CHAPITRE III
LES LUTTES POUR L’INDÉPENDANCE
I. — Aspect économique et politique de ces luttes. — Monarchie et République. — Les chefs : Miranda, Belgrano, Francia, Iturbide, le roi Pierre Ier, Artigas, San Martin, Bolivar. — Bolivar, le Libérateur : ses idées, son action.
IL — L’idéologie révolutionnaire. — Influence de Rousseau. — Les Droits de l’Homme. — L'exemple des Etats-Unis. — Les idées anglaises dans les projets de Constitution de Miranda et de Bolivar. — L’action européenne : Canning. — Nationalisme contre américanisme.
I. — Opprimées par la théocratie et les monopoles, par les castes privilégiées et les fonctionnaires péninsulaires, les colonies espagnoles et portugaises aspirent à l’indépendance. Les provinces saxonnes du Nord se séparent de l’Angleterre pour des raisons pratiques; dans les luttes du Sud, on observe le double caractère économique et politique. Dans quelques vice-royaumes, comme celui deLaPlata, la lutte se doit principalement à l’opposition d’intérêts; dans d’autres provinces, comme le Vénézuéla, les idées de réforme politique dominent.
On a voulu expliquer l’unanimité du mouvement libérateur par un « matérialisme historique ». analogue à celui de Karl Marx et de Labriola; mais la réalité, plus riche et plus complexe, ne se soumet pas à cette logique simplicité. La révolution n’est pas seulement une protestation économique; elle nourrit de con-
crêtes ambitions sociales. Mouvement égalitaire, elle poursuit la destruction des privilèges, de l’arbitraire hiérarchie espagnole, et, finalement, quand s’est exacerbé son instinct niveleur, la destruction de l’autorité au profit de l’anarchie. Les créoles privés de toute fonction politique se révoltent; ils condamnent, dans l’ordre économique, les impôts excessifs, les monopoles; dans l’ordre politique, la servitude, l’Inquisition, la tutelle morale. Charles III a reconnu en 1783, malgré les conseils de son ministre Aranda, l’indépendance des Etats-Unis, qui servira de précédent à ses propres colonies; il a expulsé d’Amérique les Jésuites, défenseurs de l’Indien contre l’oppression des gouverneurs péninsulaires. La corruption des tribunaux, la vente des charges, la tyrannie de^ vicerois s’ajoutent à toutes les causes de mécontentement, d’inquiétude et de misère.
Les créoles fondent la nationalité contre les Espagnols ; les métis créeront ensuite la démocratie contre les oligarques. Ce sont deux phases d’une grande révolution. En 1830 se termine la première bataille, et la lutte commence entre la classe privilégiée et la démocratie. Elle atteint son point culminant vers 1860, avec l’affranchissement des esclaves ; puis continue durant tout le siècle, et engendre une interminable discorde civile.
Les provinces espagnoles, soumises à l’absolutisme politique, se transforment en Républiques : ce n’est pas sans une crise morale que se produit un tel changement de régime. Tout en dirigeant des batailles, les créoles exaltés cherchent avec inquiétude une forme nouvelle pour leur libéralisme. Devant le désordre envahissant, ils pensent à la monarchie, à la république oligarchique, à la présidence inamovible, formes diverses de la stabilité nécessaire. — On distingue trois étapes dans le mouvement libérateur: coloniale, monarchique et républicaine.
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Dans la première, les colons manifestent leur loyauté envers le monarque péninsulaire.
Les premières juntes coloniales, en 1809 et 1810, désirent que se continue la seigneurie espagnole. Elles invoquent le lien féodal qui les unit au monarque, Ferdinand VII prisonnier ;• le pouvoir français triomphant dans la Péninsule, elles jurent obéissance au Roi absent. L’invasion étrangère ayant détruit le vasselage, les colonies, suivant une loi de « Las Partidas », acquièrent le droit de « self-government » : on les réserve pour le Roi. Les juntes déguisent leur radicale ambitioq sous des formes légales. Leur effort traditionaliste est peut-être sincère en certaines occasions, mais le courant révolutionnaire, qui se forme dans les entrailles de l’histoire, détruit ces visées provisoires. C’est ainsi que le « cabildo » de Buenos- Ayres déclare qu’ « on ne reconnaîtra pas d’autres obligations que celles dues à Sa personne » (celle du Roi) ; Espagnols et Américains prêtent un serment solennel de fidélité à Ferdinand VII. Le capitainegénéral de Vénézuéla, destitué de ses fonctions en 1810, est remplacé au Gouvernement par une « Junte suprême, conservatrice des droits du souverain » : le serment de fidélité au monarque est observé. En 1809, la Junte « tuitiva » de La Paz qui émancipe les créoles, et la révolte de Quito reconnaissent la même tutelle royale. Le règlement chilien de 1811 établit que le pouvoir exécutif gouverne au nom du Roi. En 1821, Iturbide proclame sa soumission au Roi, en fondant l’empire du Mexique.
