‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 24 sur 76 · UNE RÉPUBLIQUE DE TYPE SAXON · texte numérisé non relu

UNE RÉPUBLIQUE DE TYPE SAXON

Portâtes et l'oligarchie. — Les présidences de dix ans. — Montt et son influence. — Balmaceda le réformateur.

Au Chili l'évolution politique est vraiment originale. Ses premières années de vie républicaine sont aussi troubles que celles de l’Argentine, de la Bolivie et du Pérou : c’est l'époque anarchique. Carrera, dictateur, renverse quatre gouvernements; il y a des mutineries de caserne et des querelles de généraux; le dictateur O’IIiggins tombe en 1823; une junte lui succède, et, après elle, cinq gouvernants : Freire, Blanco, Encalada, Eyzaguirra, Vicuna, figures éphémères qu’une démocratie turbulente élève et détruit. Elles occupent, trois mois durant, la scène mobile et puis s’en vont. Pendant l’administration Pinto, de 1827 à 1829, on ne compte pas moins de cinq révolutions. On essaie de la fédération dans un pays géographiquement unitaire, les Congrès sont des assemblées dissociatrices, une obscure démagogie s’élève en 1828 et en 1829, contre les conservateurs de l’ordre social. La vie nationale est troublée ; vandalisme dans les campagnes, paralysie du commerce, de l’industrie, finances en désarroi, crédit nul. politique révolutionnaire. Les partis luttent pour le pouvoir : « vieilles perruques » pelucones ou conservateurs et « blancs-becs » pipiolos ou libéraux. Ces derniers gouvernent un peuple enthou-

LE CHILI

siasmé pour la liberté. L’orgie politique continue jusqu’en 1830 : le peuple chilien va de la liberté à la licence et de la licence à la barbarie. Cette démagogie, un homme supérieur la contient : c’est Diégo Portâtes, fondateur de la stabilité araucanienne.

La Constitution sociale du Chili, les castes en contact, les traditions favorisaient son œuvre organisatrice. Territoire étroit où s’unissent les races, long littoral qui engendre des désirs d’expansion aventurière sont la base géographique d’une race homogène. Les Araucaniens ne montrent pas la sombre passivité des Quecliuas et des Aymaras : ils sont rudes et guerriers. Le métissage ne s’y complique pas, comme au Pérou et au Brésil, d’apports asiatiques et africains : il est simple, sans terribles « hybridismes ». De là dérivent l’unité nationale et la continuité de son histoire. Sur cette masse servile, règne, orgueilleuse et distante, une étroite oligarchie formée de Basques austères et positifs, de Saxons lents, de commerçants et de marins.

Point d’esclaves comme au tropique ; mais des inquilinos , serfs féodaux de barons terriens. L’oligarchie est agricole, et, par cela même, stable et profondément nationale. En somme, une copie de la société saxonne ou de la première république romaine; une fausse démocratie gouvernée par des seigneurs absolus.

Avec ces forts éléments conservateurs, Portâtes construit une nation austère. II était né en 1793, et comptait trente-sept ans à sa première intervention dans la vie politique; c’était un homme nouveau, commerçant, aux idées précises. Il avait le pouvoir suggestif des « caudillos », une intelligence concrète, une instruction moyenne, de la volonté, de la réflexion et de l’autorité. II pouvait devenir le chef d’une race sans enthousiasme lyrique, ni belles chimères, le directeur sensé d’un peuple pratique.

Ministre d’Ovalle en 1830. il profite de la victoire du général Prieto sur les « pipiolos ». Ses idées conservatrices, autoritaires, le portent au pouvoir. Il ne sera jamais président; mais ministre puissant, comme Disraeli ou Bismarck. Trois ou quatre idées simples, concrètes, le guident en politique : eu premier lieu, l’organisation du Chili contre l’anarchie. La religion est une force ordonnatrice, et Portales l'utilise sans arriver, comme Garcia-Moreno, à la théocratie ; le principe d'autorité est nécessaire pour organiser un pays, et le chef des « pelucones » veut un pouvoir exécutif fort, avec des facultés extraordinaires. Entre deux excès : l’autocratie et la démagogie, il penche plutôt vers le premier, et devient un ministre dictateur.

