CHAPITRE III
LE PROBLÈME POLITIQUE
Les « caudillos » : leur action. — Les révolutions. — Divorce entre les constitutions écrites et les mœurs politiques. — Les futurs partis. — La bureaucratie.
Le développement des démocraties ibéro-américaines diffère considérablement de l’admirable esprit de leurs chartes politiques. Celles-ci renferment tous les principes de gouvernement appliqués par les grandes nations européennes : harmonie des pouvoirs, droits naturels, suffrage libéral, assemblées représentatives ; mais la réalité contredit l’idéalisme de ces statuts importés d’Europe. Les traditions de la race dominante ont créé, en fait, de simples et barbares systèmes de gouvernement. Le « cnudillo » est le pivot de cette politique : chef d’un parti, d’un groupement social ou d’une famille puissante par l’importance de ses relations, il impose sa volonté tyrannique à la multitude. En lui se concentrent le pouvoir et la loi. De son action permanente dépendent l’ordre à l’intérieur, le développement économique, l’organisation nationale. Son autorité est inviolable, supérieure à la Constitution et aux lois.
Toute l’histoire de l’Amérique, l’héritage des Espagnols et des indigènes, aboutit à cette exaltation du « caudillo ». Le gouvernement par les « caciques », maîtres absolus de même que les « caudillos », est très ancien en Espagne, ainsi que l’a démontré Joa-
quin Costa dans son analyse des fondements de la politique espagnole. Dans chaque province, dans chaque ville, on trouve une personnalité centrale qui incarne la justice et la force, que la tourbe admire, à laquelle l’opinion obéit, et qui impose mœurs et idées. Les Indiens d’Amérique obéissaient à des « caciques », et les premiers conquérants comprirent vite (ju’en attirant les chefs locaux, ils soumettraient par là même les peuplades indigènes. L’existence de ces caudillos peut aussi s’expliquer par des influences territoriales. On a écrit que le désert est monothéiste : sur l’uniformité aride s’élève, en effet, un Dieu imposant. De même pour les steppes, les pampas, les plateaux d’Amérique, vastes et monotones étendues : Paez et Quiroga sont les divinités de ces' régions. Aucune autre force ne peut limiter leur autocratie. En face du nivellement des hommes, œuvre de la plaine, leur ferme volonté de chefs acquiert des attributs divins. Les révolutions américaines apparaissent alors comme des guerres mauresques, menées par des « caïds » mystiques.
M. Raphaël Salillas a écrit qu’en Espagne le « cacique » est une hypertrophie de la personnalité politique : il symbolise l’excès du pouvoir et d’ambition de l’individualisme espagnol. En Amérique, les premiers conquistadors se disputent l’autorité suprême. Les guerres civiles de la conquête proviennent de conflits entre chefs frénétiques : aucund’entre eux ne conçoit le pouvoir comme réel s'il n’est illimité et despotique. Après eux, le vice-roi toutpuissant, demi-dieu par ses pouvoirs, exerce une domination analogue. Le Président sud-américain, héritier des traditions des gouverneurs de l’époque coloniale, possède aussi la plénitude de l’autorité ; la Constitution lui confère «les pouvoirs semblables à ceux des czars de Russie.
Le pouvoir pour lui-même est l’idéal de ces gens :
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les chefs peu importants sont satisfaits décommander aune province; les grands aspirent à dominer une République. Les questions de personnalité sont le caractère dominant de la politique; et les despotes abondent. Quand un « lie générateur » détient le pouvoir, il se présente un « Restaurateur » pour lui disputer ce dernier; puis un « Libérateur », et enfin un « Défenseur de la Constitution ». Les dieux mineurs se combattent à l’envi, et la démocratie accepte le vainqueur en qui elle admire un chef représentatif, robuste création de la race. Ce n’est pas le personnage ibsénien, fort de son isolement : en lui, les caractères moyens de la nation, ses vices et ses qualités sont mieux définis, plus accentués; il obéit à l’instinct et à des idées fixes; il ne conçoit pas d’idéal; il est impressionnable et fanatique.
