‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 22 sur 76 · Mémoires autographes. Paris, 1824; p · texte numérisé non relu

Mémoires autographes. Paris, 1824; p

Facundo des pampas argentines, ou à Paez des plaines du Vénézuéla. Il ne professe point de doctrines politiques définies : il est, d’abord, réformiste radical ; ensuite, il accepte avec un opportunisme prudent, les idées conservatrices. Astucieux, ambitieux, ignorant, démocrate par instinct, il finit par devenir fétiche de la tourbe, héros des guerres civiles ; il gouverne comme président, comme général, comme suprême autorité, dans sa patrie divisée. Entre Iturbide et Juarez, entre l’Empereur et le Réformateur, il est, durant vingt ans, une figure sombre qui s’impose. Son triomphe de 1824 a consacré le fédéralisme : la Constitution reconnaît deux Chambres ; la période présidentielle dure quatre ans; le pouvoir judiciaire est inamovible, et les assemblées provinciales élisent le Sénat national. Sous ce régime, le général Victoria devient président. C’est alors que par crainte de l'Espagne et de la monarchie, commence une politique de rapprochement avec la grande République du Nord. Les loges yorkinas, d’esprit radical, acquièrent influence, et travaillent en faveur de l’hégémonie nordaméricaine ; par contre, le prestige des anciennes loges écossaises décroît.

Santa-Anna dirige une nouvelle révolution qui livre le pouvoir au général Guerrero, et la vice-présidence au général Rustamante. La crise économique se trouve accentuée par ces soulèvements successifs, le Gouvernement vit d’emprunts onéreux, la dette croissante épuise le Trésor et le mécontentement suscite une nouvelle révolution. Un partisan d’Iturbide, le général Bustamante, autoritaire et conservateur, est proclamé président : il fusille l’ancien chef de l’Etat, le général Guerrero, étouffe des révoltes provinciales, rétablit l’ordre intérieur. Une guerre civile l’oblige, en 1832, à transiger avec le directeur de toutes les luttes politiques, Santa-Anna.

Avec lui, les libéraux triomphent, et une transfor-

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mation sociale commence. Les libéraux sont les « hommes nouveaux », comme au Vénézuéla, sous Antonio-Leocadio Guzman. L’oligarchie coloniale, la bureaucratie républica' ne, le haut clergé, les classes enrichies composent le groupe conservateur qui fonde l’empire avec Iturbide, et désire la royauté avec Lucas-Alaman. Contre lui se soulève la démocratie réformatrice, libérale ou radicale : c’est une lutte de principes et de classes. Les avocats, le petit clergé, la classe moyenne métisse s’imposent en 1833, et la grande réforme économique, religieuse et sociale commence : Juarez lui donnera plus tard la majesté constitutionnelle. Dans la lutte contre l’Eglise conservatrice et monarchiste, les libéraux méconnaissent le for ecclésiastique, arrachent à la mainmorte les biens des communautés religieuses, répandent l’éducation laïque, sécularisent l’Université réactionnaire, comme Garcia-Moreno, dans l’Equateur, condamnait l’Université libérale ; et, impulsés par un radicalisme pernicieux, ils suppriment l’armée chez un peuple en proie à l’anarchie.

Après Santa-Anna, un caudillo métis, Benito Juarez, est le défenseur des idées réformistes (1839) : avec lui, le mouvement libéral atteint un sens profond de race. Juarez représente les indigènes, la démocratie en face de l’oligarchie coloniale, il est rédempteur d’indiens comme Tupac-Amaru, protecteur de vaincus comme Las Casas. Il a fixé mieux que Guzman-Blanco et que Rosas l’idéal de ces Républiques américaines opprimées par le souvenir de la colonie : haine de tout privilège, chimère de liberté absolue, guerre à l’Eglise tutélaire, ferme despotisme pour créer classes et idées.

