CHAPITRE IV
UNE EXPÉRIENCE POLITIQUE CUBA
L'œuvre espagnole. — Les réformes nord-américaines. — L’avenir.
Tour à tour espagnole et yankee, agitée souvent par la lutte de deux américanismes, l’histoire de la « perle des Antilles » a été une longue expérience politique. Son résultat, le succès de l’une ou de l’autre méthode, signifiera l’excellence ou l’incapacité des Latins d’Amérique dans l’art d’organiser un Etat et d’instituer une République.
Dernière colonie, vestige du vaste empire espagnol d’outre-mer, ou y retrouve encore, vers la fin du xixe siècle, l’influence politique et morale de la métropole. — Exubérante terre classique du tabac et du sucre, son opulence tropicale lui amenait des pionniers et des colons. Aussi, l’Espagne luttait-elle pour garder ce pays, qu’elle donnait en récompense de l’audace de ses aventuriers et de la rapacité de ses fonctionnaires.
Situation géographique, richesse, tradition, tout y est exceptionnel. La race — imaginative et précoce — est féconde en poètes, en héros, en tribuns. On voit des généraux de trente ans, de lyriques traîneurs de sabre partagés entre les batailles el les vers, des guerrilleurs irréductibles, des orateurs à l’abondante éloquence tropicale, des pèlerins passionnés, qui s’en vont contant, à travers l’Amérique, les misères de la tyrannie espagnole : sombre récit qui rendra
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les démocraties délivrées attentives au destin de la sœur captive. Ainsi fit frémir en Europe le sort de la Pologne ou de l’Irlande. Etonnante audace de ces soldats, Garcia, Maceo, Gomez, défendant, jusqu’à mourir, la liberté nationale : âpre lutte corps à corps ou guerre d’escarmouches. De la haute lignée des Bolivar, de San Martin et de Sucre, le dernier des « Libertadores », à la fois poète, homme d’Etat et guerrier, et, mieux chevalier gothique, épris d'une idéale Dulcinée, l’autonomie cubaine : Marti en est le capitaine représentatif.
De même que dans les autres colonies, libres depuis cent ans, l’action de l’Espagne à Cuba fut à la fois créatrice et bornée, utile et néfaste. Quel effort plus paradoxal que celui de gêner d’entraves et de monopoles la vie de ces mêmes villes dont la naissance et le développement étaient son œuvre? Autoritaire, elle poursuit toute envie de liberté, et dans l’île, consumée par la haine des races — la vieille haine des conquérants et des créoles — elle répondra à toute demande révolutionnaire d’indépendance par des répressions terribles. Tel gouverneur y a laissé les rouges traces d’un duc d’Albe, pacificateur des Flandres.
À Madrid, un grand ministre, Canovas del Castillo, traditionaliste intransigeant, croyait que l’Espagne devait avoir, « pour garder sa position dans le monde », un empire colonial. Dès lors, seule une action énergique sur les des révoltées pouvait sauver la métropole. Déjà, en 1865, aux débuts de sa carrière, il veut limiter la représentation de Cuba et de Puerto Rico; et, en 1868, quand éclate la longue guerre, il appuie les exigences des 9.000 Espagnols de la colonie qui demandent le rejet de toute réforme1. Arrivé au pouvoir, en 1876, Canovas est
1. Cf. le livre de E. Pineyro : Como acabô la domination de Espaha en America. Paris, s. d., passim.
encore plus affirmatif : le problème cubain n’est résoluble que par la violence. A la générosité d’un Martinez Campos, succède bientôt l’inflexibilité de gouverneurs qui font de l’ile merveilleuse une vaste caserne. Les timides libertés accordées à Zanjon seront tôt supprimées; ni élections populaires, ni libertés commerciales; mais la loi martiale, et un général pour aider les Espagnols de l'ile dans la guerre contre mulâtres et créoles.
En 1878,1a première guerre civile est finie; mais en 1895, la révolte est si vivante, si populaire, si terrible, que Martinez Campos abandonne le gouvernement de l’ile, se sentant incapable de « fHsillements et autres faits du même genre ». Marti, tragique symbole de la révolte, est tué. Le général Weyler instaure le régime de la Terreur; I’île s’épuise. Nul ne lient déloger les guérillas des plantations de canne à sucre qui leur servent de refuge. Weyler ordonne la « reconcentration » des femmes, des enfants et des vieillards dans les villes fortifiées. Le délit d’opinion est puni de mort, et on exige une soumission qui isole. L’intervention des Etats-Unis force l’Espagne à accorder, en 1896, une autonomie fragile. L’assassinat de Canovas par un anarchiste permet une réaction contre ses idées intransigeantes et on offre la constitution de Chambres sans autorité, pourtant, sur le gouverneur mandé par la métropole; d’un Conseil d’administration où des Cubains auraient accès; mais on néglige les intérêts économiques, et le sucre et le tabac n’obtiennent pas de franchise.
Cuba attendait son croisé, son Lohengrin : les Etats-Unis remplirent ce rôle. Attentifs aux affaires de l’ile, ils négocient une intervention avec des agents non officiels; et New-York est le port des expéditions de flibustiers . Les péripéties de cette campagne yankee, dirigée contre l’Espagne, sont connues; de l’explosion du Maine , dans les côtes de
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l’île, au traité de Paris. Une fois leur rivale vaincue, les Yankees vont-ils donner à Cuba cette liberté tant souhaitée? Puerto Rico est conquis, Cuba n’obtient qu’une bien médiocre autonomie.
