‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 26 sur 76 · L’EMPIRE — LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

L’EMPIRE — LA RÉPUBLIQUE

L'influence du régime impérial. — Un Marc-Aurèle d’outre-mer, dom Pedro II. — La République fédérale.

Tandis que les Républiques d’Amérique passent, sans prudentes transitions, de la dépendance coloniale au self -government, le Brésil se prépare, sous de paternelles autocraties, à la réalisation tardive des rêves républicains.' La liberté n’y est pas le don immédiat de constitutions irréalisables, mais le terme logique d’une conquête douloureuse. Le Brésil est, successivement, colonie tributaire, monarchie indépendante, empire absolutiste, République fédérale et démocratique. Un principe, celui d’autorité, domine cette évolution. Un despotisme étroit va cédant de séculaires prérogatives devant les tenaces attaques d’un ardent libéralisme ; les progrès sont définitifs et l’ordre durable ; les révolutions échouent contre le principe de la continuité monarchique.

Le Portugal n’a pas été envahi par les armées françaises. La famille royale, emportant les pénates monarchiques, fuit vers la lointaine colonie, vers le Brésil idyllique et tropical. Nous sommes en 1807; Marie, reine de Portugal, est folle; Jean de Bragance,

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le régent, placide et indécis, aspire à un ostracisme bourgeois, sans convulsions politiques.

Au Brésil, le monarque guidé par des esprits conservateurs, transforme le régime économique, décrète la liberté des ports, et le monopole métropolitain se trouve de ce chef aboli. L’Angleterre, protectrice de l’exode du Roi, avait exigé protection pour ses produits. Les fabriques qu’une politique de rivalités néfastes avait fermées, se rouvrent. Dès 1808, le roi désire fonder, dans cette colonie sans personnalité politique, un empire; en 1815, il l’éleva à la catégorie de royaume, posant ainsi les bases de la nationalité. L’indépendance, après cet acte, sera la ségrégation naturelle d’un organisme déjà formé.

Le gouvernement du roi portugais développa toutes les forces nationales, embryonnaires dans la colonie : art, pensée, droit. Il fonda la Banque du Brésil, établit une académie militaire, la bibliothèque, un jardin botanique; protégea l’qgriculture et l’immigration. On dirait que les nouveaux domaines ont transformé le roi médiocre. Sous l’influence de son épouse, la reine Charlotte, ambitieuse de pouvoir et de faste, il voulut étendre son empire à l’Uruguay, au Paraguay; peutêtre même reconstituer à son profit le vice-royaume de La Plata. Il s’empara de la Guyane française qui resta jusqu’en 1817 sous le pouvoir du Brésil.

Mais de si vastes plans ne renforçaient pas le pouvoir du monarque. La Cour, silencieuse et prodigue, déplaisait aux Brésiliens; le roi favorisait les commerçants portugais avec une prodigalité extrême. Il créa une nouvelle noblesse, celle des « (ilhos do Reino », qui fatigua par son influence au palais et son faste insolent les anciens colons. L’ancien régime continuait : une bureaucratie parasitaire, recrutée parmi les Portugais, pesait sur les destins du Brésil.

Une révolution en Portugal, en 1820, invite le roi à retourner en Europe, à accepter la constitution que

défend la junte révolutionnaire de Lisbonne. Le monarque laisse au Brésil son fils, Don Pedro de Alcantara, et quitte le pays. On rapporte* qu’en prenant congé de Don Pedro, il lui dit : « Bientôt le Brésil se séparera du Portugal; sJil en est ainsi, couronne-toi avant que quelque aventurier s’empare du sceptre ».

Le Parlement de Lisbonne veut détruire les réformes de Juan VI au Brésil, transformer en colonie féodale une nation monarchique; les députés brésiliens qui se trouvent en Portugal, protestent et émigrent en Angleterre. Une révolution à Pernambouc, en 1817, avait levé l’étendard du nationalisme. Le manifeste des révolutionnaires ou « Preciso » formulait les plaintes de la colonie. « Il n’y a plus de distinction — disaient les patriotes victorieux — entre Brésiliens et Européens, tous se considèrent comme frères, comme descendants delà même origine, comme habitants du même pays, comme croyants de la même religion ».

