IDÉOLOGIE POLITIQUE
Mercurial Eclesiastica », est réjouie comme un conte italien. Il imite Cervantes avec une telle perfection qu’il peut pasticher « Don Quichotte ». II connaît Byron, Milton, Lamartine, Racine, les Latins et les Espagnols et serait le type le plus complet d’humaniste qu’ait produit le nouveau monde latin, si son esprit inquiet n’eût cédé trop complaisammei t aux sollicitations de la politique.
En face de Garcia-Moreno, dictateur catholique, se dresse Montalvo, sagittaire libéral : il ne pardonne pas au « caudillo » sa longue tyrannie, sa foi intolérante, sa soumission au pape, comme à un monarque suprême. Le polémiste équatorien croit à la république et à la liberté ; il déteste la théocratie implantée par le président chrétien.
Mais sa campagne n’est pas dissolvante : Montalvo est un croyant à la manière des révolutionnaires de 1848. « La démocratie pure et sainte a besoin de Jésus-Christ », écrit-il dans son enthousiasme libéral : il aime le christianisme parce que c’est la religion de la démocratie. Cette dernière sera la loi des nations « si l’esprit de l’Evangile prévaut quelque jour ». Il fait l’éloge, dans la république romaine à l’image de1 laquelle il veut construire la propre démocratie, du stoïcisme et de la vertu : telle est la noblesse qu’il exalte en un magnifique essai. Il n’est pas radical comme Bilbao; il accepte, précurseur du pragmatisme, les idées utiles, voire le catholicisme, s’il ne devient pas une tyrannie politique. « Rien ne sert d’attaquer certaines croyances, écrit-il, lesquelles à force d’être générales et utiles à tous finiront par être des vérités, même si la curieuse et hardie investigation des choses anciennes pouvait constituer un motif pour en douter ».
Penseur américain, il applique des idées latines au continent. Dans les « Sept Traités », son œuvre capitale, publiée en 1873, il écrit de superbes
LES DÉMOCRATIES LATINES DE l'aMÉRKJIE
pages sur les héros de l’émancipation sud-américaine. C’est le même culte que celui de Carlyle, religieux et lyrique. « En quoi le cède-t-il aux grands hommes de l’antiquité? » — questionne-t-il en faisant allusion à Bolivar. « En ce que moins de siècles nous séparent de lui. et que, seul, le temps, ce grand maître, distille dans un laboratoire magique le chrême dont on oint les princes de la nature ». Il trace un parallèle entre Bolivar et Napoléon, entre Bolivar et Washington: « il y a en Napoléôn quelque chose de plus que chez les autres : un sens, un rouage dans la machine de l’entendement, une libre dans le cœur. 11 vole à travers le monde depuis les Appennins jusqu’aux colonnes d’Hereule, depuis les pyramides d’Egypte jusqu’aux neiges de la Moscovie. Les rois frissonnent, pâles, à demi morts ; les trônes craquent et s'écroulent; les nations lèvent la face, regardent, épouvantées, le géant, et plient le genou. » Montalvo admire Napoléon; mais il lui juge supérieur Bolivar, parce que l’œuvre du premier a été détruite par les hommes, tandis que l’œuvre du second est en pleine prospérité. « Celui qui réalise des entreprises grandes et durables est supérieur à celui qui n’en réalise que de grandes et éphémères. »
Monlalvo croit en la race américaine, en les métis, « à l’esprit élevé et au cœur fort qui composent l’aristocratie de l’Amérique du Sud ». Son enthousiasme prophétique exalte les futurs habitants de l’Amérique : « que seront nos descendants quand le voyageur s’assiéra, triste, pour méditer sur les ruines du Louvre, du Vatican ou de Saint-Paul ? » A l’œuvre critique de Montalvo contre Garcia-Moreno et les cléricaux, il faut ajouter cet américanisme religieux, cette tenace espérance en les destins de la démocratie.
