‹ Les Demoiselles de Saint-DenisChapitre 3 sur 4 · M LES DEI0I8EU.RS · texte numérisé non relu

M LES DEI0I8EU.RS

Un seoret de famille.

Peu de jours après la scène qui précède, Mlle de Maillane quittait définitivement la maison d'éducation des demoiselles de la Légion d'honneur. C'était la surintendante elle-même qui a\ait engagé Octave à prendre cette srare résolution, eu égard au prochain mariage de sa sœur et à Timpossibilité d'admettre auprès d'elle au parloir, même à titre de simple visiteur, Thomme dont elle devait porter le nom.

Ce ne fut pas sans de vifs regrets ni même une sorte de déchirement intérieur que Valentine sortit d'une maison où s'était écoulée une partie déjà si notable de son existence, et dont les murs avaient abrité ses plus doux rêves de jeune fille, Elle comprenait instinctivement que les épreuves de la vie allaient commencer pour elle dans ce monde où elle se disposait à faire son entrée sous de si tristes auspices.

Toutes les perplexités de la situation venaient de se compliquer par le fait de l'arrivée soudaine et imprévue du baron de la Tour Charapbois. Ainsi To rage qu'on avait pu croire encore éloigné s'approchait avec une rapidité foudroyante. Le temps allait manquer absolument pour chercher les moyens de s'y soustraire, et il ne restait plus qu'à baisser la tête et à Tafi'ronter.

Telles étaient les pensées qui roulaient confusément dans l'esprit de la jeune fille en venant s'installer dans le vieil hôtel patrimonial de Maillane, au fond du faubourg Saint- Germain. Jamais cette antique demeure de ses pères ne lui avait paru plus triste et plus désolée que dnns la sombre journée d'hiver où elle y rentrait. Par un effet bizarre d'optique, dont il est aisé de se rendre compte^ les grands murs

qui enserrent de tous côtés la maison impërïale de Saint- Denis s'illuminaient dans la mémoire de Valentine de reflets presque joyeux, quand elle les comparait au nouveau spectacle qui frappait ses yeux.

C'est que, à l'époque déjà asse^ éloignée de nous où se passe cette histoire, on n'avait encore qu'ébauché les grands percements, si controversés sur certains points, si utiles sur d'autres, qui ont répandu à flots la lumière^ le mouvement et la yie jusqu'aux extrémités de Paris.

Situé dans une des rues les plus désertes qui avoisim nt le boulevard dès Invalides, et tout à fait en dehors du grand courant de la circulation, l'hôtel de Maillane, dont le lierre et les pariétaires de toute espèce envahissaient peu à peu les murs, n'était pas sans quelque vague ressemblance avec la palais de la Belle au bois dormant. Uherbe avait désuni en maint endroit les pavés de la cour et les marches du perron. Quant au jardin, qui s'étendait de l'autre côté dans la direction du boulevard, il ne présentait plus, faute de culture, qu'un fouillis d'arbres et de plantes s'entre- croisant, où l'épée du prince Charmant aurait eu fort à faire pour se frayer un passage convenable.

Les bâtiments n'étaient pas en beaucoup meilleur état que la cour et le jardin ; les fenêtres commençaient à se disjoindre; les deux façades étaient noires et lézardées ; partout la pierre s'effritait, et la haute toiture, bien qu'elle eût été réparée tant bien que mal à plusieurs reprises, laissait entrevoir par-ci par-là quelques crevasses. L'intérieur seul de l'hôtel, au moins en ce qui touche la partie des appartements habitée, se trouvait dans une situation à peu près convenable. Sans doute, les meubles, les tapis, les tentures, qui remontaient pour la plupart au siècle dernier, ne laissaient pas que d'être en harmonie avec le délabrement des bâtiments et de tout ce qui les entourait, mais si outrageusement fanés et flétris que ces divers objets pussent être, il était aisé de voir que des soins assidus, minutieux même avaient présidé à leur conservation.

Ce phénomène était dû à la présence constante dans Thôtel, depuis un temps presque immémorial, d'un eouple de vieux servi teuN, un homme et une femme, qui avaient

trouyé lii, comme on dit, leurs invalides. Avec leur tète chenue, leur dos voû^é, on les eût pris volontiers^ Thomme et la femme, pour une doubjure de Philémon et Baucis appropriée à la domesticité et à Tépoque actuelle. Philémon répondait au nom quelque peu suranné de Blainvil; Baucis avait reçu, au temps des opéras de Sedaine et de Grétry, le nom printanier de Rose. Blainvil avait été le valet de chambre du défunt marquis de Maillane, et Rose la femme de chambre de la défunte marquise. Tous deux s'étaient mariés et avaient blanchi de conserve sous la livrée et sous le tablier. Tous deux, à la mort de leur maître et de leur maitresse, avaient sollicité comme une grâce l'autorisation de finir leurs jours à Thôtel de Maillane, dont ils étaient en quelque sorte les génies familiers.

Sous Tancien régime, qui avait bien peut-être quelques bons côtés, de tels exemples n'étaient pas rares. Aujourd'hui, par la faute des maîtres sans doute, les domestiques ont^ comme le médecin malgré lui, changé tout cela, et on les voit se renou>eler dans toutes les maisons à peu près aussi souvent que la lune dans les espaces célestes.

— Ah! mademoiselle, s'écjia Rose^ comme je suis donc contente de vous revoir ! Savez-vous que vous voilà toute brave et toute gentille, comme l'était au moment de ses noces votre défunte mère, madame la marquise dont vous êtes le portrait vivant? iMe permettrez-vous de vous embrasser ?

— Bien volontiers, ma chère bonne Rose, répondit la jeune fille en se jetant elle-même dans les bras de la vieille servante, et c'est moi qui n'aurais pas dû te laisser le soin de me le demander. £xcuse*moi ! je suis encore tout effarée, comme un oiseau qui change de nid, je devrais dire de cage.

— Oh! mademoiselle, il me semble que vous devez être bien heureuse; car enfin vous quittez la maison de Saint- Denis, qui était en effet une vraie cage, pour devenir libre et maîtresse de voler où bon vous semblera.

— En es- lu bien sûre, Rose?

— Dame ! n'allez*vous pas vous marier? — c'est M. Octave qui nous l'a dit, — vous marier avec un de vos parents, qui

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est le dernier représentant d*un grand nom et d'une grande fortune, et qui vous aime déjà de tout son cœur ? Vous pourrez, tant qu'il vous plaira^ faire Taumône aux pauvres, vous qui êtes si aumônière, et puis vous aurez de belles robes, des diamants, des cachemires, ,et cela vous ira si bien ! Vous habiterez, Tété, ce beau château d'Auvergne que vous aimez tant, et rien ne vous empêchera de venir passer Thiver à Paris dans cet hôtel quand vous l'aurez fait rajeunir un peu pour qu*il ne soit pas indigne de vous; car il en a besoin, le pauvre vieux! Il nous ressemble, à Blainvil et à moi, et c'est dom^ mage, n'est-ce pas, mademoiselle?

Pendant que Rose se livrait ainsi aux épanchements d'une loquacité assez commune chez les personnes de son état, surtout quand elles sont avancées en âge, Yalentine, qui s'était assise au coin du feu, restait immobile et silencieuse, les yeux fixés sur un grand portrait en pied de sa mère, avec laquelle elle avait en effet une ressemblance frappante. Au bout de quelques instants, voyant que sa jeune maîtresse se taisait toujours. Rose reprit :

— Comme vous voilà rêveuse et préoccupée, mademoiselle^ vous si gaie d'ordinaire! Je m'attendais à vous voir, en entrant ici, sauter par la chambre. Qu'avez-vous donc? Seriezvous souffrante? Vous avez froid peut-être. Voulez-vous que je remette du bois dans la cheminée? Il y a si longtemps qu'on n'a fait du feu ici !

— Merci, ma bonne Rose, lépondit Mlle de Maillane avec un sourire plein de mélancolie ; je n'ai pas froid. C'est que vois-tu, ce n'est pas sans émotion que je me retrouve dans cette chambre où ma mère est morte et où elle semble revivre dans son portrait.

— Je comprends. Peut-être, nous avons eu tort, Blainvil et moi, de transporter ici, avec l'autorisation de M. Octave, ce portrait, qui était anciennement dans la chambre de M. le marquis. Nous avions pensé.,.

