‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 15 sur 76 · LE GÉNÉRAL CASTILLA — MANUEL PARDO — PIEROLA · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL CASTILLA — MANUEL PARDO — PIEROLA

L’œuvre politique du général Castilla. — La paix intérieure. — Les richesses du guano et du salpêtre. — Manuel Pardo, fondateur du parti civil contraire au militarisme. — Le dernier « caudillo », Pierola : ses réformes.

Lente est la gestation de la République au Pérou. Le vice-royaume se défend contre les troupes colombiennes, péruviennes et argentines; contre les armées de Bolivar et de San Martin. Là se gardent les pénates espagnols : le trésor, l’aristocratie vigilante, les armées aguerries. C’est en 1824, quand l’Amérique est déjà indépendante, que la victoire d’Ayacucho libère le Pérou de la domination espagnole.

Bolivar veut lui donner la même Constitution qu’à la Bolivie; imposer à l’anarchie de ces républiques la présidence inamovible; mais la municipalité de Lima repousse ce projet. — Les Péruviens exaltent le Libérateur; «héros, demi-dieu», l’appellent les poètes ; on chante son éloge dans les églises ; le Congrès lui accorde richesses et honneurs. Les généraux de Bolivar luttent pour le commandement. Le héros colombien reLourne dans sa patrie, et alors, présidents et révolutions se succèdent au Pérou. L’histoire des premiers vingt ans de la République n’enregistre, comme dans l’Argentine ou au Mexique, que le choc des forces sociales organisées et disciplinées

par le régime colonial. Généraux et docteurs, l’autocratie et l’anarchie, l'oligarchie du vice-royaume et la démocratie qui avance, combattent entre eux. Des factions byzantines montent à l’assaut du pouvoir dans les congrès et dans les casernes. Les présidentsaristocrates : Riva Agüero, Orbegoso, Vivanco; les présidents-militaires : La Mar, La Fuente, Gamarra, se succèdent avec une rapidité vertigineuse. Dans le sud, Arequipa, mère d’hommes tenaces, engendre de terribles révolutions. Des guerres extérieures, contre la Colombie en 1827, contre la Bolivie en 1828 et 1835, pour repousser le protectorat de Santa-Cruz, sont des querelles de généraux ambitieux qui se disputent la succession de Bolivar. — Les nouvelles nations, aux frontières indécises, n’ont pas encore la conscience nationale. Santa-Cruz, président de Bolivie, unifie le Pérou, fonde une confédération, de Tumbez à Tarija, nécessaire à l’équilibre politique américain; mais c’est un président étranger. Au-dessous de la foule des chefs provinciaux s’élève bientôt un général, don Ramon Castilla', qui, durant vingt ans, est le directeur énergique de la vie nationale.

Il rappelle Paez plutôt que Posas. Il n’est point un tyran invulnérable; mais un « caudillo » de grande influence. Originaire de Tarapaca, le pays du salpêtre, né en 1796, il était métis, ayant du sang indien dans les veines par sa grand’mère. Cette origine explique peut-être sa résistance et son astuce. Son père était Asturien, d’une race guerrière. Castilla passa sa jeunesse à Tarapaca, dans une région d’immenses plaines et de vallées étroites et le désertie fit, comme en Arabie, nomade, chef de légions. Soldat espagnol au Chili, il est fait prisonnier à Chacabuco; remis en liberté, il parcourt l’Argentine et le Brésil, et, de retour au Pérou, il offre ses services à San Martin, en 1821, se bat à Ayacucho, aux côtés de Sucre, suit le général Gamarra contre la Bolivie, et, refait