Sans le lyrisme de Montalvo, lourd et poudreux, comme un palimpseste, Yigil représente au Pérou le
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libéralisme en lutte contre le pouvoir de l’Eglise. Né en 1792, il fut prêtre, et abandonna cet état, mais sans conserver comme Renan Fonction du séminaire. Stoïque dans sa vie, défenseur de la liberté, en plusieurs Congrès, il consacra son âge mûr à une longue campagne contre les privilèges ecclésiastiques. Son admirable érudition le servit dans cette propagande. 11 défendit l’Etat contre les empiétements du clergé. Idéaliste, il prêcha la paix universelle, l’union des nations américaines, il enseigna les excellences de la démocratie en la vertu chrétienne de laquelle il croyait, comme Montalvo. Il s’imposa, à la manière de Bilbao, par l’austérité de sa vie et la sincérité de ses exhortations, maître socratique dont la vie fut harmonieuse comme un poème.
Un penseur argentin, génial et tumultueux. Sarmienlo. ne représente pas dans sa patrie un libéralisme aussi défini que celui d’Eclieverria, mais sa fonction de remueur d’idées dans la démocratie tyrannisée par Rosas, permet de le placer à côté de Lastarria et de Montalvo. Menendez Pelayo l’a appelé : le « gaucho » de la République des Lettres, c’està-dire que son individualisme batailleur, son impétuosité barbare, sa semi-culture sauvée par d’admirables intuitions, l’opposent à toul classicisme ordonné, à toute discipline. Sarmiento est romantique par tempérament: il attaque la culture espagnole au nom du libéralisme français, condamne la tradition qui réduit à l’esclavage; croit en la virtualité des idées, en la mission de l’école, en la grandeur de la démocratie. Il demande aux Etats-Unis des modèles pour éducation populaire, des tableaux politiques pour la vie fédérale. Il est instituteur, journaliste, auteur de pamphlets et président.
Il analyse la vie argentine et les conflits américains ; en 1845, il publie « El Facundo », qui est une évocation des guerres civiles argentines, avec la pas-
sion et le lyrisme de Michelet. Sarmiento est l’ennemi de Rosas, comme Montalvo, l’éloquent rival de Garcia-Moreno. 11 y a dans « El Facundo » des pages impitoyables contre la tyrannie du « caudillo » fédéral. Exilé, il fonda au Chili, en 1842, une revue contre Rosas, mais point ne se limite au journalisme éphémère l’activité du lutteur. Dans les batailles contemporaines, il découvre des éléments éternels, il étudie l’homme et le territoire: ainsi dans le prologue d’ « El Facundo ». Il étudie ensuite le problème de la race dans le continent et décrit dans un autre livre la république idéale dont il rêve. Son œuvre est profondément américaine.
Le libéralisme américain, entre 1830 et 1860, s’inspire d’idées françaises. Une révolution, celle de 1789, explique, en partie, le mouvement pour la conquête de la liberté politique. Une autre révolution, celle de 1848, rayonne jusque dans ces lointaines démocraties, et les inquiète avec l’éloquence insinuante d'un nouvel évangile. On observe un curieux parallélisme entre les revendications du socialisme français et celles du radicalisme américain.
En France, 1848 a non seulement un sens politique, mais aussi un aspect social. On veut l’extension de la capacité électorale, et l’on proclame le droit au travail; on lutte pour la souveraineté du peuple, et l’on fonde des ateliers où l’Etat assure la subsistance des classes travailleuses. En même temps que les partis républicains bataillent contre la monarchie de Louis- Philippe, Icariens et Communistes préparent la révolution sociale, les prolétaires se soulèvent contre la bourgeoisie, comme hier le Tiers Etat contre la noblesse. Un note dans la protestation de la foule la ferveur égalitaire. Les directeurs du mouvement contre Guizot et son oligarchie de propriétaires sont des socialistes, comme Louis Blanc, Pierre Leroux, Blanqui et Ledru-Rollin : aux conquêtes . démocra-
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tiques s’ajoute un programme de réformes sociales.
