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Thuc, VIII

voix tonnante de Cléon, son action véhémente à la tribune, étaient d'importants facteurs de son succès. Démosthène ne cesse de mettre en garde les Athéniens contre la voix mélodieuse d'Eschine, et celui-ci, à son tour, avertit le peuple de ne pas se laisser prendre aux cris et aux serments de Démosthène, non plus qu'à ses phrases trop bien faites et à ses arguments captieux.

Ces luttes de parole, devant un peuple foncièrement artiste, tournaient forcément au spectacle oratoire. Démosthène encore dit quelque part qu'il ne s'agit pas de juger l'éloquence des orateurs, mais la justesse de leurs vues pour le salut de la patrie. Déjà le Cléon de Thucydide mettait le peuple en garde contre son habitude de voir trop souvent dans les grands débats de la tribune une joute sophistique d'esprit et d'éloquence*. La tentation était forte, en effet, de se laisser griser par l'attrait du spectacle. Il y avait souvent un véritable drame dans ces joutes oratoires, où les orateurs s'engageaient de toute leur personne pour un enjeu qui pouvait être tragique. Il s'agissait parfois de leur fortune et même de leur existence. Le fond de la question risquait de disparaître ou de se voiler aux yeux du peuple, devant l'âpreté pathétique de ces luttes ardentes où les idées n'étaient pas seules en conflit, mais où l'individua- 1. Thucydide, III, 37, 4-5.

lisme incoercible de l'esprit athénien introduisait un élément dangereux de rivalité personnelle et de haine. Le drame était trop intéressant pour laisser à la froide raison des auditeurs toute sa liberté. Eux-mêmes entraient dans le jeu, et c'était souvent leur passion qui décidait.

Un autre inconvénient de cet abus de la parole était de faire illusion parfois sur refficacité de son action. Chaque discussion aboutissait à un décret. Rien de mieux, à la condition que le décret fût raisonnable et qu'il fût exécuté. Mais il n'en était pas toujours ainsi. L'ardeur qui se dépensait autour de la tribune tombait parfois après la séance. Il semblait que le vote d'un décret terminât tout. Après qu'on s'était disputé avec passion pour ou contre une mesure à prendre, personne n'y songeait plus : le drame était achevé, et l'on n'avait plus la force de s'intéresser à ce qui se passait après la chute du rideau. Démosthène abonde, sur ce point, en reproches âpres et véhéments, qu'on sent vrais. Il parle de ces envois de renforts qu'on décrète, et qui n'existent que sur le papier (iTctdToXtfxaiouç). Il dit aux Athéniens que ce qui importe pour rassurer les Grecs, ce n'est pas de faire de belles manifestations oratoires, car tout le monde sait que les paroles ne leur ont jamais manqué; mais c'est de montrer des actes, qu'on leur voit faire trop rarement. Il ne

demande pas de grandes levées de troupes : il est trop facile de mettre dans une proposition des chiffres ronflants et vains; il demande quelques mesures modestes, mais réellement exécutées. Tout cela revient à dire que l'Athénien, à force d'entendre de beaux discours et de rendre de beaux décrets, perd de vue la réalité; que toute cette éloquence encourage au fond des âmes l'aptitude à se payer de mots; qu'à force de parler, on oublie d'agir. La frivolité, la légèreté politique si souvent reprochées à la démocratie athénienne ont certainement leur source, pour une forte part, dans l'abus de la parole, et cet abus était trop conforme à quelques-uns des instincts de l'âme athénienne, ardente et Imaginative, pour n'être pas singulièrement dangereux.

De là résultait aussi un excès de nervosité qui était naturel, sans doute, à la race, mais que cette manière de vivre devait développer. On n'abuse pas impunément des émotions trop fortes. Chez ce peuple de politiciens artistes, il était inévitable que la mobilité naturelle de l'imagination, excitée encore par le contact de tous dans des assemblées tumultueuses, s'exagérât parfois en impulsions désordonnées. Un événement imprévu pouvait faire perdre au peuple tout sang-froid. Ce n'est pas qu'il manquât de courage ni même d'héroïsme. Dans les dangers extrêmes, il était capablç