Ephémère est cette loyauté envers un Roi qui abdique, qui subit l’exil, et qui, après les Cortès libérales de Cadix, rétablit un gouvernement despotique. . Ce n’est point pour rendre son trône à un prince incapable que se soulèvent d’immenses colonies. Tandis que des généraux improvisés gagnent des batailles, l’autonomie politique se réalise. Les créoles, qui ont
dirigé le mouvement révolutionnaire, cachent à la foule passive, routinière, royaliste parfois, l’audace de leurs ambitions.
L’élite américaine est monarchiste. En libérant un continent, des généraux et des hommes d’Etat prétendent assurer aux nouvelles nations la stabilité des monarchies. Iturbide est empereur à Mexico. Les lieutenants de Bolivar offrent à celui-ci une couronne : Paez lui suggère tenacement l’ambition impériale. Belgrano disait en 1816. au congrès de Tucuman. que la forme de gouvernement, la meilleure pour les provinces argentines, était une « monarchie tempérée » ; et force députés demandèrent en cette Assemblée, la restauration du trône des Incas, et de son siège traditionnel, le Cuzco : c’était la création d’une dynastie américaine.
Bolivar voulait pour la Colombie et l’Amérique espagnole des monarchies constitutionnelles avec des princes étrangers. Les ministres auraient à étudier un plan « de vigilance ou sauvegarde, de médiation ou influence, de protection ou tutelle » de la part des grands Etats européens au sujet de la nation colombienne. Partisans d’une monarchie furent aussi Florès, Sucre, Monteagudo, Garcia del Rio, Riva- Agiiero, le directeur argentin Posadas qui désirait établir l’ordre dans les provinces de La Plata « sur des bases solides et permanentes », le dean Funes, les colombiens Narino, Mosquera, Briceno Mendez... Ses fondateurs de l’Indépendance comprirent que seul un régime fort, pouvait arracher les nouvelles nations à la démagogie, à l’anarchie, aux guerres entre généraux, aux ambitions prématurées des provinces. Ils voulaient l’autonomie sans la licence, la monarchie sans le despotisme, la solidité politique sans la tutelle espagnole.
Malgré cette conviction des révolutionnaires, la République naît. Alberdi écrit qu'elle avait une ori-
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gine involontaire et que l’expliquent l'indifférence européenne et l’égoïsme yankee: plus qu’involontaire, elle fut spontanée. Les démagogues et les foules l’acceptèrent comme négation de la monarchie. Celle-ci symbolisait le despotisme gothique, l’ancienne domination humiliante, la persistance de castes et de fueros. Dans la pensée populaire, naturellement simplificatrice, monarchie était esclavage; anarchie, et république, liberté; point de distinction entre le roi espagnol et d’autres princes, entre l’absolutisme de Ferdinand VII et la monarchie constitutionnelle anglaise. Une haine uniforme condamnait tous les rois. La république ne fut donc pas une organisation, un système politique; mais une négation. A elle s’unirent indissolublement les idées cardinales de patrie, d’égalité et de liberté.
La monarchie offrait à l’Amérique stabilité et indépendance; elle eût empêché les guerres civiles et évité un demi-siècle d’anarchie. C’était l’unique tradition américaine. Les batailles de la révolution donnèrent l’hégémonie à des généraux ambitieux; contre eux, un gouvernement central, au-dessus des querelles de partis, eût défendu les institutions libérales. Un prince constitutionnel apportait à ces nations divisées l’unité, la continuité sous la pression desquelles s’organisent finalement ambitions, partis et classes. L’élévation sociale des métis et des mulâtres eût été moins violente sous un tel régime.
Finalement, l’Amérique monarchique entrait dans le groupe des nations occidentales, et la doctrine de Monroë ne l’aurait jamais isolé politiquement de l’Europe qui lui envoie hommes, capitaux et idées.
Mais, était-il possible de fonder en Amérique des dynasties respectables et durables? La chute de deux empires, au Mexique et au Brésil, nous dit que la république est obscurément unie aux destins du continent. Les nouveaux Etats n’avaient point de noblesse
pour entourer un prince, ni ne pouvaient soutenir le faste d’une cour.