Portales gouverne contre le désordre : il destitue les chefs révolutionnaires; les hommes, il les divise en bons et en mauvais. Il s’entoure de bons; et, naturellement. ce sont des conservateurs. Il hait les sargentadas mutineries de casernes : il instruit les soldats. et fonde une garde nationale pour combattre le militarisme. Il détruit les bandits qui infestent les campagnes. Des écoles primaires et normales sont ouvertes, où il favorise l’instruction religieuse. — Une sévère économie est introduite dans les finances nationales. — Et cette œuvre reçoit les formes légales et économiques d’un juriste péruvien, Juan Egana, et d'un ministre de finances, Tocornal.

Le ministre veut pour son œuvre la majesté des choses éternelles : point ne lui suffit son action personnelle, éphémère comme la vie. Il pense à un statut, à un inflexible moule pour l'avenir. La Constitution de 1833, que d’autres promulguèrent, sous son égide souveraine pour ainsi parler, est son légat politique.

Elle crée un Sénat conservateur et un Pouvoir exécutif fort : le premier défend le- traditions, le second dirige le progrès national. Les assemblées provin-

LE CHILI

ciales, vestiges du fédéralisme, sont supprimées, et les municipalités se chargent des services publics. Le président peut, en présence de troubles intérieurs, déclarer l’état de siège et suspendre les garanties constitutionnelles ; mais il ne juge ni n’applique de peines. Les départements élisent les députés ; un suffrage restreint désigne les sénateurs, dont le mandat dure neuf ans. Le patronat s’organise, l’Eglise devient institution d’Etat, car elle défend la propriété, l’ordre, les « bonnes idées » des pelucones; elle consacre la pure oligarchie.

Cette Constitution explique le lent progrès libéral du Chili, la longue paix intérieure, la durable hégémonie d’un groupe oligarchique. Alberdi attribue la paix chilienne à un « pouvoir exécutif vigoureux », à la Constitution de 1833.

Cette réforme du statut réalisée, Portâtes organise tranquillement lé pays : il impose l’ordre « parla raison ou par la force ». Il se retire du pouvoir, et de ce fait le parti conservateur traverse une crise, au cours de laquelle luttent Rengifo et Tocornal ; mais Porlales réapparaît, comme ministre de la guerre de Prieto et Tocornal, éminent financier, est à ses côtés. Le caudillo de l’ordre reprend avec une incomparable activité son œuvre d’organisation: son ambition patriotique ne se satisfait pas du triomphe sur les querelles intestines. Il comprend que le Chili est un peuple maritime, commerçant et oligarchique, comme Carthage ; et il aspire à la domination de l’Océan.

Dans le Nord, sous l’inspiration de Santa-Cruz, s’unissent le Pérou et la Bolivie : Portales craint cette confédération, intervient dans les affaires du Pérou, envoie deux expéditions contre Santa-Cruz, fomente l’anarchie péruvienne. Il détruit l’œuvre du grand « cacique » bolivien, et durant un demi -siècle son impérialisme fait des progrès. Le Pérou a des richesses, du brillant, des traditions. Le Chili lui arrache l’hégé-

monie du Pacifique, en une guerre de quatre ans (1879-1884).

L’œuvre de Portales a été considérable. Il a créé la paix intérieure et suscité l’ambition de dominer; il a organisé le pays sous une autorité forte aidée par une Eglise tutélaire; il a favorisé le progrès matériel, chemins, richesse, population, voies ferrées. Une constitution assurera pour un demi-siècle sa dictature morale. Les libéraux eux-mêmes : Lastarria, Huneeus- Gana, reconnaissent son action magistrale en une époque d’indiscipline. Un conservateur, Walker Martinez, lui consacre une brillante apologie. Vicuna Mackenna, l’historien, écrit qu’ « il fut plutôt un grand esprit qu’un grand caractère », alors que toute l’œuvre de Portales. depuis la répression de l’anarchie jusqu’à la campagne du Pérou et la guerre au militarisme, disent bien qu’il fut plutôt un grand caractère qu’un grand esprit. Portales mourut assassiné, en 1837.

