LES ORIGINES; LA ROYAUTÉ
Le lieu où devait s'élever la ville de Rome se trouvait à la limite des territoires occupés par les Etrusques au Nord et par les Latins au Sud. Ce fut probablement de bonne heure un marché où se rencontraient ces peuples. Quelques collines sur
les deux bords du Tibre, au milieu d'une vaste plaine, y formaient comme des acropoles naturelles. Dès le milieu du vni' siècle, des colonies étrusques et latines s'y étaient établies. L'une d'elles élait venue d'Albe-la-Longue et avait occupé le Palatin, où des Grecs, semble-t-il, l'avaient précédée. Soit qu'elle fût plus nombreuse que les autres, soit qu'elle se fût plus rapidement organisée en cité, elle conquit la prépondérance. Dans le cours du VIII* et du vu* siècle, elle soumit les Sabins du Capitule et du Quirinal, les Étrusques du Cœlius, et fit de tous ces petits groupes hétérogènes une seule cité qui s'appela Rome. D'après la tradition romaine, la ville avait été fondée en 753 par le héros Romulus, qui en fut le premier roi. Celte tradition racontait encore les règnes de six autres rois, dont le dernier aurait été Tarquin le Superbe, renversé en 510, l'année même oîi Athènes expulsait les Pisistratides.
Malgré le caractère légendaire des récits relatifs à cette période, il n'est pas difficile d'en dégager certains faits généraux qu'on ne saurait sérieusement révoquer en doute.
D'abord l'existence même de cette royauté. Il est évident que Rome a commencé par obéir à une succession de chefs uniques, appelés rois. Ces rois de Rome ne ressemblent pourtant pas aux basileis des cités grecques primitives. On ne trouve, dans
!eur succession, aucune hérédité régulière. Ils n'appartiennent pas à une même famille investie de la primauté depuis un temps immémorial et considérée comme issue des dieux. Ce sont plutôt des rois à vie, des œsymnèles, comme auraient dit les Grecs, dont la mort donnait lieu à un interrègne parfois agité. Ils sont, en outre, d'origines différentes : si le fondateur est un Albain de race, son successeur passe pour un Sabin ; deux sont de famille étrusque. Ces mélanges de races indiquent assez l'origine composite et un peu artificielle de la cité romaine, où des influences diverses se combattent. Le roi romain paraît avoir été surtout un chef de guerre. La continuité des guerres qui ont préparé dès le début la grandeur de Rome ne pouvait manquer de fortifier les pouvoirs du roi.
Au-dessous du roi, on trouve un sénat, c'est-àdire un grand conseil de la cité, formé de chefs de famille ou patres. Dans les premiers temps, il n'y en avait que cent, dit-on, ce qui corresponde une cité encore peu considérable. Plus tard, le nombre s'accrut graduellement jusqu'à trois cents. Au début de la République, il n'y en avait plus que cent soixante, par suite d'incidents que nous ignorons; mais cent quarante autres leur furent adjoints, de manière à compléter le chiffre de trois cents. Parmi ces chefs de famille, beaucoup étaient
d'origine purement romaine, mais non pas tous : à mesure que Rome soumettait de nouveaux groupes d'iiabitantsdans son vo^inage, elle se les annexait, et les principaux des nouveaux citoyens devenaient les collègues des anciens patres : les surnoms des plus vieilles familles romaines attestent cette diversité d'origine*. Ce fait n'a d'ailleurs rien de surprenant. Même dans des cités plus homogènes que Rome, à Athènes, par exemple, on voit de grandes familles immigrantes, comme les Alcméonides, entrer de plain-pied dans l'aristocratie, en récompense du surcroît de force qu'elles lui apportent. Les cités sont devenues plus fermées et plus jalouses à mesure que la vie politique s'y est développée.
Il faut se représenter ces pères de famille des premiers temps comme des chefs de clans : ce sont eux qui sont vraiment des rois héréditaires, au sens religieux et primitif du mot. L'assemblée par curies, qui est la forme ancienne de l'assemblée délibérante à Rome, est la réunion de tous les clans, dont chacun, après avoir délibéré à part, vote par le suffrage unique de son chef. Le sénat est comme la section permanente des clans : il est appelé en conseil par le roi, quand il s'agit de voter la paix ou la guerre. Ce sénat ne comprenait d'ailleurs pas tous les chefs de famille; il n'était que le collège des principaux ou des plus anciens