Dans l’Amérique latine, la révolution est principalement politique : elle réclame le suffrage, l’égalité devant la loi, le respect des droits ; elle condamne les excès de l’autorité. Elle n’oublie pas la protestation sociale, le désir de nivellement; mais la lutte des classes n’est pas encore bien violente.
« La Révolution de 1848 eut au Chili un fort retentissement » — écrit l’historien Vicuna-Mackenna. — Contre l’oligarchie, les jeunes Lastarria, Bilbao, les Amunategui, les trois Matta, les trois Blest, Santiago Arcos, Diego Barros-Arana fondèrent la société de l'Egalité, club secret « pour arracher le peuple à la honteuse tutelle à laquelle on l’a soumis » L
Cette tutelle est surtout politique ; c’est pourquoi la société proclame des principes démocratiques : la souveraineté de la raison, la souveraineté du peuple, l’amour et la fraternité universels. Ces jeunes gens ouvrent des écoles pour le peuple. Lillo publie une traduction des « Paroles d'un croyant », de Lamennais, qui servent de Bible à la société radicale.
Mais le véritable maître de la nouvelle génération au Chili et dans les autres démocraties, c’est Lamartine. « De 1848 à 1858, il fut un demi-dieu, comme Moïse», écrit un historien. Les «jeunes » commentent l'Histoire des Girondins. Ils imitent les grandes figures révolutionnaires: Bilbao, c’est Vergniaud; Santiago Arcos, Marat ; Lastarria, Brissot. Des sociétés se forment, des congrès : un groupe d’exaltés s’intitule : la Montagne.
Au Yénézuéla, en 1846, un démagogue, Antonio Leocadio Guzman, offrit au peuple la liberté des esclaves et la répartition des terres : il dirige une révolution contre la société et le Gouvernement. En Colombie, la Constitution libérale de 1853 fut une
1. Zaviola, La Socieclad de la Igualdad. Santiago, 1902; p. 8.
répercussion du 1848 français ; des Sociétés démocratiques s’y formèrent comme au Chili. Elles gouvernaient le pays par la terreur, et dominaient dans le journalisme, elles propageaient le socialisme, la haine de l’oligarchie de propriétaires, du clergé omnipotent. Les libéraux évoquaient le Christ comme premier démocrate; d’où vient qu’une fraction de ce parti s’appelle le « Golgotha ». L’anarchie augmenta dans les provinces. Evêques et conservateurs furent poursuivis ; les Jésuites, expulsés ; et les esclaves, affranchis en 1851. Une longue inquiétude se révèle dans l’œuvre de ces révolutionnaires éloquents qui imitent, comme les Girondins chiliens, les politiciens français.
« La démocratie — avait dit Lamartine en 1848 — est, en principe, le règne direct de Dieu ». Son idéal était une République égalitaire. Ses idées politiques découlent de l’Evangile; il découvre dans la Révolution française « une pensée sainte et divine ». Charité, protection des déshérités, égalité, fraternité, tout le credo démocratique n’est que l’application des idées chrétiennes dans l’ordre politique. Lamartine défend toutes les libertés, et veut que le Gouvernement soit un « instrument de Dieu ». On comprend quel enthousiasme dut provoquer en Amérique cette éloquence religieuse, tout imprégnée d’idéalisme et d’amour : on retrouve des accents lamartiniens en Montalvo aussi bien qu’en Bilbao. Et l’anarchie devint bientôt une sorte de mystique rébellion contre les tyrans. Sur tout le continent, Lamartine et la Révolution de 1848 inspirent des livres ou des discours, engendrent des révolutions ou de nouvelles tyrannies.
L’influence française est souveraine. L’action de Guizot et des doctrinaires s’ajoute à celle de Lamartine. Des idées anglaises s’imposent aussi : Bentham fait autorité en science politique dès les premières années de la République ; à sa mort, le congrès centço-
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américain, qui a suivi ses enseignements, se déclare en deuil. En Colombie, le Président Sanlander défend contre Bolivar les textes inspirés du radicalisme anglais et de Tracy. Bentham critiquait âprement le « Contrai social » de Rousseau, et les prétendus droits naturels; il basait la politique sur Futilité du plus grand nombre ; Tracy professait un relativisme modéré, des idées utilitaires, comme Bentham. Bolivar croyait, contre de tels professeurs d’individualisme, aux bienfaits d’une dictature morale.