L’instinct égalitaire condamnait en Amérique toute hiérarchie, et les rois nationaux créateurs de la Patrie, comme dans l’Europe moderne, manquaient. Les vice-rois et les barons semi-féodaux exerçaient un éphémère empire, et n’étaient pas Américains : les colonies s’étaient habituées au changement fréquent d’autorités. A ces raisons en faveur de la république, s’ajoute le péril constitué par les monarques étrangers qui eussent livré le continent au jeu des complications diplomatiques d’Europe. Et peut-être même la Sainte-Alliance eût-elle rendu ses colonies à l’Espagne, comme on ramène un enfant prodigue à ses parents.
Bolivar signala les défauts d’une monarchie étrangère. 11 préféra au roi importé la présidence inamovible, le Sénat anglais; et s’il pensa, devant l’anarchie envahissante, à des princes européens, il comprit bientôt qu’ils ne constituaient point pour les problèmes du Nouveau Monde une solution radicale. « Il n’est de pouvoir plus difficile à maintenir que celui d’un prince nouveau », disait-il aux Boliviens. Il croyait qu’en Amérique « il n’y a ni grands nobles, ni grands prélats, et sans ces deux appuis nul monarque n’est permanent ». Les rois symbolisaient pour le Libérateur la tyrannie ; il liait l’indépendance à la République, et pensait que la nature elle-même s’opposait sur le continent au régime monarchique. En 1829, dans une lettre à Vergara, ministre des Atfaires étrangères de Colombie, il formule avec grande précision ses arguments contre la monarchie : « Aucun prince étranger — écrit-il — n’accepterait pour patrimoine une principauté anarchiste et sans garanties; les dettes nationales et la pauvreté du pays ne laissent pas les moyens d’entretenir un prince et une Cour, voire misérablement; les classes inférieures s’alarmeraient,
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craignant les effets de l’aristocratie et de l’inégalité; les généraux et les ambitieux de tout acabit ne pourraient supporter l’idée de se voir privés du commandement suprême ; la nouvelle noblesse, indispensable dans une monarchie, sortirait de la masse du peuple, avec toutes les jalousies d’une part, et l’orgueil de l’autre. Nul ne subirait sans impatience cette misérable aristocratie couverte d’ignorance et de pauvreté, et animée de ridicules prétentions ». Créateur de cinq nations, Bolivar connaît profondément la nouvelle masse sociale, désorganisée et trouble. Il comprend que l’ambition de ses lieutenants et la tendance égalitaire des foules s’opposent à une monarchie américaine ou à une principauté étrangère : Iturbide et Maximilien, empereurs détrônés et fusillés, justifient cette critique.
L’Angleterre, qui eût pu fonder des monarchies constitutionnelles en Amérique, en face de la Sainte Alliance, poursuivait une influence plutôt commerciale que politique. Lord Aberdeen annonce, en 1829, que son gouvernement ne permettra pas l’établissement d’un prince anglais ou français, ni d’aucune autre dynastie européenne en Colombie. Il accepte seulement un prince espagnol, ou la monarchie de Bolivar luimême1. Le comte de Aranda proposa au roi d’Espagne la division de l’Amérique en nations gouvernées par des Infants, et son plan ne fut point suivi. Une fois l’Indépendance réalisée, et le despotisme de Ferdinand VII rétabli, aucun prince espagnol ne pouvait plus être populaire en Argentine ou en Colombie. Devant l’indifférence européenne, les tentatives monarchistes se terminent en Amérique, et le continent acquiert son originalité définitive. En face des monarchies de droit divin se lève un monde libéral : nations incohérentes, prématurées, qui adoptent des consti-
1. Gil Fortoul. Historia Constitucional de Venezuela, Berlin, 1907. T. 1», p. 46a.
tutions égalitaires, et qui, dans un avenir lointain, entasseront sur leur territoire désolé d’immenses forces matérielles et morales.