M. Ayarragaray distingue deux variétés de « raudillos », le rusé et le violent. Ce dernier fut surtout particulier à la période militaire de l’histoire ibéroaméricaine. Chefs de bandes qui détruisent comme des Huns, il domine par la terreur et l’audace, imposant à la vie civile une discipline de caserne. Le « caudillo » du type rusé exerce une dictature morale plus longue ; il appartient à une période de transition, entre l’époque militaire et l’époque industrielle. Ce nouveau maître conserve le pouvoir grâce au mensonge et aux subterfuges. Tyrans à moitié cultivés, ils usent de la richesse comme les autres de la force; et, au lieu de s’imposer brutalement, iis emploient la corruption tortueuse.
Le régime des « caudillos » conduit au gouvernement présidentiel. Les Constitutions établissent des assemblées, mais, en dépit de ces cadres théoriques, la tradition triomphe. Depuis l’époque coloniale, la centralisation et l’unité ont été des formes américaines de gouvernement.
Dans la personne du président de ces démocraties,
réside toute autorité, ordinairement dévolue aux fonctionnaires politiques. Il commande l’armée, multiplie les rouages de l’administration, s’entoure de docteurs ès lois et de prétoriens. Les Congrès lui obéissent; il intervient au cours des élections, et obtient les majorités parlementaires qui lui conviennent. La haute magistrature est parfois indocile aux désirs du gouvernement ; mais dans la vie de province, les juges dépendent entièrement des chefs politiques. La direction suprême des finances, de l’armée, de la Hotte, de l’administration appartient au président, comme avant l’ère républicaine elle appartenait au vice-roi.
Les partis luttent entre eux, non seulement pour la conquête du pouvoir , mais encore pour détenir cette présidence omnipotente. Ils comprennent que le chef de l’Exécutif est l’agent efficace de toutes les transformations, que ministres et parlements ne sont que des facteurs secondaires dans la vie politique. Un sociologue argentin, M. Joaquin Gonzalez, a écrit avec beaucoup d’à propos que « chaque période gouvernementale est caractérisée par la condition et par la valeur de l’homme qui y préside. Cette modalité du système présidentiel de la constitution, à défaut d’une éducation politique solide et élevée, a favorisé dans une grande mesure le retour au régime personnel. »
A ce système dominant correspondent des groupes politiques sans programme : on ne lutte pas pour le triomphe d’idées, mais pour celui de certains hommes. Les termes consacrés perdent leur signification traditionnelle. Il existe des « civilistes » qui défendent le militarisme, des libéraux qui essaient de renforcer l’autorité présidentielle, des nationalistes qui préconisent le cosmopolitisme, des constitutionnalistes qui violent la charte politique. Le personnalisme groupe ensemble conservateurs et libéraux. Même au Chili,
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où l’activité des partis eut une rare continuité, les plus anciens se dissolvent en factions informes. Le président établit son autorité despotique sur la division de ces groupements rivaux; il s’efforce de dissoudre les petites factions, de diviser pour gouveriîer.
Sans idéal ni unité dans leur action, les partis se convertissent en bandes faméliques que l’on peut distinguer par la couleur de leur fanion. De même qu’à Byzance, les Bleus luttent contre les Jaunes, au Vénézuéla ; les Blancs combattent les Bouges dans l’Uruguay; le rouge est la couleur distinctive des fédéralistes argentins. Une intolérance agressive sépare ces groupes : autour de leur gonfalonier et de leur symbole, ils se réunissent en factions irréductibles. Aucun intérêt commun, parfois pas même celui de la Patrie, ne peut les réconcilier. Chaque parti défend un chef, un intérêt, un dogme: d’un côté, il considère les siens, missionnaires de culture et de vérité; de l’autre, ses ennemis, impurs et mercenaires. Chaque groupe croit détenir le monopole du désintéressement et du patriotisme: Itosas appelait ses oppositeurs des «sauvages immondes». Pour la bande qui possède le pouvoir, les révolutionnaires sont des malfaiteurs; pour ceux-ci, les dirigeants ne forment qu’un gouvernement de tyrans et de larrons. Il y a de bons et de mauvais dieux, comme dans les théogonies orientales. Elevés par l’Eglise Romaine, les Américains apportent dans la politique, l’absolutisme des dogmes religieux, ils ne conçoivent pas la tolérance. Le parti dominant aspire à annihiler ses adversaires, à réaliser l’unanimité complète de la nation : la haine des contraires est le premier devoir du politicien conséquent. L’opposition 11e peut guère prétendre à un poste de contrôle dans les Assemblées, à conquérir lentement le pouvoir. Ce n’est que par la violence que les partis peuvent sortir de l’ostracisme
où les tient la faction au pouvoir, et c’est par le même moyen qu’ils y retournent. Hors du régime des « caudillos », le mensonge politique domine : la liberté des suffrages n’est qu’une promesse platonique, inscrite dans la Constitution; les élections sont l’œuvre du gouvernement; il n’y a pas d’opinion publique. Le journalisme, presque toujours opportuniste, ne fait que refléter l’indécision des partis. Statuts politiques et conditions sociales s’opposent : ceux-là proclament l’égalité et les races sont diverses; le suffrage universel, et les races sont illettrés, la liberté, et les despotes imposent leurs pouvoirs arbitraires. Par l’entremise de ses préfets et gouverneurs, le Président dirige les élections, appuie tel ou tel candidat, impose même son successeur. Il est le suprême électeur.
