CHAPITRE II
Classicisme espagnol et romantisme français. — Leur influence
en Amérique. Le « modernisme ». L’oeuvre de Ruben Dario.
— Le roman. — Le conte.
Les anciennes colonies espagnoles affranchies de l’autorité politique de l’Espagne la suivent. encore en littérature : soumission intellectuelle cf autonomie républicaine ne s’excluent pas. Vers 1825, poètes et prosateurs n’imitent point la France, qui leur donne pourtant la politique déclamatoire et le code révolutionnaire. Elevés en Espagne, les meilleurs esprits cherchent leur inspiration dans la littérature espagnole du xviii0 siècle : le classique Quintana. Moratin, Gallego, Lista, Jovellanos dominent les écoles d’Amérique.
Divorce durable, celui d’une politique romantique d’avec une classique littérature. Quand dans les lettres le romantisme fera naître des lamentations pleines de lyrisme, un réalisme sain — préoccultation de finances, minutieuse codification — luttera contre le vague de toute cette rhétorique. Des formes littéraires démodées en France et même en Espagne réveillent encore l’enthousiasme américain : il adoptera ainsi le réalisme du roman naturaliste quand les écoles françaises seront déjà gagnées au symbolisme, pour devenir ensuite moderniste et décadent, pendant que dans celles-là commence une restauration classique. On voit l’Amérique préférer aux courants véritables de la littérature européenne
des excès éphémères, des cénacles qu’elle imitera avec passion. Il y a dix ans à peine, les lettres sudaméricaines reflétaient — curieusement en retard — les directions de la poésie française. La littérature du nouveau continent, envahie aujourd’hui par les idées et par les livres, suit une route parallèle à celles que suivent les littératures française et espagnole. Toute nouveauté y accède : de la diversité des imitations doit bientôt naître l’originalité définitive.
Des poètes, romantiques ou classiques, se mêleront aussi aux luttes sociales; d’où cette parenté entre la poésie et l’éloquence, déjà reconnue en France par Brunetière1. Nous trouvons dans la poésie américaine des accents civiques, des éloges de la liberté, des odes à la civilisation et à la patrie, plutôt que des plaintes ou des «états d’âme». Tyrtée y sera plus populaire qu’ Anacréon; Béranger, plus imité que Musset. Le classicisme s’est ainsi converti en poésie civile; il chante, froid, calme et maniéré, des sujets politiques, le progrès, l'indépendance, les victoires de la liberté sur la théocratie.
Au Mexique, à l’Equateur, en Argentine, la première génération de poètes républicains eut incontestablement pour maître celui des poètes espagnols, Quintana, dont les odes solennelles et viriles exaltent l’imprimerie, la philanthropie, le progrès, déités nouvelles, érigées par la Révolution française sur les vieux autels. Son emphase, le mouvement de ses poésies, le soufile oratoire que vivifient les strophes, subjuguent les écrivains d’outre-mer. La liberté, conquise à peine, fait naître une poésie qui chante héros et batailles. Idées et formes que Quintana inspire; leur meilleur éloge est une comparaison avec le modèle. Aussi, Olmedo, le puîné de cet âge classique, est-il appelé le Quintana américain.
1. L'Evolution de la poésie lyrique en France au XIXe siècle. Paris, 1899 ; p. 134.
Disciples aussi du poète espagnol, ceux qui acclament au Mexique la Révolution : des orateurs républicains qui versifient, Quintana Roo ou Sanchez del Tagle, et décrivent les héros de l’Indépendance. Une éminente poétesse, Salomé Ureîia de Henriquez, chante, à Saint-Domingue, la patrie et la civilisation, avec une éloquence plus austère et plus noble.
Poète politique encore, en Argentine, Juan Cruz Varela proclame avec élégance la gloire du parti unitaire et celle du réformateur Rivadavia.
Les écrivains contemporains de la Révolution n’ont pas oublié l’enseignement reçu en Espagne, dans les Universités du xviii" siècle, où ils étudiaient en latin, et commentaient les classiques de la Grèce et de Rome. Ils lisent et imitent Horace et Virgile, la Révolution s’inspire des démocraties antiques, des hommes de Plutarque ; on comparait l’isthme de Panama à celui de Corinthe. Les Républiques ont, à leur naissance, des consuls et des triumvirs. Dans les discours et les proclamations, on trouve, nombreuses, des réminiscences classiques : politiciens ou poètes
empruntent leurs images à Pindare, à Horace, à Homère et à Virgile.
Cette influence des classiques et de Quintana est surtout remarquable dans Olmedo, poète équatorien, qui chanta la victoire de Junin et le génie de Bolivar : le mouvement de ses poésies est celui des odes latines; l’éloquence, la sonorité, la progression élégante des strophes rappellent le classique espagnol.
Le lyrique vénézuélien Bello, humaniste véritable, s’inspire de Virgile, et atteint à la perfection antique.
Mais Quintana n’est pas seul à diriger les colonies perdues : d’autres, Tardent Gallego, Moratin, auteur d’exquises comédies, un critique, Alberto Lista, Melendez, Cienfuegos, Martinez de la Rosa, cultivateurs d’une forme élégante, correcte, froide, y sont aussi imités; et l’imitation ne saura pas s’affranchir
de leur classicisme appauvri. Olmedo est de 1780, Bello de 1781 : maîtres tous deux de mesure, d’harmonie et de goût. Il est malaisé de séparer en eux le politicien de l’artiste, eux-mêmes considérant leur art comme un haut magistère républicain; Olmedo conseille la fédération dans son Canto à Junin, José Eusebio Caro flétrit le tyran Lopez, dans une poésie sur la liberté; Felipe Pardo écrit des satires politiques. Il dit des démocraties américaines :
« Zar de très tintas, indio, blanco y negro Que rige el continente americano Y que se Ilama Pueblo Soberano1. »
Vers 1840, le classicisme cède la place au romantisme. La Révolution, mouvement de protestation de l’individualisme contre le régime espagnol, devait mépriser les vieux canons littéraires après avoir condamné le vieux système politique. Les poètes, nombreux encore, cherchent des modèles en Espagne. Arolas, Espronceda; Zorilla, le duc de Rivas; en France, Victor Hugo, Lamartine, Musset. Byron a aussi des disciples. Tous sont de vie et d’œuvre romantique, pèlerins à la Childe-Harold, qui écrivent des Châtiments et sont persécutés pour la liberté. Désordonnés, imparfaits, dominés par un démon intérieur qui leur donne une exaltation continuelle, ils traduisent la constante inquiétude de leurs âmes.
Le romantisme en Europe était le triomphe de l’individu, la liberté, le lyrisme des confessions, — mélancolie de René, ou satanique orgueil de Manfred — la revanche, enlîn, du sentiment sur la raison. En art, ce fut la liberté, le culte de l’exotisme, le retour à la nature, la restauration gothique, la guerre aux classiques conventions.