Du Mexique au Chili, la même ferveur révolutionnaire engendre des mouxements partiels de 1808 à 1811. Des conspirateurs pareils aux « carbonari » d’Italie, des loges dans lesquelles au milieu de rites ingénus on parle de liberté, des universitaires qui ont lu les Encyclopédistes français, préparent la grande croisade. L’an 1809 est le premier de la Dévolution. Le 1er janvier, une agitation populaire se produit à Buenos-Ayres ; le 16 juillet, une révolte à La Paz; le 2 août, un meeting a lieu à Quito. En 1806, une expédition anglaise attaque Buenos-Ayres. A l’aventure, de retour d’Afrique, un capitaine ambitieux de nouveaux domaines et de nouvelles richesses, sir Home Popham, envahit la capitale du vice-royaume de La Plata. Cette ville est défendue non par la légitime autorité espagnole, mais par un noble « caudillo » qui sera bientôt un vice-roi populaire, Santiago de Liniers, héros de la « Reconquête ». Dans cette lutte contre l’envahisseur impérialiste, le peuple argentin trouve la première révélation de la patrie. 11 se libère des Anglais, d’abord; ensuite, des Espagnols. Le 25 mai 1810. le « cabildo abierto » la municipalité et le peuple), réuni le 22, proclame l’Indépendance, exige la démission du vice-roi, et élit une junte gouvernementale et révolutionnaire, indécise et patriote. Déjà en 1808, à Montevideo, une junte formée au cours d’un intense mouvement populaire, s’était soulevée contre le vice-roi de Buenos-Ayres.
L’Espagne, implacable, condamne les précurseurs de l’Indépendance. Elle exile ou étrangle les rebelles. Zela, au Pérou, le Dr Espejo, dans l’Equateur, Gual y Espana, au Yénézuéla; deux curés indomptables, Hidalgo et Morelos, au Mexique; le Père Camilo llenriquez et le D1 Martinez de Rosas, au Chili ; Tiradentes,
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au Brésil; Narino, en Colombie, luttent, entre 1780 et 1810, contre les gouverneurs et les vice-rois, et annoncent en leur enthousiasme libéral l’audace des guerres futures. Le plus notable de ces précurseurs est un personnage byronien, le Vénézuélien Francisco de Miranda. Il était né à Caracas en 1756. Il parcourut l’Europe en une brillante carrière, connut ministres et monarques, fut le favori de Catherine de Russie, lutta à côté de Dumouriez dans les armées de la Révolution française, s’en alla aux Etats-Unis avec la légion qu’y envoyait l’Espagne combattre pour l’indépendance américaine, obtint du ministre Pitt protection pour diriger des expéditions révolutionnaires contre les autorités espagnoles du Vénézuéla, influa sur tous les mouvements libérateurs de son époque aussi bien à Caracas qu’à Buenos-Ayres. Il unit les destins du continent à l’ambition anglaise, à l’or des banques de Londres, à l’intérêt des marchands saxons, et contribua ainsi, mieux que par ses entreprises avortées, à la liberté américaine.
Le cycle des Précurseurs fermé, celui des Libérateurs s’ouvre. La réaction espagnole n’a pas vaincu le principe révolutionnaire. Les premiers « caudillos » meurent, et surgissent de nouveaux directeurs, énergiques, passionnés : Belgrano et San Martin, en Argentine; le D' Francia, au Paraguay; Artigas, dans l'Uruguay ; Iturbide, au Mexique ; le général Morazan, dans le Centre- Amérique ; le roi Pierre Ier, au Brésil ; Bolivar, le libérateur de cinq républiques.
Belgrano, réformateur dans l’ordre économique, partisan de la liberté commerciale, fondateur d’écoles, fut le général de l’émancipation argentine. Il combat dans le Paraguay où il suggère des idées d’autonomie, dans l’Uruguay ; dans la Sierra argentine; sur les frontières du Haut-Pérou. Il n’est pas un général fortuné : il gagne la bataille de Tucuman ; mais il est battu par les royalistes en d’autres combats : Vilcapugio,
Ayohuma. Il se retire, puis revient à la lutte ; prend part aux guerres civiles contre les chefs dissidents, défend au congrès de Tucuman la monarchie constitutionnelle, personnifie de 1808 à 1820 la marche incertaine de la révolution argentine.
