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CHAPITRE XVI

Comme on parlait beaucoup dans Rome de la fête du peintre Guiseppe Dantoldi, Maurice Roval demanda à Esther Renot de favoriser l'occasion qui le ferait rencontrer l'artiste, afin de lui demander une invitation.

— Viens dans ma loge, tous les soirs Dantoldi m'y rend visite depuis que je suis ici... fit Esther semblant un peu gênée...

Maurice sonda de son œil scintillant le visage de la comédienne...

— C'est bien, j'irai ce soir.

Et le soir, en effet, Roval l'accompagna.

Pour la première fois, il assistait au démaquillage de la (( figure de ville » et au remaquillage de la « figure de scène » d'Esther Renot, et ce fut pour lui une révélation.

Jamais il n'avait vu le visage d'Esther sans em-

bellissement factice. Même à la campagne où il la surprenait le matin de bonne heure, dans sa chambre ensoleillée, il la trouvait arrangée, poudrée, bichonnée... Mais ce soir, elle avait lentement, curieusement, fait fondre sous la vaseline la blancheur de son teint, le rouge de ses lèvres, et était apparue la peau naturelle et fanée, les yeux bridés, la bouche pâlie et molle, telle qu'elle était enfin.

Et lui, stupide, l'examine, pendant qu'elle, essuyant ses cils graisseux, regarde au travers, les yeux semblant clos, Teifet que ce curage fait sur son amant.

Elle ne se presse pas, au contraire.

Lui est interdit, anéanti.

Pourtant, il constate que le sourire reste joli, avec la blancheur exquise des dents, moins éclatantes pourtant sans le rouge factice des lèvres...

Dans quel but fait-elle cela, pense-t-il ?

Elle ne tient donc plus à lui plaire?

Mais alors?... elle ne l'aime donc plus?

Ce dédain soudain de le séduire...

A ce moment, une grosse voix à la porte de la loge demanda :

— Peut-on entrer vous saluer, madame?

— Non! non! s'écrie Esther, se levant très vite,

tuuL à l'heure, monsieur Danloldi! dans un quart d'heure...

Et Maurice, devenu très pale, interroge :

— Pourquoi pas maintenant?

— Quand ma figure sera faite... répond Esther, l'air tiès occupée... fouillant vite parmi ses crayons et ses pâtes et tout en se poudrant :

— Cet homme ne doit me voir que jolie...

— Pourquoi donc? fait Maurice agressif.

— Parce que j'ai besoin de lui plaire... il fait partie du public...

Après la poudre, le blanc gras et le rouge, la figure d'Esther Renot se retrouva être celle connue de Maurice, les rides, la mollesse des chairs de tout à l'heure avaient disparu et c'était de nouveau, le visage satiné et lisse aux beaux yeux d'ambre, à la bouche sanglante, au sourire d'émail.

— C'est celle-ci qui me plaît, et c'est l'autre qui est réelle, pensait Maurice en dévisageant la figure métamorphosée.

— Ses vraies joies, comme ses vraies douleurs m'ont échappé... Je ne sais d'elle que des à peu près, je n'ai eu d'elle que des indications vagues... son second visage, son masque, a différé toutes les nuances... son masaue m'a trompé,

son masque m'a menti, son masque m'a volé ! Je hais son masque !

Pourquoi s'était-elle laissé voir sous son véritable aspect?

Sous le fard, que sa volonté dérange, Maurice, malgré lui, remet à leur place les petites rides comblées... revoit, sous le blanc du front, la teinte jaune et fanée épandue généralement sur le visage; il sait que sans ce kohl qui cerne les paupières, les yeux d'Esther perdent de leur langueur, s'ils sont naturellement grands et beaux de couleur, ils sont sèchement flétris, les cils rares.

C'est fini, fini de son illusion, toujours maintenant il la verra telle qu'elle est.

Pourquoi a-t-elle fait cela, la m'aladroite?

Esther est depuis vingt minutes transformée, jolie, délicieuse, quand on lui annonce la seconde visite de Guiseppe Uantoldi.

— Entrez, cher monsieur.

