fit tendrement Maurice en la serrant dans ses bras...
— Ah ! j'ai si peur de vieillir... et que tu cesses de m'aimer, avoua-t-elle douloureusement
— Comment, fit Gillette Norbert émue et bourrue à la fois, c'est toi, la femme forte qui nous fais des cours de philosophie du 1" janvier à la saint Sylvestre, c'est toi qui as peur de la vieillesse? Alors?. tu veux mourir jeune... mais ma vieille, tant qu'il y aura un ciel, des étoiles, des arbres, des rivières, des fleurs... souhaite de défriser ton bigoudi le plus tard possible! Si la nature ne t'attache pas au rivage, alors zut, c'est la seule vérité du monde! tu verras vers soixantedix ans l'œil que tu feras au soleil... le dernier qui consente à chauffer gratuitement les vieilles dames!!
Esther sourit mélancoliquement.
— Alors, dit-elle à Gillette, cela ne te fera rien
■ de te faner, de te rider, et d'être une femme sans être femme.
— Oh! moi, j'ai toujours été vieille; à seize ans, on m'en donnait vingt-cinq, et aujourd'hui que je cours après mes trente-deux, tout le monde m'accorde la quarantaine... alors, je m'y habitue... C'est une générosité de mes admirateurs! Et puis, moi, je ne compte pas... je n'ai jamais été jeune, jamais jolie, jamais rien.
A ce moment, un grand coup de cloche, à la petite porte du jardin annonça un visiteur, pardessus les brise-bise du hall s'apercevait le haut d'un chapeau d'homme.
— C'est une visite pour toi, Gillette, fit Maurice. Viens dans le jardin, Esther... Discrètement elle et lui quittèrent le hall sans voir et sans être vus du nouvel arrivant.
Le valet de chambre remit une petite carte à Gillette Norbert.
— Faites entrer!
Comment vas-tu, Séraphin ? En voilà une surprise? Pourquoi n'es-tu pas venu déjeuner.
— J'arrive de Tessancourt, j'ai lunché chez ton voisin Antonin et je suis venu à pied, en me promenant, te dire bonjour, ma petite Gillette... Voilà!
Gillette fit apporter des boissons fraîches...
— Tu dois mourir de soif ! par ce soleil on doit cuire sur la route. Tiens, bois...
A propos, lu sais, Maurice Roval et Esther sont ici!
— J'aurai grand plaisir à leur serrer la nnain, et leurs amours... ça marche?
— Ah! mon pauvre Séraphin, notre Renot si raisonnable, sa ligne... tu sais sa fameuse ligne de conduite... elle est bien chambardée va, sa pauvre ligne! Elle est amoureuse! mais amoureuse à lier !
— Gomment le sais-tu?
— Elle me l'a confié.
— Et Roval?
— Il la regarde l'aimer...
— Pauvre fdle... elle a été prise à son piège... et est-elle heureuse...?
— Je ne sais pas, je ne sais plus, elle est transfigurée, ce n'est plus la même femme, elle vit, elle vit, on dirait qu'elle brûle ses étapes... Sa délicieuse mélancolie est passée, elle est fébrile, agitée, gaie, rieuse, il semble qu'elle s'enivre d'une chose qu'elle n'attendait plus... elle est trop vivante, elle ressemble à ces gens qui ont la prescience de leur mort prochaine et font des tas de choses folles avant de s'en aller pour toujours...
Je ne lui demande jamais rien, j'ai peur de l'interroger, mais voilà dix ans que je la connais et jamais je ne me suis sentie si loin d'elle, je ne la reconnais plus... Quand j'ai su il y a six mois sa liaison avec Roval, j'ai été stupéfiée, car si tout Paris sait que Roval est un poète exquis, on n'ignore pas qu'il est un fâcheux amant... mais Esther amoureuse a perdu toute notion de clairvoyance, cette clairvoyance qu'elle avait au suprême degré, tu te rappelles?
— Mais enfin, Roval... est-il gentil? bon pour elle?
— Il est exquis, mais cela ne prouve rien, voilà de longues années que je connais Maurice, c'est un vieux camarade...
