CHAPITRE XIII
Ce fut donc en s'éveillant le 16 septembre que Maurice connut le dogme saugrenu de cette institution bizarre qui s'appelle a La critique ».
En effet, tous les journaux, sans exception, disaient du mal et de sa pièce et de son auteur!!!
Aucun de ces juges n'avait relaté le bel accueil fait par le public à Madame la Dèchc, tous, tous dithyrambaient sur les œuvres passées, mais écrasaient de leurs surprises et de leurs dédains aigres, cet auteur qui les avait habitués à des ouvrages d'une haute portée littéraire, d'un caractère philosophique, d'une modernité douloureuse, d'une étude humaine profonde, et qui, encouragé par eux tous, poussé par les plus anciens comme par les i)lus nouveaux, se mettait, sans souci de la tradition, à écrire des livrets d'opérette, faisant
do sa précieuse prose le mouron du bec rose de Rosa Rosette! Il se trouva même une << grosse plume sacrée )> qui rappela en termes enthousiastes les qualités d'une pièce dont au lendemain de la première, elle n'avait griffonné que peu de bien. Tous, tous, ne reconnaissaient qu'en trois lignes au plus et encore! le succès de Madame la Dèche qui était (( évidemment très spirituelle », d'une forme neuve..., dont la musique était délicieuse..., chantée par Rosa Rosette d'une façon exquise. Mais tout cela était noyé par de longues colonnes fielleuses éreintant la .tentative d'un artiste de talent qui s'était permis d'être autre que ce qu'on voulait qu'il soit. La haine était proche, sous l'acide des mots, on la sentait pointer... Pauvre Maurice.
Il était un de ceux qui voulaient s'évader des routines, ne pas s'épingler for ever à la même pelote, il croyait connaître Paris! ce fameux Paris! ville des cerveaux larges et libres..., cité des grands horizons..., et voilà qu'on lui prouvait, à lui comme à tant d'autres, que cette vieille Lutèce gardait ses habitudes antiques de collectionneuse maniaque, son catalogue d'une main, ses étiquettes de l'autre.
Etait-ce stupide, grotesque, indigne, cette con-
trainte imposée par une poignée d'hommes qui paralysaient les efforts, faisaient avorter les tentatives de ces milliers d'artistes, empêchés d'évoluer, de se renouveler.
Cette routine, cette veulerie, cette paresse à s'initier, dont tous les ouvriers d'art soumis aux jurys critiques étaient victimes, les peintres, les sculpteurs, les orfèvres, les graveurs, les poètes, les écrivains, les comédiens risquaient leur réputation et leur pain à s'aventurer dans le domaine d'en face ou d'à côté. Qui était là pour les y encourager, fouetter leur émulation, stimuler leur génie, et crier bravo à leurs victoires et bravo quand même à leurs défaites? Qui était là pour relever leurs énergies abattues, et soutenir leurs premiers nouveaux efforts? Voyait-on jamais saluer par autre chose que des huées et des grincements de joie, l'artiste ardent novateur plein de foi, mais intimidé, trébuchant et gauche à ses débuts, et qui sifflé, ridiculisé, hésite à recommencer et finalement dégoûté, fait de son art un commerce, quand il ne le lâche pas tout à fait!
Ah! ils étaient jolis, les encouragements à l'évolution, à la transformation! C'était cela, ce Paris généreux?
Généreux en quoi? le peuple le plus spirituel
du monde élevait-il au pinacle des individus sans mérite? Et quand les idoles étaient debout, étaitce pour toujours, ou pour longtemps? que non!! on les rapetissait d'abord, on les démolissait ensuite et pour finir on les reniait.
C'était l'histoire de tant de gloires parisiennes!
Les héros solides se défendaient plus longtemps, mais succombaient toujours sous la persévérance et le nombre des coups.
Et Maurice Roval songeait à ce vieux et très célèbre musicien dont les succès furent populaires sur le globe entier, qui, pendant dix ans, fut le compositeur fêté, adulé, l'oracle, et qui, du jour au lendemain, fut trouvé vidé, usé, fini, tout ce qu'il composait ne trouvant plus grâce devant les trompettes de la renommée, alors que pour de nouveaux compositeurs inhabiles il écrivait des partitions qui, signées d'un autre nom que le sien, se vendaient très cher et se' trouvaient être exquises! Et ce grand maître de la peinture qu'on ridiculisait, non seulement dans les gazettes mais que des cabots consentaient à blaguer dans les revues, alors qu'il fut un temps où toute une cour d'adulateurs l'encensait, où un tableau de lui faisait courir tout Paris au Salon.