Le journalisme naissant s'agitait, du nord au sud, pour la défense de principes constitutionnels. La déclamation jacobine, l'idéologie romantique crée dans la colonie taciturne un grand mouvement : des juntes de gouvernement se forment dans les provinces. Portugais et Brésiliens luttent pour la domination politique et sociale; mais une armée lusitanienne impose, malgré les protestations populaires, le serment à la Constitution qu’ont promulguée pour la métropole les Cortès lointaines.

Le prince empêche la disgrégatiou fédérale, fonde l’unité brésilienne. Il réunit les représentants des provinces rebelles, convoque en 1822 une Assemblée constituante, visite le pays, devient le « Défenseur perpétuel du Brésil ». Comme les rois goths devant

1. Joao RiiiEino. Ilistoria do Brar.il. liio-Janeiro, 1901; p. 458.

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l’invasion Sarrasine, ou les princes français en face de l’anarchie féodale, il fonde une dynastie nationale, lie l’unité et l’indépendance brésiliennes aux destins de la royauté. Jean YI avait élevé le Brésil à la dignité monarchique ; Pedro 1er le rend indépendant du Portugal, « Indépendance ou mort ! » s’est-il écrié dans son odyssée triomphale à travers les provinces rebelles. A Ipiranga flotte le nouveau drapeau, or et vert, de l’empire naissant. Pedro Ie1' est couronné Empereur constitutionnel en décembre 1822.

José Bonifacio Andrade è Silva, naturaliste, philosophe et soldat, encyclopédiste suivant la tradition française, est le ministre de celte transformation nationale : il condamne la révolution, après avoir défendu les droits naturels et les libertés excessives. Il supprime des journaux et le monarque dissout l’Assemblée constituante, dont les violences et le lyrisme nuisent à l’action politique d’un ministère conservateur.

11 s’est formé dans le pays des groupes extrêmes que le prince tient à ménager: réactionnaires qui veulent un gouvernement absolu, exaltés qui rêvent d’une république, modérés, monarchistes conciliateurs qui cherchent un progrès lent dans un ordre stable. Fatigué de révolutions, l’Empereur a inauguré le régime despotique : il s’est séparé de l’Assemblée, exilé les rebelles, entre autres Andrade, aujourd’hui radical, hier réactionnaire, toujours avide de pouvoir. Il s’entoure de légionnaires portugais, choie les filhos do Reino , et la presse l’attaque au nom du sentiment national. Elle réclame la persécution des favoris comme on décréta, dans les colonies espagnoles, l’expulsion des anciens dominateurs.

L’Empereur réunit derechef des esprits modérateurs, et leur demande une constitution, à laquelle le pays prête serment en 1824 : c’est une charte constitutionnelle, imitation des lois libérales européennes.

En 1826, il convoqua une nouvelle Assemblée nationale. Les révolutions ont continué dans le pays: quelques provinces veulent se séparer du nouveau royaume. Pornambouc est toujours le centre du libéralisme. Un ancien patriote, Paez de Andrade, ambitionne de réunir aux Etats brésiliens du Nord, la confédération de l’Equateur. Le monarque a envoyé des légions qui s’imposent par la terreur et la chambre basse condamne ce despotisme : un prêtre libéral. Diego Antonio Feijô, dirige l’opposition radicale. Il est révolutionnaire au Parlement : il réclame la responsabilité gouvernementale, et condamne les ministres qui imposent, en s’appuyant sur des légions étrangères, sur des mercenaires germains et irlandais, la paix aux provinces.

Les Chambres sont envahies par les républicains et les fédéraux; et Pedro Ier n’abandonne point ses ministères réactionnaires. Ces derniers se succèdent en de perpétuelles crises. La guerre extérieure complique le problème politique : l’Uruguay s’est soulevé, comptant sur l’aide de régiments argentins. Battus, les Brésiliens reconnaissent par le traité de 1828 l’indépendance de cette province.

Le roi Jean est mort en 1826, et l’empereur reste indécis entre le royaume traditionnel et l’empire nouveau. Il forme un cabinet libéral pour satisfaire radicaux et fédéralistes qui ont triomphé aux élections de 1830. Inutile transaction! Les ministères tombent, le gâchis financier augmente, le peuple se soulève à Bio-Janeiro, et l'Empereur abdique. José Bonifacio, créateur du régime politique, sera le tuteur du prince-enfant.

