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CHAPITRE III

LE PÉRIL NORD-AMÉRICAIN

La politique des Etats-Unis. — Le « monroïsme » : ses divers

aspects. — Grandeur et décadence nord-américaine. — Opposition des deux Amériques latine et anglo-saxonne.

Pour se défendre contre l’impérialisme yankee, les démocraties américaines accepteraient presque l’alliance allemande ou l’aide des armes japonaises partout, on redoute les Américains du Nord. Dans les Antilles, dans l’Amérique Centrale, l’hostilité contre les envahisseurs anglo-saxons revêt le caractère d’une croisade latine. Les Etats-Unis méritent-ils cette accumulation de haines? Ne sont-ils pas, comme le prêche leur diplomatie, des frères aînés, généreux et tutélaires? Et n’est-ce point là, d’ailleurs, leur rôle dans un continent déchiré par l’anarchie?

Ii est nécessaire de définir les différents aspects de leur action en Amérique du Sud : un examen sommaire de leur influence ne pourrait être qu’injuste. Ils conquièrent de nouveaux territoires, mais ils ont défendu l’indépendance d’Etats faibles; ils aspirent à l’hégémonie du continent latin, mais cette ambition a évité de nombreux et graves conflits entre nations sud-américaines. La pression morale des Etats-Unis s’y fait partout sentir, la République impérialiste et maternelle intervient dans tous les conflits intérieurs des démocraties de langue espagnole. Elle suscite ou

étouffe des révolutions; elle remplit une haute mission de culture. Elle use et abuse d’un privilège qu’on ne peut contrecarrer. Pour mieux protéger les Ibéro- Américains, elle a élevé d’orgueilleuses colonnes d’Hercule contre l’ambition du vieux monde.

Parfois, cette influence devient un monopole' et les Etats-Unis accaparent les marchés du Sud. Ils poursuivent l’accomplissement du trust des Républiques latines, rêve suprême de ses conquistadors multimillionnaires. Alberdi a écrit qu’ils sont le « Puerto Cabello » de l’Amérique nouvelle, c’est-à-dire, qu’à la manière espagnole, ils veulent isoler le continent méridional et arriver à être ses fournisseurs exclusifs d’idées et d’industries.

Leur suprématie fut excellente lorsqu’il s’agit d’asseoir sur de solides fondements d’indépendance vingt Républiques à l’avenir incertain. Les néo- Saxons n’intervinrent point alors dans les guerres du Sud ; ils demeurèrent neutres et observèrent la paix que prêcha Washington. Ils proclamèrent l’autonomie du continent et contribuèrent à la conservation de l’originalité de l’Amérique méridionale en interdisant la formation de colonies dans ses territoires déserts, en défendant contre l’Europe réactionnaire des Etats républicains et démocratiques.

Mais qui délivrera les Ibéro-Américains des excès de cette influence? Quis custodiet custodem? Une suprématie irresponsable est périlleuse.

Naturellement, dans les relations entre les Etats- Unis et les nations du Sud, les actes ne répondent pas toujours aux paroles ; l’art oratoire prodigue un idéalisme fraternel, mais de fortes volontés imposent leur ambition impérialiste. Quoique pleins d’attention pour de sonores promesses, les hommes d’Etat du Sud refusent de croire à l’amitié des Yankees ; inquiétés par le souvenir d’anciennes et de récentes conquêtes, ces peuples exagèrent peut-être le danger qui peut

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venir du Nord. Une confiance aveugle et une crainte excessive sont également stériles.

En 1906, à la conférence de Rio de Janeiro, le secrétaire d’Etat Root fut, devant l’Amérique assemblée, le prédicateur laïque de l’évangile nouveau. « Nous ne voulons, dit-il, remporter aucune victoire; nous ne désirons aucun autre territoire que le nôtre, ni une souveraineté plus étendue que celle que nous désirons conserver sur nous-mêmes. Nous considérons que l’indépendance et l’égalité de droits des moindres et plus faibles membres de la famille des nations méritent autant de respect que ceux des grands empires. Nous ne prétendons à aucun droit, privilège ou pouvoir que nous ne concédions librement à chacune des Républiques américaines. » Ce sont là les déclarations solennelles d’un politicien puritain : M. Root continue aux Etats-Unis la noble tradition de Washington, de Jefferson et de Hamilton.

