CHAPITRE XIV
Il y a deux semaines qu'Esther est en route, écrivant chaque jour des lettres de douze, quinze pages qu'elle n'envoie pas.
Quel soulagement pour son cœur et sa pensée, celte confession de douleurs et d'amour confiées quotidiennement à des feuilles de papier, qu'elle conserve et qu'elle relit, se rendant ainsi compte de l'état barométrique de son cœur!
Non rien, ni les chagrins, ni les larmes n'empêcheront ce cœur de monter, de monter, de monter toujours!
Son âme ascensionne perpétuellement.
Pourtant, la pauvre femme n'est pas gâtée ; depuis son départ, elle n'a reçu que quelques lignes de Maurice et son travail absorbant, ses fatigues de chaque jour, la laissent, malgré tout, très résignée.
Pour rien au monde, elle n'enverrait à Roval l'exubérance amoureuse de son cœur que des petits feuillets bleus relatent en secret, elle sait qu'il ne les lirait plus, il n'y retrouverait que ce qu'il est fatigué d'avoir entendu, aussi, imite-telle sa réserve, malheureuse de lui dire si peu de choses, tourmentée d'en avoir peut-être trop dit, car elle veut l'amener à s'apercevoir de son absence, à être désorienté de son extrême solitude, et de longues lettres pourraient remplacer sa présence, tandis qu'une sorte d'oubli et d'abandon, le frapperont, l'étonneront davantage, et qui sait... l'habitude aidant, le lui ramèneront peutêtre!
Depuis deux semaines de séparation, elle s'est faite à l'idée de la trahison possible avec Rosa Rosette, mais elle ne peut prendre au sérieux cette gaudriole de passage, cela n'a d'importance pour personne...; un désir en courant, voilà tout. Rosa Rosette n'était pas le genre de femme qu'elle avait à redouter sérieusement. Ah ! si elle eût été intéressante, intelligente, étant belle et jeune, la lutte eût été impossible, et c'en était fait d'elle... Maurice, tenant en amour aux bénéfices moraux, n'en désirait qu'un immoral de cette jolie poupée... et des reproches et des récriminations
n'auraient rien empêché, autant valait fermer les yeux, supporter la petite douleur et s'en guérir.
Si Maurice s'éparpillait, c'était tant pis pour lui, mais s'il la quittait, c'était tant pis pour elle, et c'était de cela seulement quelle avait peur, c'était cela surtout qu'elle voulait reculer, sinon éviter, car elle n'ignorait pas que cette liaison ne serait pas éternelle et Esther, tout en reconnaissant son inutile ténacité, ne désespérait pas d'illusionner longtemps encore son amant et de maquiller sa lassitude. Son amour lui ferait trouver un stratagème qui la transfigurerait aux yeux de son amant, déplacerait le point de mire de ses assiduités. Elle l'avait perdu avec de l'amour, elle le retrouverait avec de l'adresse.
Son plan était tracé, son bonheur en jeu répondait de sa volonté.
Elle avait perdu l'homme par l'amant, elle reprendrait l'amant par l'artiste.
Il y avait deux semaines qu'elle était partie.
Depuis cinq jours, elle jouait à Milan au théâtre Manzoni, le public était enthousiaste, Esther Renot, reconnue tous les soirs sur la place San Fedele, était accompagnée d'une escorte d'admirateurs jusques au Corso Vittorio Emanuele, où elle habitait, hôtel de la Ville.
Esthor parcourut la cité, visifa la cathédrale dont la silhouette lui sembla se détacher trop blanche sur le ciel. Ses nombreuses flèches au minutieux travail, aux détails ajourés, festonnés, pointaient trop éternellement neuves et sans patine, donnant à l'énorme vaisseau l'apparence d'un joujou géant en sucre blanc cristallisé. Elle visita le musée Poldi-Pezzoli, la Bréra, palais des Sciences et des Arts dont la cour vaste est ornée d'une somptueuse statue de Ganova représentant Napoléon 1'^'' nu et couronné comme un dieu ou un empereur romain.