La Bégence fut un gouvernement modérateur s’éloignant à la fois des réactionnaires et des exaltés, de l’absolutisme et de la République. Le père Feijô, ministre de la Régence, devint, comme force radicaux, conservateur : il organisa la garde nationale, supprima les meetings militaires, imposa la paix

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intérieure. Les mouvements subversifs se succèdent et le ministre invulnérable les réprime. L’administration progresse; des écoles sont fondées; l’Assemblée donne de sages codes. Le régent Andrade fait prisonnier et déposé, Diego Feijô est élu tuteur du prince en 1835 : l’ancien politicien radical arrive à la dictature. Il représenta le pouvoir modérateur contre les révolutions ; abandonna — dans les cas extrêmes — le libéralisme pour l’autocratie. Dès 1836, son autorité politique commence à décliner et la campagne libérale se fait plus ardente. Feijô passe la régence à son ami Aranjo Lima, et abandonne le Gouvernement. Ce représentant de l’autorité dans un pays en proie à l’anarchie fut autocrate par patriotisme : comme tous les dictateurs américains, il étouffa les révolutions dans le sang.

Souvent les libéraux d’hier deviennent modérés ou conservateurs dans le Brésil monarchique : Andrade, Feijô, Pereira de Vasconcellos sont des exemples de ces transformations nécessaires. La liberté est le credo de ces politiciens contre l’absolutisme colonial, contre la servitude antérieure à la monarchie et à l’empire : ils la conquièrent, la réalisent; et le règne des principes démocratiques amène le désordre. L’excès d’autorité ou l’excès d’anarchie s’opposent au progrès et à la paix. Les directeurs de la politique brésilienne oscillent : ils sont libéraux contre le despotisme, autoritaires contre la démagogie.

En 1840, l’Infant atteint sa majorité : les libéraux puissants au Parlement, demandent que se termine la Régence. Le pays veut la paix intérieure; mais la discorde ne cesse pas entre les partis. De nombreuses révolutions inquiètent le pays. Minas et Pernambouc, où la sédition est passée à l’état chronique, se soulèvent en 1842 et 1848 respectivement.

Pedro II gouverne avec les libéraux; mais les dangers du libéralisme excessif, de la démocratie

prématurée le poussent à l’autocratie. C’est un Marc Aurèle savant et sceptique, un stoïque qui a lu Voltaire. « Démocrate simple et modeste, sans rien perdre de sa distinction personnelle, — écrit l’historien Ribeiro — généreux et désintéressé, savant sans affectation, exemple de toutes les vertus domestiques, il capte, plutôt que la popularité, la respectueuse sympathie de la foule » L Il est le premier républicain du Brésil; il préside une nationalité qui se transforme. Devant le choc de races, l’inquiétude révolutionnaire, l’utopie radicale; son gouvernement maintient les traditions, réagit contre les réformes violentes, favorise la lente formation d’un monde nouveau.

En 1841, il confie le ministère au marquis de Paranagua qui exile les révolutionnaires, renforce l’unité politique, rétablit le Conseil d’Etat. De nouveaux ministères poursuivent la réaction conservatrice. Sans affranchir les esclaves, on prohibe le trafic de cette marchandise noire, sous la suggestion de l’Angleterre. L’Empire, fidèle à ses traditions, intervient dans les affaires de La Plata.

Le vicomte de Itaborahy, une fois le conflit extérieur terminé, préside un ministère d’administration. On attire des immigrants qui fonderont des colonies teutonnes, dans le sud, on protège la navigation intérieure, on conquiert par le rail les régions élevées de la Sertaô. Nouveau code commercial, organisation administrative, lois agraires, réforme du Trésor, telles sont les formes diverses de la pensée impériale. Au vicomte Itaborahy succède un ministre autoritaire : le marquis de Parana, figure politique de longue influence nationale.

Grand administrateur, il organise l’instruction publique, étend les chemins de fer et le service de navigation des fleuves intérieurs. A son œuvre colla-

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