Les assemblées représentatives deviennent de véritables institutions bureaucratiques : députés et sénateurs acceptent les ordres du Président. Selon M. L.-A. de Herrera, deux castes se forment : « d’une part, les oligarchies qui détiennent le pouvoir, à l’encontre de la volonté populaire; de l’autre, les citoyens privés de toute participation au pouvoir. » Des révolutions fréquentes, des pronunciamientos , suivant la tradition espagnole, viennent troubler la classe dominante dans l’exercice du pouvoir : ces mouvements superficiels ne peuvent pas être comparés aux grandes crises européennes, qui font disparaître un régime politique ou imposent l’avènement d’une nouvelle classe sociale. Ils ne sont que le résultat des conflits perpétuels des « caudillos ». Les chefs et les oligarchies changent; mais le régime politique, avec ses vices séculaires, subsiste.
Les révolutions sud-américaines peuvent être considérées comme une forme nécessaire de l’activité politique : au YénSzuéla, cinquante-deux révoltes importantes ont éclaté en un siècle. Le parti vainqueur essaie de détruire les autres groupes : la révo-
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lotion représente alors un moyen politique pour les partis privés du suffrage. Elle correspond aux protestations des minorités européennes, aux grèves anarchistes du prolétariat, aux grands meetings anglosaxons, où les partis d'opposition combattent le Gouvernement. C’est à l’excessive simplicité de la politique, où l’opinion n’a pas d’autre moyen d’expression que la tyrannie des oligarchies d’un côté et la rébellion des vaincus de l’autre, que sont dues les interminables luttes sanglantes de l’Amérique espagnole. Ces guerres intérieures continuelles s’opposent au développement économique et à la stabilité des Républiques ; elles en ruinent le crédit extérieur, préparent des interventions humiliantes, suscitent des tyrannies; mais il ne faut pas oublier que la Révolution fut souvent, chez ces démocraties sans droit de suffrage réel, l’unique moyen de défense de la liberté. Contre des tyrans des esprits conservateurs même se soulevèrent, et la rébellion devint une réaction.
Les guerres civiles ont d’ailleurs perdu leur ancien caractère. Elles symbolisaient le retour au chaos primitif: des multitudes vagabondes, des bandes armées désolaient les champs et incendiaient les villes. L’assassinat, le vol, la dévastation des propriétés, la guerre sans merci, le feu envahisseur, tous les pouvoirs de destruction étaient en lutte contre les faibles fondements de la nationalité.
C’était la même sélection à rebours qu’opérait l’Inquisition espagnole, d’après Buckle. Des centaures brutaux occupaient les villes où la civilisation espagnole atteignait son apogée. Sarmiento a décrit l’assaut des charrettes nomades, qui transportèrent à travers les pampas argentines les pénates nationaux, sorte d’odyssée tartare dans l’infinie désolation des plaines. Même une fois les classes sociales organisées, et les intérêts économiques définis, la rivalité des chefs continue, et la politique demeure personnelle.
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Cependant, la guerre civile n’est déjà plus l’âpre choc de gens sans loi ni foi. de « outlaws ». Le drame remplace l’épopée, la lutte des passions et des intérêts succède aux batailles des personnages semi-divins, orgueilleux de leur mission tragique. On achète les votes, les comités électoraux faussent le suffrage, comme aux Etats-Unis, par la force de l’argent.