Et la comédienne présente les deux hommes.

— Ah! monsieur Maurice Roval, fait l'artiste, nous vous connaissons ici, votre talent est applaudi et apprécié dans nos théâtres romains, vos œuvres sont presque toutes traduites et jouées par nos artistes, mais quelle joie pour

nous d'entendre vos pièces dans le beau langage de France.

Ce disant, il baisa d'une façon galante et mondaine la main d'Kslher Renot.

Le geste fut lent... Maurice* en ressentit une profonde gêne.

— Dites-moi, cher monsieur Dantoldi, fit Esther, mon ami Roval serait désireux d'assister à votre grande fête de demain, le voudriez-vous inviter?

— Mais avec joie, madame !

— Monsieur Roval, nous serons fiers de vous savoir parmi nous, et j'aurai grand plaisir à vous présenter le gratin, comme vous dites sur les boulevards parisiens, le gratin de nos artistes, et de nos bohèmes du grand monde, la fête sera belle, digne de la grande artiste et de la femme délicieuse qu'est madame...

Cela fut débité avec une grâce charmante, une aisance aimable, exprimé par un visage souriant et des yeux décidément trop tendres... sembla-t-il à Maurice.

Les deux hommes causèrent art, littérature.

Dantoldi s'offrit comme cicérone afm de guider d'une façon intelligente Maurice Roval et Esther Renot dans ce Rome qu'ils ne pouvaient parcou-

rir que très vite, y restant trop peu de temps pour visiter en détail les cent mille merveilles de la ville et des alentours.

Les deux Parisiens acceptèrent, car Esther avait attendu l'arrivée de Maurice pour explorer les Musées et la Cité. On convint donc de se réunir après-demain, car demain la grande fête donnée le soir, en l'honneur d'Esther, ne permettait pas à Dantoldi de s'absenter de chez lui et de se soustraire aux préparatifs.

— A propos, fit Esther, j'ai une autre grâce à vous demander, monsieur Dantoldi...

— Laquelle, madame?

— Celle de me laisser faire, à moi aussi, un tableau vivant...

— Mais oui! mais oui! Ce sera charmant! et quel sujet...?

— Je ne sais...

— Mais pour le décor, il serait bon que...

— Je me servirai d'un décor quelconque... c'est lui qui m'inspirera l'image...

— Et qui dira les vers en français!!!

— Mais moi!

— Bravo, bravo! Ce sera un grand succès, et vous ne savez pas ce que vous direz?

— Non!! ma foi non!!

— Et le costume?*- ;

— Si j'ai besoin de quelque chose... d'une dra- ' perie... ou autre accessoire, je le trouverai parmi ceux de vos modèles, soyez tranquille, ne vous occupez de rien.

— Entendu! ce sera le clou de la soirée!!

Et Guiseppe Dantoldi, craignant d'être indiscret, prit congé de la comédienne et de Maurice Roval.

— Gomment le trouves-tu ? fit Esther à Maurice dès le départ du peintre.

Injuste, il répondit :

— Gomme tous les Italiens...

— Ge qui veut dire...?

— Trop noir, trop bouclé, trop sucré, trop maniéré, trop...

Esther l'interrompit...

— Je le trouve, moi, très joli garçon...

— Oh! parbleu, les femmes...!

— Quoi, les femmes? Nous avons un goût comme vous... des préférences; un joli visage masculin a son charme autant qu'un joli minois de femme.

— ^ Oh! fit Maurice rageur, les minois de femme !!! il y en a peu qui soient réellement

beaux! et puis, avec tous vo*s maquillages, sait-on jamais au juste si vous êtes jolies, si vous êtes laides, jeunes ou vieilles?

Esther tressaillit et, très calme, elle répondit simplement :

— Le fait est que nous sommes bien déconcertantes, n'est-ce pas...?

— En scène, madame Renot, en scène, cria soudain la voix du régisseur. Et l'actrice, habillée, élégante, jolie, s'en fut, sans oublier d'envoyer d'un geste charmant, du bout des doigts, un baiser à son amant grincheux.

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