Dans une des salles dites des chefs-d'œuvre, ses, yeux se grisèrent des œuvres du Titien, d'une têté^ admirable du Christ de Léonard de Vinci, du mariage de la Vierge de Raphaël, de la Cène de Rubens et de tant d'autres beautés, sans compter , une Piété extraordinaire de Mantegna.
On lui indiqua à visiter l'église Santa Maria délie Grazie, datant du xv^ siècle où se trouve la fresque fameuse de Léonard de Vinci dont l'humidité a terni et rongé en partie les coloris et le dessin.
A son entrée dans la salle, autrefois réfectoire ' da l'ancien couvent, une famille anglaise est assise 1
3n cercle sur huit chaises, disposées en vue de .'admiration publique.
Tous, hommes et femmes, secommuniquentleurs impressions avec dévotion et chuchotements; est- 3e le sujet du tableau qui les impressionne, est-ce tout simplement l'espèce d'instinctive religiosité, jprouvée devant une belle œuvre d'art?... Touours est-il qu'on parle bas dans les musées 3omme dans les saints lieux, c'est la dévotion de a beauté.
Esther visite Saint-AmbroiseetSaint-Lorenzo, la plus vieille église de Milan, et aussi le cimetière monumental, véritable musée de sculpture.
Un four crématoire s'y dresse au miUeu des veriures les plus riantes, le gardien l'invite à y pélétrer et lui explique en un langage bref et rapide ie guide Cook, mélangé de jargon pittoresque Tanco-italien, le système de la cuisson... l'entrée lu feu (( avec ou sans habits... avec ou sans cercueil »... comme la famille le désire... trois cents 'rancs pour les riches, soixante francs pour les pauvres (il y a difféi'entes classes de carbonisaion).. . l'ancien four qui mettait deux heures à vous *éduire... le nouveau four... quarante minutes... et .1 ouvre et il ferme les grosses portes de fer... clic 3lac, expliquant que la langue de feu vient du fond. . .
là-bas... longue de six mètres... en ce moment le four est tiède... en attente... voici justement le chauffeur... Le chauffeur de la mort... et ce pelit homme, noir de suie de charbon, gris de suie humaine, lui fait l'effet du diable, du diable de cet enfer tangible. Esther sort glacée, épouvantée de cette maisonnette d'apparence si douce, de ce « temple-cuisine » de la poussière humaine.
Elle parcourt les galeries entourant le jardin des morts.
Ces galeries spéciales à l'Itahe, dont la maçonnerie particulière donne aux longues murailles, constellées du haut en bas de plaques mortuaires, l'apparence de tiroirs de commodes remplis de cadavres.
Quelques monuments rompent par ci par là la monotonie des inscriptions plates des bustes, un groupe, dont les personnages de marbre, grandeur naturelle, pleurent, les uns en crinoline de l'Empire, les autres en pantalons à sous-pied, présentant tendu à bout de bras un bébé en blouse courte, les jambes couvertes jusqu'à la cheville d'une petite culotte à la broderie soigneusement ciselée. L'enfant jette des fleurs de marbre sur la tombe du défunt...
Plus loin, un vieillard de Paros soutient tout en
larmes un jeune homme anéanti dans ses bras, qui d'une main s'appuie douloureusement sur l'épaule de son père et de l'autre tient un mouchoir froissé sur ses yeux.
Esther sourit aux plis difficultueux et naïfs du mouchoir de pierre ainsi qu'aux superbes élastiques des bottines d'hommes... Dans le jardin, deux prieuses marchent, une lanterne allumée en main, récitant des Ave Maria le long des tombes... .„ La comédienne croise un couple français, en visite comme elle, une jeune femme dit tout haut à son mari... a Voyons, quand je serai morte, quel genre de tombeau me choisiras-tu?... » et l'homme désigne mi-ému, mi-moqueur, une énorme pierre lourde... lourde... toute plate, toute simple avec un gros feston de lierre autour. « Ça me va », fait la Parisienne retroussant sa jupe et causant déjà d'autre chose...!