— • Il ne t'a jamais fait la cour?
— Je crois que si, autrefois, mais pas longtemps, ma gaîté le décontenançait toujours, il n'insista pas, et nous sommes restés de bons vieux amis, seulement j'aimerais mieux que ce ne fût pas notre Renot qui lui servît de... comment dirai-je... de « lapin d'essais ».
C'est en lui éventrant l'âme, le cœur et le cerveau qu'il augmentera une fois de plus sa science humaine... veux-tu parier qu'il en sortira une
comédie nouvelle, en quatre actes, d'une psycho- j logie intense?
— C'est bien possible, répondit Séraphin, se rappelant tout à coup l'idée de Roval de fair^; une pièce sur la femme moderne de quarante ans, et sa conversation sur Esther avec Wladimir Meridione chez M""^ Sudet!
Pauvre Esther Renot, si bonne... si intelligente... si nous la mettions en garde? car enfin Roval est un ami de fraîche date, après tout, tandis que cette femme a mes sympathies depuis de longues années, conclut Séraphin.
— Ah! mon pauvre ami, mais tu es fou! Crier casse-cou en ce moment à Esther...? Mais elle n'écouterait rien! Je te dis qu'elle est amoureuse comme une bête... attendons... et le jour oii elle voudra faire une grosse folie, alors nous essayerons de l'en empêcher... jusque-là, laissons-lui l'illusion du bonheur, cela lui semble si bon... et cela lui va si bien!
Ils allèrent rejoindre Esther et Maurice dans le jardin.
Maurice poussa un cri de surprise en voyant Séraphin. Esther, toujours gracieuse et aimable, n'eut qu'une pensée à son arrivée :
— Va-t-il rester ici quelques jours et troubler notre tête-à-tête?...
Elle s'en informa le sourire sur les lèvres r
— Vous venez sans cloute pour quelque temps ici, cher ami?...
•— Non, je suis en visite à côte, à Tessancourt et demain soir, je pars en Auvergne.
Elle respira.
Il remarqua qu'en effet Esther était changée, elle semblait plus blonde, plus blanche, plus grosse, et riait volontiers... pauvre femme!
— Fais-tu du bateau, Séraphin, dit Gillette.
— Mais certainement!
— Alors en route pour le tour de l'île.
Les deux femmes montèrent ensemble dans un large canot, Gillette rama; c'était son sport unique et favori de chaque jour.
Maurice prit avec lui Séraphin; leur canot se tint longtemps près de celui des deux femmes, mais comme Séraphin Tinlerrogeait sur ses travaux littéraires de l'hiver prochain, Roval ralentit pour lui raconter les triomphes qu'il avait en perspective...
D'abord, pour le début de la saison, une opérette pour Rosa-Rosette, cette belle fdle des Frivolités, puis pour janvier, il comptait avoir fini et
lire aux Français sa pièce : Quand môme et malgré tout, qui serait jouée tout de suite... du moins il l'espérait.
— ■ N'est-ce pas pour Quand même et malgré tout que vous cherchiez des documents féminins et la possibilité de connaître des femmes du monde de seconde jeunesse... M"^ Sudet entre autres...?
— Oui... oui, affirma Maurice, les yeux brillants d'une joie de collectionneur qui a trouvé sa série complète.
— Et vous avez trouvé... tout ce qu'il vous fallait?
— Il n'en faut pas tant... répliqua Roval, il me suffisait d'avoir les quatre types existant de la femme : celle du peuple, celle du monde, l'artiste et la bourgeoise, la dernière me manque, les autres, je les ai eues, je les ai vues... de mes yeux vues.
— M"^ Sudet, dans quelle catégorie la mettezvous donc?
— Oh ! celle-là, son atmosphère est un monde que son état fêtard classe un degré plus bas que celui de la bourgeoisie, et un degré plus haut que celui du demi-monde.
— Oui, dit comiquement Séraphin, c'est le deux Tiers Etat, quoi!
— Si VOUS voulez!!!
— Et peut-on savoir, en dehors de M""® Sudet, quelles sont celles qui passeront à la postérité?
