‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 7 sur 76 · LES COLONIES D OUTRE-MER · texte numérisé non relu

LES COLONIES D OUTRE-MER

Mexico à la Patagonie, leur rêve héroïque et brutal, comme dans le sonnet de Heredia.

L’Espagnol et le Portugais du xvie siècle sont des hommes de la Renaissance, de l’âge troublé devant le spectacle rénové du monde. Voyages, découvertes, mythes de Grèce, vers classiques qui emplissent le passé d’héroïsme et de légende, donnent aux Latins de la Méditerranée l’ambition d’explorer terres et océans. L’individualité se développe énergiquement, jusqu’au crime. Tyrans ou conquistadors aspirent au pouvoir, à l’aventure, vivent au delà du bien et du mal. Mystiques, car la tristesse médiévale pèse encore sur l’Europe, ils unissent la cupidité à la foi, renoncent à la contemplation pour reculer les limites du monde. Héritiers de l’ambition phénicienne, les Portugais ont parcouru l’Afrique avant de découvrir l’Amérique ; force capitaines espagnols, avant d’envahir les domaines d’outre-mer, ont guerroyé en Flandre, saccagé Rome, et refait le voyage de Don Quichotte à travers la Manche.

Dans l’âme du conquistador, s’amalgament l’audace et la convoitise, les superstitions et les cruautés, l’orgueil de l’hidalgo et la rigueur des ascètes, un rigide individualisme, l’ambition de gloire et la confiance inébranlable en la grandeur du propre destin. Ils sont professeurs d’énergie, comme le condottière italien, comme les capitaines de l’épopée napoléonienne. Un groupe d’aventuriers asservit l’empire mexicain, détruit le pouvoir des Incas, soumet l’indomptable Araucan. Portez brûle ses vaisseaux quand ses compagnons parlent de renoncer à la dure entreprise de la conquête. Pizarre, avec douze de ses lieutenants, résolut, dans une île déserte, d’envahir le Pérou.

Cortez conquiert le Mexique; les Pizarre etAlmagro, le Pérou; Valdivia et Almagro, l’Araucanie ; Jimenez de Quesada et Benalcazar, les territoires de Colombie;

Pedro de Alvarado, le Guatémala; Martinez de Irala, le Paraguay; Juan de Garay, la province de La Plata; Martin Affonso, les Souzas et d’autres capitaines, le Brésil. D’aucuns importent d’Italie l’esprit de la Renaissance : tel Pedro de Mendoza, enrichi dans le sac de Rome, qui organisa en 1544 une expédition au Rio de la Plata. Le xvie siècle, le siècle des découvertes, est aussi celui de la conquête. De toutes les provinces d’Espagne et de Portugal arrivent en Amérique des aventuriers. Les Basques énergiques dominent; mais il y a aussi force Extrémaduriens impétueux, austères Castillans, Portugais réfléchis et Andadous spirituels. Ils viennent triompher, et ont besoin pour avancer vers la conquête de détruire des cités et de tuer des Indiens. Leur invraisemblable prouesse les expose à mourir sur la terre même où ils sont des explorateurs intrus.

L’Amérique, qu’Espagnols et Portugais dominèrent, était peuplée par diverses races, occupée par des civilisations différentes. Les envahisseurs unifièrent toutes ces régions, en leur imposant, lois, religion et coutumes uniformes. Au Brésil existaient d’éparses tribus : Tupis , Tupinambas, Caribcs; les Güaranies , au Paraguay; et dans l’Uruguay, les Charruas. Simple est l’organisation sociale de ces peuples chasseurs et pêcheurs qui obéissent à leurs chefs en temps de guerre, comme en temps de paix. Ces vastes territoires présentent des différentes langues, d’infinies variétés de tribus, de clans et d’états sociaux, depuis l’anthropophagisme et la sauvagerie, jusqu’aux primitives formes de culture, du nomadisme à la vie sédentaire. Les Araucaniens du Chili, peuple guerrier, tiennent des assemblées pour décider la guerre, se confédèrent, obéissent à un «.cacique » qui est le plus vigoureux et le plus courageux des hommes de la tribu. Ils s’isolent pour cultiver leur indépendance.

