LA LUTTE POUR L'ÉGALITÉ POLITIQUE
C'est d'abord une chose assez frappante que laj longue durée du conflit qui a fini par aboutir à l'égalité politique des deux ordres. Rien de pareil à Athènes : dès le temps de Solon, après une courte crise, les Eupatrides sont vaincus définitivement. A Rome, chaque magistrature est conquise i tour à tour par la démocratie, après un siège en règle, et la dernière de toutes, la plus résistante, le grand-pontificat, n'est enlevée qu'en 301, après deux siècles de luttes. D'où vient la force de Taristocratie romaine, qui fait un si frappant contraste avec la faiblesse des Eupatrides athéniens?
Elle ne vient pas d'une différence de richesse, car l'aristocratie athénienne, au temps de Solon, était propriétaire de la plus grande partie du sol attique, comme le patricien romain l'était de la Campagne de Rome. Mais elle résulte d'une différence complète d'organisation, rendue plus importante par un concours particulier de circonstances.
D'abord, le patriciat romain, qui a fait la révolution de 509, s'installe de plain-pied dans la succession des rois. Les deux consuls sont des rois annuels, investis de la plénitude de Vimperium. En cas de nécessité, le Sénat nomme un dictateur, c'est-à-dire un monarque absolu dont le règne est fixé à six mois. Le Sénat est la seule assemblée qui siège à peu près en permanence et qui ait toute liberté de délibérer. Car la convocation des assemblées curiates ou centuriates, où le patriciat pourtant domine, est exceptionnelle, et leur compétence est limitée à des votes sans délibération. Elles sont d'ailleurs dans la main des consuls, qui, par l'interprétation des auspices, par la fixation de l'ordre du jour, par la prérogative des premières centuries, les dominent. Le peuple ne peut délibérer que « bors séance », pour ainsi dire, et il faut pour cela que les consuls le réunissent. La plèbe n'a aucun droit politique, aucune arme efficace; il faut d'abord qu'elle se donne une organisation, des chefs, des assemblées. Tout cela était fort difficile, en face d'une aristocratie bien constituée, orgueilleuse et habituée au commandement.
La nature même du pouvoir dont l'aristocratie était revêtue en accroissait la force : en même temps que politique, il était à la fois religieux et militaire. Par la religion, les patriciens dominaient
306 LES DÉMOCRATIES ANTIQUBJ
moralement toute la vie romaine. Par Vimperium militaire, ils avaient une force matérielle presque irrésistible. Eux seuls savaient et pouvaient offrir les sacrifices qui rendaient les dieux favorables. Eux seuls pouvaient prendre les auspices, sans lesquels aucune action importante n'était engagée. Eux seuls connaissaient les formules du droit, qui réglaient toutes les circonstances de la vie privée. Eux seuls pouvaient ouvrir régulièrement une assemblée, rendre la justice, déclarer la guerre, conclure un traité de paix, commander les armées. Une fois la levée faite et l'armée réunie, le consul en était le maître absolu : la moindre faute était punie sans pitié ; les douze licteurs qui l'accompagnaient partout portaient la hache au milieu des faisceaux, et cette hache n'était pas purement symbolique. Comme la guerre, à Rome, était presque perpétuelle, cette puissance militaire du patriciat était immense. Plus d'une fois, d'ailleurs, pour sortir d'une grave difficulté intérieure, le Sénat ne se fit pas faute d'avancer l'heure de la lutte prochaine, ce qui lui était toujours facile au milieu de tant de cités rivales ou ennemies.
Ajoutons que cette double autorité, religieuse et militaire, du patriciat romain, était soutenue par de grandes et solides vertus. Les vieux sénateurs romains n'étaient ni très cultivés ni très sensibles. Mais ils avaient toutes les qualités fortes qui font
les aristocraties puissantes. Ils croyaient en euxmêmes et respectaient leurs propres traditions. Ils vivaient avec une simplicité relative, grands agriculteurs qui ne dédaignaient pas de pousser eux-mêmes la charrue, véritables « pères de famille » qui ne se séparaient pas de leur gens par le luxe et l'oisiveté; toujours prêts à payer de leur personne, dans la paix et dans la guerre ; pénétrés d'un orgueil de caste qui était une force morale de premier ordre; énergiques, durs pour eux-mêmes comme pour les autres; habitués à délibérer en commun, à calculer et à prévoir, opiniâtres dans leurs desseins; des chefs, en un mot, qui ne pouvaient manquer d'inspirer une sorte de respect à ceux mêmes qui les détestaient le plus.
