‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 16 sur 76 · SANTA-CRUZ · texte numérisé non relu

SANTA-CRUZ

Santa-Cruz et la Confédération du Pérou et de la Bolivie. Les tyrans : Belzu, Melgarejo. — Les derniers caudillos : Pando, Montes.

La Bolivie nait, tout entière et armée, comme dans le mythe classique, de la pensée de Bolivar. Le Libérateur lui donne un nom, une Constitution, un Président. Il crée, en 1825, dans les territoires coloniaux, dans le district de Charcas, par décret, une République autonome; il en est le Protecteur. Sucre, le général d’Ayacucho, lui succède en 1826. Ce noble ami de Bolivar pendant les guerres d’indépendance, s’éloigne, désenchanté, du pouvoir, Patroclede l'Iliade américaine.

Dès lors et pour vingt ans, domine dans cette naissante République un grand « caudillo », Andres Santa-Cruz. Lieutenant du Libérateur, il hérita comme Florès et Paez d’une partie de son legs de nations : il fut Président de Bolivie et voulut l’être du Pérou.

En 1826, il présida le Conseil d’Etat à Lima et gouverna en l’absence de Bolivar. En 1827. il est chef de la République bolivienne et lutte difficilement contre l’anarchie nationale. Son ambition s’agite sur la vaste scène de l’ancien vice-royaume; il veut unir la Colombie, la Bolivie et le Pérou et, dans ce but, organise la Iranc-maçonnerie comme force politique, depuis La

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Paz jusqu’à Lima. Président de la République bolivienne pour la deuxième fois, en 1828, il forme un gouvernement fort contre les révolutions. Il est, comme Garcia-Moreno ou Guzman-Blanco, un civilisateur. Fils d’une Indienne de noble origine, la « Cacica » de Guarina, il a peut-être, par atavisme, des ambitions impériales. Il aime le pouvoir et le faste, reçoit du roi Louis-Philippe la Légion d’honneur et institue un ordre analogue pour la Confédération bolivienne. II accumule les titres sonores : capitaine général et président de Bolivie, grand maréchal, pacificateur du Pérou, protecteur suprême des Sud et Nord-Péruviens, chargé des relations extérieures. En politique intérieure, il est un organisateur qui défend l’ordre cruellement, un administrateur rigoureux. Il promulgue des codes, suivant l’exemple napoléonien ; discicipline l’armée et restaure les finances. Les rentes augmentent ; le crédit s’affermit; l’impérialisme naît. Santa-Cruz attire les Européens et protège les nationaux, car la population le préoccupe; c’est, en effet, le grand problème bolivien et sud-américain. Il propose, en 1833, l’exclusion des célibataires de la magistrature, la protection aux familles nombreuses. Comme tous les « caudillos », il se préoccupe de développer le Trésor public.

Les triomphes locaux ne le satisfont pas. Méfiant, astucieux, froid, sans l’éloquence déclamatoire d’autres présidents, ambitieux de richesse et de pouvoir, il veut de nouveaux Etats pour son sceptre despotique. Imitant Napoléon, comme Iturbide au Mexique; et, songeant aux succès du Premier Consul, il prépare des expéditions de conquête et favorise l’anarchie dans le Pérou qu’il a l’intention de gouverner derechef, comme en 1826. Orbegoso, président de la République voisine, l’appelle à son aide (1835) pour vaincre Salaverry, brillant colonel, qui s’est proclamé dictateur. Santa-Cruz s’érige alors en arbitre des querelles péru-

