‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 9 sur 76 · LES COLONIES D OUTRE-MER · texte numérisé non relu

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truira minutieusement des acrostiches et des syllogismes. Au cale, dans les réunions mondaines, dans les salons littéraires, il chuchotera contre les gouvernants et les évêques; discutera les titres de noblesse d’un marquis de fraîche date ou la pureté de sang d’un mulâtre enrichi. Un chapitre conventuel, la querelle d’un évêque et d’un vice-roi, une corrida de toros, le passionneront. Le matin à la messe, et le soir en luxueuse calèche, à travers de somptueuses promenades, le hautain cabailero s’ennuie majestueusement. Le soir, dans son grave foyer, il trouve sa femme priant le rosaire, entourée d’esclaves soumises.

Sensualité et mysticisme agitent les colons. Les couvents eux-mêmes, malgré leurs murs élevés, ne sont pas à l’abri de cette volupté aiguë. Des moines licencieux, des nonnes qui ont des amants, des abbés égrillards, comme dans les contes italiens, figurent dans les chroniques de l’époque. Le cloître avec ses riches arabesques, le patio (la cour) parfumé d’orangers fleuris, le jet d’eau murmurant, évoquent la passion andalouse. La société dévote livre aux couvents insatiables des vierges et des richesses comme tribut ; l’amour, fuyant les cités mortes, se réfugia dans les cellules agitées par des ambitions et de troubles désirs.

La femme, gardée à la manière orientale, dans la maison sévère comme une forteresse, attire dans les salons par sa grâce versaillaise ; elle brille par son aménité et sa subtilité, dans un milieu de lourds docteurs. Sa fidélité pour l’hidalgo est une question d’honneur. Le mari se venge des offenses par de terribles châtiments, comme dans les drames caldéroniens, tandis que l’héroïque amant porte son désir exaspéré au balcon mauresque où l’attend la dame en angoisse. Hors du foyer, pullulent les unions bâtardes, les concubinages et les clandestines amours.

La passion sera tragique, et la dévotion voluptueuse : au lieu de mystiques, il y aura des illuminés. Le diable est le personnage essentiel de cette minutieuse religion : par lui, la plate existence coloniale s’entoure de mystère ; ses apparitions et ses manœuvres émeuvent les créoles. Lutins, sorciers, sortilèges, vol d’hosties consacrées, exorcismes occupent l’Inquisition; des histoires d’incubes et de succubes, de pactes avec Satan, de revenants qui expient leurs péchés anciens dans de vieilles maisons abandonnées ; d’absurdes miracles de saints, des processions mêlées de danses d’esclaves, des temples bigarrés, des rites parasitaires qui étouffent la croyance traditionnelle, dépouillent le catholicisme espagnol de sa sémitique rigidité.

Le merveilleux entoure la vie des pieux colons. Ils aiment la nature avec une foi ingénue, et attribuent à des saints et à des démons une continuelle intervention dans leur placide existence. Un bruit inattendu révélera la présence d’une âme en peine ; un tremblement de terre, la colère divine ; la maladie, de diaboliques influences; la santé, l’eflicace vertu d’une amulette. Dans les pharmacies, se vendent des produits chimériques : graisse de condor, onces d’unicorne, ongles de la « grande bête ».

Les heures monotones se passent à des dévotions et à des futilités, à des prières et de conventuelles disputes, à de longues cérémonies et à de vaniteuses réunions. Quelquefois interrompent le cours égal de la vie une troublante prouesse, une fête où se prodiguent l’or et le servilisme : les sceaux royaux sont arrivés, une princesse est née en Espagne, on a découvert un trésor, un port a été saccagé par des pirates audacieux, des sorciers ou des Juifs portugais brûlent en un imposant autodafé. Les villes provinciales que parcourent lentement de somptueuses processions, s’agitent alors; mais cette vision éblouissante n’est qu’éphé-

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mère, et tôt reviennent la grise uniformité, les querelles mesquines, l’indolence, les rites excessifs.

Les sceaux royaux arrivent sous pallium, et un cheval luxueusement harnaché s’avance, porteur du trésor. Les spectateurs s’agenouillent devant le symbole de la majesté monarchique ; et l’encens exprime, comme aux pieds d’une icône byzantine, l’adoration des croyants. Le vice-roi entre aussi sous pallium, en procession solennelle dans les villes soumises, tandis que les cloches de cent églises célèbrent son avènement, et qu’un solennel défilé de « cabildantes » en golille, de graves auditeurs, de religieux de tous ordres et de docteurs chamarrés, loue avec une dévotion courtisane la gloire du messager royal. Dans les fêtes du culte, des autels majestueux que les dévots, en signe de pénitence, chargent sur leurs épaules, portent des madones vêtues de velours et éblouissantes de joyaux, des saints qui se font des révérences comme de cérémonieux hidalgos, des Christs qui pleurent devant la foule émerveillée. Tout autour de ces luxueux autels dansent les esclaves, et les moines chantent une triste mélopée. Dominés par une folie sacrée, hommes et femmes flagellent leurs corps jusqu’au sang.

Le cri de douleur se confond avec la monotone prière, dans le tremblement religieux des fidèles.

Les autodafés étaient la suprême fête du sang. Les chroniques de l’époque vantent le « merveilleux » spectacle. La funèbre procession avançait vers le bûcher, au milieu des groupes burlesques et fanatiques. Des moines gémissants encadraient les sorciers, les blasphémateurs, les' hérétiques : les uns portaient un voile jaune, d’autres un voile vert, lugubres habits sur lesquels de minutieuses peintures révélaient les tourments infernaux; d’autres encore des bonnets d’infamie qui excitaient la cruauté des gens. Quand les condamnés marchaient au bûcher, une foule affamée de martyre, ivre de soleil, accla-

mait l'holocauste sous l'impassible tribune des Inquisiteurs. La farce, l’invention grotesque se mêlait à la tragédie, le faste oriental, à la terreur mystique ; et la même grande dame, qui dansait la pavane dans un salon, aspirait dévotement l’âcre parfum de la chair carbonisée.

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