— Vous avez très-bien fait, mes bons amis, interrompit la jeune fille, et c'est là une attention délicate dont je ne puis que vous être reconnaissante. Ma pauvre chère mère ! Je crois la voir encore me sourire, comme au temps de mon enfance.

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Et une larme perla au bord des paupières de Valentine.

"^ Oh! pour cela, mademoiselle^ tous avez raison de la regretter, car elle voue aimait bien, madame la marquise^ et votre nom est le dernier qu'elle ait prononcé avant de rendre son âme au bon Dieu.

-*• Penses-tu, ma chère Rose, que je ne me souvienne pas comme toi des derniers moments de ma mère? J'étais là, à genoux et pleurant au pied de son lit; on lui avait admi-* nîstré les derniers sacrements dans la matinée, et Ton eût dit qu'elle se disposait seulement à s'endormir, tant elle était calme et reposée I Son seul chagrin, disait-elle, était de me quitter, de ne pouvoir prendre soin de mon enfance, et me choisir ensuite eUe*mème plus tard un mari, car c'était là soi^ rêve.

— Sh bien! mademoiselle, ce rêve-là c'est tout comme s'il était accompli, car ma chère maîtresse n'aurait pu mieux choisir pour vous que M. le baron de la Tour Ghampbois.

— » Tu crois, ma bonne Rose?

— J'en suis sûre d'après tout ce j'ai entendu dire de lui. Ah, dame! il n'a pas une belle figure, à ce qu'il paraît, comme défunt notre maître U. le marquis, qui était là ce qu'on appelle un vrai djeu Mars. C'est Blainvil, son valet de chambre, qui en parlait ainsi, sous votre respect, à Totliice et dans Ips antichambres, car Blainvil a de Téducation, lui; -* mais bah! il paraît qu'it faut se défier des militaires qui ressemblent au dieu Mars.

— Que veux- tu dire, Rose?

rr- Qélas! mademoiselle, c'est plus fort que moi, voyezvous. Quand je me retrouve là avec vous, dans cette chambre où Mme la marquise ma bonne maîtresse est morte, je ne puis m'empêcher de penser qu*elle serait encore en vie sans doute si H. le marquis, qu'elle avait voulu à toute force épouser malgré les conseils de toute sa famille, n'était pas devenu à la longue aussi mauvais sujet qu'il était beau.

— Rose, c'était mon père, et je te prie de ne pas l'oublier. — - Que le bon Dieu m'en préserve, ma chère demoiselle I

D'ailleurs il n'était pas méchant au fond, M. le marquis, j'en conviens, et l'argent ne lui tenait guère dans la main,

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comme à tous les paniers perces. Je crois même qu'il avait de Taffection pour madame, à preuve qu'il n*a pas craint de lui faire quelquefois des scènes de jalousie, comme s'il avait eu le droit d'être jaloux, lui ! Car enfin, mademoiselle, quand on est marié, et marié à une jolie femme, est-ce qu^on a le droit d'avoir des maftresses? est-ce qu'on aie droit de rendre sa femme malheureuse, si malheureuse qu'elle en est morte de chagrin ? Voilà où cela mène d'avoir un mari qui est trop beau ! Aussi j'ai souvent remercié le bon Dieu de ce qu'il avait envoyé à Blainvil la petite i^érole.

Pendant que Rose s'exprimait ainsi, la physionomie de Valentine était devenue presque anxieuse, soit qu'il lui tùi pénible d'entendre évoquer le souvenir de son père avec de tels stigmates, soit qu^eilefût frappée de certains rapprochements que les propos de la vieille camériste lui offraient avec sa situation. A la fin elle reprit d*un ton plus affligé que sévère :

— Brisons làl Rose, j'ai besoin de me rappeler toutes les preuves de dévouement que tu as données à ma famille pour excuser ce qu'il y a de peu convenable et d'injuste sans doute dans tes aotusations contre la mémoire de mon père. S'il a eu des torts envers ma pauvre mère, qqi lui avait donné toute son affection, je veux les ignorer. Aussi bien il les a ciuellement expiés, puisqu'il est mort jeune encorOi frappé à mort dans un duel.

— Ohl pour cela, c'est vrai^ mademoiselle, même qu'avant de mourir il a voulu, en présence de tous ceux qui étaient là, demander pardon à madame la marquise.

-^ Une seule question, Rose. D'où vient qu'on n'a jamais voulu me dire quelle avait été la cause de ce duel, ni quel avait été l'adversaire de mon père

-r-« Mademoiselle, vous comprenez qu'il y a des choses qu'on ne pouvait pas dire à une petite fille.

^^ Mais je ne suis plus une petite fille à présent. Rose, puisque j'ai quitté Saint-Denis^ que mon éducation est terminée.

— C'est possible, mademoiselle; mais s'il y avait là en outre, un secret de famille?

Valentine tress-nillit à ce dernier mot. Lorsque son frère, en revenant d'Auvergne, était venu la voir à Saint-Denis, il avait

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parlé aussi d'un secret de famille qui devait rendre sou ma* riage avec M. de la Tour Champbois indispensable.

— Ce secret, s'écria-t-elle avec une avidité presque fébrile,' Rose» ne veux- tu pas me le révéler, à présent que me voilà grande fille?

— A quoi bon? vous ne tarderez pas à l'apprendre, puisque vous allez vous marier bientôt.

•««• Ce secret est dope pour quelque chose dans le mariage qu'on a projeté pour moi ?

— Je le crois,

•'— Oh ! alors il faut que je le sache.

En même temps, Mlle deMaillane s'étant levée, alla fermer la porte de la chambre au verrou; puis, prenant avec une adorable càlinerie les mains de la vieille femme de chambre dans les siennes, elle ajouta à mi*voix ;

— Maintenant nul ne peut venir nous surprendre. Vojons, ma bonne Rose, parle I je t'écoute. ;

«*- Mademoiselle, je le voudrais; mais c'est qu'en vérité je ne sais si je dois...

-^ Rose ! ma bonne chère Rose ! toi qui me racontais de si belles histoires quand j'étais petite, je t'en prie, raconte-moi celle-là : tu me la dt^is puisqu'elle m'intéresse.

— Ah! mademoiselle, comme il faut que je vous aime pour céder ainsi à votre prière I C'est mal ce que je fais là. Après cela, il faudra bien tôt ou tard qu*ou vous dise tout.

— Donc tu vois bien que tu n*as rien à me cacher. La cause de ce duel quelle est-elle?

-^ Oh ! cela remonte bien haut. Lorsque Mme la marquise, qui était une demoiselle de la Tour Champbois, épousa voire père, elle était déjà comme vous presque fiancée à son cousin germain, M. de la Tour Champbois, le père de M. le baron Hugues, votre prétendu. M. de la Tour Champbois était veuf, absolument comme M. le marquis de Maillane, et, comme lui^ il avait aussi un fils de son premier mariage. Seulement M. le baron était riche et M. le marquis avait toujours fait tant de dépenses qu'il ne lui restait plus grand'choâe, en dehors de cet hôtel où nous sommes actuellement. M. le marquis était alors chef d'escadrons dans un régiment de hussards. Quant à M. le baron de la Tour Champbois —

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car ils sont tous barons dans cette famille-là — il avait été ofQcier aussi dans les temps ; mais en 4830 il avait donné sa démission et reiusé de servir le nouveau gouvernement, vu que ce n'était pas dans ses principes. Vous comprenez, n'estce pas^ mademoiselle?

-— Parfaitement, ma chère Rose. Poursuis.

^-^ Ma chère défunte maltresse n'avait pas non plus une grosse dot, et, sous ce rapport, je ne veux pas dire que M. le marquis Tait jamais recherchée pour son argent; oh ! mais non ; seulement, si, quand on a le cœur pris, on pouvait en-^ tendre raison, elle aurait pour sûr donné la préférence à son cousin germain. Tout le monde le lui conseillait ; mais, baste I c'était un si joli officier que M. le marquis, et lui aussi rafifolait de sa prétendue. Donc, pour lors, voilà le mariage bâclé, un mariage d'inclination s'il en fut jamais, et le cou<<^ sin mis à la porte. Oh ! cela l'a bien chagriné le cousin ! car lui aussi il adorait sa cousine. Pendant bien longtemps on n'entendit plus parler de lui, et il y en avait même d'aucuns qui prétendaient qu'il s'était fait chartreux ou trappiste. Le fait est que^ tant que Mme la marquise ignora ou feignit d'ignorer les infidélités de M. le marquis, jamais, au grand jamais, on ne vit reparaître M. de la Tour Champbois à rhôtel ; mais, à la suite d'un voyage de Mme la marquise en Auvergne, où elle s'était retrouvée avec son cousin, au château de votre cher grand-oncle^ il revint quelquefois faire visite à madame, en tout bien tout honneur s'entend. Un cousin germain, une cousine germaine, c'est presque comme frère et sœur. Qu'en pensez-vous, mademoiselle ?

