Ouvrage cité, pp. 328 et
toutes les formes de la volonté conquérante s’unissent en cette République de l’énergie. Un optimisme triomphal accélère le rythme de la vie, une immense agitation créatrice bâtit des villes dans le désert, fonde de nouvelles ploutocraties au milieu du vertige des marchés. Des ateliers, des usines, des banques, de l’obscure agitation du Wall Street , de l’insolence architecturale des gratte-ciels,du Far- West bigarré et grossier, s’élève perpétuellement un hymne farouche, qui témoigne de la bataille acharnée de la volonté contre le destin, de la génération, contre la mort. Les poètes exaltent la grandeur de l’Amérique perdurable.
Ecoutez WaltWhitman, l’aède de cette démocratie en marche :
« Long, too long America...
For who except myself lias vet conceived What your children en-masse reallv are...?
I will make the most splendid race the sun Ever shone upon. »
dit-il en ses libres rimes.
« O motlier of a mighty race ! »
s’exclame Bryant, en célébrant les gloires du Nord- Amérique ; et l’exquis Whittier, voudrait que les Etats-Unis dominassent le monde antique de leur propre force :
« And cast in some divine mould,
Let the new cycle sliame the old. »
Ils ont concilié l’égalité avec la liberté, dans les mœurs et dans les lois. Le « fair play », les chances presque identiques que la République ménage à ses citoyens, en créant des écoles, en stimulant l’avancement des hommes nouveaux ( self made men ) dans la société, constituent les bases profondes de la vie d’une République. Equité et égalité dominent l’âpre
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marche en avant des citoyens : égalité dans les luttes industrielles contre les monopoles, égalité entre les églises contre l'intolérance, égalité à l’école contre les privilèges que créé la richesse. Cette exaltation tenace de la liberté s’harmonise avec le sentiment de la discipline sociale. Le sens germanique d’organisation s’ajoute à l’individualisme saxon; les associations se multiplient en mailles d’un réseau gigantesque étendu sur tout le territoire : clubs, ligues, sociétés de coopération et de production, institutions de philanthropie.
Mais cette civilisation, dans laquelle des hommes de forte musculature conquièrent la richesse, inventent des machines, créent des villes nouvelles et professent un christianisme fécond en énergie, n’a pas la majesté des constructions harmonieuses. C’est l’œuvre violente d’un peuple aux origines diverses, et que n’a pas revêtue la patine ennoblissante de la tradition et des siècles. Dans les villes que des ouvriers inquiets élèvent hâtivement sur la terre barbare, on n’aperçoit encore pas d’unité définitive. Des antagonismes de race troublent l’évolution nordaméricaine : les nègres envahissent le Midi; Japonais et Orientaux aspirent à la conquête de l’Ouest. La civilisation néo-saxone recherche encore la forme finale qu’elle prendra, et, en attendant, crée de l’opulence au milieu de l’indiscipline régnante. «On trouve aux Etats-Unis, dit M. André Ghevrillon, un système politique, mais non pas une organisation sociale. » Les traditions admirables d’Hamilton et de Jefferson ont à subir les attaques d’influences nouvelles, le progrès de la ploutocratie, la corruption des fonctions administratives, la dissolution des partis, le pouvoir abusif des monopoles. L’axe de la grande nation se déplace vers l’Ouest, et chaque étape nouvelle marque le triomphe de la vulgarité.
Une ville tentaculaire, New-York, pourrait être le
symbole de cetle nation extraordinaire : elle nous offre le vertige, l’audace, tout le défaut de proportions de la vie américaine. Près de la misère du Ghetto et des spectacles troublants (le Chinatown on peut admirer les richesses de la Cinquième Avenue et les palais de marbre, qui plagient l’architecture des villes toscanes. En face de l’obscur troupeau des immigrants parqués dans les docks, on trouve le luxe raffiné des hôtels ploutocrates ; en face des édifices majestueux de Broadway, les maisons des avenues parallèles, qui ressemblent aux tentes volantes d’une foire provinciale. Confusion, tumulte, instabilité voilà les traits frappants de la démocratie nord-américaine. Ni l’ironie, ni la grâce, ni le scepticisme, dons des vieilles civilisations, ne s’y opposent à la brutalité plébéienne, à l’optimisme excessif, à l’individualisme violent.
Tout contribue au triomphe de la médiocrité : la multitude des écoles primaires, les vices de l’utilitarisme, le culte de l'average citizen , le M. Bornais d’outre-mer, la tyrannie de l’opinion étudiée par Tocqueville ; et, dans cette vulgarité sans traditions, sans aristocratie dirigeante, le retour au type primitif du Peau-Rouge, qu’ont déjà signalé des observateurs perspicaces, menace la fière démocratie. l)e l’excès de tension des volontés, de l’état « primaire » de la culture, de l’agitation perpétuelle delà vie, de l’âpreté de la lutte industrielle, naîtront dans l’avenir l’anarchie et la violence. C’est en vain qu’on cherchera dans cent ans « l ame américaine » ou le « génie de l'Amérique » ailleurs que dans la force indisciplinée ou dans la violence irrespectueuse des lois morales.