San Martin lui est supérieur en succès guerriers, par l’ampleur de son action libératrice : c’est une figure continentale. Grand général, qui sait organiser des armées et diriger des combats, esprit conservateur et méthodique, ennemi des abstractions, concret et positif dans ses plans, il délivre le Chili, et contribue à l’indépendance du Pérou. Tandis que d’autres rédigent des programmes politiques, lui gagne des batailles. Il rappelle Washington par le désintéressement et la noblesse de caractère : il renonça au pouvoir après avoir libéré deux nations, et se condamna à l’exil, entouré de généraux ambitieux qui se disputaient le commandement. Son action est simple, ordonnée, ascendante ; faisant preuve d’admirables dons guerriers, il bat les Espagnols à San Lorenzo, en 1813; puis dirige l’armée du Nord, qui combat dans le Haut- Pérou, et devient intendant d’une province argentine, Cuyo, en 1814; il forme là une armée, se propose de traverser les Andes et d’aider les patriotes chiliens. Suivant un critique militaire français, M. Charles Malo, « le passage des Andes ne le cède en rien au plus glorieux passage des Alpes par les Français ». Les sommets de la Cordillère s’élèvent à quatre mille mètres : par eux, l’armée de San Martin, héroïque et décimée, vainquant la fatigue et le froid, se dirigea sur le Chili. Le chef argentin fut dès lors un général américain. Au pied de la Cordillère, à la côte de Chacabuco, il gagne sur les Espagnols une bataille décisive (1817). 11 les déloge des sommets qu’ils occupent, et entre triomphant à Santiago où on l’acclame directeur suprême du Chili. Il accepte seulement le commandement des armées, et est derechef victorieux, à
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Maïpo (1818), où son artillerie met en déroute les royalistes. L’indépendance chilienne assurée, il aspire à de nouvelles victoires dans le Pérou. L’autonomie américaine, voilà sa tenace ambition.
Le vice-royaume péruvien est le centre du pouvoir espagnol, trésor et arsenal des royalistes. Bolivar, en Colombie, et San Martin, au Chili, comprennent que toutes leurs victoires resteront stériles, s’ils ne vainquent pas l’Espagne dans le plus riche et le plus inexpugnable de ses domaines. Un marin anglais, noble corsaire dans la Méditerranée, lord Cochrane, réunit une escadre dans les eaux chiliennes, afin de dominer le Pacifique (1819). Il bat la flotte espagnole au Callao, et déclare le blocus des ports péruviens jusqu’à Guayaquil. Pendant ce temps. San Martin prépare avec des soldats argentins et chiliens son expédition libératrice : les révolutionnaires péruviens l’attendent. Il débarque à Pisco avec son armée (1820), proclame l’indépendance du Pérou à Lima abandonné par les Espagnols, le 28 juillet 1821. Désigné comme Protecteur de la République qu’il a fondée, il promulgue une Constitution provisoire. Du Nord, arrive alors un autre Libérateur, Bolivar, pour discuter avec San Martin, dans la mystérieuse entrevue de Guayaquil, les destins du Nouveau Monde espagnol.
San Martin, stoïque et silencieux, cède à l’impétuosité de Bolivar, lui abandonne le Pérou, théâtre de futures prouesses, renonce au pouvoir (1822) et quitte l’Amérique. Son ambition est limitée, comme son génie : il préfère la gloire militaire aux dictatures, il croit aux bienfaits de la monarchie étrangère, organise des armées; mais il reste impuissant devant l’anarchie.
Bolivar est le plus grand des Libérateurs américains. Il dépasse les uns en ambition, les autres en héroïsme, et tous en activité multiforme, en don prophétique, en empire. Il fut, au milieu de glorieux généraux et de
« caudilios » ennemis, le héros de Carlyle, « source de lumière, d'intime et native originalité, virilité, noblesse et héroïsme, au contact de laquelle toutes les âmes se sentent dans leur élément ». Devant lui cédaient tous les pouvoirs. « Parfois — écrivait le Général Santander — je m’approche de lui plein de rancune, et de le voir seulement je suis désarmé, et je ressors plein d’admiration ». Le peuple, avec un infaillible instinct, comprend sa mission héroïque et le divinise, le clergé l’exalte, et dans les églises catholiques on chante la gloire de Bolivar. Il est homme d’État et guerrier, il critique l’ode d’Olmedo sur la bataille de Junin, détermine la forme d’un journal, et trace des plans de bataille, organise des légions, rédige des statuts, donne des conseils de diplomatie, dirige de grandes campagnes : son génie est aussi riche, aussi divers que celui de Napoléon. Cinq nations, qu’il a arrachées à la domination espagnole, lui semblent une scène étroite pour son action magnifique: il conçoit un vaste plan de Confédération continentale. 11 réunit à Panama les ambassadeurs de dix Républiques, et rêve déjà d’une ligue amphictyonique de ces nations, qui influera sur les destinées du monde.