Dix ans auparavant, un autre secrétaire d’Etat américain, M. Olney déclarait, à lord Salisbury, que la grande République saxonne était pratiquement souveraine ( paramount ) du continent américain, et que son fiat faisait loi dans les affaires auxquelles s’appliquait son intervention. Où est la vérité, dans la déclaration impérialiste de M. Olney ou dans l’idéalisme de M. Root?

En face de la politique du respect des libertés latines, les instincts d’une ploutocratie triomphante se sont dressés. Le centre de la vie nord-américaine passe de Roston à Chicago : la citadelle de l’idéalisme cède le pas au progrès matériel de la grande cité porcine. Divers courants moraux s’opposent. La tradition puritaine de la nouvelle Angleterre parait inutile pour la lutte violente, le struggle du Far-West; la conquête du désert exige une autre morale, morale de lutte, d’âpreté, de succès. Les trusts s’élèvent au-dessus des clameurs impuissantes des faibles. Le

combat entre hommes nouveaux est tumultueux et brutal : comme au temps de la Rome impériale, les derniers républicains se sentent vaincus par une nouvelle caste animée d’impétueuse ardeur. C’est la lutte de l’idéalisme et de la ploutocratie, de la tradition des « pilgrim fatliers » et de la morale de Wall streel , des patriciens du Sénat et des rois de Tammany Hall.

Les grands partis historiques se divisent : tandis que les démocrates n’oublient pas l’idéal de Washington et de Lincoln, les républicains ne songent qu’à l’impérialisme.

Une élite généreuse pourra-t-elle résister victorieusement à cette impulsion de la race? Peut-être, mais rien n’arrêtera la marche en avant des Etats-Unis. Leur impérialisme est un phénomène inéluctable.

La nation, qui était peuplée de neuf millions d’hommes en 1820, compte au nouveau siècle quatrevingts millions de citoyens, immense puissance démographique : dans l’espace de dix ans, de 1890 à 1900, cette population expansive s’accroît d’un cinquième. Par la puissance du fer, du blé, du coton, par le pouvoir de son industrialisme conquérant, la démocratie aspire à des destins mondiaux ; la conscience de sa force lui crée de nouveaux devoirs internationaux. L’orgueil yankee croit avec la multiplication infinie de ses richesses et de ses hommes, le sentiment patriotique atteint une telle intensité qu’il se transforme en impérialisme.

Les Etats-Unis acquièrent chez les nations tropicales les produits qu’ils ne possèdent pas. Dominer ces zones fécondes, leur paraît l’idéal géographique d’un peuple septentrional. Leurs industries ne recherchent-elles pas de nouveaux débouchés en Amérique et en Asie? Et la vieille ambition mystique s’ajoute à ces besoins de progrès utilitaire. Nation industrielle, ils prêchent un christianisme pratique à des conti-

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nents vieillis, comme l’Europe, à des terres encore barbares comme l’Amérique latine ; ils professent une doctrine d’idéalisme conquérant, fusion étrange de tendances économiques et de ferveur puritaine. La République Très Chrétienne impose à des races inférieures sa tutelle qui les prépare à l’exercice du self (jovernment.

Cette expansion utilitaire et mystique est opposée à la simplicité primitive du « monroïsme ». En 1823, en face des méthodes politiques de Sainte-Alliance, le président Monroë défend l’originalité républicaine des anciennes colonies espagnoles. Le message célèbre déclarait qu’il n’existait pas en Amérique de terres libres, condamnant ainsi par avance tout projet d’établissement de colonies européennes sur le continent américain désert; que les Etats-Unis limitaient leur action politique au Nouveau Monde, qu’ils renonçaient à intervenir dans les querelles de l’Europe.

