LES PARTIS ET LEURS CHEFS : LES ORATEURS
Ne parlons pas des magistrats proprement dits. Nous avons vu que tous, sauf les stratèges et quelques magistrats financiers, sont tirés au sort. C'est assez dire qu'ils n'ont guère d'influence. On ne voit pas d'ailleurs que ces magistrats tirés au sort, dont le rôle est surtout administratif et judiciaire, se soient mal tirés de leur tâche en général. Tous les témoignages sont d'accord pour vanter le bon ordre qui présidait aux fêtes religieuses, si nombreuses à Athènes. Nous ne voyons nulle part la moindre preuve que les fonctions civiles et judiciaires aient été moins bien remplies. Quant aux stratèges et aux intendants des finances, il ne semble pas non plus que les choix fussent
ordinairement mauvais. L'élection de Cléon comme stratège est une exception évidente, et encore cette fantaisie tourna-t-elie bien la première fois, puisque Sphactérie fut prise. Le plus souvent, on appelle à ces postes des hommes du métier, parmi lesquels la proportion des incapables ne fut probablement pas plus forte que dans tout autre pays. Des aristocrates comme Cimon, Nicias, Timothée, Phocion furent élus stratèges à maintes reprises. Parmi les financiers, les noms d'Eubule et de Lycurgue sont synonymes de probité professionnelle et de compétence. On peut donc dire qu'en général les choix faits par le peuple n'étaient pas mauvais et surtout ne portaient aucune trace d'esprit sectaire. Aristote remarque même que la démocratie, pendant assez longtemps, nomma volontiers stratèges des hommes que l'illustration de leur famille recommandait plus que leur mérite personnel*. — Mais l'influence politique d'un stratège, d'un intendant des finances, n'est pas par elle-même prépondérante : elle se mesure à son rôle comme orateur. Pendant la plus grande partie du v^ siècle, il arrive souvent que le même homme soit à la fois stratège et orateur écouté : ainsi Thémistocle, Aristide, Périclès, Nicias, Alcibiade. Plus tard, cela devient rare. Les deux fonctions se spécialisent; chacune est exercée par des \. Ccnst. Ani.,2GA.
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professionnels. L'orateur alors est un politicien proprement dit, et son influence est nettement distincte de celle du général. Elle est d'ailleurs la plus importante, puisque c'est lui qui dirige la politique et qui est le véritable chef du peuple (TrpoaTQtTYjç ToO o7i[jLou) ' chcf librement accepté, sans titre officiel, et toujours révocable, mais dont l'autorité, purement morale, n'en est pas moins la première de toutes, puisqu'il incarne en sa personne l'âme de la cité, et donne un corps à ses volontés. Arrivons donc à ces véritables maîtres de la politique athénienne, les orateurs, et voyons ce qu'ils étaient.
On a souvent reproché à la démocratie athénienne la médiocre distinction intellectuelle et morale de ceux dont elle faisait ses favoris. Les hommes bien élevés, bien posés (yvœptijLOi, iTrietxeïç), étaient rares parmi eux. En revanche, on y trouvait des corroyeurs, des fabricants de lyres, des gens de basse naissance et d'éducation sommaire.
Mais il convient d'abord de remarquer que pour devenir un orateur influent, il fallait le vouloir. Or, beaucoup de ces hommes distingués ne le voulaient pas. Les uns étaient retenus par une timidité naturelle qui leur faisait redouter les tumultes de la place publique. Leur distinction même leur inspirait une fausse délicatesse qui leur rendai pénible le contact de la foule : ils n'étaient tout i
fait eux-mêmes que dans un cercle choisi, parmi leurs semblables et leurs pairs. Tel ce Charmide, fils de Glaucon, à qui Socrate, dans les Mémorables, reproche sa crainte des assemblées*. D'autres, occupés de hautes pensées, adonnés à la philosophie, méprisaient les choses contingentes et se vantaient d'ignorer le chemin de l'Agora 2. D'autres encore, comme Isocrate, manquaient de voix, ou dédaignaient en artistes les à peu près de l'improvisation. Autant de forces perdues pour la vie publique. Beaucoup enfin, occupés de leurs affaires et de leurs intérêts privés, évitaient de perdre leur temps à l'Assemblée ou dans les tribunaux, laissant ainsi le soin des affaires publiques à ceux qui n'avaient rien de mieux à faire et qui en vivaient 3. Et je ne parle là que des honnêtes gens, qui n'étaient pas des ennemis irréconciliables de la démocratie, et qui auraient pu, avec plus d'énergie, lui rendre des services.
Mais il y avait aussi, parmi les « honnêtes gens » (ocptffToi), beaucoup d'adversaires systématiques du peuple, qui ne pouvaient ni ne voulaient collaborer avec lui. Bien que l'aristocratie, comme classe, fût vaincue depuis Solon, elle ne