Etude malaisée, celle qui reconnaîtrait quoi — ambition impériale ou élan chevaleresque, cher encore à force Cubains — poussa les Américains dans l’aventure. L’opinion de leurs politiciens fut toujours nette : annexion de l’ile ou slatu quo. Us craignaient que l’Espagne cédât à une puissance mieux armée cette colonie, escomptée, dès les temps de Jefferson, parmi les contrées qu’une « loi de gravitation politique » devait leur donner. Un éminent historien et diplomate brésilien, M. Oliveira Lima, a même démontré que quand Bolivar, après avoir convoqué le Congrès de Panama, voulut, en 1826, comme dernière étape de sa vaste épopée, donner la liberté à Cuba, les Etats-Unis l’en empêchèrent. Car ils savaient que l’indépendance signifiait aussi l’affranchissement des races asservies, et il fallait des esclaves à la riche et orgueilleuse féodalité de Virginie. Ces terres tropicales, Cuba et Puerto Rico, étaient la proie promise au futur impérialisme fédéral, et l’Espagne pouvait en demeurer la gardienne, jusqu’à ce que la puissance yankee prit en exiger la cession ou en faire la conquête.
Ainsi, ce même intérêt yankee qui interdisait, en 1826, l’indépendance de Cuba, donnait plus tard à choisir entre son autonomie ou la guerre, tragique dilemme auquel la hautaine métropole ne pouvait se soustraire. Entre l’âpreté commerçante de jadis et ce récent don-quichottisme, l’opposition n’est qu’apparente : une logique cachée guide la politique américaine. Si l’on considère le but : s’assurer le contrôle incontesté de la mer Caribe, par l’achat ou l’annexion d’iles, l’attitude d’hier, d’un pays qui n’avait pas encore peuplé son propre territoire et celle que pro-
voque aujourd’hui la pléthore des richesses et d’hommes, n’apparaissent plus inconciliables.
Déjà en 1845, on discute, à Washington, l’achat de Cuba. Le célèbre «manifeste d’Ostende » (1854) lancé par les diplomates américains, expliquait leur droit à s’emparer de l’ile au cas où l’Espagne en refuserait la vente. Cette résolution de rendre indépendant un pays qu'ils désespéraient d'acheter ne fut donc que la fin d’une longue campagne.
Sans doute, en 1898, une fois la paix signée et Puerto Rico conquis, ils respecteront celte indépendance. Mais leur détachement est incomplet : ils occupent l’ile, y envoient des gouverneurs, en réforment, généreusement, les finances, l’instruction, l’hygiène. Tutelle provisoire, bientôt suivie de la proclamation de la République. Etait-ce là l’indépendance que Marti rêvait? Le traité qui la proclamait l’amoindrit aussi : l’amendement Platt y insinuait, en marge d’un texte libéral, que les Etats-Unis se réservaient le droit d’intervention pour remédier à l’anarchie possible. Etrange sévérité que d’exiger d’une République tropicale inexpérimentée, où l’hostilité des castes est vivace, une vie sereine et sans violences. L’occupation militaire éventuelle pour dompter la révolte, c’était, pour l’indépendance, un empiétement dangereux. L’intervenlion dans les affaires publiques de l’ancienne colonie espagnole, répétée deux fois, fut toujours suivie, dans la presse jaune, d’une campagne d’annexion. 11 est difficile de prévoir si l’impérialisme yankee, toujours plus avide, respectera, à l’avenir, malgré les occupations périodiques, l’autonomie de l’ile. 11 conseillera plutôt, lassé par la turbulence d’une démocratie incapable de « self government », le protectorat, la définitive conquête.
Deviendra-t-elle un jour, la belle Antille, un Etat de la Confédération anglo-saxonne? Dans l’ordre
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politique et social, l’accès des Cubains dans cette démocratie, causerait un trouble aussi profond que celui créé par l’immigration japonaise dans le Far- West. Les ploutocrates d’Amérique méprisent trop les métis et les nègres pour accepter les députés d’une contrée où le mélange des races très profond compte un important apport africain. Comment une société qui hait le nègre en supporterait-elle une autre, gouvernée par des métis d’Espagnol, de nègre et d’Indien? Le protectorat serait un acheminement vers ce « control of the Tropics » que M. Kidd et autres sociologues anglo-saxons imaginent être l’apanage de leur race.
L’œuvre civilisatrice des Etats-Unis a été admirable. Une fois l’Espagne vaincue et sa colonie conquise, ils transforment dans l’ile l’enseignement, les finances, l’hygiène, pour préparer un peuple à la liberté qu’il ignore. Ils tardent quatre ans à la lui donner, quatre ans de pédagogie dont le général de brigade Wood, chef militaire et civil, eut la charge, jusqu’au jour, 20 mai 1902, où « grâce à la bonne volonté du Président Roosevelt, nous fûmes reconnus majeurs »*.
Quatre années d’extraordinaire activité transforment l’île épuisée en une contrée prospère, réforme que les mémoires du général Woed nous font suivre. Deux années de lutte font disparaître la fièvre jaune, qui régnait à La Havane depuis 1762. Les Yankees s’efforcent de détruire les moustiques, véhicules du mal, et, assainissant la ville, y font décroître la mortalité de 91,3 p. 1000, en 1898, à 20,63 en 1902. Dans la même période, la mortalité dans les troupes américaines d'occupation s’abaissait de 91,03 a 20,68. Ils attaquent aussi la malaria et la tuberculose, jusqu’à faire de La Havane, écrit avec fie.rté l'un d’eux, une des villes les plus saines de l’Amérique.