En entrant à l'hôtel, Esther s'attarde aux devantures des bouti(iues. A Milan, comme à Paris, les célébrités s'étalent de face et de profil et c'est d'Annunzio, et La Gavalieri et c'est Zacconi, Novelli et La Duse au masque souffrant... en des poses diverses de sa Francesca da RiminL
Un dernier portrait d'elle arrête l'œil de l'artiste : un horizon, un mur, une femme. Et la
femme est triste, et l'horizon est triste, et le mur est triste, et le ciel est triste, et l'impression est | triste, tout est triste... et c'est admirable!! j
Esther ayant acheté ce portrait l'a planté au beau milieu de sa table, il la console.
Cette femme a l'air de souffrir autant qu'elle... et pourtant, de résister à la douleur... Les mains qui semblent liées derrière le dos lui donnent l'air d'une condamnée qui marche, qui s'avance, résolue quand même, les yeux transperçant le noir de l'horizon, comme pour y 'découvrir une lumière nouvelle... et Esther la regarde, l'admire, la compare, l'aime et la plaint...
Celle-là sait... et se résigne... et ce sera de ses impressions d'artiste, de ses visions de voyage, qu'elle remplira désormais les quelques lignes en- I voyées à Maurice, elle n'y parlera plus de son ! cœur, de leurs cœurs... elle taira ses craintes, et i i,j son ennui, elle parlera de tout excepté d'elle... i
fidèle à ses premières promesses, au programme n accepté; elle a été l'amante, elle devient l'amie. î
Et deux jours après, transportée à Venise, elle | joue Sapho, retrouvant, là aussi, le gros succès de I Milan. C'est le commencement d'octobre, la sai- i son est douce, quelques étrangers de passage ani- i ment encore les ruelles de la cité du silence. ,
Esther est descendue au Grand-Hôtel, les fenêtres de sa chambre donnent sur le canal, et, le soir, après la représentation, une comédienne de la troupe et son amoureux passent sous son balcon, chantant, d'une voix légèrement voilée, la sérénade de Hess, rythmée sur les gestes lents du gondolier ; la voix de la femme entonne :
Avec moi, veux-tu venir
Sur la verte plage
Où la vague et le zépliir
Bercent le rivage.
Sur les bords du lac d'azur
Où fleurit la mousse,
Ton front semble encor plus pur
Et ta voix plus douce !
Viens !! Nous irons nous cacher
Dans une cabane,
Sur le flanc du rocher,
Loin du bruit profane.
Viens ! nous serons tout un jour
Livrés à nous-mêmes.
Reçois mon baiser d'amour,
Dis-moi que tu m'aimes !
Et la voix de la chanteuse meurt dans le lointain... Esther n'aperçoit bientôt plus de la gondole que le point lumineux de la lanterne verte, qui glisse et danse, mystérieux comme un feu follet dans la nuit... Un nuage glisse, qui cachait la lune et Santa Maria délia Sainte projette sur l'eau du canal son ombre massive et sacrée.
La petite croix de la coupole se détache au ciel nette et précise, comme un phare... et Esther se surprend à prier...
Hélas! pas la possibilité de séjourner à Venise! il fallut parcourir très vite le Palais des Doges, la Piazetta et Saint-Marc, les comédiens étant attendus à Bologne, puis à Florence.
C'est de cette dernière ville qu'Esther envoie une lettre à Maurice Roval.
Son exubérance, son enthousiasme ont à ce point gagné son amant, qu'il exprime en quatre longues pages le regret qu'il a de ne point goûter en même temps qu'elle les joies de la beauté.
« J'aime, écrit-il en terminant, ta passion pour les Antiques, et jusques à tes préférences en peinture, qui vont aux Primitifs. Tu as tort de regretter de n'être « instruite que comme une femme »; en art, l'instinct doit être l'éducateur. On est impressionné, ou on ne l'est pas, et ton cerveau délicieux et que j'aime m'est un garant que tu passes des heures exquises que je t'envie. Je compte, ainsi que je te l'ai promis, aller t'embrasser à Rome. Je sais d'avance toutes nos joies, mais j'ignore lesquels se réjouiront le plus ou de mes yeux, ou de mon cœur!! Adieu, ma bonne chérie, regarde, comprends, admire, imprègne-toi du gé-
nie des maîtres, un art en éduqiie un autre, tous se tiennent, et ne manque pas de m'écrire toutes tes surprises, elles m'enchantent! Ton dévoué Maurice... »
C'était la première longue lettre que Roval écrivait à Esther depuis son départ de Paris ! elle faillit s'en évanouir de joie !