— Oui, si vous êtes discret...
— Oh ! voyons...
— La comédienne... Esther... naturellement... le spécimen le plus typique en l'occasion. La femme du monde...? j'ai toutes les veines! elle est venue ici conter sa vie et ses peines d'amour. La femme du peuple...? Gillette en a reçu une hier aux Berges, dont l'aventure est celle de toutes les autres. Quant à la bourgeoise, elle me fait défaut... si je ne la trouve pas, je l'imaginerai, voilà tout...
— Ne craignez-vous pas d'offenser, de peiner, Renot, si elle apprenait...?
— Naïf... elle ne se reconnaîtra pas... et puis, soyez tranquille, pour le succès de la pièce, l'intérêt des scènes, j'en ferai une douce victime... très sympathique au fond, un très joli rôle en somme...
Je montrerai naturellement notre égoïsme féroce, notre brutalité contre celles qui ne nous donnent plus de plaisir... car du haut en bas de l'échelle sociale, c'est la même lutte entre les mâles restant jeunes longtemps et les femelles
vieillies plus vite. J'y montrerai la danse des ventres, primant les battements des cœurs, j'y développerai l'impossibilité d'une bumanité idéalisée, sentimentalisée, entre les hommes et les femmes, et je prouverai que tout est mensonges et grimaces, hors l'accouplement, le rut et l'animalité sexuelle, ce n'est pas neuf tout cela au fond, c'est aussi vieux que l'amour et la vie, n'empêche que c'est toujours douloureusement intéressant... et si ce sont de petits chagrins, il en résulte de grandes peines.
— Les femmes sont bien meilleures que nous, au fond... elles nous aiment malgré nos rides et nos cheveux blancs, dit lentement Séraphin, laissant traîner ses mains jusqu'aux poignets dans l'eau tiède de la rivière, elles nous sont bien supérieures...
— Eh!... je ne sais pas, cher ami... nous naissons, nous, loyaux, courageux, braves, entreprenants, d'une cérébralité plus forte, nous développons les arts, les sciences.
Le progrès d'un peuple, la richesse d'une nation, le bonheur d'un pays viennent de nous, sont faits par nous. Qui nous dit qu'en venant au monde nous n'avons pas nous aussi les vertus d'êtres fidèles et chastes, ces deux qualités qui,
nous manquant, contribuent au malheur des
femmes.
I Qui nous dit que si on nous élevait, comme
elles, dans la décence et la pureté, nous ne serions
pas leurs égaux et même leurs supérieurs en
humanité tendre?
Qui nous dit que si on nous habituait à voir une sœur dans chaque femme respectée à l'égale de notre mère, nos violences ne s'atténueraient pas, nos débauches étant restreintes?
— Mais, dit Séraphin, c'est toute la routine de l'éducation première qu'il faudrait écraser, cher ami?
— C'est une éducation féminine nouvelle à enseigner, voilà tout.
Ce sont les femmes qui détiennent en leurs mains la floraison ou la pourriture de nos âmes d'hommes, ce sont nos mères qui sont responsables des larmes de nos sœurs, il suffit d'une nouvelle Eve pour engendrer toute une génération dont les principes de pudeur, inculqués de fils en pères se perpétueraient.
— Le fait est, remarqua Séraphin, que nos « maternelles » modernes nous demandent plutôt d'être malins en arithmétique que fort en humanités... C'est le struggle for' life qui tue le struggln
[or love, votre comédie peut ôtie fort intéressante...
— Je i'espère, dit lloval, se remetlanl à ramer pour rattraper le bateau des deux femmes qui, depuis cinq minutes, stoppait devant un groupe de paysannes lavant leur linge à la rivière, abritées du soleil par de grands parapluies bleus... leurs caracos rouges, violets et blancs reflétés dans l'eau. Le régulier pan, pan, pan, pan, des battoirs fait gicler, mousseuse comme une bave, l'eau savonneuse...
— Maurice, crie Esther, regarde la belle aquarelle à faire... Est-ce joli, hein?