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prisonnier à lngavi, il finit par devenir général, puis maréchal. Petit, de traits virils, le regard pénétrant, grand capitaine, il est, en campagne, tenace et fort. Son allure est martiale; on devine que l’opposition l’irrite, qu’il est autoritaire par vocation. Sans grande culture, à force d’astuce, il paraît instruit. 11 connaît intuitivement la valeur des hommes, et la façon de les gouverner. Son fort est le don du commandement. L’expérience l’ayant rendu sceptique et moqueur, sa phrase est dure, incisive. Simples sont ses idées : conservateur dans l’ordre politique, il respectait le principe d’autorité. — Comme San Martin, à qui il écrivit du pouvoir des lettres suggestives, il haïssait l’anarchie. Au milieu du tumulte révolutionnaire, il comprit la nécessité d’un gouvernement fort. Il bâtie dictateur Vivanco, en des escarmouches et en des batailles, à Carmen-Alto, et devient président du Pérou, en 1845. 11 accorde l’amnistie aux vaincus et rétablit l’ordre. Son gouvernement marque, après vingt ans de révolutions, le commencement d’une nouvelle période de stabilité administrative dans laquelle le commerce se développe, les rentes publiques augmentent; de nouvelles richesses, le salpêtre et le guano, transforment la vie économique du pays. Le télégraphe unit Lima au Callao, en 1847 ; le premier chemin de fer péruvien s’inaugure en 1851. Le service de la dette extérieure créée par les emprunts commence, et la dette intérieure se consolide. La première présidence du général Castilia ramène la paix et le progrès économique.

Après lui, le scandale financier, les consignations du guano, les spéculations, l’impure fièvre de lucre engendrent le mécontentement. La prophétie de Bolivar s’est accomplie : l’or a corrompu le Pérou. Castilia hésite avant de se révolter contre un gouvernement constitutionnel. Homme d’ordre, il respecte l'autorité chez les autres et en soi. A la fin, la révo-

lution éclate, et triomphe à La Palma, en 1855. Le congrès de cette même année élit Castilla président.

Déjà, l’année précédente, le général-président avait décrété l’émancipation des esclaves noirs pour rendre sympathique la révolution à la tète de laquelle il se trouvait. Le Congrès déclare aboli le tribut personnel des Indiens. Une nouvelle Constitution, base de celle de 1860 qui régit encore le Pérou, transforme des aspects essentiels de l’organisation politique. Elle supprime le Conseil d’Etat et le remplace par deux vice-présidents; elle organise les municipalités; lixe à quatre ans la durée de la période présidentielle. Vivanco se soulève contre Castilla en 1857 ; mais il est vaincu. Le gouvernement du général Castilla se termine pacifiquement : de 1844 à 1800, il a dirigé, d’une main de fer la politique nationale. Nul, avant lui, n’avait donné à la vie du pays pareille continuité. Toutes les forces économiques et morales de la nation se sont développées : les exportations ont atteint le chiffre de trois xiiillions de livres sterling, dépassant ainsi le montant des" importations; chemins de fer et lignes télégraphiques suppriment le désert, le crédit du pays va permettre de nouveaux et importants emprunts. Le Pérou, conscient de son énergie progressive, aspire à étendre ses domaines. Castilla déclare la guerre à l’Equateur en 1859, à propos d’une question de frontières : vainqueur, il accorde une paix généreuse. Il construit des navires pour s’opposera la future suprématie maritime du Chili; devine, enfin, l'importance de l’Est péruvien, et envoie des expéditions sillonner les grands fleuves ignorés. Comme Garcia-Moreno dans l’Equateur et Portales au Chili, il affermit la paix, stimule la richesse, protège l’instruction, crée une marine, impose une nouvelle Constitution au pays. Son action n’est pas seulement politique, mais encore sociale : en affranchissant les esclaves et les Indiens, il prépare la future

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démocratie. Les journaux de l’époque condamnent son absolutisme. « La formule du général est : L'Etat, c’est moi, » écrivait, en 1852, don José Casimiro- Ulloa. Castilla fut, durant quinze ans, le dictateur nécessaire dans une république instable.