Il fallait attendre encore tout une longue semaine avant de revoir Maurice... et jouer quelques jours à Naples au théâtre Mercadante.
Esther y passa huit jours délicieux! Le cœur réconforté, l'espoir en tête et Roval en perspective. Là, un peu moins qu'ailleurs, on comprit la subtilité de son répertoire, mais ses succès d'actrice et de femme furent supérieurs.
(( Crois-tu que c'est curieux, écrivait-elle à Maurice, j'ai retrouvé à Naples l'auteur de Pietro Garuso, de la Tragédie de l'Ame, des Masques et de la Fin de l'Amour ! toutes pièces desquelles je t'ai parlé et que j'ai vu jouer partout, en Russie, en Allemagne, en Autriche, avec un succès dont l'écho ne nous est point parvenu en France, pas plus du reste que le nom de l'auteur. Oh! ce Paris qui ne veut connaître que lui... ou à peu près.
« Roberto Bracco! qui connaît à Paris Roberto Bracco?
« Que le clirai-je encore! que j'aime ce Naples qui raccommode sa misère avec du soleil, illumine à giorno ses trottoirs avec des citrons jaunes et des oranges rouges, et drape ses maisons d'une arlequinade de haillons multicolores.
« Demain je me propose d'aller à Pompéi, aprèsdemain à Gaprée et les autres jours je visiterai le musée Napolitain renfermant les derniers vestiges pompéiens dont on me dit des merveilles. Gela me fera attendre le jour où je verrai de mes yeux ton cher visage.
(( T'ai-je dit le côté honteux et douloureux de cette misère napolitaine? On offre aux étrangers des fdlettes et des garçonnets... de collège! ajoute le vendeur qui veut être rassurant... Les courtiers des innocents flairent l'ogre de passage... dans les rues, aux terrasses des cafés, au théâtre, partout, et le mènent croquer ces Petits-Poucet de réserve... dans des ruelles louches et noires...
« C'est monstrueux et tragique.
« Quelle chanson pour notre Gillette! »
Quand Maurice Roval reçut cette lettre, il finissait d'écrire à Esther que, pris par son travail, il renonçait décidément à l'aller retrouver à Rome.
La lettre resta sur son bureau deux jours-
Une scène violente avec Uosa Rosette le décida à partir, et la lettre fut définitivement déchirée.
Voilà. Depuis le départ d'Esther Renot, Maurice n'avait cessé d'encombrer la jolie fille de sa présence, celle-ci voulant ménager son auteur (on ne sait jamais, n'est-ce pas, dans la vie...) lui laissait prendre des libertés qu'elle encourageait même, au point que Roval pouvait se régaler des yeux... jusques aux lèvres, des épaules, des bras, du cou de la divette... Elle s'en fichait pas mal, Rosa-Rosetlel
C'étaient des choses qu'elle ne cachait à personne, n'est-ce pas, puisqu'elle arrivait mi-nue sur les planches. Alors, qu'on les regardât d'un peu plus près et sans lorgnette, cela n'avait pour elle que peu, très peu d'importance, et on pouvait bien lui bécotter son blanc gras et sa poudre de riz!!!
Ce n'était pas sa peau, sa bonne peau naturelle, comme elle disait, qu'elle offrait fraîche et nette à son petit croupier... Mais Maurice, lui, ne restait pas aussi calme que Rosette, plus il y goûtait, plus il en voulait... si bien qu'un soir, il violenta sa bouche, et Rosa, sitôt ses poignets redevenus libres, lui administra deux giffies retentissantes, après quoi on s'expliqua :
— Sa bouche! ah! non alors!! pas sa bouche! s'il remettait désorniais les pieds dans sa loge, elle ne rentrerait pas en scène et se plaindrait à la direction... allez ouste... filez et plus vite que ça...
Et elle s'essuyait les lèvres, dégoûtée... outrée...
Et Maurice, blême de rage, descendit ses deux étages et ne revint plus pendant quatre jours... le cinquième il prenait le train pour Rome...