— C'est si bien mon avis, ma chère Rose, continua Mile de Maillane,que j'ai peine à comprendre un mariage entre cousins et cousines, à quelque degré que ce soit. Est-ce qu'on peut avoir de l'amour pour son cousin ?

— C'est selon, mademoiselle. En tout cas, M. le marquis ne pensait pas comme vous, lui ; car je ne sais pourquoi, sans rime ni raison, le voilà un beau jour qui trouve, en rentrant à l'hôtel, M. le baron en compagnie de madame, et lui enjoint, mais là très-durement, de sortir et de ne jamais remettre les pieds à la maison. Or, savez-vous pourquoi M. le baron était venu ce jour-là ? Celait pour avertir madame

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qu'on allait faire une saisie à Thôtel pour un billet que M* le marquis avait laissé protester. M. le baron apportait^ de la part de son oncle,, qui avait eu vent de la chose, les fonds nécessaires à l'acquittement de cette dette. Ma pauvre chère maîtresse, oser la soupçonner! Ah ! si Blainvil m'avait fait une pareille injure, je crois que je lui aurais arraché le peu de cheveux qui lui restait. Maintenant^ j'arrive à la catastrophe. Il Y avait déjà quelque temps de cela. M. le marquis venait de passer colonel, et il était pour lors à Paris, où m'est avis qu'il s'occupait plus de son plaisir que de son régiment. Il était presque constamment absent de Thôtel, la nuit particulièrement, sous un prétexte ou sous un autre, et pendant ce temps-là votre pauvre sainte mère était bien triste, et je la surprenais pleurant des fois que c'était à fendre Tâme. Je disais à Blainvil : c< Ça ne peut pas durer longtemps comme ça. » Hélas ! je ne crojais pas si bien dire. Voilà*-t-il pas qu'un matin on ouvre les portes de l'hôtel pour introduire un brancard, et sur ce brancard était couché tout de son long et tout couvert de sang M. le marquis en personne. Quel réveil pour ma malheureuse maîtresse I II y a de cela déjà bien des années, et j'en suis encore toute tremblante. M. le marquis s'était battu en duel^ il était blessé, et il mourut le soir même, après nous avoir fait à tous ses adieux.

— Je le sais, Rose, je le sais^ et ce fut là une expiation bien terrible des fautes de mon père ; mais le nom de son adver» saire ?

*-*-Ne Tayes-vous pas deviné^ mademoiselle? C'était M. lé baron de la Tour Ghampbois, qui ne lui survécut ltii-*métnè que bien peu, car cet horrible duel avait été un duel it mort. À partir de ce moment-là, ma pauvre maîtresse, qui fut d'abord comme une folle, n'a fait que languir, jusqu'à l'heure où le bon Dieu dans sa miséricorde l'a rappelée à lui.

— Prions pour elle, Rosè^ s'écria Valentiné^ en se laissant tomber à genoux^ et prie aussi pour moi !

Puis elle ajouta en forme d'apatrté :

— Ah ! mes pressentiments 1 mes pressentiments t Je savais bien qu^untel mariage était impossible... Comment Octave a-t-if pu y consentir 1

Pendant que les deux femmes étaient en prières, on frappa doucement à la porte.

— Qu'est-ce? dit Mlle de Maillane.

Une voix un peu cassée répondit à travers la porte :

— C^est moi, Blainvil, qui viens prévenir mademoiselle que M. le baron de la Tour Ghampbois est là au petit salon avec M. le marquis et que ces messieurs atteiident mademoiselle.

— Mon Dieu ! fit la jeune fille en se relevant convulsivement et en*portant la main à son cœur comme pour en comprimer les battements, mon Dieu 1 prenes pitié de moi 1

Le dernier des la Tour Ghampbois

Lorsque Yaientine entra dans le petit salon où son frère l'attendait en compagnie du baron de la Tour Champx)ois^ Vun et Tautre^ tout en devisant ensemble familièi ement^ étaient occupés à fumer un cigare au coin du feu. En entendant le bruit de la porte qui venait de s'ouvrir, puis se refermait^ et en voyant apparaître sa jeune cousine, le baron tressailUV, el, s'étant empressé de jeter son cigare dans le fojer, il se leva brusquement. Toute sa personne se trouva alors illuminée à la fois, d*un côté par le feu quiHambait dans l'âire, et de l'autre, par un jour blafard filtrant à travers les rideaux de la fenêtre.

Le nouveau venu n'avait, au premier abord, il faut bien le dire, absolument rien de ce qui peut encore de nos jours, sous la sombre uniformité du costume masculin, établir à la rigueur quelque différence entre un baron et un autre homme. Tranchons le mot : il avait bien réellement Tair montagnard ; mais il n'avait pas ce qu'on appelle, à tort ou à rai* son, l'air gentilhomme.

C'était un solide gaillard, à larges épaules^ de hatite taille, et che2 lequel tout annonçait la force physique et la vigueur musculaire, qui sont généralement les attributs d'une cornplexion sanguine. Il avait le visage hâlé par Thabitude de vivre au grand air^ le col court et épais cotnme les taureaui de son pays) ses mains^ évidemment tnal à l'aise, et partant peu aristocratiques, étaient emprisonnées dans des gants qui ne sortaient pas à coup sûr de chez les bons faiseurs, et ses pieds étaient chaussés de grosses bottes ; il avait d'ailleurs le corps strictement enveloppé jusqu'au menton dans une de ces grandes redingotes, semi-militaires semi-laïques, qu'on a|)-

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pelle encore dans certaines contrées de la France des lévites. Ayec tout cela il ne manquait peut-être ce jour-là, au dernier des la Tour. Champbois qu'un chapeau de cuir et un fouet à la main pour ressembler à un marchand de bœufs du Puy-de- Dôme ou du Cantal.

Pourtant à bien examiner le personnage, si Fensemble et là mise surtout étaient vulgaires, particulièrement pour des yeux parisiens, il n'en était pas de même de l'expression de la physionomie. A moitié ensevelie sous une barbe luxuriante^ d'un châtain tirant légèrement sur le fauve, comme les sourcils^ cette physionomie, éclairée par deux grands yeux bleus, avait, malgré la balafre qui l'avait un peu défigurée, je ne sais quel rayonnement de franchise, de courage et de sérénité. C'était bien là le type de ces anciens Gaulois si bien dépeints dans les Cùmmmtaires de Jules César ^ et l'on comprenait alors que^ sous un autre costume, le marchand de bœufs eût pu devenir un Vercingetorix ou un Ambiorix des plus passables.

Tel était physiquement parlant l'homme en présence duquel Mlle de Maillane se trouvait pour la première fois depuis qu'elle avait appris à quel titre il s'offrait à sa vue^ et instantanément tout ce que nous venons de noter en lui de défectueux, de rustique et de mal venu, avait sailli en pleine lumière devant la jeune fille, déjà si défavorablement prévenue par ses souvenirs. Quelle différence entre ce baron d'Auvergne et Lucien Parmentier, dont le fantôme charmant s'était dressé parallèlement dans la pensée de Valentine^ avec toutes les séductions dont la nature s'était montrée si prodigue envers lui, avec tout le prestige de son élégant uniforme I C'est là le cas de dire qu'il y a de ces contrastes qui tuenti

Immobiles l'un et l'autre, Valentine et le nouveau venu 8*observaient réciproquement sans mot dire, ce que voyant, Oclave se leva à son taur, et, s'avançant vers sa sœur, qu'il prit par la main, il s'écria gaiement :

-^ Allons! petite sœur! je comprends que c'est à moi de rompre la glace. Voilà le cousin Hugues qui vient voir si sa petite cousine a grandi depuis Tan passé, et si elle sera bientôt en état de devenir sa femme. Tu peux te laisser embrasser

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par lui à double titre, et^ en ma qualité de frère aîné et de tuteur, j'en donne rauturisation.

