LA VIE
Mais la vie proprement dite est, en tout pays et en tout temps, une grande école. Les anciens distinguaient déjà très nettement la difTérence des caractères intellectuels et moraux que produisait dans les cités leur manière de vivre, selon qu'elles demandaient habituellement leurs ressources à l'agriculture ou au commerce maritime et à l'industrie. Chez les agriculteurs, ils avaient noté un esprit plus traditionnel et plus solide, chez les commerçants et les marins, au contraire, une imagination plus vive et plus mobile. Il serait imprudent de généraliser cette remarque au point d'en faire une loi rigoureuse. Les faits sociaux sont trop complexes pour se ramener à des lois aussi simples. Celle-ci renferme pourtant, toutes choses égales d'ailleurs, une part notable de vérité. Or, Athènes était une cité essentiellement maritime et commerçante, et l'influence de cette manière de vivre s'exerçait dans le sens même des
instincts innés de la population, plutôt qu'elle ne les corrigeait et les réglait. La situation géographique d'Athènes avait toujours favorisé ces tendances voyageuses et aventureuses. Le rôle de la marine pendant les guerres médiques, ensuite l'établissement de la confédération de Délos et la politique impérialiste qui en avait été la conséquence, avaient travaillé dans le même sens.
Cependant, jusqu'à la guerre du Péloponèse, une sorte d'équilibre avait été maintenu entre la vie rurale et la vie maritime. Thucydide nous parle du goût très vif des Athéniens pour leurs champs et de l'habitude où ils étaient de vivre le moins possible à la ville. La guerre du Péloponèse rompit ces habitudes. Durant les invasions Spartiates, les campagnards furent obligés de se réfugier dans Athènes. Beaucoup y restèrent. La vie urbaine était séduisante, avec ses fêtes religieuses incessantes, ses assemblées politiques, ses travaux moins durs que ceux des champs. Les étrangers affluaient dans la ville et au Pirée. Le sol de l'Attique, trop maigre, ne suffisait pas à produire le blé nécessaire à une population relativement considérable. Il fallait donc exporter pour pouvoir acheter du blé. Au iv* siècle surtout, nous voyons la place que tiennent les importations de blé dans les préoccupations des hommes d'Etat. On en fait venir notamment des royaumes à demi-barbares
qui bordaient le Pont-Euxin, et le libre transit du Bosphore est, pour Athènes, une question de vie ou de mort. Avec quoi payer ces achats ? D'abord avec certains produits naturels du sous-sol attique ; le marbre des montagnes et l'argent du Laurium: ensuite avec des objets fabriqués, surtout det armes, des bijoux, des poteries, des objets d'art. Xénophon, dans le traité des Revenus^ insiste particulièrement sur les carrières de marbre et sur les mines d'argent, qu'il veut voir exploiter avec plus d'activité et plus de méthode.
On sait l'importance des fabriques d'armes à Athènes et l'extraordinaire diûusion de la céramique athénienne dans tout le monde ancien. L'industrie et le commerce se substituaient ainsi peu à peu à la vie agricole. La marine, indispensable à tout ce mouvement d'importation et d'exportation, s'en accroissait d'autant. La pêche, le cabotage, les voyages au long cours suivaient le même progrès. De grandes banques se fondaient et enrichissaient une nouvelle classe d'hommes, parmi lesquels les anciens métèques et les affranchis n'étaient pas rares. Bref, Athènes devenait de plus en plus une capitale industrielle, commerciale, artistique, et cette transformation exagérait encore les tendances naturelles de l'esprit athénien à une mobilité un peu aventureuse. Ces marins, ces hommes d'affaires, ces artistes, en
relation avec toutes les cités du monde grec et une partie du monde barbare, y gagnaient en intelligence des hommes et des choses, en hardiesse de vues. Ils gardaient de bonnes habitudes d'activité. Us apprenaient à calculer les risques et à les affronter. Ils accroissaient en eux-mêmes le sentiment de la grandeur d'Athènes. Et c'étaient là des avantages. Il y avait pourtant un revers à la médaille : le souci de l'intérêt personnel, le goût de l'argent et du bien-être se développaient en même temps que cette forme d'activité. Au v* siècle, c'étaient surtout les monuments publics qui étaient magnifiques : la vie des particuliers était simple. Au IV*, le luxe privé s'accroît très sensiblement. L'individualisme, inné chez le Grec et surtout chez l'Athénien, tend à se transformer en égoïsme. Les sacrifices désintéressés au bien public semblent plus pénibles. La politique elle-même peut apparaître à quelques-uns comme une affaire personnelle encore plus que comme le soin de l'intérêt général.