Chez les nations anglo-saxonnes, l’individualisme trouve ses bornes dans l’existence d’un foyer stable ; il peut aussi lutter contre l’Etat selon la formule consacrée par Spencer ; « the man versus lhe State ». 11 défend son autonomie jalouse contre les lois exces-
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sives, contre l'intervention du gouvernement dans les batailles économiques et dans la vie de famille. Et précisément l’èsprit de famille s’affaiblit dans l’Amérique du Nord, sous la pression exercée par de nouvelles conditions sociales. La natalité diminue et les foyers des immigrants étrangers contribuent fortement à former les générations d’aujourd’hui ; le stock natif héritier des lionnes traditions de la race, paraît être submergé peu à peu par le nouveau flot humain. Un fonctionnaire nord-américain écrit que « la décroissance de la natalité amènera des changements complets dans le système social de la République » 1 : il en résultera l’abandon de l’austérité traditionnelle, des notions de sacrifice et de devoir. Les descendants des races étrangères constitueront les Etats-Unis de l’avenir. L’héritage national est menacé par l’invasion de Slaves et d'Orientaux, par la fécondité des nègres : une douloureuse inquiétude pèse sur les destinées de la race.
La famille est instable, les divorces augmentent en proportion extraordinaire. De 1870 à 1905 la population a doublé; mais pendant cette même période, le nombre des divorces a sextuplé et les mariages sont moins nombreux. Il n’y a pas de fixité dans les éléments sociaux et les causes de cet état de transition ne disparaîtront pas, car elles sont intimement unies au développement de la civilisation industrielle qui a apporté un nouvel idéal de bonheur. En émancipant hommes et femmes des anciens principes moraux, elle a modifié la moralité sexuelle; en précipitant le progrès social, elle a donné plus d’âpreté à la mêlée sociale, plus d’égoïsme aux luttes humaines.
L’immigration excessive, hétérogène, empêche les cristallisations définitives : dans les derniers dix ans,
1. Race Imprôvement 'in the United States. Publications de l'Académie des Sciences politiques et sociales de Philadelphie, 1909; pp. 70-71 et suiv.
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8.515.000 étrangers entrèrent dans la grande union hospitalière. Ils provenaient soit d’Allemagne, soit d’Irlande, soit de Russie, soit enfin de l’Italie méridionale. On calcule que les Etats-Unis peuvent s’assimiler de 150 à 200.000 émigrants chaque année; mais ils ne peuvent certainement pas accueillir sans défiance une telle foule accablante d’un million d’êtres humains.
La criminalité augmente; l’élaboration d’un type commun parmi ces hommes de différentes origines se fait plus lente. Sans doute, à l’abri de la fédération politique des divers Etats, il se formera une agglomération confuse de races, et ceci justifierait l’interrogation du professeur Ripley : « les Américains du nord — dit-il, — « ont été témoins de la disparition dès Indiens et des buffles; mais pourraient-ils dire aujourd’hui si les anglo-saxons leur survivront?... »
Lorsqu’on prétend imiter les Etats-Unis, il ne faut pas oublier que la civilisation des hommes du Nord présente ces symptômes de décadence.
L’Europe offre aux démocraties latino-américaines ce que celles-ci vont demander à l’Amérique Saxonne, qui fut elle-même formée dans ses écoles. Nous trouvons esprit pratique, industrialisme, liberté politique en Angleterre; organisation et instruction en Allemagne; en France, génie inventif, culture, richesse, grandes universités, démocratie. De ces peuples dominateurs, le nouveau monde latin doit recevoir directement le legs de la civilisation occidentale.
Des divergences essentielles séparent les deux Amériques. Différences de langage, et, par là même, d’esprit; opposition entre le catholicisme espagnol et le protestantisme multiforme des anglo-saxons; entre l’individualisme yankee et l’omnipotence de l’Etat chez les nations du sud. Dans leur origine même, dans la race, on trouve des antagonismes fondamentaux : l’évolution du nord est lente, docile
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aux enseignements du temps, aux influences de l’habitude ; l’histoire des peuples méridionaux est pleine de révolutions, riche de rêves d’une perfection irréalisable.
Les Yankees haïssent les métis, les impurs mariages entre blancs et nègres, qui ont lieu dans les foyers du sud latin ; aucune manifestation du panaméricanisme ne sera assez puissante pour détruire ce préjugé de races enraciné au nord du Mexique. Les métis et leurs descendants gouvernent les démocraties ibéro-américaines ; et la République formée par des Allemands et des Anglais conservera pour les hommes du Tropique le même mépris qu’elle prodigue aux esclaves de la Virginie, libérés par Lincoln.
Dans son amitié pour eux il y aura du mépris; dans ses progrès, une conquête ; dans sa politique des ambitions d’hégémonie. C’est la fatalité du sang, plus forte que les affinités politiques ou les rapprochements géographiques.
Au lieu de se prêter à une impossible fusion, les néo-latins doivent conserver les traditions qui leur sont propres. Le développement des influences européennes qui les enrichissent et les perfectionnent, l’épuration du métissage, l’immigration qui forme des centres de résistance contre toute possibilité de conquête, sont les divers aspects de cet américanisme latin '.
1. Le sociologue mexicain F. Bulnes écrit dans son livre l'Avenir des nations hispano-américaines :
n II est plus que probable qu’en 1980 les Etats-Unis auront une population de 230 millions d'habitants. Ils suffiront à peine alors à subvenir aux besoins de cette population et ne pourront plus céder au monde' l'énorme quantité de céréales qu'ils lui cèdent aujourd’hui. 11 leur faudra donc opter entre le recours aux méthodes de culture intensive et la conquête des terres extra-tropicales de l’Amérique latine, propres, par leurs conditions, à la production facile et à bon marché de céréales excellentes. » (Mexico, 1899; p. 122.)