Or, le peuple auquel ils s'adressaient avait été façonné, par la nature et par la vie, de manière à subir fortement les influences de toutes ces forces accumulées. Le plébéien, comme le patricien, était profondément religieux. Il était attentif à tous les signes de la volonté des dieux; il n'osait faire un pas sans leur assentiment ; un éclair dans le ciel, un oiseau aperçu à gauche, une victime mal conformée le remplissaient de terreur, et il en croyait volontiers, sur tous ces sujets, les interprètes attitrés de la pensée des dieux. La plus grande partie de sa vie se passait aux champs ou
àTarmée; les citadins étaient en minorité, et la médiocrité de leur vie journalière ne les formait pas aux vues libres et hardies. Paysan, le plébéien ressemblait au paysan de tous les siècles : il était robuste, laborieux, patient, attaché aux avantages immédiats, peu porté au rêve, résigné à l'inévitable, conservateur d'instinct. Soldat, il prenait l'habitude de la discipline. Rien, dans sa vie, ne le préparait à cette mobilité d'imagination que l'Athénien devait peut-être en partie à l'habitude de la mer et aux voyages. Sa nature d'ailleurs était toute différente : il n'était ni artiste ni généralisateur. Son esprit sensé, positif, appliqué aux faits plus qu'aux idées, l'écartait des systèmes absolus et simples. Il avait plus d'aptitude aux chicanes du droit qu'à l'admiration des belles formes ou à la griserie des constructions théoriques ; il n'était pas homme à improviser de toutes pièces une Constitution idéale et à l'adopter. L'eùt-il voulu, d'ailleurs, il n'aurait pas eu la force de l'imposer à des adversaires résolus e/ qui ne voulaient céder que pied à pied.
Dans ces conditions, la lutte ne pouvait être que fort longue. Elle devait d'ailleurs présenter des caractères foncièrement romains. La manière dont la plèbe s'organise peu à peu, la nature des chefs qu'elle se donne, les procédés qu'elle emploie pour vaincre, la conduite générale du conflit,
tout est marqué de traits intéressants et originaux. Dès le début, l'oppression des patriciens parut insupportable à la plèbe. Celle-ci était écrasée de dettes et les lois faisaient des débiteurs la chose des créanciers, patriciens pour la plupart. Aucun recours politique, et toujours la levée militaire, qui coupait court à toute velléité de mouvement populaire par l'établissement d'une discipline impitoyable. Le peuple finit par employer le seul moyen qui pût être efficace, la grève militaire : en 393, il se retira en masse sur le Mont sacré, et refusa le service. Cette fois, le Sénat dut négocier. Après de vains efforts pour faire entendre raison aux révoltés, il leur accorda des chefs qui fussent capables, en tout temps, de les défendre et de faire valoir officiellement leurs réclamations : ce furent les tribuns du peuple, dont le rôle devait être si considérable. Étrange institution, et qui ne ressemble à aucune autre. Ils font d'abord songer aux éph'ores de Sparte : mais les éphores étaient des magistrats réguliers, qui avaient des pouvoirs définis et uae place reconnue dans le gouvernement de la cité. Il n'en est pas de même des tribuns. Ceux-ci ne sont pas des magistrats de la cité romaine : ils ne sont que les chefs de la plèbe, et leur pouvoir ne s'exerce, à proprement parler, que sur la plèbe. Plébéiens eux-mêmes, étrangers par conséquent à la religion, ils ne peuvent être
