CHAPITRE XVII
Le lendemain était un dimanche ; la troupe française ne jouant pas ce jour, Guiseppe Dantoldi l'avait choisi pour donner sa fête : Esther de cette façon serait là du commencement jusqu'à la fm.
Il était à peine dix heures du soir, que déjà on s'écrasait dans les salons de l'ancien palais transformés en atelier par Dantoldi, le peintre le plus riche de l'Italie.
Tout le monde des arts était chez lui.
Quelques princes étaient accourus se joindre à cette foule de sculpteurs, de musiciens, de poètes, de chanteurs, d'acteurs, d'hommes de lettres ; quelques princesses romaines étalaient les derniers vestiges de leurs fortunes éparpillées et les yeux de velours des femmes contrastaient avec les barbes rousses des hommes.
Estlier fut annoncée.
Alors ce fut une ruée vers la porte... puis tous, battant des mains, crièrent bravo! bravo! à l'entrée somptueuse de la comédienne.
Jamais, non jamais Esther ne parut plus splendidement belle! Une gaine de velours noir, modelait la forme souple et longue de son corps, les épaules très blanches, encadrées d'un immense col de vieille et superbe dentelle jaunie, nouée au milieu des seins par un paon multicolore, travail d'art de Lalique, les bras moulés de dentelle, laissant les mains ruisselantes de pierreries et de perles, se dégager blanches et fines.
Quand cette femme blonde, habillée de noir, s'arrêta dans le grand salon aux murailles de damas rouge, ce fut un cri d'admiration! Quel fond pour ce portrait !
Maurice entra derrière elle, vraiment bouleversé de la réception faite à sa maîtresse.
Etait-ce la comédienne qu'on acclamait? — Etait-ce la femme qu'on admirait ?
Guiseppe Dantoldi les reçut avec sa bonhomie de grand seigneur, présenta à Maurice quelques personnalités italiennes, puis conduisit, l'air follement heureux, Esther Renot vers une grande chaise tendue de soie et de fourrures, sorte de
petit trône au-dessus duquel un dais de roses naturelles embaumait.
Esther, prise à l'improviste, fut tout interloquée de cette mise en scène...
— C'est trop, dit-elle... intimidée, c'est tro]).
Elle voulut ne point s'asseoir à cette place d'honneur, mais la foule d'un mouvement unanime insista, et par de nouveaux bravos, acclama sa bonne grâce à ne point résister.
Il était convenu qu'au moment de la soirée où se prépareraient les tableaux vivants, Esther s'esquiverait et passerait dans a les coulisses )>.
En attendant, un splendide orchestre se fit entendre. Les lustres furent privés de leur éclat, les lumières atténuées... et dans une demi-obscurité, la musique opéra son charme mystérieux.
Une symphonie en mineur, d'un jeune musicien présent, mit de la détresse dans les âmes, puis le rythme, lent et plaintif, s'activa, se précipita, s'exaspéra en une fusée de joies, d'allégresse et de vie, pour retomber par secousses savantes dans le lamento des premières mesures.
Esther ne respirait plus... son cerveau imaginatif avait non seulement traduit la pensée de l'œuvre musicale, mais y avait ajouté sa collaboration sentimentale, car la musique exprime plu-
tôt des sentiments que des idées. iVux premières I jiotes mineures, elle avait appliqué des douleurs, des détresses qui se changeaient peu à peu en soupirs... en prières, en suppliques, entendues!... exaucées I... Ce rythme vivant, cette allégresse, c'était la joie... la reconnaissance!!! l'amour!!! la vie!!!!!
Mais des sanglots partent des harpes... le violoncelle se désole, les violons frémissent comme des cœurs angoissés... C'est, après l'amour, la vie et l'espoir, le réveil des doutes et des tristesses... la fin de la vie, la fin de l'amour, la fin de la douleur, la fin de tout.
Guiseppe Dantoldi, assis à côté d'Esther, profite de l'obscurité relative pour lui prendre la main et lui dire très vite et très bas :
— Cette musique, madame, vous exprime mon état d'âme ...
— Comment cela? murmure Esther.
— La tristesse première de la symphonie explique l'attente de mon cœur... la seconde partie du chant joyeux... votre arrivée ici... et le final douloureux... votre départ...
Esther sourit...
— Vous êtes galants en Italie...
Il la regarda avec de tels yeux, voilés de re-
proches autant que d'amour, qu'elle en perdit contenance et lui fit signe de se taire, la symphonie n'étant pas terminée... Mais voilà que l'accord final fait retentir un tonnerre d'applaudissements!
— Le compositeur! le compositeur! crie-t-on. Et un jeune homme tout rose, tout joufflu,
monte sur l'estrade, met la main sur son cœur : • — Gracia! Gracia!
Guiseppe Dantoldi l'amène à Esther Renot.
— Monsieur Paolo Delpini...
Esther tendit sa main... Paolo la baisa en s'inclinant.
— Cette symphonie est délicieuse, monsieur. A quoi avez-vous pensé en l'écrivant, quel sujet vous en a fourni l'inspiration?
— La Naissance, la Vie et la Mort, madame...
— Oh! que c'est curieux, dit la comédienne, redevenue gaie et battant des mains, j'ai interprété ^ votre Naissance par de la douleur, votre Vie par de l'allégresse, des prières exaucées, des suppli-j ques entendues, et votre Mort par le retour des doutes, la fin des espoirs, la fin de tout !
— Mais c'est la traduction exacte de ma musique, s'écria le jeune homme rose ; que je suis] fier, madame!...
A ce moment le spectacle recommençait.
On annonça : les tableaux vivants!
— Ah... ah!... fit-on.