Trois monarchies barbares : les « Chibchas » ou

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« Muiscas », en Colombie; les « Incas », au Pérou, et les « Aztèques » au Mexique, dans lesquelles existent des lois, des cités majestueuses, des classes sociales, des collèges de prêtres, des dynasties régnantes, des armées organisées, des mythes scolaires, et même des hiéroglyphes et des astrologues, comme en Assyrie, diffèrent profondément des tribus d’Amérique par leur organisation politique compliquée. Sans être les « Incas », les princes libéraux dont rêva Marmontel, ni l’histoire de leur domination une idylle, leur tyrannie minutieuse et bienfaisante organisa dans le vieux « Tahuantisuyu », après de longues conquêtes, un grand empire obéissant et silencieux, réalisation anticipée des idéaux du socialisme d’Etat. La propriété y était collective, et la vie soumise à de sévères règlements. Les Incas rendirent le travail obligatoire, présidèrent aux occupations agricoles, et respectèrent, en étendant leurs domaines, les rites et les coutumes des races vaincues.

Si la monarchie incasique rappelle les vastes empires de l’Asie, la Chine et l’Assyrie, le Mexique, par contre, semble un royaume féodal où persistent, à côté du roi absolu, des «caciques » qui gouvernent de vastes provinces. « Il n’y est point de seigneur général de tous », observe le conquistador Cortez. Il existait une autorité centrale, comme au Pérou; mais le despotisme mexicain fut plus rude et plus barbare que celui des Incas : sur les autels fumants courait le sang des victimes humaines. L’organisation sociale n’arriva pas au point de perfection qu’elle atteignit dans la monarchie incasique.

Les conquistadors espagnols et portugais, par leurs idées médiévales, un fanatisme africain, d’audacieuses caravelles, la violence de leurs armes, épouvantèrent ces peuples qui vivaient encore à l’âge de bronze ou de la pierre polie. Les historiens nous rapportent la surprise de ces faméliques aventuriers devant les

richesses du Mexique et du Pérou. Atahualpa offre à Pizarre de remplir d’or la chambre où ce dernier le retenait prisonnier. La cour de Montezuma étale un faste asiatique : entouré de femmes, de bouffons, d’idoles, d’oiseaux étranges, sous un pallium resplendissant, chargé d’or et de bijoux, s’avance le roi aztèque, comme dans un conte oriental. Des princes orgueilleux l’escortent. Dans la ville impériale abondent les temples, les chaussées et les étangs : elle est mélancolique et somptueuse, la capitale mexicaine. Les chroniqueurs de l’époque nous disent comment s’exaspère la cupidité des conquistadors qui abandonnent une Espagne ruinée et trouvent en Amérique d’immenses trésors : ils écrivent pour des hidalgos appauvris, et craignent de n’ètre pas crus quand ils parlentde cette fabuleuse abondance d’or. Depuis les temps d’Ophir et de la reine de Saba, dit un de ces historiens « on n’avait signalé dans aucun écrit ancien que l’or, l’argent et les richesses » aient été découverts en quantités aussi grandes que celles que la Castille va en recevoir de ses nouvelles colonies.

Les soldats de la conquête violent ces trésors, saccagent temples et palais, se disputent la fortune en des luttes tragiques. Autour des mines se fondent des cités et des partis ; c’est ainsi qu’au Potosi, Vicunas et Vascongades, excités à la vue du métal qui satisfait leur cupidité, prolongent la dureté des premières batailles. Où existent des minéraux, la vie coloniale est instable, âpre, cruelle; dans les pays pauvres, au Chili, en Argentine, se forment lentement des sociétés qui cultivent la terre, des oligarchies tenaces liées à la nouvelle patrie par de solides intérêts.