Et Rollinat? ce poète, ce musicien, cet artiste
unique, admirable, obligé d'enterrer son génie au fond d'un village... Quelle est la nation qui, possédant un tel artiste, n'en serait pas fière et ne lui ferait pas de rentes pour qu'il produise à son aise, en tranquillité, pour la gloire du pays. Après l'avoir tant fêté, l'avoir laissé partir sans le rappeler!... Et Victor Hugo, l'avait-on assez bafoué, blagué, dans le monde des ratés ; et tant d'autres d'hier et de demain! Maurice Roval lâchant ses journaux murmura : « Ah ! Paris, Paris... si je deviens riche, j'irai vivre ailleurs. »
Maurice vient de finir de déjeuner quand Esther arrive. Elle aussi a lu la mauvaise presse..., et elle accourt réconforter Maurice. Mais elle le trouve très calme, très quiet; elle en est surprise et heureuse à la fois. A la bonne heure..., après tout la chose n'était pas si grave...; c'était des éloges à <( sa première manière » que l'on préférait à ce nouveau genre léger, voilà tout..., et avec une bonne pièce comme celles qu'on aimait de lui, il regagnerait le terrain perdu dans la critique...
Et d'ailleurs. Madame la Dèche serait un gros succès de public, au fond, n'était-ce pas le principal? le but atteint? Puisque Maurice avait écrit cette farce sans vouloir prouver autre chose que
de la gaîlé, de la fantaisie spirituelle et faire acte de formule neuve.
— Qu'as-tu en vue? (jue comptes-tu faire cet hiver? interroge Esther.
— ■ Je ne sais encore...
— As-tu déjà une idée de la pièce que tu feras pour moi? A mon retour de tournée, pourrai-je déjà voir le dessin de mon rôle?
— C'est très difficile, tu sais, chérie..., très difficile; j'ai bien une idée... , mais tu sais, je cherche, je désire du nouveau... Je veux te faire un personnage neuf..., si possible, et dame, c'est difficile..., très difficile, mais je trouverai, sois tranquille...; nous avons jusqu'en février, et d'ici là...
— • D'ici là, soupire Esther, je vais vagabonder loin de toi..., te quitter..., t'aimer de loin...
— • Bah, tu auras du succès, des triomphes, tu vas visiter le plus beau pays du monde, j'irai te voir à Rome...; nous passerons là huit jours ensemble, je t'écrirai tous les jours.
— Non, ce n'est pas vrai...
— • Comment ce n'est pas vrai? fit Maurice interloqué.
— Non, ce n'est pas vrai, continua Esther, parce que, moi partie, loin de toi, mon souvenir
aussi s'en ira... délogé de tes yeux, délogé de ton cœur!
— • Mais tu es folle! en voilà des idées!
— Ce ne sont pas des idées, je suis avertie... — ■ Par qui? sursauta Maurice inquiet.
— Ah! tu vois bien, tu n'as pas dit : « Par quoi », fit-elle très douce...
— Tu es agaçante avec tes subtilités, tes nuances..., tu es avertie de quoi? par quoi?
— Je suis avertie par mon cœur que je vais souffrir, oui..., que je vais beaucoup souffrir..., tant pis! dit-elle, avec un grand soupir, c'est encore de la vie...
— Tu as tort, fait d'un air dégagé, presque autoritaire, Maurice Roval, tu as tort de considérer, comme une tristesse, cette séparation de quelques semaines, ton retour sera comme un renouveau..., je veux dire...
Mais Esther, très prompte, la main vivement mise sur la bouche de son amant, l'empêche de finir sa phrase :
— Non, non..., tu as bien dit : Un renouveau... un renouveau! j'ai compris, dit-elle... j'ai compris.
Et cette fois, le visage pétrifié, les yeux fixes, les lèvres jointes et sèches, elle le regarde deux
itf'i
longues minutes. Ces deux minutes lui ont suffi pour comparer et constater au pendule de son cœur que celui de son amant retarde sur le sien, et aussi pour faire germer subitement en son cerveau, un moyen autre de conserver encore cet amour qui veut s'enfuir...
Elle le regarde de ses immenses yeux de femme sans ses lunettes brouillées d'amoureuse, et pour la première fois de toutes, elle le voit tel qu'il est, elle le pressent tel qu'il sera.