En entendant retentir ces paroles, Valentine, qui était fort pâle à son entrée dans le salon, dcTint toute rouge et demeura froide et interdite. M. de la Tour Champbois, lui-même^ visiblement embarrassé, se contenta de saisir un peu gauchement une main qui ne se prêtait guère à la circonstance^ et il y porta ses lèvres avec cette galanterie un peu surannée, reste des traditions de l'ancien régime que Tenvahissement des mœurs anglo-américaines n'a pas encore tout à fait déraciné, au moins en province.

•— Je ne sais pas, dit-il ensuite avec un accent auvei^at assez prononcé, si ma cousine a grandi depuis l'an pas^ ; mais je la trouve encore embellie.

-— On n*est pas plus galant, reprit Octave, ni plusrespec^ tueux en même temps^ que le cousin Hugues. Salues! mademoiselle, saluez! Et il y a des gens qui osent prétendre que l'Auvergne est une province arriérée! Ces gens-là en ont menti par la gorge, n'est-ce pas, mon cher Hugues t ou bien c'est qu'ils ne vous connaissent pas.

— Toujours gai, à ce que je vois, mon cher Octave, repartit celui qu'on nommait le cousin Hugues, toujours disposé à rire I surtout aux dépens des pauvres montagnards d'Auvergne ! mais ils ne vous en veulent pas pour cela le moins du monde, mon cher ami j car ils se rendent parfaitement justice, et ils savent bien que ce n'est pas chez eux qu'il faut yenir chercher l'élégance et les belles manières.

En même temps le baron tendait cordialement la main au jeune marquis. Celui-ci la serra dans la sienne avec effusion^ et répondit :

— On y trouve bien mieux que cela, mon cher Hugues, vous me Tavez prouvé ; et, bien que je ne sois pas votre cousin, moi, comme c^tte enfant-là, c'est entre nous à la vie, à la mort, entendez-vous 7 Or çà, asseyons-nous là tous les trois, au coin du feu, et causons. Toi, petite sœur, viens te place^ entre nous deux, et t&che de nous montrer cette figure ^]|mable et souriante qui te rend encore plus jolie. C'est bien le moins que tu puisses faire aujourd'hui pour ton cousin. A propob^ mon cher Hugues, il ne faut pas vous étonner si ma

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sœur a Tair un peu triste. Figurez-vous que vous avez un rival^ même avant le sacrement !

— Un rival 1 fit le baron en lançant involontairement sans doute à sa jeune cousine un regard qui n'était pas exempt d'inquiétude.

— Oh! rassurez-vous, poursuivit Octave en riant, ce rivallà porte jupons, coriet et tout ce qui s'ensuit. Oui, mon cher, ma sœur a une amie intime, qu'on nomme Aurélie de son petit nom, et qui est mariée à un de nos généraux d'Afrique Jesplus en renom^ le général Clérisseau. Or vous saurez qu'il ne peut pas arriver à Mm^ Clérisseau la moindre malencontre sans que Valentine en ressente aussitôt le contre-coup d'une façon prodigieuse. C'est comme Mme de Sévigné avec Mme de Grignan, et j'ai vu le moment où ma chère petite Valentine allait tomber malade parce que ce pauvre général Clérisseau avait eu la maie chance d'attraper une balle dans la dernière affaire. C'est très-original et très-tdrôle^ n'est-ce pas?

— Frère, interrompit Mlle de Haillane, peux-tu bien traiter en plaisantant un sujet si pénible? Qui sait si cette blessure n'est |\as mortelle ?

— Allons donc ! reprit Octave, est-ce que toutes les balles tuent? Il y en a une sur dix peut-être. Au surplus, je me hâte de te rassurer sur le compte du général Clérisseau, et même sur celui de notre ami Lucien Parn^entier, dont j'ai reçu tout à l'heure une assez longue lettre. Ce pauvre Lucien n'a pas de chance, lui! Sa blessure est légère> une simple écorchure, résultat d'un coup de yatagan reçu en cherchant à défendre son général, de sorte qu'il n'a rien à en attendre dans rintérêt de son avancement»

— - Ah ! tant mieux ! ne put s~empêcher de s'écrier Valentine, dont la physionomie venait de s'épanouir avec une expression manifeste de soulagement.

— Tant pisi morbleu ! tant pisl repartit le jeune homme, ^'aurais voulu voir mon cher Lucien à l'hôpital pour deux ou ii .is mois, et ensuite chef d'escadrons et officier de la Légion ù'honneur; n'est-ce pas, mon cher Hugues? Que diable 1 on ne se fait pas officier pour autre chose. Autrement il fallait qu'il fût gratte- papier, comme le papa Parmentier; c'est un état dans lequel on ne court aucun risque.

— Pas même celui de faire fortune, dit en souriant M. de la Tour Champbois ; mais il me semble que ce jeune officier, que j'ai entrevu en Auvergne et dont je me souviens fort bien, avait tout ce qu'il faut pour prétendre à un meilleur sort, même en dehors de Farmée.

En entendant le baron s'exprimer ainsi, Yalentine eut pour lui un regard plein de reconnaissan<3fe.

— C'est possible, dit Octave. Au surplus, ce n'est pas de lui qu'il s'agit^ c'est de son général, dont la blessure avait d^abord été jugée assez grave. Il paraît que les médecins n'ont plus d'inquiétudes à cet égard, puisqu'ils lui permettent de se rendre à Paris où il est mandé par le gouvernement, et c'est bien heureux. Voyez, mon cher Hugues, comme les nuages qui obscurcissaient le front de Yalentine ont disparu k cette bonne nouvelle. Mais c'est assez nous occuper de M. Cléris^ seau. Parlons de nos affaires. Ah çà! mon cher Hugues, com« bien de temps comptez-vous passer avec nous à Paris?

— Mon cher Octave, je n'y viens absolument que pour toucher barres.

— Ah bah ! mais c'est absurde, et je vous préviens que je ne vous laisserai pas enlever ma sœur comme cela.

— Telle n'est pas non plus mon intention. Le château de la Tour Champbois est actuellement en pleines réparations, car il convient qu'il soit digne en tous points de servir de demeure, au moins l'ét^ à celle qui voudra bien s'associer à mon existence. A cet égard, mon cher Octave, et vous surtout, ma chère cousine, permettez-moi de vous dire que j'aurais cru manquer à toutes les convenances si je n'étais pas venu vous faire une visite aussitôt que cela m'a été possible. Le testament de mon cher grand-oncle, d'accord avec le plus ardent de mes vœux, me dicte une détermination fort importante, dans laquelle je ne suis pas le seul intéressé. Avant de donner à cette détermination toute la publicité qu'elle comporte, vous me pardonnerez, ma cousine, si j'ai tenu à savoir de votre propre bouche jusqu'à quel point vos intentions sont conformes à celles du pauvre vieux défunt, à celles de votre frère, et surtout aux miennes. Répondez -moi là bien franchement.

C'est avec une certaine solennité et non sans une émotion

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intime et profonde, qui se trahissait par les vibrations de sa Toix devenue presque tremblante, que le baron de la Tour Champbois venait de prononcer les paroles qui précèdent. Cette émotion, on sait si^ pour un motif tout opposé, Mlle de Maillane la partageait au suprême degré. Aussi, lorsque son cousin eut cessé de parler^ elle garda le silence pendant quelques instants; pui^tout à coup s' armant de résolution :

— Mon cousin, répondit-elle, vous me demandez d'être franche avec vous, je le serai. Vous êtes riche, je suis pauvre, et ne pouvais sous aucun rapport espérer un mariage tel que celui qu'il a plu à mon cher grand-oncle de dicter pour moi, en Pimposant en quelque sorte à l'héritier de son nom et de sa fortune. Je vous remercie de tout mon cœur de vouloir bien vous montrer si disposé à accepter le legs qui vous est fait avec toutes ses conséquences, mais vous m'excuserez à mon tour, j'ose l'espérer^ si je vous demande, moi, à réfléchir... un peu.

— Qu'est-ce à dire? s'écria Octave avec stupeur, quelle est cette fantaisie de pensionnaire?

— Je vous supplie, mon cher Octaye, fit le baron en hochant tristement la tête^ de laisser parler ma cousine.