Esther avait la manie de ramener tout à des effets de pastels ou d'huile, elle regardait tout en peintre, en dessinateur, en coloriste, un effet de lumière, une ligne, une geste joli la mettaient en extase ! On connaissait aussi sa sensibilité maladive pour les beaux horizons, les couchers de soleil.
On racontait qu'un soir au cirque, deux jeunes enfants admirables de corps faisant des poses plastiques et reproduisant des groupes antiques célèbres, émotionnèrent tellement la comédienne, qu'on la vit baisser sa voilette afin de cacher des larmes nerveuses.
On se moquait de cette facilité d'émotion, elle
ne s'en fâchait nullement, mais aimait, clans ses voyages, à parcourir seule les musées, <( afin, disait-elle, de pouvoir pleurer sans être gênée », cela doublait son plaisir!
« Oh ! les peintres, les peintres^ quels veinards! » faisait-elle souvent. Ces palettes soumises qui prolongent indéfiniment la vision! C'était bien un peu enfantin peut-être cet art qui ne consistait qu'à parodier la nature, l'œuvre de Dieu. C'était naïf sans doute de rester des heures devant un mètre cinquante de toile, sur lequel des arbres et un ciel n'étaient qu'imités, alors qu'on aurait peut-être passé toute une vie devant les mêmes réalités sans les regarder ni les admirer! 0 sacrilège! C'était enfantin peut-être de s'extasier plus longuement et plus solennellement devant du marbre parodiant des êtres, que de crier au miracle devant des créatures de Dieu.
Seule, la musique était un art humain, né des hommes, mais les autres : la peinture et la sculpture n'étaient que des efforts puérilement orgueilleux, imitatifs de l'œuvre divine.
Aussi Esther Renot avait-elle raison de pleurer de joie devant la nature et la beauté, qui fortifient l'extase et la foi en Dieu. Un artiste est un dévot.
La barque de Maurice Rovai et de S^^'r^'ipliin s'approchait doucement de celle d'Estlier et de Gillette.
— De quoi causiez-vous donc si sérieusement, messieurs, fit Gillette.
— Nous disions du mal des hommes...
— Ça, c'est épatant par exemple ! C'est nouveau!
■ — Peut-on savoir...? interrogea Esther.
— Roval est persuadé que si les hommes sont des monstres, ils le doivent aux femmes, à l'éducation qu'elles leur donnent.
— C'est une de mes constatations que je suis ravie de lui voir enfin approuver, fit Esther joyeuse et battant des mains.
Maurice Roval fut un peu plus gêné que devant Séraphin, Esther se targua d'une idée qui venait de faire les frais de sa conversation.
— C'était vrai, pourtant.
Esther avait la marotte de discuter toujours de la mauvaise influence féminine sur les hommes.
— Mais, fit tout à coup Gillette, crois-tu que les pauvres mères ne sont pas poussées dans leurs mauvais devoirs par les hommes, les pères?
— Mais si, parbleu, s'exclama Esther, les pères invitent les mères les mieux intentionnées
LES DEMI-VIEILLES llU
à laisser leurs lils jouir, sans raisonner, de tous les péchés qui furent les joies de leur jeunesse à eux, cette fameuse jeunesse qu'il faut qui se passe.
— Oui, dit Gillette gaiement, quand l'un dit marche!... l'autre dit : cours!
Esther continua :
— C'est pour cela que c'est seulement d'une femme qu'on attend le chambardement des routines malpropres qui consistent à faire des hommes des prostitués. D'elle sortira le premier adolescent endoctriné, instruit, préparé à la chasteté morale et physique. Celui-là poussé, honnête, se mariera et, faisant des enfants, les élèvera comme il aura été élevé, et ce sera une race nouvelle d'hommes, amie des femmes cette fois... tendres compagnons des épouses, frères respectueux des sœurs.
— Mais jusqu'au mariage qu'en fais-tu? de ton phénomène, dit Gillette?
— Il attend... comme les jeunes filles, avec les mêmes impatiences... mais les mêmes réserves, pourquoi pas?... C'est une question d'éducation et d'habitude, et crois-tu qu'il n'en existe pas déjà de ces « phénomènes », comme tu dis?