Différents entre eux sont et les races vaincues et les conquistadors. De là, au milieu de l’unité politique et morale, des caractères divergents et des antagonismes prématurés. Espagnols et Portugais s’unissent à des femmes indiennes : les chefs se marient aux prin-

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cesses du Mexique et du Pérou ; les soldats fondent des foyers provisoires aux colonies. Les Andalous arrivent au Tropique; les Basques recherchent les régions tempérées et dans les villes abondent les Castillans. Une curieuse affinité de race, comme entre les Basques et les Araucaniens ; des analogies dans le climat, dans le paysage, et à défaut de cela la marche errante des conquérants, expliquent cette originale diversité des provinces américaines. Pourraient-ils être identiques, les métis de doux Indiens « quéchuas » et d’ardents Andalous, et les rejetons de virils Araucaniens et de Basques sensés? Là où la population indigène est plus abondante, par suite de l’organisation politique plus compliquée, comme au Mexique et au Pérou, son influence sur le métissage est plus puissante que dans les colonies où l’Indien disparaît — Charruas de l’Uruguay, tribus nomades du Brésil — sous la poussée de la civilisation envahissante. Le climat, âpre sur les plateaux, propice au développement de l’énergie; suave et énervant sur la côte, concourt à la variété du type humain. Dans les premières familles que créa, à travers le nouveau continent, la sensualité des conquistadors, on trouve déjà les éléments du futur développement américain.

C’est une époque de création : races et villes, nouveaux rites et coutumes surgissent du croisement d’Ibères et d’indiens. La diversité des éléments dont la fusion prépare l’avènement d’une nouvelle caste, donne aux hommes une intéressante variété. Le nègre, qu’importèrent les Espagnols pour la culture des terres tropicales, ajoute encore à la complication des premières unions de castes. De bizarres générations, avec toutes les nuances du teint et toutes les formes du crâne, naissent en Amérique de ces unions stimulées par les rois d’Espagne. Dans les provinces saxonnes de l’Amérique du Nord, seul le climat transforme les envahisseurs; dans les colonies ibériques, la race

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vaincue, le territoire, l'ambiant, modifièrent les conquistadors. Création, synthèse d’éléments humains, action et réaction entre la terre et l'homme qui la domine, laboratoire continuellement agité par d’insolites fusions de races, tout cela donne à l’évolution du Sud-Amérique l’intensité et l’apparence d’un perd u râble conflit. Depuis le nègre « bozal », récemment importé d’Afrique, jusqu’au « quinteron », rejeton d’esclaves épuré par de successives unions avec le blanc; depuis l'Indien qui déplore dans la solitude des montagnes sa monotone servitude, jusqu’au métis inscrit aux Universités, on trouve, aussi bien au xvue siècle qu’au xix% aussi bien dans la colonie que dans la République, toutes les variétés de cette mêlée d'Ibères, d’indiens et d’Africains. Au point de vue social, le rang des individus correspond généralement à la couleur de leur épiderme. « En Amérique

— écrivait Humboldt au commencement du xixe siècle

— la peau plus ou moins blanche décide de la place qu’occupe l'homme dans la société. »

L’Espagnol dégénère dans les colonies. Le passage d’une époque de violence à une autre de quiétude conventuelle traduit cette lente décadence de l'envahisseur, sous la pression du climat et du contact avec les races vaincues. Le créole, Espagnol né en Amérique, a perdu les caractères anguleux de l’hidalgo : le fier individualisme, le goût de l’aventure sanglante, le stoïcisme, la ténacité dans la résistance et dans la lutte, la rigidité de sa foi.

En flexibilité, en brillant, en grâce, il a vaincu le rude Ibère; mais son effort n’est point continu, ni ferme sa volonté, et ses haines sont éphémères, comme ses amours. La nouvelle race n’engendre pas plus de mystiques que d’hommes d’action; mais des poètes, des orateurs, d’admirables intrigants, des docteurs superficiels, des commentateurs brillants d’idées exotiques, succèdent dès le xvne siècle à la

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première génération de colons audacieux, de moines héroïques et de capitaines aguerris.