C’est ainsi que la ploutocratie conquiert les bancs du Congrès.
Si le continent crée spontanément des dictateurs, toute l’ambitieuse construction politique des démocraties américaines : parlements, ministres, municipalités, n’est-elle pas une invention décevante?
Dans quelques Etats, où la vie économique est intense, en Argentine, au Chili, au Brésil, dans l’Uruguay. les bons despotes ne marquent pas le terme du développement national : là, de nouveaux partis
peuvent se former, et les « caudillos » disparaîtront vite. Le D’ Ingegnieros prévoit la création en Argentine de nouveaux groupes politiques, à tendances financières. La classe rurale qui domine dans les provinces et possède les grandes richesses nationales, élevage et agriculture; la bourgeoisie commerçante et industrielle des grandes villes, formeraient, comme les agrariens et les industriels en Allemagne, les tories et les whigs en Angleterre, les deux partis futurs. Une fois les partis secondaires disparus, seules deux grandes organisations politiques domineraient.
Cette transformation des anciens groupements est d’ailleurs logique. A l’époque coloniale, les rivalités pour la possession du pouvoir se donnèrent cours dans les limites étroites de la vie publique : les Espagnols étaient en majorité dans les « audiencias », tribunaux, et les créoles dans les « cabihlos », municipalités. Ceux-là défendaient l’intolérance religieuse, le monopole économique, l’empire exclusif et universel de la
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métropole ; ceux-ci s’efforcèrent d’obtenir l’égalité économique et politique, la disparition des privilèges, un gouvernement national. Après la révolution, ces divisions se compliquèrent; le fédéralisme et l’unité, les querelles religieuses, parfois l’hostilité des castes entre elles, séparent les hommes en groupements instables. La politique devient une guerre de clans irréductibles. Dans les nations organisées de la zone australe, les anciennes dissensions perdent peu à peu de leur importance et une indifférence générale succède aux haines théologiques. Fédéraux et unitaires bataillent toujours ; mais ils ont perdu la dureté ancienne de leurs antagonismes. D’autre part, les castes se confondent progressivement par l’effet du métissage.
Les facteurs économiques persistent cependant et leur importance s’accroît à mesure qu’industries et villes se développent. Les questions financières diviseront dans l’avenir les citoyens de démocraties devenues nettement industrielles : les agrariens lutteront contre les manufacturiers, les libres-échangistes contre les protectionnistes. De même que républicains et démocrates aux Etats-Unis, certains groupes aspireront à l’impérialisme et d’autres à la neutralité. Au groupement qui voudra stimuler l’influence allemande ou yankee s’opposera un autre, partisan de l’action française ou italienne.
Déjà existent aujourd’hui, à Cuba, un parti qui demande l’annexion aux Etats-Unis et un autre qui défend l’autonomie nationale. Certains politiciens accepteront l’immigration sans réserves ni restrictions, alors que d’autres, nationalistes, défendront l’intégrité de leur héritage contre l’invasion étrangère. L’Amérique, comme la France moderne, aura ses métèques : ce seront les Européens, les Yankees et les Jaunes.
Hors des nations australes, il ne s’est pas encore
formé de classes, ni d’intérêts sociaux. Aucun des problèmes qui agitent l’Europe : extension du droit de suffrage, représentation proportionnelle, autonomie municipale, n’ont là-bas d’importance immédiate. L’Etat est le tuteur nécessaire, sorte de providence sociale d’où proviennent la richesse, la force et le progrès. Affaiblir celte influence serait encourager le désordre à l'intérieur : seules ont été utiles en Amérique les Constitutions qui ont renforcé le pouvoir central contre l’anarchie perpétuelle.
Le progrès de ces démocraties est l’œuvre des capitaux étrangers, et. quand l’anarchie politique domine, le crédit périclite. Les gouvernements qui assurent la paix, les tyrans paternels sont donc préférables aux démagogues. Un jeune critique vénézuélien, M. Machado Hernandez, après avoir étudié l'histoire de sa patrie déchirée par les révolutions, pense que la meilleure forme de gouvernement pour l’Amérique du Sud est celle qui renforce les attributions du pouvoir exécutif et établit la dictature. Au lieu du référendum suisse et de l’organisation fédérale des Etats- Unis, l’autocratie est, nous semble-t-il. le seul moyen pratique de gouvernement.