Manuel Montt continue son œuvre politique. Son ministre, Antonio Yaras, le seconda, comme Tocornal avait aidé le chef des « pelucones ». Ces esprits conservateurs commencent de gouverner en 1851 et la réélection de Montt en 1856 étend leur action dans le temps : c’est le « décennal », époque autoritaire et sanglante. Les Monttvaristes deviennent un parti national ; ils défendent à outrance l’ordre par la violence, par la dictature, contre les radicaux d’abord, contre les radicaux et les « pelucones » ensuite. Ces dix années d’organisation douloureuse séparent deux périodes : la période conservatrice de Prieto et Portales, et la période libérale de Perez et Errazuriz.

Un libéralisme mieux défini que celui des pipiolos inquiète au Chili les hommes d’ordre. L’éloquence d’un tribun, de Matta, patriarche du radicalisme; la propagande de Bilbao et de Lastarria ; l’œuvre des clubs révolutionnaires, comme la « Société de l’Egalité », forment une jeunesse romantique qui cherche

LE CHILI

à se sacrifier pour son idéal. Montt et Varas réagissent contre elle, condamnent à mort ou à l’exil les futurs libéraux, Santa-Maria, Vicuna-Mackenna... Ils pensent que le Chili n’est pas suffisamment préparé pour les libertés théoriques que défendent Lastarria et Bilbao : ils éduquent à la manière saxonne, pour la liberté et le sel f -g over riment. Ce sont des personnages représentatifs de l’oligarchie créole, grande force conservatrice, rude et bienfaisante. La répression dictatoriale ne détruit pas le libéralisme : libéraux seront les présidents de l’avenir et Montt lui-même change lentement de direction politique. En 1858, dans, les dernières années du décennat, les pelucones l’attaquent parce qu’il a toléré le culte protestant à Valparaiso.

Sous le gouvernement montlvariste, comme sous la dictature de Guzman-Blanco et de Garcia-Moreno, le pays progresse économiquement : on construit des voies ferrées, des routes, des lignes télégraphiques. Montt protège l’agriculture, la colonisation des terres du Sud, par la fondation d’un « crédit foncier »; il ouvre près de cinq cents écoles, et une Banque nationale. Le commerce maritime se développe, et les rentes publiques doublent durant le décennat; finalement, l’admirable code civil d’Àndrès Bello, promulgué en 1857, donne stabilité et discipline à la vie civile. Portales, Bello, Montt et Varas ont organisé socialement et politiquement le Chili.

Après Montt, les présidences de Perez en 1861, de Errazuriz en 1871, de Santa-Maria en 1881, se séparent des tendances conservatrices. Toutes les conquêtes libérales : le registre civil, le mariage civil, la tolérance religieuse, deviennent des lois d’Etat. Le libéralisme n’a pas affaibli l’autorité présidentielle : Perez a gouverné dix ans comme Montt. De longues autocraties et des Constitutions conservatrices expliquent la force chilienne, au milieu de l’anarchie américaine.

Portales est le génie organisateur; Montt représente une époque de défense sociale; Balmaceda est le réformateur démocrate dans un pays oligarchique, le président libéral en face de traditions conservatrices. Balmaceda est la plus haute figure chilienne, après Portales : sa présidence suscite une révolution et transforme la vie politique de son peuple.

José Manuel Balmaceda appartient à l’oligarchie chilienne. Il descend d’une très ancienne famille coloniale. Juan de Balmaceda fut président de la « Real Audiencia ». tribunal du roi, vers la fin du xvine siècle. Le nom de la famille révèle son origine Basque. Balmaceda naquit à Santiago, en 1838. Son père, don Manuel José Balmaceda, était conservateur, possesseur de vastes latifundia , comme les chefs des familles traditionnelles.