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viennes, et envahit le territoire. 11 bal Salaverry à Socabaya, et Gamarra, son allié, à Yanacocha. Le dictateur meurt fusillé en 1836, et le Président bolivien fonde contre l'anarchie péruvienne une vaste Confédération : il reconstitue le vice-royaume. Son ambition le conduit jusqu’à attaquer Posas, le tyran argentin. 11 a hérité de l’idéal unificateur de Bolivar, et se prépare à le réaliser. Trois Etats : la Bolivie, le Nord et le Sud du Pérou, chacun avec sa capitale, son président et son Congrès, forment la Confédération sous l’ autorité impériale du nouvel lnca. Santa- Cruz organise avec une activité extraordinaire les trois Etats, leur impose des constitutions et des codes; se flatte de gouverner à Lima, la métropole élégante; on dirait qu’il est le vengeur de la race métisse opprimée par l'oligarchie coloniale. La Confédération existe depuis 1837 ; mais, au Sud, le Chili, envieux de l’hégémonie pérou-bolivienne, la menace. Portales, le ministre omnipotent, cherche des prétextes pour attaquer cette solide construction politique. Il accuse Santa-Cruz d’ourdir des expéditions, comme celle de Freire. contre les conservateurs chiliens; il l'appelle « violateur injuste de la souveraineté du Pérou »; il craint que son pouvoir ne porte atteinte à l’indépendance des républiques sud-américaines. Portales et Santa-Cruz représentent deux ambitions inconciliables : ils ont le même esprit organisateur et autoritaire ; professent tous deux un étroit nationalisme et un patriotisme violent. L’oligarchie chilienne, menée par Portales, organise alors la campagne libératrice du Pérou. L'historien W aliter Martinez justifie cette politique d’intervention dans les affaires d’Amérique, contre laquelle se sont prononoés toujours, après la guerre du Pacifique, les diplomates chiliens.

Deux expéditions successives se dirigent vers les côtes du Pérou. Santa-Cruz bat la première, dirigée par le général chilien Blanco Encalada, en 1837. Le

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général Bulnes est le chef d’une autre armée « libératrice ». Des généraux péruviens : Gamarra, Castilla et Orbegoso lui-même, le secondent. La bataille de Yungaï, en 1838, met fin à la Confédération, et Santa-Cruz perd tout pouvoir sur les peuples de Bolivie et du Pérou.

Son œuvre politique, la Confédération, tendait â réunir deux peuples que Bolivar sépara malgré les traditions coloniales; elle organisait, sur les bords du Pacifique, une force stable contre le naissant impérialisme du Chili. Des hommes éminents du Pérou : Riva-Agüero, les Tristan, Orbegoso. Garcia del Rio, Necochea, des généraux et des politiques,. secondèrent l’effort unificateur du général bolivien.

Son œuvre brisée, Santa-Cruz se retira en Europe en 1845, tenta, excité par de zélés partisans, de retourner dans sa patrie; mais le Chili et le Pérou s’opposèrent à. ce projet. Il fut ami de Napoléon III à Paris, où il représenta la Bolivie plusieurs fois et mourut en 1865. La Confédération qu’il voulut inutilement fonder eût changé le destin des peuples du Pacifique, en donnant la suprématie politique à la Bolivie et au Pérou unis. Les successeurs de Santa- Cruz à la présidence de Bolivie : Ballivian, Yelasco, étaient de ses amis et continuèrent son œuvre ambitieuse quoiqu'ils se fussent révoltés contre son autocratie. Après le grand chef métis, aucun gouvernant n’atteignit son prestige, ni l’ampleur de sa mission politique. Des présidents postérieurs, civils les uns : Baptista, Arce..,les autres militaires : Pando, Montes... ce dernier organisateur remarquable et constructeur de chemins de fer qui évitent à sa patrie un dangereux isolement, exercent une véritable influence sur l’histoire bolivienne, mais n’ont pas cependant l’importance des premiers présidents. Ils appartiennent à une époque prosaïque de ferme développement économique. La Bolivie a eu aussi des tyrans, fauves de

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tragi-comédie, vulgaires et sombres, comme Melgarejo, rouge incarnation de la barbarie créole. C’est la figure néronienne de Bolivie, l’homme de toutes les cruautés et de toutes les licences; audacieux, énergique, il inaugure le régime de la terreur, s’entoure d’une garde prétorienne, représente les instincts destructeurs de la populace, exacerbés par l’envie. C’est enva in que des dictateurs bien intentionnés, comme Ballivian, en 1841, et Linares, en 1857, s’appliquent à continuer, entre deux épisodes barbares, l’œuvre civilisatrice de Santa-Cruz. Ils rêvent de fonder dans une Bépublique Aimara, comme Benan dans les domaines de Caliban, la tyrannie des éléments intellectuels. Leur effort reste stérile. Jusqu’en 1899, année dans laquelle le Président Pando inaugure le régime civil, l’histoire de Bolivie est une succession funambulesque de révolutions et de tyrans. Un écrivain remarquable qui a étudié son « peuple malade»1 écrit que « de 1825 à 1898 éclatèrent plus de soixante révolutions et toute une série de guerres internationales ; il y eut six présidents assassinés : Blanco, Belzu. Cordova. Morales, Melgarejo et Daza, sans compter ceux qui moururent en exil. »

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