L'ART
On ne saurait exagérer l'influence de l'art dans Téducalion de rAlhéuien. L'art, en efîet, à Athènes, n'est pas TaîTaire de quelques cénacles ou d'une classe d'amateurs éclairés : il est vraiment la chose de tous, et cela, non seulement sous les espèces de l'architecture religieuse ou de la sculpture, ou de la peinture, mais aussi dans ses plus belles et ses plus importantes formes littéraires. Athènes, à cet égard, présente un exemple unique au monde. Notre Moyen âge a connu une grande architecture religieuse, qui a été pour le peuple entier une source d'émotion et d'enseignement, et, dans cette architecture, les images taillées en pierre, ainsi que la peinture des vitraux, ont trouvé place pour aider à l'enchantement. Mais la littérature, à la même époque, est restée à un rang fort inférieur. A Athènes, tout marche de front. En même temps que s'achèvent les propylées et le Parthénon, les statues de Phidias et les peintures de Polygnote, trente mille spectateurs applaudissent les poètes tragiques au théâtre de Dionysos, ou se délectent aux comédies d'Aristophane, et c'est aussi pour la foule qu'Homère est récité, que les chœurs cycliques chantent et dansent, que les premiers orateurs artistes déroulent leurs raisonnement? et
leur merveilleux langage. Un peu plus tard, au iv« siècle, cette grande floraison d'art public est certainement moins intense, et les a^rtistes, dans la plastique aussi bien que dans la littérature, s'adressent plus souvent à une clientèle particulière, à des amateurs ou à des lettrés proprement dits : mais ce n'est encore là qu'une tendance partielle. Athènes reste toujours la ville des monuments incomparables, des fêtes dramatiques et musicales, de l'éloquence sans égale. Laissons de côté l'éloquence, que nous retrouverons tout à l'heure en parlant de l'éducation politique du peuple. Pour ne parler ici que des arts plastiques et de la poésie, quel genre d'enseignement la foule en recevait-elle ? C'était à coup sûr la plus belle leçon d'idéalisme raisonnable, de civilisation noblement humaine, qui ait jamais été donnée à l'ensemble d'une nation.
Quand un Athénien contemplait l'Athéna Promachos, ou la Parthénos, ou la Lemnienne, il concevait la grande protectrice de la cité comme une puissance d'intelligence et de douceur qui était la plus haute personnification de l'éternelle raison et de l'éternelle beauté. Une pareille image dépassait inflniment et complétait de la manière la plus admirable les médiocres leçons de la religion proprement dite. C'était vraiment alors, et non dans les vieilles légendes enfantines, qu'il apercevait la
grandeur de ses dieux, et ces dieux n'étaient autres que la perfection même de l'humanité. La beauté de leurs formes visibles était la traduction d'une beauté morale faite des qualités les plus exquises que l'esprit humain pût concevoir, une ferme raison appuyée sur une force sûre d'elle-même et enveloppée de bonté sereine. Les frises du Parthénon lui disaient la noblesse de l'ordre, de la discipline harmonieuse qui associe toutes les volontés dans une œuvre commune. Les frontons lui chantaient la grandeur des dieux et l'intelligence d'Athéné s'épanouissant au front de Zens. L'édifice lui-même, fleur merveilleuse de force et de grâce, lui prêchait la beauté d'une puissance qui se possède. Tout un peuple de dieux et de héros, répandu autour des temples et sur les places publiques, lui suggérait des idées analogues. Aristote, qui n'est pas un enthousiaste, a dit quelque part que, s'il existait une race d'hommes semblable aux images que les sculpteurs ont faites des dieux, tous les hommes aussitôt reconnaîtraient en eux leurs maîtres et s'empresseraient de leur obéir*. La vue de toutes ces images, multipliées à profusion, était pour l'Athénien comme une exhortation incessante à cultiver en lui-même et à respecter chez les autres la perfection de la grandeur humaine.
La tragédie lui donnait les mêmes leçons, et
i. Polit., I, 5, p. 1254, B, 33.
quelques autres encore. Il n'y a rien de plus surprenant que l'extrême beauté du langage dans cette tragédie qui s'adressait à tout un peuple. Ce langage possède une subtilité d'analyse et une force éclatante de synthèse qui défient toute comparaison. Le style des chœurs, en particulier, abonde en mots merveilleux qui suscitent à la fois une foule d'images et de sentiments. Est-ce à dire que tout Athénien pût en démêler à l'audition le sens riche et plein? Non, sans doute: il senlail plus qu'il ne comprenait. Il entrevoyait comme dans un éclair Témotion profonde d'un Eschyle, la pensée subtile et forte d'un Sophocle. Mais il suffisait qu'il en eût reçu le choc immédiat pour que son esprit gagnât à cette épreuve un surcroît d'agilité et de pénétration, et pour qu'un noble idéal s'éveillât dans les profondeurs obscures de sa conscience. Et les héros de la tragédie lui faisaient connaître la vie humaine. Ils agitaient, chez Eschyle, les grands problèmes de la destinée, dont ils étaient les victimes. Ils proclamaient, chez Sophocle, la puissance de la volonté, tendue vers une fin généreuse. Ils exprimaient, chez Euripide, toutes les souffrances de la passion, toutes les délicatesses exquises des âmes faibles et douloureuses.