Balmaceda adopte les idées démocratiques. « Apostat ! » l’appellent les conservateurs, oubliant qu’il a changé de doctrine, mais non pas de mysticisme : il croit à la liberté, comme an tan aux dogmes inflexibles. Il appartient au « Club de la Réforme », de Santiago, dans lequel une brillante jeunesse défend toutes les idées libérales, la foi romantique de 1848, antithèse des idées des pelucones et des monttvaristes. Au pouvoir exécutif despotique, il oppose la liberté électorale, la suppression de la rééligibilité présidentielle, l’autonomie des municipes, la restriction des pouvoirs du Président; à l’oligarchie catholique, la tolérance religieuse; aux traditions d’autoritaires, la reconnaissance formelle de la liberté de la presse, d’association, de réunion, de pétition ; à la confusion des pouvoirs, leur indépendance. Balmaceda fut le président du « Club de la Réforme ». Il n’attaque pas avec une ferveur plébéienne, vengeresse d’une longue servitude, les positions d’un groupe traditionnel : il quitte ses rangs, riche et patricien, pour condamner l'autocratie et ses privilèges. C’est l’atti—

LE CHILI

tude de Winston Churchill dans l’Angleterre libérale.

Balmaceda dispose de forts éléments pour son action future : fortune personnelle, hase de l’indépendance; un credo sympathique ; un parti qui devient puissant sous les gouvernements de Perez et d’Errazuriz.

On peut distinguer trois étapes dans son action politique : député, il défend des lois de réforme: ministre des Affaires étrangères, il écarte l’intervention nordaméricaine dans la guerre du Pacifique; président, il exalte le pouvoir contre la tyrannie du Congrès. De 1870 à 1879, il est un parlementaire passionné et croit à l’efficacité de la liberté contre les excès du régime conservateur. Il défend à la Chambre, comme député et comme ministre de l'Intérieur et des Cultes, les lois libérales: cimetière laïque; mariage et registre civils; liberté de culte. Au lieu de l’absolue séparation de l’Eglise et de l’Etat, irréalisable au Chili, il propose l’union des deux pouvoirs sur les bases du « patronat » traditionnel et de la liberté religieuse. 11 ne désirait point de radicales réformes : « Renonçons — disait-il — à vouloir tout faire en peu de temps, et à porter nos solutions, guidés par un esprit d’abstraction rigoureuse, au delà de ce que l.es véritables besoins réclament pour la correcte application de la doctrine libérale et pour la commune félicité. » Balmaceda, radical en 1879, modère ses ambitions dix ans plus tard, en demandant au Parlement chilien des réformes.

Ministre des Affaires Étrangères du gouvernement de Santa-Maria, en 1881, il consolide les victoires du Chili dans la guerre du Pacifique. Les campagnes militaires étaient finies, et le Pérou vaincu, défendait son intégrité territoriale contre les ambitions conquérantes de l’Arauco. Ce que les armées n’avaient pu, la diplomatie voulut le réaliser. L’intervention nordaméricaine prépare, comme solution de la guerre, la

paix sans conquête : c’est la politique de M. Blaine qui rêvait pour l’Amérique une harmonie durable sous la règle d’or de l’arbitrage. Un ministre nord-américain, M. Trescott. porte au Chili la formule d’arrangement. Garcia-Caldéron, Président du Pérou, défenseur de l’intégrité du territoire et de l’union nationale, stimule l’intervention des Etats-Unis; mais les médiateurs sont dociles à la nation victorieuse. Le président yankee Garfield meurt, et la politique nord-américaine change. Le président péruvien est prisonnier du Chili : de Rancagua à Quillota, de Santiago à Valparaiso, il devient le symbole irréductible du Pérou vaincu. Les Etats-Unis l’abandonnent; leur politique finit par devenir indécise, trouble, machiavélique. Balmaceda impose la paix au Pérou; la paix dont il rêvait, et le traité se signe, qui livre au Chili les richesses du Pérou méridional.

Le ministre impérialiste a vaincu : il aspire à la présidence de sa patrie. Santa-Maria l’impose et l’opinion l’accepte, orgueilleuse de ses triomphes diplomatiques. Une époque d’abondance commence après la longue austérité chilienne. Balmaceda gouverne avec des énergies centuplées : l’or du Pérou, le pouvoir moral de la victoire, ses ambitions d’homme d’Etat, la vocation pour l’empire que développe chez les peuples énergiques une guerre heureuse.