Augmenter la durée du pouvoir présidentiel, afin d’éviter les trop fréquentes luttes des partis; simplifier la machine politique qui transforme les parlements toujours plus nombreux en de simples organisations bureaucratiques; prolonger le mandat des sénateurs et des députés pour empêcher que des élections fréquentes ne troublent l’existence des peuples; renoncer en somme aux dogmes ingénus des statuts politiques au nom de réformes concrètes : tel semble l’idéal qui arrêterait dans l’Amérique tropicale, au Mexique, au Pérou, en Bolivie, l’action dissolvante des révolutions.
Il est évident qu’un président muni d’une forte autorité peut vite devenir tyran, mais le pouvoir.
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dans ces nations, n’est-il pas une semi-dictature que l’on tolère? Les chefs d’Etat gouvernent quatre ans suivant les termes de la Constitution, mais leur action continue par l’entremise de leur successeur. La véritable durée de leur influence politique est de vingt ans.
Si un président tutélaire est nécessaire, il n'en convient pas moins d’opposer à son autocratie un pouvoir modérateur qui rappellerait, par sa constitution, le Sénat à vie de Bolivar. On peut concevoir de même un Sénat qui représenterait les véritables intérêts nationaux : corps stable, réunion de toutes les forces de conservation sociale, assemblée sereine étrangère à toute velléité démocratique, où le clergé, l’université et le commerce, les industries, l’armée, la marine, les pouvoirs judiciaires, pourraient défendre contre les assauts de la démagogie, contre les réformateurs trop audacieux, la Constitution, la tradition, les lois. Garcia-Moreno voulait qu’on étendît à douze ans la durée du mandat des sénateurs.
La dualité des chambres législatives est inefficace en Amérique. En effet, provenant toutes deux du vote populaire, des mêmes majorités électorales, la Chambre l’emporte toujours sur le Sénat qui ne représente ni intérêts ni traditions. Il existe donc, en réalité, une assemblée uniforme, divisée artificiellement en deux corps indépendants. Dans les congrès domine, sans l’utile correctif d’institutions conservatrices, la volonté anonyme ou jacobine d’une multitude agitée par tous les intérêts qui divisent : ambition du pouvoir, orgueil provincial, passion de cabale et d’intrigue.
Un fait aussi grave dans la politique américaine que les révolutions périodiques, c’est le développement de la bureaucratie.
Dans la vie encore simple de la nation, les organes de l’administration publique se compliquent d’une
manière exagérée. Le budget fait ainsi vivre une classe stérile, recrutée principalement parmi les créoles qui préfèrent la sécurité du fonctionnarisme à la conquête de la terre. L’énergie et l’espoir diminuent avec l’accroissement du nombre presque infini des budgétivores.
Les étrangers monopolisent l’industrie et le commerce et acquièrent ainsi la propriété de cette terre dont ont hérité des Américains dépourvus d’énergie.
Un observateur nord-américain1 écrit que les grandes fortunes des Argentins d’origine ont été constituées par la valeur toujours croissante de la propriété foncière et sont dues au développement naturel du pays plutôt qu’à leur propre initiative ou à leur esprit d’entreprise. Mais les Sud-Américains sont en train de dilapider ces richesses et des colons fortunés d’Espagne et d’Italie les remplacent peu à peu dans la hiérarchie sociale.
Suivant un homme d’Etat mexicain, M. Justo Sierra, le gouvernement dans l’Amérique du Sud est une administration d’employés, protégés par d’autres employés, l’armée. Ces nations, que doivent envahir des immigrants actifs, sont donc dirigées par un groupe de man-. darins, et si une éducation pratique ne développe pas dans la jeunesse les vocations commerciales et industrielles, les colons enrichis chasseront le créole de ses vieilles positions. Quelques écrivains défendent la bureaucratie comme le refuge, en face de l’invasion cosmopolite, des esprits choisis, écrivains, artistes et hommes politiques : « si les étrangers disposent de la fortune matérielle, dit un jeune observateur très distingué, M. Manuel Galvez2, il est juste que nous autres, Argentins, nous disposions de la fortune intellectuelle ». Noble idéalisme qui se satisfait d'une richesse
1. Cité par J. V. Gonzalez dans La Naciùn, de Buenos-Ayres, 2.") mai 1910.