Après lui, la vie nationale est personnifiée par un président civil, Manuel Pardo, qui représente [la réaction des avocats et des hommes d’affaires contre le militarisme de Castilla et de ses prédécesseurs. Il ne gouverne point en deux périodes comme le général autocrate, ni son action personnelle ne dure dix ans; et, pourtant, son prestige croît après sa mort, de sorte que son nom préside à la fortune d’un parti.

Pardo naquit à Lima en 1834. Il était le fils d’un poète, don Felipe Pardo, mais il dédaigna bientôt le rêve pour l’action : les intérêts matériels lui paraissent supérieurs à toutes les autres questions.

Il déteste la «politique pure»; il estime que la Constitution est « lettre morte dans la vie nationale ». Sa vocation le pousse à la gestion financière : il fut ministre des finances de 1866 à 1868, agent fiscal à Londres; et fonda une banque à Lima. Son meilleur discours traite de l’impôt. Président, il décréta, en 1875,1e monopole du salpêtre, mesure économique provoquée par l’état inquiétant de la fortune fiscale.

Economiste, homme d’ordre, il continua l’œuvre de Castilla, triompha des révolutions et organisa le pays.

En 1862, après avoir été ministre, maire de Lima, une élection populaire le porte au pouvoir. En quatre ans, son extraordinaire activité réforme tous les services publics : instruction, finances, immigration. Il ordonne la formation du cens en 1876, attire les étrangers; fonde la Faculté de Sciences politiques et l’Université de Lima pour l’éducation de diplomates et d’administrateurs, l’Ecole des Arts et Métiers pour l’instruction populaire; ouvre de nouvelles écoles primaires, fait venir des professeurs allemands et

polonais, el leur livre la direction pédagogique du pays. 11 promulgue un nouveau règlement d’instruction inspiré de l’éducation classique européenne. Il rétablit la garde nationale comme l’avait fait Portales au Chili; organise les juntes départementales dans un but de décentralisation. Son action est inquiète, universelle. 11 veut une politique positive, sans luttes doctrinaires; rêve d’une république pratique, comme Rafael Nunez en Colombie et Guzman-Blanco au Vénézuéla; préfère la Faculté de Sciences politiques qui forme des administrateurs, à celle de Lettres, qui crée des littérateurs et des philosophes.

Cependant, le pays fait banqueroute. Les emprunts, les grandes constructions du président Balta, les spéculations sur le guano et le salpêtre l'ont épuisé. Pardo ne peut empêcher le désastre financier. Il assure le service de la dette extérieure et annonce la ruine à la démocratie enivrée dans l’orgie économique. Il cherche inutilement l’alliance de l’Argentine et de la Bolivie pour élever un triple bastion contre les ambitions du Chili. Son effort reste stérile, tant au dedans qu’au dehors. — Au chef du parti civil succède un président militaire. L’alliance du Pérou et de la Bolivie est impuissante contre la force chilienne, et Pardo lui-même meurt assassiné par une réaction suprême de la démagogie qu’il voulut dominer.

La mort rendit son influence plus durable comme il arriva aussi avec Garcia-Moreno et Balmaceda. Fort directeur d’hommes, il réunit autour de lui des partisans enthousiastes, des fanatiques. Son œuvre réformatrice devint l’évangile d’un parti, le parti civil qu’il avait fondé. Le dictateur Vivanco avait réuni, dès 1841, en un groupe conservateur, les personnalités choisies de l’époque : Pando, Andrès Martinez, Felipe Pardo. Ureta, rival de Manuel Pardo dans la campagne présidentielle, réunit les premiers éléments d’un parti civil.

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Mais ce fut son émule qui groupa toutes ces forces, leur imprimant une durable harmonie. Rejeton d’anciennes familles, les Aliaga, les Lavalle, Pardo représentait les traditions coloniales dans une démocratie agitée.