— Alors, tu crois qu'une éducation chaste les
empêchera de tromper leur légitime, insista Gillette.
— Qui sait?...
— Il faudra joliment les marier jeunes, tes chastes, sans cela... gare aux immoralités sournoises...
— Où serait le mal d'un perpétuel assortiment? les femmes jeunes n'épouseraient enfin que des hommes jeunes!
— Mais les hommes jeunes ne peuvent savoir au juste ce qu'ils veulent... ils se marieront mal... ils feront des boulettes...
■ — Crois-tu que les plus âgés les évitent?
— Il est vrai que...
— Dis donc, Maurice, peux-tu me dire exactement, mais là, très exactement, pourquoi tous, presque tous les hommes trompent leurs femmes, fit Gillette?
— Mais, ma chère Gillette, c'est que toutes les femmes sont charmantes et qu'on n'a le droit d'çn posséder qu'une, alors que toutes vous tentent...
— C'est un pauvre droit! soupira Séraphin.
— C'est le droit du pauvre, plutôt, rectifia Maurice en riant, car le riche s'en paye tant qu'il en trouve.
— ■ Alors, il n'y a pas d'homme qui puisse résister à la tentation et se contenter de son lot?...
— Oh! il faut que le lot soit bien extraordinaire!
— Mais s'il le choisit, il est extraordinaire pour lui!
— N'as-tu pas remarqué, Gillette, que tous les hommes sont froissés dans leur amour-propre, dans leur vanité, quand ils se trompent en affaires, qu'ils le cachent et ne s'en vantent pas; en femmes, ils s'en fichent! que ce soit leur régulière, tant pis, ils la changent... avouant, somme toute, ou leur mauvais goût ou leur mauvaise acquisition... Ah! s'ils pouvaient choisir entre toutes les femmes, ils auraient la chance de décider leur choix avec comparaison et préférence, mais ils n'en connaissent qu'un petit nombre, alors!...
On arrivait au tournant de l'île de Vaux, le courant étant rapide et dangereux, la conversation s'interrompit, chaque rameur tout à la direetion de son bateau...
Il était cinq heures lorsqu'on fut de retour à la maison.
Trois paysannes attendaient là l'arrivée du docteui' qui, tous les jeudis, venait, soit aux Berges, soit à Paris, s'assurer du bon état de la santé de
la chanteuse. 11 en profitait pour visiter dans la maison de sa cliente quelques pauvres (jue nul médecin ne soignait dans ce village perdu.
Cet après-midi-là, sur le banc de la cour d'entrée étaient trois vieilles dont une incroyablement grosse!
La première, la mère Picard, perdait la vue depuis peu...
Soixante-quatorze ans. La figure ridée, plissée, coulissée en long et en large, une peau grisâtre, parcheminée, sa marmotte de coton sur la tête, les mains croisées sur un bâton où s'appuie son menton poilu, elle attend les yeux clos mamz'elle Gillette et le docteur...
A l'arrivée du médecin, elle se met en marche et va le rejoindre au perron où il descend de voiture.
— Eh bien, mère Picard, et cet œil?... ' Et le médecin examine la paupière rougie et purulente, saignant sur le visage encrassé...
— Mais, mère Picard, vous ne lavez pas assez cet œil-là..., il faut le baigner, sapristi!!! Vous débarbouillez-vous?
— Ben dame... oui... de temps en temps... seulement, je n'vois plus d'où qu'je m'iave... Alors,, j'sais pas si j'sommes ben propre...
La vérité c'est qu elle est abominablement sale! sale!
Le médecin fait une ordonnance dont Gillette lui remettra les médicaments demain.
C'est le tour de la grosse Pauline. Celle-là est une martyre de la graisse.
— J'croule, mon bon mossieur! J'croule jusqu'à des six fois par jour!
— Comment sont vos urines? dit le docteur très brièvement?
La paysanne roule des yeux effarés!!!
- — C'est pas des choses à demander aux gens, grogne-t-elle?
Gillette Norbert éclate de rire et intervient.
— Répondez-donc, Pauline, c'est utile à savoir pour soigner votre maladie.