On dit souvent que le travail était peu honoré dans la Grèce antique et que l'idéal de la vie, pour un homme libre, était de s'adonner à la politique et àla pensée pure. Pour ce qui est d'Athènes, en particulier, il y a des distinctions à faire. Les philosophes méprisent, en effet, le travail manuel. Aristote, comme Platon, exclut de la cité idéale le
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manœuvre, celui des champs et celui de la ville (pàvauffoç, YswpYÔ?)? dont l'activité n'exige que des niuscles et ressemble à celle de l'esclave ^. Ils méprisent aussi le commerce du petit détaillant, du xctTfriXo;, qui achète et revend par routine, avec un maigre profit, moyennant une faible dépense d'intelligence, et qui n'a pas le temps de cultiver son esprit. En cela^ ils sont certainement d'accord avec le sentiment de la classe cultivée d'Athènes; mais on trouverait sans peine, chez les modernes, l'expression fréquente de sentiments analogues. Si l'on réfléchit que beaucoup de ces occupations inférieures étaient accomplies dans l'antiquité par des esclaves, il est encore plus naturel qu'il en rejaillît quelque dédain sur les hommes libres qui les exerçaient. Il est certain aussi qu'un Platon, un Âristote avaient peu de tendresse pour le genre d'activité d'un grand commerçant (e[XTcopoç) ou d'un artisan d'ordre supérieur (TSKvfTT);). Aristote ne veut pas que la cité idéale fasse plus de commerce extérieur que ne l'exigent ses propres besoins. Il lui défend d'être un marché universel, et ne voit dans cette extension des affaires commerciales qu'une preuve d'avidité contraire à la vraie morale et à la bonne politique*. Cette opinion se comprend de la part de pen-
1. Po/îY., p. 1328-1329, Cf. cependant Xénophon.Jtf^., II, 7. 8. Polit., IV, p. 1327, A, 27-31.
seurs adonnés à la science pure et enivrés de l'enthousiasme que leur inspire la recherche de la vérité désintéressée. Un sentiment analogue n'est pas rare chez les spéculatifs de tous les temps. Mais on ne saurait dire qu'une telle manière de voir fût générale dans la société athénienne. C'est le contraire qui est vrai. Thucydide loue expressément la constitution démocratique d'avoir ouvert la vie publique aux travailleurs {■tzçoç lova rsTpaa- [Asvocç) et leur reconnaît une aptitude suffisante à la gestion des choses de la cité. Toute l'histoire d'Athènes montre que la manière de voir de Thucydide était celle de la plupart des Athéniens. Solon déjà, nous l'avons vu, ne jugeait pas indigne de lui de s'enrichir par le commerce. Au v* et au IV" siècles, nous rencontrons une foule d'hommes qui doivent leur fortune au travail et qui n'en sont pas moins considérés. Céphale, le père de Lysias, est un fabricant d'armes et de plus un métèque. Il n'en figure pas moins, dans la République de Platon lui-même, comme un homme dont la vieillesse est entourée du respect général. Démosthène n'éprouve aucun embarras à parler de la fortune honorablement acquise par son père dans la même industrie.
N'accusons donc pas la société athénienne, en général, d'avoir méprisé le travail. Elle était trop laborieuse dans son ensemble pour tomber dans
ce travers et pour méconnaître la dignité d'une existence qui se suffît à elle-même sans rien demander à personne.
En fait, à partir du milieu du v* siècle, on voit les hommes d'Etat influents sortir souvent de la bourgeoisie moyenne. C'est à elle qu'appartiennent Cléon et Hyperbolos. Cela scandalise les aristocrates, parce que c'était nouveau. Mais cela même prouve que le travail n'était pas aussi dédaigné par l'opinion publique qu'on le croit souvent.