de se ressaisir, et cela aussi bien à la veille de la domination macédonienne qu'au début de sa période glorieuse. Lorsque les Perses brûlèrent Athènes, le peuple, au lieu de se soumettre, monta sur ses vaisseaux et combattit à Salamine. Après Chéronée, l'Assemblée vota une couronne d'or à Démosthène. Mais dans des circonstances beaucoup moins graves, il perdait la tète : ainsi après la bataille desArginuses et après la prise d'Élatée. A d'autres moments, il s'exaltait sans raison : vainqueur à Sphactérie, il refusa la paix à Lacédémone; sur un bruit vague que Philippe est mort ou blessé, il s'abandonne à une joie délirante. On trouve sans cesse, dans son histoire, le même défaut d'équilibre : tantôt des espérances sans limites, par exemple au début de la guerre de Sicile, ou bien des découragements excessifs, qui se traduisent par l'abandon momentané de chefs populaires, comme Périclès ou Démosthène; tantôt des cruautés contraires à sa nature (affaire de Milylène), suivies de remords et de brusques retours ; des crédulités irréfléchies et des soupçons sans fondement; des mouvements en tous sens qui devaient déconcerter et choquer la raison des philosophes.

Un autre défaut plus grave, chez ce peuple souverain, maître absolu de ses affaires, fut de se laisser aller peu à peu aux vices qui sont l'effet

ordinaire de la toute-puissance, quand celle-ci n'a pas pour contrepoids une raison supérieure ou une moralité intransigeante, aussi rares, à vrai dire, chez les individus que chez les peuples pris en masse. La toute-puissance crée naturellement l'orgueil, par une loi bien connue de la vieille morale grecque, qui en trouvait la démonstration dans les exemples des héros de la fable, des rois du passé et des Eupatrides contemporains : Hybris engendre Koros, qui à son tour engendre Até, la calamité divine et vengeresse. Le peuple ne pouvait échapper complètement à cette loi, qui a ses racines au plus profond de la nature humaine. Comme tous les puissants, il s'admira lui-même. Tous ses hommes d'Etat lui disaient sa force et sa gloire. Les honnêtes gens lui parlaient ainsi pour Texciter à se montrer digne de lui-même. D'autres le flattèrent pour obtenir sa faveur : le mot « démagogue » est essentiellement athénien. L'orgueil, chez lui, se changea souvent en vanité puérile, facilement crédule aux discours flatteurs, ennemie des vérités désagréables. Tout n'est pas faux dans l'énorme bouffonnerie d'Aristophane imaginant son Pseudartabas, le faux ambassadeur du roi de Perse. Louis XIV lui-même, dit-on, fut dupe d'une histoire du même genre. Platon compare le peuple souverain à un tyran : chez l'un comme chez l'autre, il trouve une âme malade, prompte aux

soupçons, hostile à la vérité. Aristote emploie la même comparaison. Aristophane se moque aussi, à maintes reprises, de cet esprit soupçonneux qui fait voir partout au peuple des conjurés. Avouons cependant que ce n'était pas tout à fait sans raison, quelques années avant le coup d'État des Quatre-Cents. C'est la crainte de la vérité, sans doute, plus que r « envie démocratique », qui explique certaines injustices du peuple à l'égard de ses meilleurs conseillers, un Aristide, un Phocion. Ce n^est pas qu'il fût l'ennemi de leur vertu, mais, par vanité, il ne pouvait croire à la vertu, c'est-à-dire à la sincérité, de ces hommes qui ne l'admiraient pas dans ses caprices. Ce vice, à vrai dire, n'est particulier ni à l'antiquité ni à la démocratie. Ajoutons, pour être juste, que si le peuple athénien n'en a pas été exempt, sa douceur naturelle l'a ordinairement préservé des pires excès de ce genre, et qu'il a été un tyran plutôt débonnaire. Aristide n'a été frappé que d'ostracisme, et Pho. cion, qui fut condamné à boire la ciguë, passait pour un ami de la î\lacédoine. C'est surtout à luimême que le peuple a fait du tort le plus souvent, par sa facilité à croire ceux qui le flattaient plutôt que ceux qui l'avertissaient. Et n'oublions pas non plus que, quand il a trouvé un Démosthène, dont le patriotisme et le dévouement à la démocratie n'étaient pas suspects, il a su, malgré la

rude franchise du grand orateur, lui faire crédit et le maintenir au pouvoir même après l'échec final de sa politique.

Ceci nous amène à parler des chefs du peuple, de ses conseillers, plus indispensables à une démocratie, qui est une foule, qu'à un roi. En somme, beaucoup des défauts de la démocratie athénienne viennent de ce qu'elle a souvent manqué de direction. Dans quelle mesure ce défaut de direction est-il imputable soit à elle-même soit à ceux qui auraient pu et dû la diriger?

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