Simon Bolivar naquit à Caracas, le 24 Juillet 1783, d'une noble famille vascongade. Dans sa jeunesse, il voyagea à travers l’Europe, en compagnie de son maître, Simon Rodriguez, austère mentor. 11 lut les classiques latins. Montesquieu, Rousseau. Holbach, et les Encyclopédistes. Devant son maître, à Rome, sur le Monte-Sacro, il jura comme Annibal aux temps anciens, de consacrer son existence à la liberté de sa patrie. Il était nerveux, impétueux, sensuel, traits du créole américain ; actif et constant, en ses entreprises, en bon héritier de Basques tenaces; généreux jusqu'à la prodigalité, vaillant jusqu’à la folie. Il avait l’attitude et la physionomie des caudilios : le front haut,
LES LUTTES POUR LINDEPENDANCE
le cou droit, le regard lumineux qui impressionnait amis et ennemis, la démarche résolue, le geste élégant. Individualité forgée pour l’action sans hésitations ni retards, figure et génie d ’imperator. A Caracas, après ses longs voyages, il tint son serment de Rome. De 1813 à 1830, il bataille contre les Espagnols et contre ses propres généraux, infatigable en son oeuvre libératrice. Deux terribles chefs ibériques, Boves et Morillo, portent en Vénézuéla la « guerre à mort ». Bolivar les combat, aidé par Briceno .Mendez, Marino, Paez, lieutenants alternativement rebelles et dociles à son action guerrière. Des Antilles, il prépare diverses expéditions. On le nomme chef suprême, président provisoire, directeur de la campagne : ses généraux doutent de lui, jalousent son prestige, conspirent contre son autocratie, mais Bolivar continue la guerre au milieu de l’anarchie colombienne.
Il met en déroute les Espagnols à Carabobo (1821) et entre victorieux à Caracas. La Colombie libérée, il se dirige sur Quito. Un de ses lieutenants, Sucre, héroïque et noble comme les héros des temps classiques, a gagné de nouvelles batailles à Bombona et Pichincha (1823). Le Pérou fait appel au libérateur, à « Bolivar, le héros d’Amérique ».
Le caudillo colombien n’ignore pas les périls de l'entreprise : les troupes espagnoles sont aguerries; elles ont vaincu, elles possèdent des ressources dans la Sierra ; les alliés colombiens et péruviens leur sont inférieurs en expérience et en cohésion. « L'affaire de la guerre du Pérou exige un effort immense et des ressources inépuisables » — écrivait-il à Sucre. Poussé par son génie, il accepte l’offre des Péruviens, il n’oublie pas que « la perte du Pérou entraînerait nécessairement celle de tout le sud de la Colombie ». Le congrès de Lima lui confère « la suprême autorité militaire sur tout le territoire de la République ». Deux grandes batailles, Junin et Ayacucho (1824),
assurent l’indépendance de l’Amérique. A Junin, Bolivar dirige une charge de cavalerie qui décide de la victoire et que suit une lutte corps à corps, sonore cliquetis de sabres, sans un coup de mousqueton. Sucre est le héros de Ayacucho : il combine l’admirable plan de combat. Les patriotes sont 6.000 ; les Espagnols, 9,000. L’artillerie espagnole est supérieure à celle des alliés. Les ennemis ouvrent le feu, en dévalant des versants de collines ; les deux lignes de bataille se rapprochent. La nuit sert de trêve aux combattants, des officiers des deux armées devisent en groupes fraternels, avant le prochain combat. Dans la matinée du 9 décembre, une charge de cavalerie du général Cordova disperse les bataillons espagnols : alors intervient la réserve des royalistes. La gauche des alliés fléchit, on parvient à la renforcer, et c’est le triomphe complet. L’armée espagnole capitule, ses généraux se rendent, le Pérou est abandonné par ses anciens dominateurs. Bolivar loue l’héroïsme de Sucre « père d’Ayacucho, rédempteur des fils du soleil » et Lima porte aux nues le Libérateur, le déclare père et sauveur du Pérou, et l’en élit président inamovible. Après ces victoires, la prise de Potosi par les légions de Sucre, la reddition du fort de Gallao, ou se conservent les pénates d’Espagne, terminent la magnifique carrière de Bolivar. Ses dernières années sont mélancoliques, comme un lent crépuscule tropical. Paez et Santander se soulèvent contre son pouvoir ; successivement on lui confie la première magistrature et on l’en dépouille, on lui offre une couronne et on conspire contre son autocratie. Le Libérateur mourut, abandonné et tragique à Santa-Marta, sur la déserte côte colombienne, comme Napoléon dans Pile saxonne, à l’âge de 47 ansN le 17 décembre 1830.
Homme d’Etat et général, Bolivar est encore plus grand dans les congrès que sur les champs de