Dans l’ordre matériel, il transforme le Chili ; dans le domaine moral, il préside à sa dissolution ou à sa décadence. M cette dégénération, ni ce progrès ne sont l’œuvre exclusive du président autocrate. La richesse énerve un peuple sobre, elle permet l’érection de monuments, mais, en même temps, elle affaiblit les caractères. Honnête et prévoyant, Balmaceda emploie à des œuvres matérielles les millions qu’il a retirés de la guerre; il construit des écoles surtout le territoire; des instituts spéciaux, agricoles et miniers; des écoles professionnelles ; il commence la construc-

LE CHILI

tion de nouveaux chemins de fer, d’une digue à Talcahuano, de palais pour les services administratifs; il fortifie quelques ports, acquiert de nouveaux cuirassés, encourage l’immigration, fonde des écoles militaires et livre à l’armée un nouvel armement. Il supprime les contributions, assure le service de la Dette intérieure, amortit le papier-monnaie et exige des Banques des garanties. Quand vous demandez au Chili l’origine d’une œuvre publique, d’une école, d’une prison, on vous parle de Balmaceda. En finances, en instruction, en colonisation, il réalise une rénovation fondamentale : il est le Président constructeur.

Balmaceda fut porté à la présidence par trois partis : les libéraux, les radicaux et les nationaux, c’est-à-dire par trois aspects d’une idée centrale, depuis un libéralisme atténué qui se rapproche des idées conservatrices Qes nationaux) jusqu’à un libéralisme violent, voisin de la démagogie (les radicaux). La victoire balmacediste étouffa toute velléité de réaction cléricale : Balmaceda était un réformateur. Son ambition ne pouvait être satisfaite par les progrès matériels et les conquêtes pratiques. Comme idéologue, il appliquait des idées abstraites à la politique. Il voulut unir tous les libéraux en un parti prépondérant, assurer une plus grande indépendance aux pouvoirs publics — judiciaire et municipal; — dépouiller le Pouvoir exécutif de ses attributs traditionnels ; fonder contre l’oligarchie une démocratie instruite et virile, libérale et militaire, dans laquelle tous les rêveurs pourraient vivre leur utopie.

Il existait, entre ses doctrines et son caractère, un grave divorce. Autoritaire par vocation, par tempérament, parce que patricien, il affaiblit cependant le pouvoir exécutif par la loi des municipalités, qui octroie à ces dernières une ferme autonomie; par la loi des incompatibilités, qui concède une pleine indépendance au Congrès envers les autres pouvoirs : « Le

mandat de député — déclarait cette loi — est incompatible avec l’exercice de toute fonction publique rémunérée. » A cette heure de confusion des partis, Balmaceda dépouillait le Pouvoir exécutif d’efficaces agents au sein du Parlement. Il préparait ainsi, par une réforme parfaite dans le domaine des idées, de graves luttes futures.

Le Président libéral condamne la Constitution de 1833, base de l’ordre chilien ; il croit qu’à la nouvelle époque, où il gouverne, convient nn statut nouveau. « >i les désirs du pays, ni ceux des partis ou des cercles en action — écrit-il — ne se peuvent plier au régime centralisé et d’autorité que consacra la Constitution de 1833 » L II critique dans l’ancienne charte « les attributions dévolues au chef du Pouvoir Exécutif, l’affaiblissement de l’initiative et des « fueros » locaux par l’excès de vigueur dans le pouvoir central ; la part qui correspond au Pouvoir Exécutif dans la formation du pouvoir judiciaire, son influence sur l’élection et le fonctionnement du Pouvoir législatif, la centralisation administrative et les œuvres génératrices du progrès matériel. »

Mais en abandonnant, par un suicide héroïque, les forces que lui confère un statut traditionnel. Balmaceda fonde l’omnipotence du Congrès. Pelucon par atavisme, despote élégant, il méconnaît bientôt ce pouvoir que lui-mème a élevé au-dessus de la Présidence décadente. La contradiction entre sa vie et ses doctrines. son hérédité et son idéal, imprime à sa noble figure de patricien la majesté de ces personnages d’Eschyle que le destin annihile et ennoblit. Balmaceda affaiblit le pouvoir exécutif et a des candidats officiels; établit la prépondérance des Congrès et veut avoir des ministères indépendants : détruit la Constitution de 1833, et est autoritaire. Renan secom-

i. Cf. J. Banados-Espixosa. Balmaceda , su gobiemo y la révolution de 18'Jl. T. I, pp. 455 et suiv.