— Oui, mon cousin, poursuivit la jeune fille, il me semble que nous ne nous connaissons guère encore Tun et Tautre. Nous nous sommes vus en Auvergne quelquefois^ pendant les vacances, c'est vrai ; mais j'étais si enfant alors que cela ne saurait compter. Aujourd'hui, je suis devenue plus sérieuse; mais je n'ai pas encore dix-huit ans accomplis. Je ne les aurai qu'au mois de mars. Vous plaît»il de me permettre d'ajourner jusque-là la réponse que vous me demandez? D'ici à cette époque, nous nous connaîtrons mieux^ je Tespère^ et qui sait si ce n'est pas vous-même qui me remercierez de vous avoir rendu la liberté de vous prononcer à ce moment*là comme bon vous semblera?

11 serait difficile d'exprimer tout ce qui se passait dans l'âme de M. de la Tour Champbois pendant que retentissaient les paroles de la jeune fille. Bien qu'il eût été élevé à la campagne, sous les auspices et en grande partie par les soins de son père^ et qu'il eût vécu presque constamment en Auvergne^

iOft LBS DBMOISHLLBS

loin de ce qu'on appelle le monde, il ne manquait pas de pénétration.

Je ne sais quel pressentiment secret lui disait que, sous couleur d'ajournement, tout ce qu'il venait d'entendre pou* vait bien n'être que la formule polie d'un refus. Un citadin en eût été Tivement froissé ; mais lui, homme des champs, en éprouvait une peine protonde, car il lui semblait déjà voir s'écrouler devant lui, comme un château de cartes, toutes les espérances, toutes les illusions dont il s'était bercé dans le fond de sa solitude des montagnes.

— Ma cousine, s'écria-t-il en attachant sur Mlle de Maillane un regard oii toutes ces impressions semblaient se refléter, croyez que je ne vous en veux nullement de yotre fran-* chise. Quand on aspire ardemment à la possession d'un bien, encore faut-il se donner la peine de l'obtenir. Y réussirai-jel Hélas! j'ai bien des chances contre moi, et pour les combattre victorieusement il me faudrait tout ce que je sens qui me manque. Mais enfin y j*espère que vous me permettrez de tenter l'aventure et de venir de temps à autre vous faire ma cour.

•»- Mon cousin^ répondit Yalentine non sans quelque froideur^ vous serez toujours le bienvenu dans la maison de mon frère.

— Tu oublies^ Valentine, repartit brusquement Octave qui s'était levé et se promenait avec agitation dans le salon, tu oublies que cette maison est également la tienne, et que c'est à toi particulièrement désormais qu'il appartient d'en faire les honneurs à H. de la Tour Ghampbois, ton futur mari.

Gomme le jeune marquis avait appuyé énergiquement sur ces derniers mots, le baron reprit avec douceur :

— Oh ! mon cher Octave, vous me faites là, comme on dit en Auvergne, un avancement d'hoirie qui pourrait bien ne pas se réaliser. Dites donc tout simplement < Cousin... cousin et ami, » entendez-vous? C'est là un double titre que je revendiquerai toujours avec empressement auprès de votre sœur.

La conversation se poursuivit encore durant quelques infttants^ non sans embarras de la part des divers interlocuteurs;

DE SAINT-DENIS. i08

puis M. de la Tour Ghampbois se retira. A peine les portes s'étaient refermées sur lui qu'Octave, croisant ses deux bras sur sa poitrine, s*écria avec une grande vivacité :

— Âl^çà! te moques-tu, chère sœur, de recevoir ainsi l'homme dont tu dois porter bientôt le nom ? Si c^était un étranger, passe encore ; mais un cousin que tu as vu maintes fois, que tu connais depuis ton enfance I Gela n'a pas le sens commun. Il y a là-dessous quelque motif grave, je veux le croire, et ce motif tu vas me le dire sans plus de retard. Allons, parle ; explique toi !

— Très-volontiers, frère, répondit Mlle deMaillane, devenue d'autant plus calme qu'elle voyait Octave plus agité, plus im* patient, et d'ailleurs, quant à elle, bien résolue à ne pas laisser échapper l'oocasion qui lui était offerte de brûler ses vaisseaux puisqu'elle pouvait le faire sans compromettre pour cela le moins du monde celui au profit duquel elle allait accomplir un pareil acte. Ecoute-moi bien ! si Ton venait t'offrir en mariage une jeune tille riche, bien née, enfin douée de toutes les qualités que tu reconnais dans le cousin Hugues, mais en même temps aussi peu avantagée que lui sous d'autres rap« ports, accepteraisrtu ?

— C'est selon, moi je suis homme, que diable! C'est justement parce que les hommes sont en général assez laids qu'ils recherchent de préférence les jolies femmes. Donc ce n'est pas du tout la même chose.

— - Tu dois pourtant comprendre, frère, qu'il y a là déjà pour moi un premier sujet d'hésitation.

— Non pas certes, et la preuve c'est que, toutes réflexions faites, eh bien ! oui, j'accepterais.

— Mais si l'on ajoutait : <ï Vous êtes orphelin ; votre père n'est plus là pour vous aimer, pour vous protéger ; sachez que c'est le père de cette jeune fille qui a tué votre père 1 » que répondrais-tu ?

— Ah ! malheureuse enfant, qui à pu te dire?...

— Qu'importe I Est-il vrai, oui ou non, que le marquis de Maillane, notre père, a été tué en duel par le baron de la Tour Ghampbois, le père de mon cousin Hugues?

— C'est vrai» Que prétends-tu conclure de là, Valen* tine?

i04 LES DEMOISELLES

^— * Une seule chose. C'est que je ne puis dans cette situation devenir la femme de mon cousin Hugues.

— Pourquoi cela ?

— Est-ce bien toi, Octave, toi mon frère, qui peux me le demander?

— Oui^ c'est moi qui le demande.

— Eh quoi I tu ne comprends pas qu'il y a là un souvenir qui élève entre lui et moi une barrière infranchissable, qu'il y a le cercueil de notre père?

— Eh bien ! lui aussi, nVt-il pas le cercueil de son père? car, puisque tu es si bien instruite, Valentine^ tu ne saurais ignorer qu'entre les deux adversaires c'a été un duel à mort^ dans lequel tous deux ont succombé par la main Tun de l'autre.

— Je le sais ; mais si mon cousin Ta oublié, ce n'est pas une raison pour que je l'oublie, moi.

*- C'est là ton avis, Valentine ; mais ce n'est ni le mien ni celui d'un vieillard auquel tu dois, même à présent qu*il n'est plus de ce monde, respect et obéissance, puisque c'était Je chef de ta famille maternelle. Le baron de la Tour Champbois a voulu, dans sa sagesse, cimenter par ton mariage avec son petit-neveu la réconciliation de nos deux maisons et étouffer le souvenir d'une double catastrophe. Il me semble, ma sœur, que ses dernières volontés devraient être sacrées pour toi.

•— Oui, certes, moins pourtant que la mémoire de mon père.

— Que dirais-tu donc si notre père lui-même se trouvait d'accord avec ton grand-oncle pour te dicter ton devoir dans cette circonstance solennelle?

— Je dirais... que c*est impossible.

— Et si je t'en donnais la preuve, à l'instant même?

— La preuve!... balbutia Valentine saisie à son tour par un pressentiment funeste, que veux*tu dire, frère?

— Je veux dire que, si bien instruite que tu croies l'être de certaines particularités, qui n'ont pu parvenir à ta connaissance que par la plus blâmable et la plus coupable des indiscrétions, il est impossible qu'on t*ait raconté tout ce qui s'était passé à cette occasion, tout ce que j'ignore encore en grande

partie moi-même et que la piété filiale nous interdit à toi et à moi de chercher à pénétrer. Je ipeux dire que si notre pauvre père a trouvé la mort dans cet horrible duel, les torts, hélas! étaient bien de son côté, qu*il Ta reconnu lui«méme, dans son testament ; car lui aussi il a fait un testament^ que j'espérais pouvoir garder toujours secret pour toi de peur d'affaiblir dans ton âme des sentiments de respect envers sa mémoire, que tu me forces, sinon à détruire» du moins à troubler singulièrement. Tu Tas voulu, Valenline, il n'y a plus à reculer. Le langage que je te tiens te paraîtra d'autant plus extraordinaire que tu y es moins accoutumée. Je suis un peu léger, un peu frivole, je le sais, mais il y a des occasions où ces défauts-là disparaissent au moins momentanément, devant la ^{ravité des circonstances. Âttends-moi là un instant. Je vais l'apporter le testament de notre père, écrit en entier de sa main, dans la nuit même qui a précédé cet horrible duel. Tu le liras, Valentine ; nous le lirons ensemble, et j'espère qu'il ne te restera plus ensuite aucun doute sur ce que tu as à faire.

