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CHAPITRE XVIII

Au moment où Esther retournait dans les salons du peintre, une femme délicieuse, petite et mignonne, véritable saxe vivant, à l'accent nasillard américain, disait à Dantoldi : My dear, I would like to know M""® Esther Renot.

— C'est facile, répliqua l'artiste... la voici justement...

Et Dantoldi, pour répondre au désir de l'Américaine, présenta la comédienne à M" Clempton Hyde qui, avec sa grâce exquise de New-Yorkaise baragouinant délicieusement notre langue, la complimenta avec force qualificatifs élogieux... et une demande d'autographe...!

M" Clempton Hyde ayant pris congé d'Esther, celle-ci fut prise au passage par un groupe d'habits noirs qui la visitaient tous les soirs dans sa loge depuis son arrivée à Rome.

— Savez-vous quelle est cette jolie Américaine?

— Oui, M^" Clempton Hyde.

— Non... c'est ihe Yellow Kid ou la Gosse Jaune.

— Gomment cela? que signifie?

— Venez au buffet, madame, je vous raconterai l'histoire de ma jolie compatriote de passage en Italie comme moi.

Et Tomy Pâtisson, un Américain de Philadelphie entraîna Esther dans la serre où ses amis les suivirent.

— Voilà, commença Pâtisson, comment j'ai su l'histoire de Yellow Kid. C'était l'hiver dernier, j'étais parti de Philadelphie pour aller passer les fêtes de la « Ghristmas » à New-York, chez mes vieux amis Harvel ; cette saison-là, un deuil m.'empêcha de faire la saison de Rome et celle de Londres en mai. Je ne quittai pas l'Amérique. Donc un soir, après le dîner chez les Harvel, quelques amis et moi montâmes dans son atelier de sculpteur, fumer à notre aise, quand tout à coup, l'aîné des Harvel nous dit :

— Savez-vous la nouvelle? Yellow Kid est à New- York!

— Pas possible, crièrent tous les hommes! Mais voilà bien dix ans qu'elle est partie, hein?

— Tu l'as vue? Que t'a-t-elle raconté?

— La chose la plus bizarre! Elle est mariée!!!

— Non.

— Ma parole!!

■ — Est-elle encore jolie?

— Délicieuse!

— J'ai assisté, dit Harvel, à son débarquement du bateau et elle s'est avancée vers moi, très posément, très gentiment, m'a serré les mains, m'a embrassé comme un frère, bref, c'est toujours la femme exquise d'autrefois-

— The Yellow Kid mariée?

— Et admirablement heureuse, paraît-il ; elle m'a en deux mots expliqué que son mari arrivait ici la semaine prochaine, qu'elle était venue en avance pour préparer le home, chercher une maison, la louer, la meubler, la tenir toute prête pour l'arrivée de son seigneur et maître. Je dois même l'aider à dénicher la maisonnette en question, el les tapissiers utiles. Je l'ai accompagnée à l'hôlei, oii elle m'a gardé toute une heure, ravie de m'expliquer son bonheur, la pauvre femme!

Pâtisson conta l'histoire de Yellow Kid, elle était simple : ^ Je suis, avait-elle dit, devenue la femme d'un homme qui n'est ni beau, ni élégant, ni riche... Un mariage d'amour... oui! Je suis la \ femme d'un homme qui m'aime pour moi et non

pour lui... vous comprenez? qui a fait à mon profit le sacrifice intégral de sa personnalité, qui no ressent de joie que si je suis heureuse, qui dépense son cœur à contenter mon cœur, dont l'âme est prête à tous les sacrifices et à toutes les indulgences. Pour moi il est tout, il remplace tout, il est mon père, mon frère, mon mari, mon amant, il a dans le cœur dix autres cœurs... Son âme est doublée de plusieurs autres âmes, sa bonté a cent mille reflets, il est humain, il est le frère dévoué de ses semblables, il est bon, il est sain, il est propre, bref... c'est parce que je l'ai reconnu pour un être <( d'exception » que je l'ai aimé, celui-là, comme il le méritait. Je l'ai cherché quinze ans!! Je suis payée de mes peines... » Et devant ma surprise de la retrouver si sérieusement raisonnable, elle a ajouté : « Mon Dieu, les hommes choisissent toujours leurs épouses différemment de leurs maîtresses... Les femmes peuvent faire, elles aussi, la même distinction dans leur choix... tous les hommes ne sont pas faits pour être des époux, comme tous ne sont pas faits pour être des amants!... Savoir bien choisir, tout le secret du bonheur est là... » a dit lentement Yellow Kid et elle a ajouté gravement : (^ Malheureusement, c'est une grande sagesse de la

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vie que l'on n'acquiert qu'après de nombreuses expériences... qui sont au fond bien plus des offenses à la pudeur que des entorses à la morale. )^

— Ah! si vous aviez connu the Yellow Kid il y a dix ans, qu'elle était charmante !