Mais ce n^était pas tout encore : les poètes n'oubliaient pas que le privilège de parler à la
cité assemblée leur imposait le devoir de lui faire entendre de sages conseils. Les allusions aux choses publiques, soit sous forme directe, soit sous forme allégorique, sont fréquentes dans la tragédie. Thésée y personnifiait la grandeur bienfaisante d'Athènes. Dans une foule de passages, on trouve, avec l'éloge de la liberté, des avertissements en faveur de la modération, le conseil de mépriser les démagogues, l'éloge des hommes d'État sages et justes. Partout s'exprime le respect de la conscience, l'amour de la justice, le dévouement à la chose publique, la beauté du patriotisme. La tragédie est une prédication en même temps qu'une œuvre d'art.
La comédie du v' siècle, avec sa fantaisie exubérante et bouffonne, aborde toutes les questions politiques du moment. Elle les tranche avec une rude gaieté, et souvent avec une injustice flagrante. Satirique par essence, caricaturale avec délices, elle s'attaque aux hommes autant qu'aux idées, et par là elle n'est pas toujours d'un bon exemple. Mais à coup sûr elle fait réfléchir tout autant qu'elle amuse, et l'Athénien, qui venait d'entendre les Achamiens ou la Paix, emportait du théâtre une ample matière à méditations. Au iv^ siècle, la politique disparaît peu à peu de la comédie, mais la discussion des idées d'abord, ensuite la peinture des mœurs privées y tiennent
la première place, et la grâce du langage en fait une merveilleuse école d'alticisme.
Si l'on ajoute à tout cela les récitations d'Homère, toujours vivantes, et les exécutions musicales, de plus en plus nombreuses et magnifiques, on imaginera sans peine quelles fêtes d'art ininterrompues la vie quotidienne offrait à l'Athénien du v" et du iv' siècle, et quelle éducation perpétuelle il en tirait. Éducation plus artistique que morale, évidemment, plus propre à éveiller l'imagination et la finesse du goût qu'à tremper la volonté et à fortifier le caractère, c'est incontestable. L'art ne peut, à lui seul, gouverner toute la vie. Il reste nécessairement confiné dans le domaine de la contemplation. Il est une force plus spéculative que pratique. Mais il est juste de dire que, dans ce domaine au moins, le seul qui lui appartienne, il a rempli son rôle à Athènes excellemment, et qu'il a contribué, plus que partout ailleurs, à faire du peuple qui s'en nourrissait une race supérieurement humaine et civilisée.
f 4. — LA SCIENCE.
Il eût été bon, sans doute, qu'à côté de cet art admirable une science solide contribuât à l'éducatio"» de l'Athénien, en lui enseignant, la probité
intellectuelle, le goût du vrai inaltéré, la soumission au fait prouvé, l'énergique et patient labeur de la recherche. Nous avons vu que la science naissante avait eu peu d'action sur le peuple pris en masse, et qu'elle s'était confinée dans des cercles restreints. Il faut ajouter que ce ne fut pas un mal. La science de ce temps se présente sous une forme essentiellement dialectique et logique ; elle renferme une forte dose d'arbitraire; la culture oratoire s'y mêle sans cesse et la gâte. Ce n'était pas là une culture sans danger pour la foule, plus capable de s'assimiler, en ces matières, le mauvais ou le médiocre que le bon, et qui n'était que trop disposée à tomber dans un dilettantisme sceptique.
Les effets moraux produits par ce mouvement intellectuel sur la classe riche et instruite montrent assez combien ce danger était réel. On voit bien ce qu'un Alcibiade et un Gritias ont gagné en ressources dialectiques à fréquenter les sophistes et les philosophes. Mais on voit encore mieux ce qu'ils y ont acquis de scepticisme moral et d'indépendance de conscience à l'égard des principes do conduite sur lesquels repose la vie sociale.
Xénophon distingue quelque part, entre les disciples de Socrate, ceux qui étaient attirés vers lui par l'exemple de sa vie si pure et ceux qui recherchaient surtout dans ses discours le modèle d'une
dialectique propre à dissoudre tous les principes et tous les scrupules. Au dire du même Xénophon, qui n'est pas suspect de partialité pour la démocratie, les riches d'Athènes, les cavaliers et les hoplites, tous gens plus ou moins instruits et cultivés, étaient les plus indisciplinés des Athéniens, et se faisaient une sorte de gloire de mépriser l'obéissance aux lois*. A vrai dire, la science proprement dite se cherchait encore. Il n'y a pas à regretter que, dans l'état imparfait où elle était, les circonstances l'aient éloignée de la foule, qui ne pouvait y trouver un principe de force et de vertu. L'agnosticisme d'un Protagoras ou d'un Gorgias risquait d'aboutir dans la pratique à. un scepticisme dissolvant.
La religion philosophique de Socrate s'appuyait sur une dialectique trop subtile pour des intelligences mal préparées : c'est surtout la partie destructive du socratisme qui frappait la foule, et par là Socrate rejoignait les sophistes sur le terrain du scepticisme.
Quant aux disciplines po&itives des géomètres, des médecins, des physiciens, il est clair qu'elles étaient trop spéciales pour agir encore sur le grand nombre et même pour être comprises. Le Strepsiade d'Aristophane ne voit dans les sciences nouvelles qu'un art de ne pas payer ses dettes. L'étude des