LE CHILI

paraît à Yhircocerf scolastique qui porte en soi deux natures hostiles : c’est aussi le destin de Balmaceda.

Son idéal politique est celui de Benjamin Constant, de Lamartine, de Laboulaye. Il n’accepte pas le despotisme du président, ni la tyrannie du Congrès.

Le parfait équilibre des pouvoirs pouvait-il se réaliser au Chili ou bien n’était-ce rien autre qu’un noble rêve d'idéologue? A l’omnipotence des gouvernements centralisés se substitua bientôt la dictature des Parlements anarchiques. Les partis imposèrent à Balmaceda des ministères, lui présentèrent des listes de candidats, parmi lesquels le Président, enchaîné, devait choisir des conseillers.

C’était une transformation radicale, car dès l’époque de Portâtes, le gouvernement était intervenu dans les élections, avait imposé des députés et des Présidents. Balmaceda méconnaît sa propre œuvre, se révolte contre le Congrès, gouverne sans budget, défend les droits du pouvoir qu’il a détruits par des lois imprévoyantes : il prétend imposer, suivant la tradition, un Président, et le Congrès ne l’accepte point. On a très bien dit que le gouvernement de Balmaceda fut la crise de l’intervention électorale1. Le Parlement refuse au Président la loi des contributions, lui renverse des ministères, proteste contre la désignation d’un candidat officiel : il se forme dans son sein, comme au temps de la Révolution française, un Comité révolutionnaire. Les dictatures choquent. La révolution éclate en 1891 ; l’escadre se soulève ; la guerre civile divise les familles ; le Congrès lutte pour la Constitution; le Gouvernement, pour l’autorité. De la Moneda, Balmaceda dirige les batailles, dans une terrible lutte contre les forces combinées de la marine, des Banques et du Parlement. Une funeste

1. Phrase de Don Juan Enrique Tocornal, homme politique chilien.

15ti LES DÉAIOCRATIES I, ATI. NES DE l’.VMÉRIQUE

ardeur s’empare des factions; les haines et les représailles s’accumulent comme dans une guerre de races. Deux batailles, Concon et La Placilla, détruisent le pouvoir du Président.

Les révolutionnaires prennent le dessus, envahissent Valparaiso et Santiago et la barbarie araucanienne incendie les demeures des amis du Président, et parcourt, alcoolisée et brutale, les villes silencieuses. Balmaceda se réfugie à la Légation argentine, et ses partisans se cachent, tandis qu’un peuple de Vandales accumule les ruines. Le Président vaincu devient alors une figure stoïque, un héros de Plutarque : il transforme sa chute en apothéose; il purifie, par une catastrophe, la tragédie locale. Serein comme les vieillards classiques, il se suicide, après avoir rédigé un noble testament politique. « Parmi mes plus violents persécuteurs d’aujourd’hui — écrit-il — figurent des politiciens de divers partis que j’ai comblés d’honneurs, que j’ai exaltés et servis avec enthousiasme. — Point ne me surprennent ni cette inconséquence, ni l’inconstance des hommes... Tous les fondateurs de l’indépendance sud-américaine moururent dans les cachots, dans les cellules ou furent assassinés, ou encore périrent dans la proscription et l’exil. Telles ont été les guerres civiles dans les anciennes et les modernes démocraties. C’est seulement quand on est témoin de la fureur à laquelle s’abandonnent les vainqueurs dans les guerres civiles que l’on comprend pourquoi, autan, les vaincus politiques, encore qu’ils fussent les plus insignes serviteurs de l’Etat, finissaient par se précipiter sur leurs propres épées. »