Bello représentait aussi la pensée anglaise non seulement dans son œuvre philosophique, mais aussi dans ses écrits de juriste. Il fut, à la façon des classiques législateurs, le créateur du droit écrit. Son code civil promulgué au Chili (1855) servit de modèle à d’autres nations; et son Droit des gens devient la loi internationale sud-américaine. Il était né pour enfermer dans des moules logiques le langage aussi bien que le droit. En son œuvre législative, on admire l’analyse sévère, la prudence saxonne, l’étude constante de la réalité sociale. Bello haïssait le vague, le nébuleux, et aspirait à concréter sa pensée en claires formules; il appliquait aux problèmes sociaux un solide common sense.
Alberdi adopte aussi des méthodes et des idées saxonnes. En France, il admire Guizot et se défie de Lamartine. Il attaque le vain intellectualisme américain et défend le protestantisme, religion propre des Républiques sur un continent catholique. Il croit en la monarchie constitutionnelle anglaise, aux bienfaits d’écoles pratiques, à l’influence néfaste des docteurs parasitaires : il veut des gouvernements forts comme au Chili, et déteste les démagogues. « La République a été, elle est encore — écrit-il — le pain des Présidents, le métier des militaires, l’industrie des avocats sans causes et des journalistes sans talent; le refuge des ratés de tous genres, et la machine à amalgamer toutes
les scories » : tel était son jugement sur le système politique sud-américain.
Il demandait la monarchie comme régime de salut; « elles pourront (ces républiques) ainsi s’unir à l’Europe d’où dérivent leur richesse et leur civilisation, et s’opposer au monopole nord-américain ». De l’influence européenne, il espérait non seulement la culture ; mais encore la consécration de l’indépendance politique. Il sollicitait du vieux monde des émigrants, des capitaux et des princes. En un livre admirable (1858) il analysa les « bases » de l’organisation argentine. Ce n’est pas un évangile latin : avec le relativisme des Saxons, il propose des solutions pratiques ; il accorde la suprématie à la population, à la fermeté des Gouvernements, à l’émigration laborieuse, à la richesse industrielle ; il dédaigne l’idéologie révolutionnaire, l'implacable jacobinisme. Son effort peut être comparé à celui de Burke dans la critique de la Révolution française. Au-dessus du lyrisme stérile des politiciens romantiques, son livre se dresse, grave, sobre, sensé, réaliste, comme un éternel enseignement.
D’autres esprits conservateurs d’Amérique: Lucas Alaman, chef des conservateurs mexicains et auteur d’une belle histoire de sa patrie ; Bartolomé Herrera, partisan de Guizot, au Pérou ; Cecilio Acosta, au Vénézuéla, sont d’accord avec Alberdi sur quelques points de sa riche doctrine. Comme le penseur argentin, Acosta veut que l’on préfère l’école élémentaire, l’école secondaire, que l’on réduise le nombre des universités, que « les connaissances pratiques remplacent l’érudition de parchemin ; le discours libre, les entraves du péripatétisme; la généralisation, la casuistique ». Les juristes obéissent à la même tendance : ce sont des esprits positifs et analytiques. Ils apportent clarté et discipline à la politique incohérente. Parmi eux, on peut citer, après Bello : Calvo,
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Garcia -Calderôn, Velez Sarsfield, Ambrosio Montt. Ils opposent aux Constitutions inefficaces des codes précis.
L’idéalisme libéral vainc le bon sens conservateur. Lastarria attire la jeunesse impétueuse plus que Bello et Alberdi ; Guizot a peu de lecteurs ; Lamartine et Benjamin Constant sont populaires. Libéralisme, radicalisme, jacobinisme : voilà les divers travestis de l’anarchie sud-américaine.