Son aspect, sa taille, ses traits étaient ceux d'une fillette de seize ans et pourtant elle en accusait trente! Sa tête bouclée de cheveux soyeux d'un or jaune lui donnait l'air innocent et doux d'un baby anglais qui l'avait fait surnommer « the Yellow Kid », « le Gosse Jaune ». Sa bouche fine, arquée délicieusement, se faisait parfois toute petite et toute ronde comme celle des poupées japonaises et ses gestes étaient graciles, menus, maniérés et très combinés... elle cherchait l'effet, toujours, partout et dans tout, et savait la séduction de ses poses savamment enfantines et le charme attirant de ses attifements de soies molles, moulantes jusqu'à l'indiscrétion... et choisies avec un art incomparable des couleurs... Elle semblait ne vouloir rien autre chose de la vie que (( la grâce éternelle », pour l'éternel désir ; on avait d'elle l'impression du parfait bibelot de luxe, très complet et très coûteux, en même temps que très rare. On ne s'inquiétait jamais de son es-

prit ou de son cœur, on n'y pensait pas, l'enveloppe extérieure seule fixait l'attention, et son cerveau, son âme échappaient à l'analyse parce qu'on ne lui en supposait pas.

On ne connaissait rien de Yellow Kid, on savait seulement qu'elle changeait d'amants autant que de pays... (elle voyageait toujours!) et que toutes les fortunes d'Europe et d'Amérique avaient contribué à payer ses dépenses... et quelles dépenses! Le Yellow Kid était célèbre pour ses ' excentricités ruineuses. Et pourtant avec quels étranges petits yeux indifférents elle parlait des cent mille livres « crachées » par l'Américain Harry Haymet, le gros brasseur d'affaires de Miiwaukee pour un arrêt d'amour de vingt-deux jours dans cette ville de laquelle elle s'enfuit sans autre adieu à Harry Haymet stupéfié, froissé, déconcerté, qu'un shake hand brusque et définitif...

Mais pouvait-il exiger de Yellow Kid une suite dans les idées quand elle n'avait qu'une suite d'inconduites...

Et pourtant, de quelle étrange voix elle parlait, quand elle racontait à Miss Simpson, sa confidente et sa dame de compagnie, son dégoût du dernier amant, son dégoût du suivant, et sa volonté ferme malgré tout d'avoir encore

beaucoup, beaucoup d'autres amours... pour affirmor encore sa haine et son mépris d'eux tous. . . ! Oui... connaître tous les hommes pour s'empêcher d'en estimer un seul... répétait-elle souvent de cette voix qui devenait tout à coup différente, mystérieuse et lointaine et dans l'attitude d'une femme qui rêve tout éveillée... Oui... oui, Simpson, savoir tous leurs pièges, toutes leurs vanités bêtes, tous leurs égoïsmes conscients et inconscients, toutes leurs vulgarités, tous leurs trucs... tout ce qui fait leurs joies et tout ce qui fait leurs douleurs..., connaître les vermines de leurs âmes... et garer son cœur, devenu trop instruit du reste, pour se laisser prendre... ne pas souffrir surtout, ne pas souffrir par les hommes!!

— Oui, répliquait régulièrement Simpson... seulement voilà : (( A nice boy is a nice boy ». Un beau garçon est un beau garçon, et un beau jour vous aimerez un beau garçon.

Cet argument, le seul que trouva jamais Simpson avait don d'exciter l'hilarité de Yellow Kid qui, subitement, retrouvait la gaîté de ses gestes, le soleil de sa figure, et s'esclaffant, lui criait : (( Mais, stupide femme que tu es, je sais ce que c'est que les beaux garçons! ça ne les empêche pas de sentir mauvais comme les autres! non, non,

c'est trop farce vraiment... mais le beau William Rickle, dont toutes les femmes raffolent, avait l'haleine empestée... ce bellâtre de Harry Haymet sentait la sueur en sortant du bain... Fred Torille le superbe ternit tout ce qu'il touche avec ses mains moites et gluantes... Charles Brown, l'Apollon de Boston, dont le dos et la nuque sont couverts d'eczéma, poudrait mon Ht de petites cellules de peau séchée! et Jimmy Bly, ce seigneur qui sentait malgré les parfums, comme toute l'humanité mal lavée! Pouah! pouah! non... je les connais trop, leurs infirmités sorties et leurs infirmités rentrées... Maux d'estomac, maladies de foie, poumons fétides, dents cariées, sueurs nauséabondes... fi donc, quelle horreur! et tout cela joue les Roméo, non, Simpson, laisse-moi rire! Ils nous offrent leur pourriture vivante le sourire aux lèvres, et c'est terrible et grotesque à la fois si l'on connaît leurs vanités et leurs orgueils... Non, (Usait-elle souvent, pas un ne vaut la peine de mes peines !

— Cette jolie femme me fait l'effet d'avoir le nez bien sensible... son mari doit être exempt de toutes nos misères humaines, dit quelqu'un railleur.

— Probablement pas, mais vous savez, l'amour

idéalise tout, môme la charogne ! Souvenez-vous les vers de Baudelaire...

— C'est égal, dit Pâtisson en hochant la tête, qui nous eût dit que les frisettes pâles de Yellow Kid feraient un jour concurrence à la lanterne de Diogène ? Cette femme a aussi cherché son homme... C'est d'un caractère cela, messieurs, d'une volonté joliment respectable et rare ; et passant une coupe de Champagne à Esther : Madame, messieurs, buvons à la santé de Yellow Kid, la jolie fleur de notre American City : confessionnal de tous nos vices, tabernacle de nos turpitudes, urne frêle de nos désirs de brutes, petite vierge d'amour que les hommes froissèrent, pardonne à nos laideurs qui nous ont valu tes nausées... Amen!

Au même instant apparaissait à l'entrée de la serre M" Clempton Hyde au bras de son mari, sa jolie frimousse rose et blanche souriait heureuse... en paix... Esther regarda l'homme, et envia la femme...

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