CHAPITRE XXIV
Esther fut longue à revenir de sa syncope, la secousse avait été rude.
Le pauvre Bêche s'excusa lamentablement d'en avoir été la cause involontaire...
— Les armes à feu me font une peur atroce, aflirma Esther qui voulait détourner le plus petit soupçon du cerveau du mari trahi...
— Si j'avais su..., déclara le peintre en prenant congé des deux femmes...
Quand les deux amies furent seules :
— Tu as compris, n'est-ce ^as? fit Esther.
— ToutI mais à la dernière minute seulement! déclara Gillette.
— Et Maurice ?
— Je l'ai prié de partir, j'ai eu peur qu'après
ta syncope, une crise de nerfs ne te fît commettre devant Bêche une imprudence irréparable...
— Tu as bien fait. Et avec des gestes d'automate, Esther se lève, va mettre son chapeau, son manteau. Une idée lui est venue...
— Habille-toi et viens avec moi, Gillette.
— Où cela?
— Chez Maurice...
— Mais... il est parti!
— Gela ne fait rien..., viens...
— ■ Pourquoi faire?
— Tu verras..., viens.
— Mais non, c'est de la folie!
— Alors j'irai seule.
— Non, non.
Et Gillette, qui a peur qu'Esther ne se livre à quelque acte tragique, se dispose à sortir avec elle.
Les deux femmes arrivent chez Roval. Esther, entrant l'air dégagé et souriant, dit au valet de chambre qu'elle venait chercher des volumes prêtés à M. Roval.
Le domestique, sans méfiance, la laissa pénétrer comme d'habitude dans l'appartement.
Esther se dirigea dans le cabinet de travail, s'assit au bureau de Maurice et, tremblante, cher-
cha parmi les paperasses le Journal secret qu'elle savait devoir être le confident exact des pensées de son amant, elle le trouve et feuillette les notes, appréciations, commentaires ironiques, observations féroces, relatés au jour le jour sur Pessima déshabillée, détaillée, violée, cambriolée, dans ses intimités les plus profondes.
Elle y voit les analyses cruelles de sa maternité cachée- Une M""® Sudet qu'elle ne connaît point, mais dont l'épithète de « vieille belle encore galante » quand même et malgré tout, voisine souvent avec Pessima... Des comparaisons s'établissent entre la vieille amoureuse et Esther aux quarante-trois ans jamais assouvis...
Des expressions boulevardières, vulgaires, blaguent les transes perpétuelles de Pessima « dont les gestes d'amour restent chastes de peur de dévoiler une nudité... maternelle... et fanée!!! » Une étude documentée, serrée, s'étale tout au long sur la ténacité amoureuse de la femme de quarante ans et plus, allant jusques à l'immoralité du choix d'un amant jeune... La dignité, la raison, la décence ne comptant plus pour ces grand'mères de la luxure, <( il leur faut de l'amour, n'en fùt-il plus au monde ».
Quelques pages plus loin relataient la période
passée à lu campagne l'été dernier : « Le G juillet, M'"'' la nmarquise de L... (venue en visite), la Faucheux et Esther : le trio rêvé pour ma pièce Quand même et malgré tout !
« Il me manque l'âme de la petite bourgeoise.
(( Vu Léo Séraphin, lui ai raconté mon scénario de Quand même et malgré tout.
(( Déjeuner avec le couple Bêche, la petite femme est un type de provinciale vaniteuse, et assoiffée de chic, mais qui doit être fidèle à son mari... »
A ce passage du journal, les deux femmes se regardèrent.
Mais quelle ne fut pas leur stupeur quand elles lurent plus loin : (( Aujourd'hui dépêche de Pierre R... arrivé à Vaux. Le fils de Pessima appelle sa mère auprès de sa femme, en couches sans doute, car Wladimir Meridione a parlé, si ma mémoire est bonne, de l'été comme date attendue. Je voulais avoir par tous les trucs possibles l'aveu de la maternité de Pessima. Ai rien obtenu, même avec scènes de jalousie, colères simulées, etc.
« Pessima, mère et grand'mère ont gardé leur secret!!! »
Esther ht doucement..., hébétée..., anéantie.
— Viens, allons-nous-en, c'est assez de mufle-
ries, viens, dit Gillette bouleversée autant qu'Esther et voulant lui arracher le méchant livre des mains.
— Non..., non..., attends, il faut savoir jusques au bout... et Esther feuillette avec soin, lit, relit certaines pages...
Celles relatives au voyage de Rome y sont folles d'extase, pleines de nobles résolutions et pendant une centaine de lignes Esther revit les minutes d'octobre dernier. Son cœur s'agite comme un pauvre fou..., puis tout aussitôt arrivent les pages relatives à la « petite Bêche »..., un paragraphe avoue : « Une belle fille est une belle lille, et surtout quand s'y joint le piment de la difficulté d'un époux qui veille au grain..., celle-là est vraiment jeune et si curieuse de tout..., ses quatre maris n'ont pas eu l'adresse de la renseigner autant qu'elle semble le désirer... Elle est vicieuse! De môme que ses lèvres ont toutes les audaces..., son petit front à bandeaux en cache des choses... Je vais cultiver ce petit arbre du mal... et cueillir ses fruits... C'était à coup sûr beau d'être bon, ce sera meilleur d'être homme! Et puis Pessima sera lâche étant amoureuse..., et me pardonnera, elle est si besogneuse d'amour...
« Qui pourrait l'aimer, ma pauvre grand'-
mère..., il faut absolument qu'elle ignore... J'aurais une petite honte si elle apprenait... Je sais que je me rapetisse, que j'amoindris l'envergure de ces ailes qu'elle avait si bellement attachées, je ne planerai plus..., mais je voletterai comme un papillon que je suis, me sucrant les lèvres de toutes les femmes en fleur... »
Esther ne continua point..., elle ferma, d'un geste lent, cette espèce de comptabilité de ses gestes, de ses gestes réduits, amoindris, épiés, mouchardés, contrôlés et ridiculisés.
Et comme elle restait là, pensive, la tête renversée sur les coussins du grand divan, Gillette lui prit les mains et voulut l'emmener.
Elle fit signe que non...
Bouleversée de la voir si calme et si mortellement pâle, Gillette n'osait la contrarier..., elle se rassit et attendit.
Tout à coup, Esther Renot se leva, prit une ; plume et d'une large et longue écriture, traça les mots suivants sur la couverture de carton gris du journal :
« Quand même et malgré tout est une devise plutôt qu'un titre, ne disant pas assez le sens douloureusement humain de la comédie que tu projettes
là... Appelle tes trois actes : Les Demi-Vieilles, ce sera plus cruel et plus triste.
(( ESTIIER ».
Gillette lut, de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
— Ne pleure pas, chérie, fit Esther embrassant sa vieille amie..., ne pleure pas, je n'en mourrai pas..., la douleur m'alimente...
Et les deux femmes quittèrent enfin l'appartement de Roval, qui, quatre jours après, quand il rentra, trouva les dernières lignes de sa maîtresse. Il eut le bon goût de n'y répondre par aucune excuse.
Et cette aventure douloureuse, de basses amours, mourut entre deux silences.