magistrats de la cité. Ils peuvent réunir la plèbe des tribus, lui proposer des plébiscites, et les lui l'aire voter; mais ces plébiscites ne sont pas des lois de l'État : cène sont que des résolutions populaires, qui n'engagent que la plèbe elle-même, à moins que les assemblées régulières ne les adoptent ensuite. A l'égard des magistrats et du Sénat, les tribuns n'ont aucune autorité positive. Et cependant, ils ont fini par être, dans l'Etat, une puissance de premier ordre. C'est qu'ils ont deux privilèges singuliers : le premier, qui les met personnellement à l'abri de leurs adversaires, c'est d'être sacro-saints; le second, c'est de pouvoir opposer un veto absolu à toute mesure qui leur paraît contraire à l'intérêt du peuple. Par là, ils ont une puissance illimitée pour tout empêcher. Aucune autorité positive, mais une faculté d'obstruction sans analogue dans l'antiquité. Chose curieuse, l'arme qu'ils ont en main est essentiellement révolutionnaire, et il est étrange de voir installer dans Rome, par le Sénat lui-même, une force capable d'arrêter toute la machine du gouvernement. Il n'y a que la dictature, c'est-à-dire un pouvoir d'état de siège motivé par un péril urgent, qui suspende le veto des tribuns. Quant à leur qualité de sacro-saints, si elle était la condition nécessaire de leur action, elle n'en est pas moins extraordinaire, par ce mélange de religion et de
révolution qu'elle atteste. Leur faire violence est un sacrilège : dans cette cité religieuse, il n'y a pas de force plus grande que celle qui s'appuie sur une croyance de ce genre. Aussi, le tribun n'a-t-il personnellement rien à craindre : aucun magistrat n'oserait porter la main sur lui ; avec son viateui\ qui n'est qu'une sorte d'appariteur, il défie tous les licteurs des consuls. Il est tabou. II peut tout dire et tout faire, mais il n'est, politiquement, qu'un simple particulier, sans autorité légale sur qui que ce soit. Rien n'est plus caractéristique de l'esprit romain, à la fois religieux, formaliste et subtil, que l'invention de cette forme de pouvoir, essentiellement négative, mais presque irrésistible. Le Sénat, placé tout d'abord en face de la révolution débordante, comprit qu'il ne pouvait la supprimer. Mais il résolut de la canaliser, pour ainsi dire, et il y parvint, grâce à la plus singulière des combinazioni. On lui fit sa part, avec la ferme volonté de résister le plus longtemps possible. Et le fait est que la résistance dura deux siècles; deux siècles d'agitations ardentes, mais durant lesquelles Rome préserva son intégrité et ne cessa même de grandir.
Le conflit de la plèbe et des patriciens dut à l'existence du Tribunat ses caractères les plus frappants et son succès final. Les tribuns, n'ayant qu'un pouvoir d'obstruction, firent obstacle, à tout
propos, au fonctionnement de la Constitution : ils portèrent dans leur opposition toute la ténacité romaine et toute la passion populaire. La plèbe était toujours prête à leur obéir. Tantôt par la violence, tantôt par la menace, il arrachèrent au Sénat concession sur concession. Le conflit eut toujours l'allure d'une guerre civile latente, prête à éclater. Parfois, des patriciens ambitieux vinrent au secours du peuple et conçurent, peut-être, le dessein d'établir à leur profit une tyrannie à tendance démocratique. Mais toutes ces tentatives échouèrent par la vigilance et l'énergie du Sénat. Ce qui ne pouvait échouer, c'était la politique opiniâtre des tribuns, qui n'avaient pas moins de constance à réclamer que les sénateurs à refuser. Mais comme il fallait bien que la cité continuât de vivre, la puissance des tribuns étant d'ailleurs inviolable, le Sénat finissait toujours par céder. Et c'est ainsi que, peu à peu, après deux siècles de luttes intérieures qui n'avaient cependant guère ralenti l'action extérieure de Rome, la plèbe se trouva investie du droit d'accéder à toutes les charges, même purement religieuses, et que ses plébiscites eurent force de loi. Entre temps, d'autres campagnes avaient eu lieu, pour l'abolition des dettes, pour la réforme des lois, pour le partage des terres publiques, et quelques-unes avaient réussi. Mais ce n'étaient là que des épisodes dans la
grande lutte pour le partage égal du pouvoir, et le lait capital de cette période est la conquête de l'égalité politique.