Londres, 1894; p
LE PROBLÈME DE LA RACE
que les Indiens se développeraient dans les régions inaccessibles du Nord et du Centre, et que les blancs, refoulés par le progrès de ces races, abonderaient seulement dans les villes et dans les régions salubres. Cette pénible prophétie se serait accomplie à la lettre si, dans le conflit ’des castes, la population blanche n’eût pas été promptement renforcée par l’arrivée de nouveaux colons.
Mais il ne peut suffire d’un croisement pour que les caractères de la race supérieure soient communiqués au métis d’une manière durable. « 11 est nécessaire qu’il soit le fruit d’une union de troisième, de quatrième ou cinquième degré ; c’est-à-dire qu’il y ait eu autant de croisements successifs, avec un père ou une mère de race blanche, pour que le métis puisse être en condition de s’assimiler la culture européenne », a écrit un sociologue argentin. Pour que cette vaste sélection puisse être réalisée au profit du conquérant de race blanche, il faudrait que, non seulement les races soumises au croisement soient proportionnées en nombre, mais encore que la masse des Européens domine et puisse imposer son esprit aux castes futures. En somme, le problème de la race dépend de la solution donnée au problème démographique. Sans l’appoint d’une population nouvelle, il y aura en Amérique, non seulement un épuisement lamentable, mais encore un prompt recul de la race. La phrase d’Alberdi reste toujours vraie : « En Amérique, gouverner, c’est peupler. »
Les colons apportent avec eux les traditions et les mœurs de races disciplinées, une organisation morale qui est l’œuvre de siècles de vie commune. Les gens d’origine rurale, qui arrivent en Amérique, défendent les intérêts établis, le gouvernement, la loi et la paix : ils travaillent, luttent et thésaurisent. De plus, seuls, les hommes entreprenants émigrent, et ils transmettent aux démocraties nouvelles une impulsion de vie
qu’elles ignoraient jusqu’alors. Dès la deuxième génération, les descendants de colons étrangers sont devenus argentins, brésiliens ou péruviens : leur patriotisme est aussi ardent et exclusif que celui des nationaux. Ils adoptent complètement les mœurs locales. Ils ont subi l'action du milieu américain.
Basques et Italiens ont déjà transformé l’Argentine: ils arrivent comme ouvriers, comme employés ou commerçants, forment des colonies agricoles et deviennent propriétaires. Ils brûlent les étapes : leurs fils seront des banquiers, d’orgueilleux ploutocrates. Sur 1.000 individus, il y a 128 Italiens et seulement 99 Argentins qui possèdent des terres. Ces Latins sont prolifiques: en 1904, 1.000 femmes argentines donnèrent la vie à 80 enfants; 1.006 espagnoles, à 123, et 1.000 italiennes, à 175 L Les immigrants augmentent donc la richesse nationale et peuplent le désert1 2. De plus, leurs descendants figurent dans la politique et les lettres. Signalons seulement quelques noms argentins remarquables à divers titres : Pellegrini, ancien président ; Gronssac, Magnasco, Becher, Bunge, Ingegnieros, Chiappori, Banchs, Gerchunofi’.
1. V. Gonnard. L'Emigration européenne au XIXe siècle. Paris, 1906; p. 220 et suiv.
2. Pour comprendre l’importance de l’immigration, il suffit d'observer qu'il y a au Mexique? habitants par kilomètre carré; au Brésil, 1.7; en Argentine, 1.6; alors qu’il y en a 72 en France, 105 en Allemagne, 110 en Italie, 120 en Angleterre et 248 en Belgique.