— Ah..., regrogne la masse de chair... eh ben...! j'fais comme tout l'monde quoi... c'est jaune... et ça mousse.
— Pas de fréquences, pas de troubles..., insiste le médecin.
La paysanne est hagarde...; on lui explique...; elle se met à pleurer, stupidc, hébétée...
— De l'iodure de potassium, dit le docteur... Puis c'est au tour de la sorcière, ainsi appelée
par les gens du pays parce qu'elle jette des
sorts... l'autre joui> la gi'osse Pauline ayant de la peine à alluuier son feu, la sorcière entrée chez elle lui dit railleuse, la nnine pointue :
— Veux-tu parier qu'tu l'allumeras point ton poêle?...
Pauline se mit à trembler... sa grosse masse de chair s'écroula et, en effet, le fourneau ne fut pas allumé...! Tout le village la redoute, la comble de prévenances et de petits cadeaux pour éviter (( ses sorts », elle, la roublarde, regarde les gens d'un œil spécial... en dessous... louchard, chaque fois qu'elle a besoin ou d'un tablier, ou d'un caraco, ou de quatre livres de pain sans bourse délier ! Elle fait du chantage à sa façon... Aujourd'hui, elle se plaint « d'une bête qui l'y mange l'dos »...
— Des points neurasthéniques, dit le docteur...
— Non, c'est une belette qui m'mange entre les deux épaules... j'ia sens ben... j'ons frotté la place avec toutes sortes d'herbes... et la Faucheux m'a dit des prières dessus, rien n'y a fait... ça m'pique toujours...
— Des piqûres de cacodylate, dit le docteur; mais la sorcière se méprend sur le sens de la phrase et dit béate :
— Du moment que M. le docteur sait qu'c'est
une crocodylate qui me pique... il me l'enlèvera ben vite... est-ce pas?
Gillette et le médecin se tordent de rire!
La paysanne est absolument ahurie... mais si radieuse qu'on sache enfin la nature de son mal!
Le médecin, sa visite finie, fut comme toujours ramené en voiture à la gare ; quand le cocher rentra, il remit à Esther Renot une dépêche que <( la facteuse », comme disaient les gens du village, lui avait donnée à mi-chemin. Le télégramme disait laconiquement :
« Viens vite, suis très inquiet,
(( Signé : Pierre. »
Esther Renot sut tout de suite qu'il s'agissait de l'accouchement de sa bru, la dépêche étant de son fils. Mais comment annoncer à Maurice le besoin urgent, immédiat de quitter Vaux et de filer à Paris?...
Bien entendu Esther n'avait jamais mis son amant au courant de sa maternité... comment faire? Le temps ne pouvait se passer à réfléchir, Pierre avait besoin d'elle... tout de suite... Bravement, elle courut dans le jardin dire à Maurice qu'il fallait absolument qu'elle partît à Paris par le premier train...
— Pourquoi? pourquoi? inlerrogca Maurice.
— Une amie malade... qui me demande.
— Gomment le sais-tu?
— Je viens de recevoir une dépêche.
— Oii est-elle, cette dépêche ?
— Là-haut, je l'ai oubliée là-haut...
— Va la chercher... insista-t-il les yeux durs et sondeurs.
Mais Estker se souvient que la dépêche est signée (( Pierre », un nom d'homme et elle vient de dire qu'uNE amie l'appelait près d'elle!
Dans son trouble, elle ment mal, elle balbutie sottement.
Maurice de plus en plus méfiant, la regarde avec des yeux terribles...
— Mais qu'as-tu donc à me regarder de la sorte? On dirait, ma parole, que tu me soupçonnes... fait Esther qui tremble.
— • Si la dépêche est réellement d'une femme, je le verrai bien, ricana-t-il devenu très pâle, viens, remontons ensemble à la maison...
Esther est atterrée. Que faire, mon Dieu! que faire? si elle soustrait la dépêche, il la soupçonnera d'infidélité, et de courir à un rendez-vous, si elle la lui fait voir, ce nom de « Pierre » ne fera qu'augmenter ses suppositions et leur donner un
semblant de vérité! Que faire? Que résoudre? dans deux minutes ils arriveront... elle décide de la lui montrer, elle expliquera n'importe quoi!...