Mlle de Maillane avait baissé la tête, et, muette, interdite, elle demeura dans cette attitude jusqu'au moment où Octave rentra dans le salon, tenant à la main le testament de son père. Ce testament était ainsi conçu :

« Dans deux heures, je vais me battre en duel avec M« de » la Tour Champbois, et ce sera un duel à mort. Quelle 1» qu'en puisse être l'issue, je désire que ma famille n'en 2> recherche jamais les motifs. Je demande pardon à ma » femme et à mes enfants de tous les torts que j'ai eus en- )i vers eux, et dont une bien pénible conséquence est la » situation de fortune très-obérée dans laquelle je les laisse. » J'espère que mon fils, averti par mon exemple, suivra tou- 1» jours le droit chemin, et que sa jeune sœur trouvera en lui constamment un guide, un appui et un protecteur. Tous » les trois, quoi qu'il advienne, ne devront pas oublier que, » dans ma querelle avec M. de la Tour Champbois, il n'y a » de coupable que moi seul, et que, si je succombe, comme » cela est probable, ils ne doivent voir dans le fait de ma » mort qu'une expiation trop légitime. Je les supplie donc, j» et je leur ordonne au besoin, de ne négliger aucune occa* » sion de se rapprocher d'une famille que j'ai cruellement

406 LK8 DBM0I8BLLBB

• offensée, et qui a droit à tout leur attachement eommé à » toute leur reconnaissance. »

Lorsque cette lecture fut terminée, le jeune marquis ajouta :

-^ J'ai cherché, autant que je l'ai pu, à me conformer aux intentions de notre père, et MM. de la Tour Champbois m'y ont puissamment aidé. Le défunt a été pour toi, Valentine, comme pour moi-même, presque un second père. C'est grâce à son assistance que j'ai pu conserver jusqu'à présent cette vieille demeure de nos ancêtres, dont il nous faudra bientôt sortir tous les deux, si Hugues ne devient pas ton mari. Quant à lui, de même que Lucien et à des titres plus puissants encore, ce n'est pas seulement un ami, c'est un frère pour moi. Maintenant, ma sœur, le reste te regarde. Souviens-toi bien seulement que, quand on se nomme mademoiselle de Maillane, il faut absolument choisir entre un sutri tel que celui qui s'offre pour toi, ou le couvent.

Gomme Octave parlait ainsi, son attention fut appelée par le bruit d*un pourparler qui venait de s'engager dans la cour de Thôtel. Le vieux Blainvil, fidèle à la consigne qu'il avait reçue depuis que Mlle de Maillane était venue faire élection de domicile sous le toit de famille, cherchait évidemment à éconduire un visiteur inconnu, et celui-ci semblait, de son côté, insister pour être admis. Le jeune marquis souleva un rideau, et, ayant porté ses regards sur le visiteur, sa physionomie s'éclaira soudain. En même temps il ouvrit brusquement la croisée, et, faisant de la main un geste amical au nouveau venu, il s'écria :

— - Blainvil, fais entrer tout de suite. La consigne ne saurait en aucun cas s'appliquer à monsieur.

C'était le prince Yvanof.

— Ne veux-tu pas, chère enfant, ajouta-t-il, en se tournant du côté de Valentine, qui était restée émue et palpitante sous le coup de toutes les impressions auxquelles elle venait d'être soumise, ne veux-tu pas que je te présente à un ancien ami de notre père? C'est le prince Yvanof, qui t'a aperçue à Saint-Denis le jour du mariage du général Clérisseau, auquel la princesse avait eu la fantaisie de venir assister. Le princesera très-heureux, j'en suis sûr, de nouer connaissance avec toi.

DB SAINT-DBNIS. iOT

Mlle de Maillane répondit avec non moins de vivacité que de raison :

— Je te prie, frère, de m'en dispenser ; rar il faudrait aussi entrer en relations avec la princesse Yvanof, et, du moment ou tu es amoureux d'elle, je ne suppose pas que telles puissent être tes intentions vis-à-vis de ta sœur.

Là-dessus Yalentine sortit du salon par une porte, pendant que le vieux Blainvil introduisait le prince par une autre.

Le prince et la prinoesse Tvanof .

Le prince Yvanof qui n'est pas précisément un inconnu pour le lecteur, était l'un des échantillons les plus accusés qu'il soit possible d'imaginer du type moscovite. Grande mince, élancé, mais devenu sec et parcheminé avant Tâge (il pouvait avoir alors cinquante-cinq ans); on retrouvait dans sa physionomie encadrée par une paire de moustaches et de favoris d'un blond fauve teinté de gris et se rejoignant ensemble, tout ce qui caractérise le boyard pur sang.

Les mâchoires lourdes et fortement attachées, le front bas, Tœil d'un bleu verdâtre, avec je ne sais quoi de félin tour à tour et de sauvage dans le regard, il avait d'ailleurs assez haute mine. D'ordinaire, dans les relations mondaines, le sourire était incessamment empreint et comme stéréotypé sur ses lèvres ; mais ce sourire était de glace.

En entrant dans le petit salon où se trouvait Octave, il lui tendit la main et s'excusa en fort bons termes de ce qu'il pouvait y avoir de tardif dans sa visite, ajoutant que ce n'était pas tout à fait sa faute s'il en était ainsi, puisque Octave laimême avait semblé la décliner.

Le secrétaire de légation se retrancha naturellement à cet égard derrière les obligations que lui imposait sa qualité de tuteur de sa jeune sœur; jusqu'au moment où elle serait mariée, l'hôtel de Maillane était forcément métamorphosé en une sorte de couvent.

A ce propos, après divers méandres, la conversation se trouva engagée sur les analogies que pouvait présenter la garde d'une jeune fille avec celle d'une jeune femme, et •comme Octave insistait vivement sur ce qu'il considérait sa

DE SÂlNT-DENlS. lOd

tâche comme plus délicate et plus difficile, le prince^ le regardant fixement, lui dit :

— En ètes-YOUs bien sûr, mon cher marquis f

Octave, un peu troublé par ce regard, prit le parti de rire et de e lancer à fond de train dans les boutades et les paradoxes "usage en pareille matière.

Pei vaut ce temps- là, le prince le regardait toujours avec son sourire étrange et glacé, jusqu'à ce qu'enfin il lui dit :

— En principe, vous pouvez avoir raison ; mais moi je persiste à croire qu'il n'y a pas de solution absolue pour la question qui nous divise. Tout cela dépend du caractère du gardien et de celui de la personne commise à sa garde. Tenez, par exemple, mon cher marquis, je vous étonnerais fort si je vous rapportais ce qu'on m'a dit à votre sujet. Oh ! rassurezvous, les rapports ne sont que favorables, seulement tout autre que moi pourrait s'en inquiéter.

— Âh bah ! Vous piquez ma curiosité, prince. Que vous a-t-on dit ?

— On m'a dit que vous ne pouviez vous trouver en contact avec une jolie femme sans en devenir immédiatement épris et sans chercher à lui faire partager vos sentiments ; je devrais peut-être dire vos sensations.

— Pure calomnie, prince ! Et qu'avez -vous répondu?

— J'ai répondu que, alors même qu'il en serait ainsi, je n'avais aucune appréhension de vos assiduités auprès de la princesse, parce que, pour certaines raisons à moi connues, il est impossible qu'elle éprouve jamais pour vous autre chose que ce que vous m'avez inspiré à moi- même comme à tant d'autres, une vive sympathie.

•* Grand merci, prince, de ce témoignage : mais ces raisons ne pourrais-je les connaître ?

-^ Mon cher marquis, permettez-moi de vous les taire dans notre intérêt à tous.

Là-dessus on passa à des propos indifférents, puis le prince se retira. Lorsqu'il fut parti, Octave demeura quelques instants rêveur, partagé entre les souvenirs de celte entrevue et de celle qu'il avait eue auparavant avec sa sœur; puis, le naturel reprenant le dessus, il haussa les épaules et s'écria par forme de conclusion :

no LES DEMOISELLES

— Décidément les maris sont tous les mêmes ; ils se croient toujours en possession d'un talisman qui les assure de la fidélité de leurs femmes. H faut d'abord que la princesse Yvanof me prouve le plus tôt possible que le prince est dans Terreur; il faut ensuite que ma sœur soit baronne de la Tour Champbois. Je ne dormirai vraiment à mon aise que quand ce double but sera rempli*

On comprend, d'après ce qui précède, que le roman entamé par le jeune secrétaire de légation a\ec la princesse Yvanof n'avait pas marché aussi vite qu'il s'en était flatté tout d'abord. La preuve c'est qu'il évitait d'en parler, avec un soin d'autant plus extraordinaire de sa part qu'il était de ceux qui affichent volontiers leurs bonnes fortunes, non pas tant par vanité que par je ne sais quel besoin instinctif d'expansion.