11 n'y a pas, à vrai dire, une grande différence a cet égard entre le point de vue athénien et le point de vue moderne.
Ce qui est vrai seulement, c'est que l'Athénien était soumis, en pratique, à une tentation dangereuse, à laquelle il ne pouvait guère se soustraire, et qui dut exercer sur beaucoup de citoyens une action funeste. Je veux parler de la facilité qu'il trouvait à se contenter du modeste salaire que la loi lui assurait comme membre de l'Assemblée, ou du Conseil, ou du tribunal des Héliastes, et à vivre chichement de ce produit. Cela ne l'induisait pas au mépris théorique du travail, mais cela pouvait encourager sa paresse. La vie était bon marché à Athènes, et trois oboles suffisaient à la rigueur pour assurer au citoyen le pain, le poisson salé, les figues et les oignons qui assuraient sa subsistance et celle de sa famille. C'était là, pour les
paresseux, une facilité dangereuse, et l'on ne saurait guère douter que cette organisation, peut-être inévitable, en tout cas logique, ne fût peu propre à développer cette espèce de moralité que donne l'habitude d'un travail régulier. Les orateurs, surtout, trouvaient trop aisément le moyen de vivre de la politique. En tous pays, c'est un danger. Nous y reviendrons tout à l'heure et nous verrons ce que leur dignité a pu y perdre. Pour le moment, sans nier l'inconvénient général du système, bornons-nous à remarquer que l'essor industriel et commercial d'Athènes suffît à montrer que le mal n'était pas aussi répandu qu'on pourrait le croire, et surtout que, s'il y eut trop de flâneurs et de paresseux à Athènes, ce fut moins par système que par laisser-aller.
Reste enfin, quand il s'agit de la culture générale du peuple athénien, un autre élément qu'il ne faut pas négliger : c'est l'espèce d'éducation qui résulte pour chacun du frottement avec tous, l'éducation du monde et celle de l'Agora.
Les Athéniens riches, ou simplement aisés, aimaient à se réunir le soir dans des banquets, pour y boire d'abord, mais aussi pour y chanter, pour y entendre de la musique, et surtout peutêtre pour y causer. Les scolies, ou chansons de table, sont un genre littéraire très cultivé. La littérature, on le sait, nous offre d'illustres exemples
(le banquets où l'on cause. Les femmes en étaient exclues, à moins que ce ne fussent des courtisanes. Mais quelques-unes de celles-ci, on le sait également, étaient fort cultivées et spirituelles, et le ton des banquets où elles figuraient devait souvent à leur présence plus de grâce légère et d'élégance. L'esprit de société, vif et brillant, trouvait donc à Athènes des occasions fréquentes de s'exercer.
Mais TAthénien n'avait pas besoin de ces réunions pour causer et pour discuter. Les occasions ne lui manquaient pas et il savait les faire naître.
Comme tous les méridionaux, l'Athénien vit beaucoup en plein air. Il est naturellement curieux et bavard. Dès le matin, l'Agora se remplit de monde. Socrate, l'intarissable causeur, est toujours sûr d'y rencontrer à qui parler. D'autres, les jeunes gens surtout, se rendent aux gymnases. Partout, ce sont des nouvelles qui s'échangentj des discussions qui s'engagent. Le nouvelliste est un type athénien. Le discuteur en est un autre : tout bon sophiste est prêt à répondre au premier venu. L'homme du peuple, la marchande de légumes, ne sont pas moins prompts à la riposte ni moins avides de savoir ce qu'on dit. Toutes les idées qui s'échangeaient entre ces infatigables « cigales » athéniennes n'étaient pas de premier ordre assurément. Ce qu'on peut affirmer seule-
ment, c'est que la vivacité naturelle de l'esprit ne pouvait manquer de s'augmenter et de s'affiner encore dans ce feu de paroles qui faisait d'Athènes tout entière comme un vaste « salon où l'on cause », et Isocrate n'avait sans doute pas tort de déclarer que les simples particuliers d'Athènes auraient passé partout ailleurs pour des professionnels en matière de discours.