Tome IV, page 285; Paris
LES COLONIES d'oUTRE-JIER
lissent de leurs temples et de leurs couvents. Et à ces couvents, par une pieuse pensée, les hidalgos lèguent souvent tous leurs biens.
Ainsi, se trouve monopolisée la propriété par les moines. D'où pléthore de religieux; et accumulation de grandes richesses, à Mexico et à Lima. Au Pérou, la rente annuelle de l’archevêque monta jusqu’à 40.000 pesos — 200.000 francs — et celle de quelques évêques à 100.000. — Entre évêques et vice-rois, c’était du faste à l’envi. Un catholicisme pompeux, sensuel, satisfait la fantaisie des créoles, la crainte superstitieuse des Indiens, le matérialisme réjoui des nègres. — L’Aztèque, le « Quechua » acceptent du moine un dogme étrange, byzantin, mélanges d’idées d’Aristote et de mystères d’Orient. L’indigène confond tôt deux mythologies. A Mexico, rapporte Humboldt, « le Saint-Esprit, c’est l’aigle sacré des Aztèques». De nouveaux rites somptueux s’ajoutent à la religion traditionnelle. Processions et fêtes, une kermesse divine unit toutes les races. De la religion, on aime le culte, les manifestations extérieures, les vierges chargées de lourds ex-votos,les christs dolents, les saints parés, la pluie d’or et de soie.
Confesseur, le prêtre influe sur la famille, dirige l’éducation des enfants; orateur sacré, il condamne l’immoralité, et juge les gouvernants. Comme à Byzance, ou en la Florence de Savonarole, le moine de la colonie, parlant au nom du peuple exploité, est un austère professeur de vertu. Le créole admire sa science ecclésiastique, aime son attitude invincible en face du pouvoir; l’Indien trouve en lui un protecteur.
Par la fortune et la composition sociale, diffèrent les colonies d’Amérique. Le nègre abondant au Pérou; à Cuba, disparaît tôt dans le Chili et l’Argentine. La pauvreté de l’Araucanien contraste avec l’opulence de Caracas, de Lima et de Mexico. Quelques sei-
gneurs terriens jouissent, dans la capitale aztèque d’un million de francs de rentes. Frézier évalue les bijoux d’une riche Liménienne à 240.000 livres d’argent. La Sierra mélancolique, peuplée d’indiens, s’oppose à la côte brillante, ou de fastueuses' métropoles attirent les voyageurs. Nous trouvons dans les villes de l'intérieur, Cordoba ou Charcas, des traditions plus fermes, de la ténacité, de la tristesse; dans les capitales du littoral, au contraire, tout est luxe, instabilité et licence.
L’Espagne tend à détruire cette variété par des lois uniformes1. L’originalité lui est aussi odieuse que l’hérésie : identiques seront costumes ,et croyances, hiérarchies et privilèges. Grave et monotone se déroule ainsi la vie coloniale. Les cités sommeillent bercées par le murmure des prières et des fontaines. L’oisiveté est la condition naturelle des créoles ; de longs repas et des siestes quotidiennes limitent la mince activité. Un long silence plane sur les places désertes : des affiches ordonnent des réjouissances; la gaîté aussi est une imposition. Il semble que va s’arrêter le cours du temps dans les métropoles aux rues parallèles, et que l’idéal de tous y soit l’absolue quiétude.
L'hidalgo de noble origine, possesseur de vastes domaines, gouverne ses fils et ses esclaves avec la sévérité d’un patricien romain. Il ne pourra être ni industriel, ni commerçant, « vils métiers ». Le barreau. la subtilité des docteurs, l’érudition, la poésie courtisane l’attirent. Que ce soit à l’JJniversité ou au « cabildo» (municipalité), son existence sera pareille. Il chantera la gloire des vice-rois en rimes gongoriques ou commentera Duns Scoto, ou encore, cons-
1. La colonisation portugaise au Brésil est moins rigide, l’isolement commercial moins rigoureux et la religion n’est pas aussi fanatique ni aussi puissante que dans les colonies espanoles.