Arrivé dans le hall, Maurice aperçoit le télégramme sur la table; il le lit : « Viens vite, suis très inquiet, Pierre. »
Esther l'observe le cœur sautant, bouleversé, elle va lui expliquer... s'il interroge, mais il n'interroge pas! il tient le papier bleu cinq éternelles minutes entre ses doigts, ses yeux le parcourent froidement, très calme :
— Habille-toi et va le trouver puisqu'il est inquiet, Pierre!!!
Il sort très raide... Esther éclate en sanglots...
Maurice Roval, lui, s^'est soudainement souvenu du nom du fils d'Esther, ce nom l'a trop bouleversé le soir où il l'entendit pour la première fois chez la mère Sudet, pour que depuis il ne se dise pas souvent : Elle a un fils qui s'appelle Pierre.... et à la minute où il parcourt la dépêche il est fixé sur l'appel du fils à la mère. Soudain il pense à utiliser cette occasion qui est offerte à sa manie féroce... il n'est pas fâché de voir comment Esther va se tirer de là... avouera-t-elle, n'avouera-t-elle pas ce fils de vingt-cinq ans?... il cherche des pièges à lui tendre, il jouera l'amant jaloux, va
lui faire une scène épouvantable... Mais EsUier le rejoint, la figure lamentable...
— Maurice, écoute... Maurice... me crois-tu vraiment capable de te tromper...? moi!
— • Mais, nom d. D., fait-il, violent, cet homme qui te tutoie et t'appelle!
— C'est le mari de mon amie..., fait-elle hésitante..., elle est malade, alors c'est lui qui...
— Eh bien, allons-y tous les deux chez ces gens, je pars avec toi..., dit Roval enchanté de son émoi et de ce nouveau mensonge.
■ — Tu es fou ! c'est impossible, voyons?
— Alors, je te défends de sortir d'ici, fit-il autoritaire.
— Mais si cette malheureuse est mourante...
— Ta présence ne l'empêchera pas de mourir.
— Non! non! dit soudain Esther révoltée. Mon devoir est d'aller auprès d'elle...
— Pourquoi donc? n'a-t-elle pas son mari?
— Maurice, il faut que j'y aille, fit Esther tout à coup décidée et implorante.
— ■ Alors, dit lentement Maurice, rappelle-toi bien ce que je te dis, si tu réponds à l'appel de cet homme, moi, je pars et je te quitte à jamais... choisis...
La malheureuse s'effondra sur un banc et sanglota.
Maurice, pendant la crise de larmes se demande : « Laquelle sera la plus forte de la tendresse de l'amoureuse ou de la tendresse maternelle », et il arpente l'allée du jardin, attendant, nerveux, impatient, la réponse qui le fixera... Ah! que ses petits yeux noirs brillent... brillent...
Soudain, la pauvre créature essuyant ses larmes vint à lui.
— Je n'irai pas Maurice, fit-elle, mais juremoi que tu ne doutes pas de ma loyauté, de ma fidélité, de mon amour si profond, si intense et si tendre...?
Elle avait dit tout cela d'une voix si tremblante, qu'il en fut tout remué... Il constata avec une joie secrète que «. la mère » faisait un sacrifice « à l'amante », ne détruisant jamais son caractère typique, tracé chaque jour en menus détails, dans son journal, sous le nom de Pessima.
La journée s'acheva triste pour Esther tourmentée par cette scène avec Maurice, tourmentée par la pensée que Pierre l'attendait en vain, dans une circonstance où il avait besoin de son dévouement... Qu'allait-il penser?
Qu'était-il arrivé à Paris? Quelle^ complications
survenaient à l'accouchement de sa bru pour que Pierre la réclamât par dépêche?