La belle Gabrielle était-elle donc devenue tout le contraire de ce qu'elle s'était montrée dans le passé? C'est une question que le moment est venu de résoudre, en faisant avec elle plus ample connaissance.

Physiquement, c'était une de ces petites blondes aux grands yeux noirs en qui se fondent, comme che» les créoles^ deux natures en constant antagonisme, la vivacité et la langueur. Hous n'ajouterons pas un seul mot sur l'harmonie et la perfection de ses formes plastiques, après l'indiscrète révélation qu'on a pu voir dans le prologue de ce récit.

Moralement, elle s'était montrée sans doute à son début profondément vicieuse, dans le sens que les hommes atta*chent à ce mot-là quand ils parlent de certaines femmes, mais en même temps toujours habile.

Elle l'était trop pour vouloir compromettre de gaieté de cœur une situation laborieusement acquise et vraiment inèspérée. Elle avait appris d'ailleurs à connaître le caractère du prince Yvanof, qui^ sous des apparences de frivolité et de scepticisme renouvelées de la fin du dix-huitième siècle et empruntées aux souvenirs de la cour dissolue de Catherine II, cachait une âme essentiellement moscovite, c'est-à-dire rusée, orgueilleuse et vindicative. H y a longtemps qu'on a dit : Grattez le Russe et vous trouverez le Tartare.

Dès lors la princesse Yvanof, — puisque tel est aujourd'hui son nom, — se rendait parfaitement compte du danger

DE SAINT-DEMiS . 11 i

sérieux qui la menaçait le jour où Thomme qui Tavait en quelque sorte tirée de la boue pour l'élever jusqu'à lui Tiendrait à découvrir qu'il était trahi par elle. C'est expliquer suffisamment comment depuis cette époque elle n'avait pas donné à la malignité publique, à Vienne, à Londres, à Naples^ partout enfin où elle avait séjourné, le droit de Tattaquer,

Mais, il faut bien le dire, après avoir cédé à une curiosité malsaine en cherchant à connaître le fils de ce marquis de Mdillane dont elle avait causé jadis la ruine et la mort^ elle n'avait pas tardé à devenir profondément inquiète pour ellemême des sentiments nouveaux et jusqu'alors inconnus qui sMveillaient dans son cœur.

Lancée bien jeune encore dans le torrent de la vie galante, à la suite d^une faute où le cœur n'avait été pour rien, Gabrielle avait pratiqué avec une éclatante supériorité le grand art de la coquetterie, — ne devrait-on pas dire plutôt de la coquinerie ? — Mais cette supériorité même n'était-elle pas avant tout le résultat de l'indifférence profonde avec laquelle elle accueillait dans son for intérieur les hommages de ses adorateurs? Quant à elle, toujours maîtresse de ses sens, elle jouait d'autant mieux peut-être la comédie de Tamour qu'elle n'en connaissait ni les troubles ni les souffrances.

Pourtant, arrivée à l'âgé de vingt-huit ou vingt-neuf ans, la belle Gabrielle ressemblait un peu à ces navigateurs qui, rentrés au port après avoir affronté bien des tempêtes, se lassent tout à coup du calme de leur retraite et des sérénités de leur existence nouvelle et aspirent à recommencer leur périlleuse carrière. Elle n'avait pas ce qu'on trouve parfois chez ses pareilles, ce qu'on a appelé à si juste titre la nostalgie de la boue. Non pas certes ; ses aspirations étaient tout autres, mais bien plus difficiles à satisfaire, Gabrielle, qu'on avait tant aimée, aurait voulu pouvoir aimer à son tour. Elle qui était devenue si riche, qui avait de si beaux diamants, des toilettes si merveilleuses, de si élégants équipages, comme elle aurait abdiqué volontiers tout ce luxe-là pour le bonheur d'aimer et d'être aimée ! car, dorénavant, elle ne séparait plus le verbe actif du verbe passif.

ut LES DEMOISELLES

Par quelles combinaisons d'idées bizarres le jeune marquis de Maillane devint-il peu à peu l'objectif d'un pareil rêve ? C'est là un de ces phénomènes qu'il faut se borner à constater sans chercher à les expliquer. Aussi bien Octave n'était-il pas le dernier homme sur lequel la princesse Tvanof aurait dû fixer son choix ? N'y avait-il pas là la tache de sang de lady Macbeth, cette tache que rien ne saurait effacer ? Octave n'en savait rien encore, il est vrai, mais le jour où il découvrirait la tache, son amour survivrait-il à une pareille découverte 1

Ce n'est pas tout. Octave avait sans doute tout ce qu'il fallait pour plaire à la princesse Tvanof. Il était bien fait de sa personne, jeune, aimable, plein de distinction ; mais était-il bien capable d'aimer une femme, lui homme à bonnes fortunes- et pour qui l'amour n'était qu'une simple fai\^taisie ? La princesse avait espéré pour elle-même le rôle de la.Marion Delorme du poëte et voilà que son Didier était tout simplement un don Juan au petit pied.

Le jour où la princesse s'aperçut de tout cel a, il était déjàtrop tard. Ce calice dont elle avait si soif, à peine elle le touchait du bord de ses lèvres qu'elle en sentit toute l'amertume et qu'elle, s'en détourna avec effroi. N'était-ce pas déjà sa punition qui commençait ? Si elle eût été encore la femme habile que l'on sait, habile et forte s'entend, elle aurait dit à son mari : a Emmenez-moi loin de Paris. Je sens que je ne suis plus » faite pour vivre dans cette atmosphère-là. J'appréhende » d'ailleurs qu'il ne s'y trouve encore quelques-uns de ceux » qui m'ont connue jadis,avant que vous m'eussiez donné votre Si nom, et je ne veux pas que vous ayez à rougir devant eux. » En dépit de tout son scepticisme, le prince aurait compris ce langage ; bien plus, il en aurait probablement su gré à sa femme, et il aurait vu là pour elle ce qu'il ne cherchait pas sans doute et ce qu'il n'aurait pu s'empêcher d'apprécier, un plan bien arrêté de réhabilitation. Mais, en laissant envahir son cœur par l'amour, la belle (jabrielle avait cessé d'être habile.

En même temps, par une anomalie bien étrange^ quoique au fond très-explicable, cette femme, qui dans le passé avait violé si audacieusement, si facilement même les lois de la pudeur, du moment où elle aima réellement^ eut des résis-

DE SÀIKT'DENIS. il3

tances et des scrupules de vierge ; c'est ainsi que, tout en accueillant avec une bienveillance marquée les hommages d'Octave, elle évitait avec le soin le plus minutieux de se trouver seule avec lui. D'un autre côté, tremblant à chaque instant de laisser pénétrer le mystère de son scandaleux passé, elle avait exprimé l'intention formelle de ne pas paraître dans le monde de tout Thiver^ sous prétexte des ménagements et du régime que comportait une affection nerveuse dont elle se disait atteinte.

C'était là un luxe de précautions peut*-ètre bien superflues après un laps de neuf années, dans une ville telle que Paris, où tout s'oublie si vite et oîi les personnes et les choses se renouvellent avec tant de rapidité, particulièrement dans les hautes sphères de Télégance oisive et du monde exotique; mais la princesse Yvanof trouvait encore dans cette sorte de réclusion un aliment nouveau à sa préoccupation constante et désormais exclusive^ en ce sens que les obligations de société et les relations forcées qu'elles engendrent ne pouvaient plus l'en distraire.

Le jour^ la promenade traditionnelle aux Champs-Elysées ou au bois de Boulogne, en voiture fermée; le soir^ les représentations de l'Opéra et des Italiens^ dans une loge des baignoires^ voilà quels étaient ses plaisirs. Octave, qui était abonné à l'Opéra, avait là trois fois par semaine une occasion naturelle de venir exercer son métier de soupirant ; mais, par le fait, il n'était guère plus avancé que le premier jour. Est-il besoin d'ajouter que ce n'était pas sans quelque dépit qu'il voyait se prolonger un siège dont il avait même cru pouvoir se dispenser^ persuadé que la place était prête à se rendre à la première sommatit)n ?