Après ces considérations de philosophie politique, la ferme protestation de l’hidalgo. Il ne peut se soumettre au « critérium de juges qu’il éloigna de leur poste à cause de leurs idées révolutionnaires ». Deux voies lui restent ouvertes : la fuite ou la mort, et il préfère la seconde, pour atténuer la persécution elles

LE CHILI

maux qu’endurent ses amis. « Je pourrais encore m’évader — dit-il dans son testament — en quittant le Chili ; mais cet expédient ne correspond pas à mes antécédents, ni à ma fierté de Chilien et de caballero. Je suis fatalement livré à l’arbitraire ou à la pitié de mes ennemis, puisque n’ont plus de force la Constitution et les lois. Mais vous savez, Messieurs (il s’adresse à MM. Claudio Vicuna et Julio Banados- Espinosa), que je suis incapable d’implorer la faveur, voire la bienveillance, d’hommes que je méprise pour leurs ambitions et leur manque de civisme. » Il pensait que dans les grandes crises ou les drames, il faut un protagoniste ou une victime, et il accepta son destin jusqu’à mourir. Au-dessus des « caudillos » métis, au-dessus de la foule obscure qui s’agite dans les palais et les parlements, affamée de pouvoir et de faste, ce patricien se dresse, dominateur et solitaire.

Dans son testament politique, il condamne le régime existant : « tant que subsistera au Chili le gouvernement parlementaire tel qu’on a voulu le pratiquer et tel que le soutient la révolution triomphante, il n’y aura point de liberté électorale, ni d’organisation sérieuse et constante dans les partis, ni de paix entre les groupes du Congrès. » Sa dure prophétie s’est accomplie : le régime parlementaire excessif, stérile, a vaincu avec les révolutionnaires. De Portales à Balmaceda, le Président est la suprême autorité; après Balmaceda, les Congrès gouvernent, et le Président, esclave des groupes qui y dominent, ne peut dissoudre le Parlement, ni en appeler à un référendum populaire. On a obtenu la liberté de vote; mais elle consacre la tyrannie des Assemblées. Les partis se fractionnent; l’autorité, sur laquelle reposait la grandeur chilienne, décline. Un Président sans action propre, un ministère incohérent, un Parlement divisé et incertain : voici le tableau de la politique. « Le Gouvernement du Congrès est le Gouvernement des partis, et

ces entités politiques n’existent au Chili que sous la forme d’antipathies ou de souvenirs »*.

Le parti balniacediste lui-mème n’échappe pas à l’universelle dissolution. Il défend encore le régime présidentiel ; mais il le fait sans la rigidité de son fondateur: il est libéral démocratique et parlementaire : sa force réside en les congrès. « Dans le libéralisme — a pu écrire don Julio Zegers - — les balmacedistes sont ceux qui préfèrent aux doctrines les pactes utilitaires. »

Dans l’ordre politique, la tradition des prlucones, l’autorité forte et tutélaire, se meurt; dans l’ordre social, l’oligarchie perd ses anciens privilèges devant le progrès des classes moyennes. Balmaccda, fondateur d’écoles et de lycées, défenseur de toutes les libertés, réalise cette transformation nationale. Il se prépare au Chili, après la révolution politique de 1891. une révolution sociale, guerre de castes, choc sanglant des seigneurs féodaux et du Tiers Etat formé dans les lycées, libéral et industriel. Deux partis, radical et démocrate, s’organisent pour les futures batailles. « Le parti radical — écrit un observateur — se compose des ennemis exaltés du clergé et d’une grande partie de la jeunesse de la classe moyenne qui unit aux haines religieuses un certain degré d’animadversion contre les classes riches et considérées » 3. M. Edwards croit que cette tendance socialiste, dominante chez les radicaux, « constitue un sérieux danger pour l’avenir. » Le parti démocrate est, comme le Labour Party anglais, comme les socialistes unifiés de France, un groupe ouvrier.

La révolution de 1891 fut dirigée par les banquiers.

!. Alberto Edwards. Bosquejo histôrico de los partidos politicos chilenos. Santiago, 1903, p. itü.

2. Cité par Yictina-Subercasseaux dans son étude sur Italmaceda. Cf. Gobernantes y Literatos. Santiago, 1907, p. 64.

Page 1