Ah! son cœur, son pauvre cœur, qu'on meurtrissait toujours! son cœur d'amante qu'elle croyait avoir muré pour jamais, ce cœur fantôme qui s'animait, revenait vivant aux dépens de son cœur de mère appauvri par cette épilepsie sexuelle, battant, sautant, gambadant sans contrôle pour son amant, et mesurant ses élans pour son enfant. Voilà où en était cette maternité qui l'avait rendue radieuse et qu'elle avait bénie..., un homme passait..., et lui prouvait qu'elle pouvait en faire le sacrifice sur un simple geste de lui... Alors?
Quelle femme était-elle donc devenue? Quelle espèce de puissance avait donc sur elle Maurice Roval pour amollir ainsi sa volonté ? Honteuse, elle s'avoua tout bas qu'il était l'indispensable à sa chair, le (( sans pareil » en volupté, surtout Vinattendu de ses quarante-quatre ans !
Elle s'avoua qu'elle se grisait de cet homme de trente ans..., de ce jeune homme, exhalant de la vie chaude, de la jeunesse ardente et radieuse comme une fleur, qui dégageait une émanation si rajeunissante à son contact qu'elle s'en abreuvait, s'en intoxiquait sans prudence et sans réserve.
C'était l'amour inespéré, l'amour par surprise... * c'était... c'était... mais au fait était-ce bien l'amour?
Non! non! non! criait la conscience d'Esther, ce n'était pas l'amour, le divin, le grand amour cette furie des sens qui infériorisait ainsi sa moralité sentimentale et paralysait son vouloir.
C'était un ascendant physique, matériel, grossier, oui, oui, grossier, grossier, se répétait Esther.
Pourtant, elle avait une vraie tendresse, une chaleur douce au fond du cœur pour Maurice..., elle venait de se le prouver en ne partant pas près de Pierre... Elle l'aimait, Maurice..., oh, oui, si bien !...
Mais alors...? Mais oui, c'était cela... et ses yeux s'ouvraient démesurément à la constatation qu'elle faisait tout à coup, c'était cela..., c'était lui qui l'aimait mal..., très mal..., qui ne l'aimait pas...! Sans cela l'aurait-il soupçonnée? l'aurait-il injuriée d'un doute?
Est-ce qu'un cœur qui aime n'entre pas dans l'autre cœur, ce second lui-même, et n'y puise pas la sécurité...?
— Folle... folle, se répétait-elle, qui a pu croire! qui a pu espérer! Tu te croyais forte, le
rorn[)arL de tes (3xpériencos ne t'isolait pas assez pour t'abriter derrière lui des atteintes de la vie, ah! tu veux aimer... ah! tu veux du bonheur..., souffre, ma chère..., souffre et remercie Dieu de tout... pour tout et malgré tout!!!
Gomme son cœur souffrait, son pauvre cœur toujours déçu, toujours trahi, victime perpétuelle des abus de confiance ; il était né pourtant somptueux, fier et magnifique et méritait un cortège reconnaissant, acclamant ses générosités et ses grandeurs.
Esther semblait le porter comme un trophée rouge, saignant sur le chapelet de ses désillusions...
Qui donc, Seigneur, l'accueillerait enfin, a ce cœur prodigue »!
Qui donc lui ouvrirait pour toujours la porte de la douceur et de la paix?
Quels bons anges porteraient ce cœur si lourd, sur un coussinet moelleux et le gâteraient, le dorloteraient... comme un cœur tout malade et tout tendre?
Pauvre femme, née trop sensible et trop bonne dans un monde mauvais de jouisseurs et d'égoïstes.
Elle était à peine remise de ces grosses se-
cousses, quand, le soir, très lard, un second télégramme lui parvint :
(( Jeanne morte en couches. Pierre. »
Elle lut, relut dix fois cette laconique dépêche et, muette, d'un geste la passa à Maurice Roval.
Il fut bouleversé, se sentit coupable... responsable et d'un élan lui dit :
— Vas-y de suite.
Esther monta dans sa chambre, s'habilla et fut conduite en voiture à la gare.
Un train pour Paris partait dans dix-sept minutes, et, seule avec son chagrin et ses pensées, elle est emportée dans la nuit, vers son enfant malheureux sacrifié par elle et que la mort fait veuf et père à la fois...
Et Esther Renot est grand'mère