A la fin du siècle, l’absolutisme politique de la Sainte-Alliance n’est plus qu’un souvenir; la démocratie progresse jusque dans le giron des plus despotiques monarchies. La France est républicaine. L’Europe renonce, après la tragique aventure du Mexique, à organiser des expéditions de conquête. Les Etats-Unis, oubliant leur isolement initial, interviennent dans la politique du monde; ils défendent l’intégrité de la Chine et prennent part à la conférence d’Algésiras ; ils maintiennent la paix en Orient. Comme au personnage de Térence, rien dans le monde ne les laisse indifférents. Les deux bases de la doctrine de Monroë, absolutisme de l’Europe et isolement des Etats-Unis, n’existent plus; mais le monroïsme persiste indéfiniment. « Si — dit M. Coolidge, professeur de droit politique à l’Université de Harvard — si, par ses principes, l’Américain se voit amené à des conclusions qui ne lui plaisent pas, d’ordinaire il regimbe, laisse là ses promesses et bondit à des con-

clusions qui lui conviennent mieux. » A la logique des Latins, Américains et Anglais opposent l’utilité, le bon sens, l’instinct.

La doctrine de Monroë subit d’essentielles transformations: elle passe successivement de la défensive à l’intervention, puis à l’offensive. D’une théorie qui condamne tout changement de régime politique chez les nouvelles démocraties, sous la pression de l’Europe; qui interdit toute acquisition de territoire; le transfert du pouvoir d’une puissance faible à une puissance forte, naît la doctrine Polk, qui, en 1845, décrète l’annexion du Texas par crainte d’interventions étrangères. Le président Grant demande, en 1870, la mainmise sur Saint-Domingue comme mesure de protection nationale, nouveau corollaire du monroïsme. Le président Johnson ambitionne la possession de Cuba au nom des « lois de gravitation politique qui précipitent les petits Etats dans l’avaloire des grandes puissances ». En 1895, le secrétaire d’Etat Olney, lors du litige entre l’Angleterre et le Vénézuéla, déclarait que les Etats-Unis étaient, en fait, souverains sur l’Amérique. De Monroë à Olney, la doctrine défensive devient une tutelle morale.

Si les théories changent, les frontières sont non moins mobiles. La République vit au milieu d’une expansion territoriale incessante : en 1813, elle acquiert la Louisiane ; en 1819, la Floride; le Texas, en 1845 et 1850; les provinces mexicaines, en 1848 et 1852 ; l’Alaska, en 1858. L'annexion d’Hawaï a lieu en 1898. Dans la même année, Porto-llico, les Philippines, Guam, une des îles Mariannes, passent, par le traité de Paris, sous la domination yankee. Les Etats- Unis obtiennent les îles Samoa en 1890; ils veulent acheter les Antilles danoises en 1902; ils plantent leur tente impérialiste à Panama en 1903.

Les interventions deviennent plus fréquentes avec l’expansion des frontières ; dans le territoire de l'Acre

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pour y fonder une république de caoutchoutiers; à Panama, pour y développer une province et y construire un canal; à Cuba, sous le couvert de l’amendement Platt, pour maintenir l’ordre à l’intérieur; à Saint-Domingue, pour surveiller les douanes ; au Nicaragua, pour soutenir des révolutions civilisatrices et abattre des tyrans ; au Vénézuéla, au Centre-Amérique, pour imposer à ces nations, déchirées par des discordes intestines, la tutelle politique et financière de la démocratie impériale. Au Guatémala, au Honduras, les emprunts conclus avec les monarques de la finance nord-américaine réduisent les peuples à un esclavage nouveau. Surveillance des douanes, envois de navires pacificateurs qui défendent les intérêts du nord saxon, tranquillité et paix forcées : voilà les moyens employés. Le New-York American annonce queM. Pierpont Morgan se propose d’enserrer les finances de l’Amérique latine dans un vaste réseau de banques yankees. Marchands de Chicago et financiers de Wall Street trament le trust de la viande en Argentine. Les Etats-Unis offrent des millions pour convertir en emprunts yankees ceux que réalisèrent à Londres, au siècle dernier, les Etats latins-américains : ils veulent obtenir le monopole du crédit. On a même annoncé, quoique la nouvelle paraisse peu probable, qu’un syndicat nord-américain voulait acheter d’immenses zones au Guatémala, où l’anglais est langue obligatoire. La fortification du canal de Panama, l’acquisition possible des îles Galapagos dans le Pacifique, sont de nouvelles manifestations de ce progrès impérialiste.