Il proclame la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la confiscation des biens ecclésiastiques. Lerdo de Téjada est l’économiste, l’idéologue de la Réforme; Juarez en est le muscle, la volonté de diamant : il

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réalise sans transactions l’ancien programme libéral. Le Congrès, divisé en juaristes et en anlijuaristes, l’élit président. Toutes les lois contre l’Eglise sont appliquées; mais cela n’enrichit point le pays. Agiotages, scandales, gaspillages, banqueroutes s’accumulent en terribles arguments contre les libéraux • « purs » : ceux-ci défendent avec des prescriptions et des violences les nouvelles lois de réforme. Et. derechef, l’ombre de l’empire plane sur la turbulente démocratie.

Ce n’est plus l’empire national de Montezuma ou d’Iturbide; mais bien les aigles exotiques. Napoléon III, conquérant par tradition de famille, intervient dans les luttes mexicaines; il veut, comme Louis-Philippe, des colonies outre-mer; il défend la civilisation latine contre la menace yankee, protège l’Eglise contre la Réforme, étend sur des pays barbares l’empire aimable de l’esprit français : clarté, méthode, harmonie1. En 1861, le Congrès mexicain suspend le. service de la dette, comme remède à la banqueroute financière, et cette mesure provoque l’intervention française qui est une croisade de créanciers ambitieux contre le Mexique. L’Angleterre et l’Espagne signent à Londres un accord contre la démocratie en faillite. On excite alors la haine mexicaine contre l’Espagne, dont le ministre est expulsé : le Gouvernement fédéral refuse de traiter avec le chargé d’affaires espagnol. Le général de la Réforme, Zaragoza, organise le pays pour le défendre contre l’invasion française : il est vainqueur à Puebla. La résistance se concentre sur le plateau central où sont les pénates du Mexique ancien. Zaragoza meurt; Puebla. attaquée par les Français, se défend héroïquement; la guerre nationale devient aussi une guerre civile. Les monarchistes

1. Le brillant historien mexicain Ruines écrit que l'intervention française fut « la révolte de Napoléon III contre la doctrine de Monroë ». El verdadero Juarez. Mexico, 1904; p. 819.

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désirent un prince, la restauration catholique, la consolidation de l’oligarchie conservatrice et le clergé partage ces vœux. L’archiduc Maximilien, à qui les conservateurs ont oil’ert le trône d’Iturbide arrive, et de 1863 à 1864, après de rudes batailles, les envahisseurs dominent le pays patriote. Maximilien, entouré par les aristocrates, entre triomphant dans la capitale aztèque; et le peuple, dominé par la splendeur de la nouvelle cour, accepte le roi étranger.

Le monarque, pompeux et ambitieux, veut fonder, comme Napoléon III, un « empire libéral », une royauté démocratique ; il ne condamne pas la Réforme, il prétend la sauver, la purifier de son origine jacobine. Héritier de vice-rois et de dictateurs, Maximilien rétablit le droit de « patronat », défend la tolérance religieuse. Quelques réformistes applaudissent à son libéralisme; mais ni libéraux, ni conservateurs ne sont satisfaits : ceux-là parce qu’ils rêvent d’une république laïque; ceux-ci parce qu’ils conçoivent seulement une monarchie cléricale. La révolution continue. Le roi isolé, effacé, comme le Mikado, ne' gouverne pas; son taïkoun, le général Bazaine, à la tète d’une armée française, est la véritable autorité.

Sa période présidentielle terminée, en 1865, Juarez se proclame dictateur pour continuer sa résistance contre l’Empire oscillant entre un monarque et un général, entre les cléricaux mécontents et les réformateurs agressifs. La République Nord-Américaine condamne la monarchie au nom de la doctrine de Monroë : c’est l’intervention contre l’intervention. La guerre de Sécession est terminée aux Etats-Unis, qui redoutent le voisin impérial. La fortune abandonne dès lors le roi mexicain. Napoléon III a besoin de retirer ses troupes : la Prusse, ambitieuse d’hégémonie en Europe, l’inquiète, la Prusse victorieuse à Sadowa. Il conseille à Maximilien d’abdiquer; mais point ne veut céder le monarque orgueilleux qui