Pour étendre les domaines du monarque, pour « faire vivre les Indiens dans la connaissance de notre foi catholique », ils conquirent l’Amérique, les Espagnols ; et ils portèrent au Nouveau Monde une religion, un régime politique, des universités, un système économique, tous les éléments — enfin — d’une civilisation traditionnelle. Absolutisme dans le Gouvernement, monopole dans l’ordre financier, intolérance sur les questions de dogme et de morale, tutelle, isolement rigoureux : voilà les bases de l’action espagnole. Les méthodes pratiquées par les Hollandais et les Saxons dans leurs colonies n’en ditîèrenl pas essentiellement. Tocqueville et Boutmy ont étudié les effets, aux Etats-Unis, de l’intolérance calviniste et du monopole commercial. Ils ont rappelé l’esclavage des nègres dans les colonies agricoles de Virginie et la cupidité des émigrants qui poursuivent les Indiens avec une puritaine ardeur.

Le vice-roi, représentant du monarque, exerce dans les colonies la plénitude du Gouvernement. Il préside la « Real Audiencia », tribunal du roi, il est superintendant des Finances, protecteur de l’Eglise et chef de l’Armée. Tout pouvoir : ecclésiastique, militaire et civil, lui est subordonné, line cour somptueuse l’entoure ; la flatterie courtisane l’enivre ; la subornation le domine. Parfois, les vice-rois personnifient les aspirations véritables de leurs colons : ce sont de graves législateurs, comme Francisco de Toledo, au Pérou; ou ils défendent les colonies menacées par les expéditions de flibustiers avec une telle énergie que de ces intenses campagnes surgit le sentiment de la nationalité. D’autres fois, ils s’enrichissent de la vente des emplois, épuisent le trésor d’outre-mer, ou traversent, orgueilleux seigneurs entourés de faste et d’or, les cités recueillies.

Au despotisme politique correspond, dans l’ordre économique, le monopole commercial que l’Espagne établit dans ses domaines. Humboldt a défini dans son « Essai sur le Gouvernement de la Nouvelle-Espagne » l’idéal des anciens peuples conquérants : « Une colonie, pendant des siècles, n’a été regardée comme utile à la métropole qu’autant qu’elle fournissait un grand nombre de matières premières et qu’elle consommait beaucoup de denrées et de marchandises qui lui étaient portées par les vaisseaux de la mère-patrie » U L’Angleterre, la Hollande, l’Espagne, le Portugal, obéissent au même exclusivisme : aussi inflexibles sont sur ce point les ordonnances de Cromwell que les cédules de Philippe II. La liberté commerciale, la concurrence industrielle étaient condamnables au même titre que la rébellion et l’hérésie.

Politique, économie se subordonnent à la religion : en elle se concentrent l’absolutisme de la première, le monopole de la seconde. La conquête de l’Amérique est un apostolat. Les capitaines espagnols luttent pour convertir les infidèles d’outre-mer. L’impérialisme de Charles-Quint et de Philippe II a un caractère religieux. Pour préserver de l’hérésie les colonies, il ferme les ports, condamne le commerce avec les étrangers, impose à un monde la réclusion conventuelle. L’Eglise est le centre de la vie coloniale. Elle gouverne dans l’ordre spirituel, impose des châtiments, flagellations ou exils, excommunie; livre incrédules et sorciers à l’Inquisition purificatrice. En morale, elle conserve les bonnes mœurs; en politique, elle défend les Indiens, et se dresse contre les gouverneurs. Vice-roi et « cacique » la craignent également. Formidable pouvoir moral, elle contribue à discipliner les créoles remueurs, à unir classes et races, à constituer des nations. Les villes s’enorgueil-

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