Il s’était soudainement formé au Pérou, grâce à la découverte de richesses nouvelles : le salpêtre et le guano, et à des monopoles fiscaux, une ploutocratie forte par le prestige de la fortune qui devait bientôt vaincre les anciennes familles. Pardo, docile à la transformation nationale, s’unit à cette ploutocratie ; et son parti, renforcé par ces alliances, devint le défenseur tenace de la propriété, des réformes lentes, de l’ordre, contre l’anarchie créole. Il fut conservateur sans rigidité, libéral sans violence, comme les groupes modérés des monarchies, comme les progressistes sous la troisième République française. Après avoir été une force aristocratique, dédaignant son ancienne sévérité, il se transforma en parti des classes riches, et accepta dans son sein des mulâtres et des métis. De la même façon, dans d’autres démocraties sud-américaines, s’est substituée à l’ancienne oligarchie une ploutocratie dans laquelle figurent des fils d’immigrants, de métis et de banquiers.

L’action de Pardo dépassa celle de Castilla en intensité et en durée. Elle répondait à de nombreux besoins du Pérou : entre le militarisme et la démagogie, l’élément civil était l’unique agent d’ordre et de progrès. L’œuvre de Manuel Pardo, interrompue durant la guerre avec le Chili (1879-1884) et la période d’anarchie postérieure à celle-ci, malgré les efforts d’un chef militaire qui lutta héroïquement dans la guerre contre le Chili, le colonel Cacerès, fut continuée — ironie des choses humaines — par l’ennemi juré de Pardo, par Pierola, le dernier des grands caudillos péruviens, inquiet, romantique, toujours prêt à conquérir le pouvoir par l’œuvre violente des révolutions.

À trente ans, en 1869, il fut ministre des Finances, après Garcia-Caldéron, qui avait renoncé à ce poste, ne voulant pas autoriser la dangereuse politique des emprunts. Dix ans après, en 1879, Pierola se proclama dictateur, et prépara, avec une rare énergie, la défense du Pérou envahi par le Chili. Réformateur, d’après la méthode jacobine, il croyait transformer le pays en accumulant des décrets, et en changeanlle nom des institutions. Son noble enthousiasme fait oublier ses erreurs.

Les armées péruviennes vaincues, Pierola ne résigna pas le pouvoir et divisa le pays. Dix ans plus tard, en pleine maturité intellectuelle, il fut élu président (1895-1899) : de lui date ce qu’on peut appeler la renaissance péruvienne. Sans user de l’emprunt, il transforma un pays épuisé en république stable. Comme tous les grands « caudillos » américains, il se révéla excellent administrateur de la richesse fiscale, il établit l’étalon d’or comme base du nouveau régime monétaire, promulgua un code militaire, une loi électorale, il appela une mission française qui devait changer une armée docile à l’ambition des factions en un pouvoir conservateur de la paix intérieure. Son talent organisateur, son patriotisme, son imposante supériorité, surprirent alors ceux qui n’avaient oonnu que le meneur de révolutions.

11 fonda un parti démocratique comme Pardo, le parti ennemi du militarisme. Malgré ces dénominations, le dernier de ces groupements a prêté son appui à des chefs militaires et aucune loi en faveur des ouvriers n’est due aux démocrates. Pierola qui se faisait appeler « protecteur de la race indigène », établit l’impôt sur le sel, très dur pour cette race misérable.

Le chef des démocrates est lui-même aristocrate, non seulement par ses origines, par l’élégance un peu archaïque de son style. et par ses goûts de patricien,

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mais parce qu’il aima toujours s’entourer de vieilles et nobles familles, les Orbegoso, les Gonzalez, les Osma, les Ortiz de Zevallos, etc. Cette contradiction entre l’esprit de Pierola et le nom du parti qu’il a fondé, ne nuit pas à la grande popularité dont l’ancien président jouit au Pérou. Il s’impose par des qualités très personnelles comme celles de Manuel Pardo, et ses partisans deviennent des fanatiques. Ses phrases maniérées, son héroïsme, son audace, ont pour ces croyants une signification religieuse : comme le Facundo de l’épopée de Sarmiento, il est le lialife nomade, qui apporte à la démocratie en mal d’anarchie la promesse d’un message divin.

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