devient réactionnaire et défend violemment sa dignité impériale. L’heure tragique de l’abandon et du désastre sonne et la révolution mexicaine s’étend (1866). Porfîrio Diaz, évadé de Puebla assiégée par les Français, organise la reconquête à Guerrero. Sombre et viril, il se réfugie sur les hauts plateaux, comme le roi goth dans les montagnes d’Asturies; il prend Puebla après une glorieuse journée. Cerné par les troupes républicaines, Maximilien se réfugie à Queretaro ; il y est fait prisonnier avec son armée et ses généraux les meilleurs. On le condamne à mort ; et Juarez, inflexible comme les dieux aztèques, refuse la grâce. L’empereur est exécuté à Queretaro, le 19 juin 1867. Le surlendemain. Mexico se rend aux légions de Diaz. La Réforme a vaincu deux empereurs, elle a élevé deux échafauds.

Dans ces luttes, Juarez, le « caudillo » métis, et Porfirio Diaz, le général invincible, ont acquis une durable influence : Juarez, président et dictateur, organise le pays. Il renforce le Pouvoir Exécutif contre l’anarchie, veut fonder un Sénat conservateur, maintient l’ordre grâce à une armée disciplinée, améliore l’état des finances par de sévères économies. Ses ministres, plus instruits et plus intelligents que le chef, réalisent de vastes réformes, tandis que lui attire les généraux victorieux. Le nouveau gouvernement confie l’Ecole Préparatoire à un grand éducateur, Gabino Barreda : comme Rivadavia dans l’Argentine, il s’attache à la transformation matérielle et morale du pays. 11 protège le capital étranger, établit la liberté commerciale, favorise la colonisation, s’occupe d’irrigation, commence les travaux du chemin de fer de Veracruz à Mexico. L'idéal de Juarez, c’est l’éducation de la race indigène, noyau de la nationalité : de même qu’Alberdi, il croit que le protestantisme sera une féconde doctrine morale pour les Indiens. « Ils ont besoin, disait-il à don Justo Sierra, d’une religion qui les oblige à lire, et non pas dépenser leur argent en

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cierges pour les saints. » Il fonde la démocratie industrielle, l’Etat laïque.

Mais entre ses idées politiques et son action dictatoriale, il existe un divorce qui explique la stérilité finale de son effort. « Le seul livre qu’il ait bien lu, c’est la Politique de Benjamin Constant, apologie du régime parlementaire » L Juarez se confie en la démocratie, en les Chambres qui gouvernent; il aspire à être, comme les rois constitutionnels, un témoin somptueux dans les luttes des partis. Ses idées le portent au parlementarisme; son ambition, à la dictature. Il prétend à concilier tous les intérêts nationaux, à être la personnification de la démocratie mexicaine; mais ses haines sont mesquines. Sévère, impassible, grand caractère par sa résistance et sa ténacité silencieuse, il n’a point de grand idéal; il n’est pas orateur, ni ne conquiert les foules. Il est seulement le « cacique » suprême d’une nation métisse.

Malgré lui, l’anarchie continue dans les Etats. Les militaires qui ont vaincu dans la guerre nationale troublent par leurs ambitions la paix intérieure ; à Yucatan, à Sonora, à Puebla éclatent des révolutions que Juarez réprime avec énergie. Sa période présidentielle terminée, il aspire à être réélu, vainc Lerdo de Tejada, le financier, et le guerrier Diaz; mais sa victoire est fragile. La grande révolution, dans laquelle figure Diaz, commence et Juarez meurt au milieu de la lutte pour le pouvoir. Lerdo de Tejada, continuateur des réformes entreprises, est son successeur : avec lui les principes libéraux figurent définitivement dans la Constitution mexicaine. Lerdo fortifie le pouvoir central, dirige sa campagne contre les « cacicazgos », tyrannies de la Sierra, fonde un Sénat tutélaire.

Il aspire, comme Juarez, à la réélection, et un nou-

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