Esther profita de l'obscurité plus intense, cette fois, dans le salon, pour s'éclipser doucement ; seule, la petite estrade servant de scène semblait brillamment éclairée.
Les rideaux s'écartèrent lentement, laissant voir deux colonnettes de marbre rouge sur lesquelles deux femmes étaient immobiles ; l'une et l'autre drapées de l'antique tunique romaine transparente et mouillée, adhérente aux hanches, aux seins et aux jambes : « Vénus et Junon, » dit l'acteur qui les présente en un quatrain.
Les deux femmes sont jolies de corps et de visage, mais Vénus est fade et Junon pas assez fière.
On applaudit ces deux belles filles malgré cela.
— Pugiliste au repos! annonce-t-on, et la statue du Musée national est admirable cette fois, de force, de lignes et de puissance ; un homme superbe dont le maillot laisse bomber les muscles, est là, formidable, s'appuyant sur son javelot.
Puis le décor change, une toile de fond représente un jardin, trois femmes (les trois Grâces) légères et nues, dansent au son de la flûte de Pan pendant qu'un artiste récite des vers itahens célébrant la beauté, la jeunesse et la grâce. Les trois
jeunes femmes sont acclamées, leurs formes sont parfaites, leurs traits doux et naïfs, leur succès est énorme.
Enfin un vieux modèle romain, qui pose depuis vingt ans « La mère du Seigneur » vient au pied d'une croix sur laquelle est attaché un Christ vivant, douloureux et saignant, pleurer la mort de son fils. C'est Margharita Nicosso! Elle est acclamée, la vieille amie des artistes ! Plus d'un lui doit le succès de son œuvre. Elle avait un masque si douloureux, si admirable, et pleurait si bien au commandement qu'aucune femme modèle n'avait su, comme elle, regarder une croix avec ces yeux de désolation, et ces mains tremèlantes.
L'homme attaché à la croix a les cheveux longs et bouclés, le corps grêle, ses côtes se montrent, son ventre rentre, c'est un Christ exténué qui fait prime dans les ateliers, aussi, le tableau, grâce à lui et à Margharita Nicosso est-il jusqu'à présent le succès de la soirée !
Mais une minute après les rideaux s'ouvrent à nouveau et sur la même croix dans la même pose douloureuse que celle du Christ, les bras nus, les mains ouvertes, la tête très pâle, oh! si pâle... les lèvres exsangues, les yeux fanés et tristes, la bouche lasse et tombante, une femme
blanche et nue jusqu'à la pointe des seins, le I buste et tout le corps gainés d'une soie écarlate sur laquelle tombe l'or de ses longs cheveux, une femme très pâle parle, d'une voix tremblante elle dit :
Ange plein de gaité, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur, comme un papier qu'on froisse.
Ange plein de gaitô, connaissez-vous l'angoisse?
Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres Qui, le long des grands murs de l'iiospice blafard, Gomme des exilés, s'en vont d'un pied traînard Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres, Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres ?
Mais la voix de la femme s'altère, elle pleure, les yeux fermés elle gémit :
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides Et la peur de vieillir... et ce hideux tourment De lire la secrète horreur du dévouement Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides, Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides^.
Ah ! ces vers Baudelairiens, cette strophe récitée par cette femme étendue sur la croix, le visage morne et désolé!!! l'effet en fut si intense, si énorme, les nerfs de l'auditoire si violemment secoués, qu'il y eut une seconde de silence, suivie d'une réaction immédiate et formidable.
On cria, on trépigna, des femmes avaient, elles aussi, leurs visages tjaignés de pleurs, c'était une sorte de transmission de la douleur humaine.
Enfin on cria : « Encore! encore! Madame Uenot. Madame Renot! » Les rideaux s'ouvrirent et Esther reparut sur la petite estrade, déshabillée de son maquillage habituel, toute la douleur de son cœur meurtri remontée dans ses yeux, sur sa bouche, son masque fardé jeté bas, sa fanaison publiquement étalée!
A son retour parmi les invités de Dantoldi, ce fut un brouhaha, des vivats, on lui baisait les mains, on la remerciait de l'émotion donnée. Quelle artiste était-elle donc pour procurer de pareils frissons! et Esther, ses cheveux blonds couvrant encore ses épaules, demanda à Dantoldi la permises* sion d'aller se recoiffer dans son cabinet de toilette. Dantoldi la mena dans un délicieux boudoir 011 ses modèles trouvaient des commodités luxueuses.
Il laissa discrètement Esther refaire l'arrangement de sa coiffure.
Celle-ci n'était pas depuis deux minutes dans le buen-retiro, que Maurice Roval y entrait précipitamment, la figure décomposée.
-- Qu'as-tu? fit Esther.
— J'ai tout compris... ton abnégation, ta souffrance, tes inquiétudes, et je viens te demander pardon... j'étais un égoïste, indigne de toi... tu es la meilleure et la plus noble...
Esther fondit en larmes...
— Et tu m'aimeras... quand même?
— Mieux et plus que jamais, cria Maurice exalté !
— Ah! tu es bon! tu es humain!! tu es généreux, mon Maurice!!!
La pauvre femme radieuse pleure et rit tout à la fois...
Et quand elle eut sa coiffure refaite :
— Viens, dit Roval, laissons cette fête,... sauvons-nous.
— Gomment...? comme cela...? c'est impossible!
— Si... si... viens... tu es trop à tous ces gens et pas assez à moi... viens, je suis pour si peu de temps à Rome...
Et l'enlaçant comme aux beaux jours, dévorant ses lèvres de baisers, il obtint d'elle qu'ils se retrouveraient à l'hôtel une demi-heure plus tard; Maurice s'esquiverait le premier, Esher partirait après.