Le monroïsme prend un sens agressif avec M. Roosevelt, le politicien du big-stick et de l’intervention à outrance. Roosevelt a conscience de sa mission sacrée ; il veut une armée puissante, une marine de guerre voguant majestueusement sur deux Océans. Ses ambitions trouvent un commentaire inattendu dans

un livre de M. Archibald Coolidge, le professeur de Harvard, sur les Etats-Unis comme puissance mondiale. 11 y montre l’origine de l’inquiétude des Sud- Américains devant le péril septentrional : « Quand deux Etats conligus — dit-il — sont séparés par une longue ligne de frontières et que l’un des deux croit rapidement, plein de vigueur et de jeunesse, alors que l’autre possède, en même temps qu’une faible population, des territoires riches et désirables et est travaillé par de continuelles révolutions qui l’énervent et l’affaiblissent, le premier s’imposera fatalement au second de la même manière que l’eau cherche toujours à rétablir son niveau. »

Il reconnaît que l’histoire des progrès accomplis par les Etats-Unis n’est pas faite pour tranquilliser l'Amérique du Sud, « que le Yankee croit que ses voisins méridionaux sont des gens vaniteux, enfantins et surtout incapables de maintenir un bon self-govërnment ». Il pense que l’exemple de Cuba, libérée « de la domination espagnole, mais non pas de ses troubles intérieurs. rendra les Yankees sceptiques sur l’aptitude des populations latino-américaines de sang mêlé, à se gouverner sans désordres » ; et reconnaît que la « pénétration pacifique » du Mexique par les capitaux américains constitue une menace possible pour l’indépendance de cette République, si la mort de Porfirio Diaz la ramenait à son anarchie primitive et troublait la tranquillité que désirent voir durer les millionnaires du Nord.

Avertissements, conseils, mépris, invasion de capitaux, projets d’hégémonie financière, tout cela justifie l’inquiétude des peuples méridionaux.

Les Nord-Américains aspirent toujours auZollverein, union douanière de toutes les Républiques : ils veulent réunir en leurs mains impériales le commerce du Sud, les productions tropicales. D’un Zollverein naquit l’unité allemande et, peut-être demain, se formera,

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grâce à lui, cet empire éternel dont rêve le patriotisme de M. Chamberlain. Les Etats-Unis, d’après le sincère professeur Coolidge, sont vis-à-vis de l’Amérique latine, en une situation analogue à celle de la Prusse envers les nations du Zollverein : leur population est plus grande, plus imposante. « L’histoire nous montre — écrit-il — que lorsque des Etats faibles et des Etats forts s’associent étroitement, l’indépendance des faibles court certains risques1. » L’idéal yankee est, donc, fatalement contraire à l’indépendance latinoaméricaine.

Pourdes raisons géographiques, àcause de son infériorité même, l’Amérique ne peut renoncer à l’influence du Nord saxon, à ses richesses exubérantes, à ses industries. Elle a besoin de capitaux, d’hommes entreprenants, d’explorateurs audacieux : les Etats-Unis les lui envoient avec prodigalité. La défense du Sud devra consister à éviter l’établissement de privilèges ou de monopoles, tant en faveur des Yankees que des Européens.

Il faut connaître non seulement les fondements de la grandeur nord-américaine, mais les faiblesses de la démocratie saxonne, pour se libérer des dangers d’une imitation excessive.

Les Anglo-Saxons d’Amérique ont créé une admirable démocratie sur une terre prodigue. Une caravane de races a planté ses tentes de l’Atlantique au Pacifique, fécondé le désert de son sang impétueux. Hollandais, Français, Saxons, Allemands, gens de toutes sectes, quakers, presbytériens, catholiques, puritains, ont mêlé leurs credos dans une même patrie multiforme. Au contact de la terre nouvelle, les hommes ont ressenti l’orgueil de créer et de vivre. Initiative, affirmation de soi ( self assertion ) confiance de soi (self reliance) audace, amour de l’aventure,

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