Déjà ses amis commençaient à le plaisanter au cercle et dans les coulisses de TOpéra, sur ses assiduités dans certaine loge, auprès d'une mystérieuse princesse dont il s'était fait le sigisbée, le patito même. L'une des plus futées parmi les coryphées de la danse s'était permis de lui annoncer qu'elle lui enverrait pour ses étrennes, au premier janvier qui approchait, un beau papillon fixé par une épingle dans un petit portefeuille en cuir de Russie. Décidément il se sentait pris de toutes les façons, autant du moins qu'un homme tel que

m LBS DEMOISELLES

lui pouvait l'être, et en même temps engagé d*honneur à Taincre.

Un soir qu'il se trouvait eeul^ par aventure, avec la princesse dans sa loge pendaat un entr'acte^ — le prince s'ëtait absenté pour aller passer quelques instants chez l'ambassadeur^ dont c'était le jour de réception, — Octave jugea le moment pro^* pice pour lancer à brûle-pourpoint une déclaration des plus catégoriques, et il osa s'emparer, à la faveur de l'obscurité qui régnait dans cette loge, d'une main toute palpitante. La princesse baissa la tête avec une émotion visible, mais une larme qu'elle ne put dissimuler sous son éventail avait brillé dans ses yeux.

— Et moi aussi, murmura-t-elle, je vous aime, et si c'est d'aujourd'hui seulement que vous l'apprenez de ma bouche, je suis bien certaine que déjà vous l'aviez deviné; maïs laissez-moi vous dire en même temps loyalement que îe ne puis ni ne veux être à vous.

-— Pourquoi donc? reprit Octave moitié suppliant, moitié railleur, quand on prononce la sentence d'un condamné, on lui en donne les motifs.

— Ne m'interrogez pas, car je ne puis rien vous dire.

— Mais c'est de la cruauté, et j'espère bien parvenir à vous fléchir.

'— Ne le tentez pas, si vous ne voulez faire mon malheur.

— Alors pourquoi dire que tous m'aimez si vous refusez de me le prouver ?

— Et vous, pourquoi me faire repentir déjà de l'aveu que j'ai eu la faiblesse de vous faire et que j'aurais dîï retenir à tout jamais au fond de mon cœur? Tenez, plus j'y réfléchis et plus il me semble qu'il y a quelque chose de fatal pour moi de vous avoir rencontré sur mon chemin. J'étais sinon heureuse^ au moins si tranquille alors I Je vous ai vu, j'ai causé avec vous, vous êtes venu me rendre visite, alors je n'ai plus été maîtresse de moi ; j'ai cédé à une sympathie, à une fascination inéluctable, et je sens bien qu^il ne peut en résulter que de grands chagrins pour moi, et des catastrophes peutêtre.

Pendant que la princesse s'exprimait ainsi, je ne sais quel sourire sardonique s'estompait sur les lèvres de son interlo*-

DE SÀlNT-DENIS. 41$

cuteur. Il était trop bien passé maître dans le grand jeu de l'amour ou, afin de parler plus exactement^ de la galanterie pour ne pas voir là uniquement le langage d*une pudeur dé* faillante qui marchande sa défaite.

— Pardieu ! princesse, reprit-il avec une légère dose de fatuité qui sentait son Richelieu ou son Lauzun^ voilà de bien grands mots à propos d'une bien douce chose 1 Mais je vous supplie de vouloir bien considérer que nous sommes ici sur les bords de la Seine et non pas sur ceux de la Newa } que les maris y apprennent incontinent la tolérance, alors même qu'ils seraient les plus intolérants des hommes. Vous calomniez le vôtre en ce moment, car je tiens le prince pour un homme plein de savoir-vivre et de mansuétude^ un vrai mari parisien, enfin.

— Ne vous y fiez pas!

— Allons donc ! vous vous calomniez vous-même en exprimant des sentiments et des appréhensions qui peuvent avoir cours dans vos froids pays du Nord, mais dont ici nos femmes du monde s'étonneraient fort. Permettez-moi de vous le dire : on voit bien que vous êtes étrangère.

— Etrangère en tant que femme du prince Yvanof, c'est vrai.

— Mais on vous nomme Nadeje, et c'est là un nom russe ?

— Il me semble qu'un nom ne prouve pas grand'chose. -* Seriez-vous donc Française? Et moi qui vous avais

prise jusqu'à présent pour une Russe pur sang !

— Peut-être 1 que vous importe, au surplus?

— ^ Non, vous n'êtes pas Française, car alors vous seriez plus généreuse, plus charitable.

— Allons, fit la princesse, qui saisit avec empressement l'occasion de délourner une conversation embarrassante, pénible même pour elle, en ce sens que là où elle eût accueilli avec tant d'avidité des paroles toutes pleines du feu de la passion, elle ne reucontrait que le marivaudage des boudoirs; allons, je vois que décidément vous avez bien mauvaise opinion de vos compatriotes, et cela m'étonne d'autant plus que vous avez une charmante sœur.

— Qui vous Ta dit?

^ Ne Tai-je pa8 vue à Saint-Denis, le jour du mariage de votre ami le général Clérisseau ?

— C'est vrai ; mais vous n'avez pu la juger que physiquement*

— La physionomie est le miroir de TÂme, à ce qu'on dit en Italie.

— Ah 1 vous avez été en Italie ?

— Où n'avons-nous pas été, le prince et moi ? C'est le Juif Errant et je suis sa femme. Qui sait où nous serons la semaine prochaine?

— Ah I ne parlez pas ainsi, si vous ne voulez me réduire au désespoir I Le prince m'a dit qu'il passerait Phiver à Paris.

— Il n'y a pas que les femmes qui varient.

— Mais n'avez-vous pas votre volonté et^ si vous m'aimez réellement,* comme vous me le disiez tout à l'heure, vous saurez bien la faire ]irévaloir ; car le prince parait plein de déférence pour vous.

— Le prince sait que je me fais un devoir de me conformer à ses moindres désirs.

— Ah ! pour le coup^ permettez-moi de vous le dire, vous mentiez tout à l'heure, madame, vous n'êtes ni Française, ni surtout Parisienne.

— Soit ! mais ce n'est pas de moi qu'il s*agit. Revenons à votre sœur. Quand la mariez-vous ?

— Le plus tôt que je pourrai.

— Je comprends. Vous n'étiez pas fait pour garder une jeune fille.

— Oh I ma sœur est de celles qui savent se garder ellesmêmes.

— En ôtes-vous bien sûr?... Pardon, je me mêle là de ce qui ne me regarde pas ; mais, si yous m'en croyez, vous ne marierez votre sœur qu'à l'homme qu'elle aimera d'amour.

— J'ai le regret de ne pas partager, sous ce rapport^ votre manière de voir.

— Vous pourrez vous en repentir. Tenez, moi qui vous parle, je sais une personne qu'un amour contrarié a jetée bien jeune encore dans toutes sortes d'aventures qui ont flétri son âme et brisé sa vie. Et pourtant c'était une personne, sinon noble, au moins fort bien née, fort bien élevée dans une

maison religieuse en grande vogue au faubourg Saint-Ger« main. Elle s'est fait enlever de son couvent et Dieu sait ce qu*elle est devenue depuis lors, la malheureuse !

— Vous la plaignez ! c'est d*une belle Ame^ et puis vous êtes femme, moi je suis homme. Il enfant comme cela.

La princesse tressaillit ; on eût dit qu'elle venait de ressentir l'impression d'une lamé d'acier qui aurait pénétré jusqu'à son cœur, et elle ne put s'empêcher de pousser un profond soupir.

— Qu'avez-vous, princesse? s'écria Octave en cherchante s'emparer encore une fois de sa main, mais elle la dégagea avec vivacité.

— Prenez donc garde I fit-elle, nous sommes ici dans un lieu public, et mon mari peut rentrer dans la loge d'un moment à l'autre.

<— Pardon, je vous aime tant !

— Plût à Dieul

— Vous en doutez ?

— Non, je n'en doute pas. Et... serait-il indiscret de vous demander si déjà l'on a fait un choix pour Mlle de Maillane?

— Indiscret de votre part, madame ! Ah ça, quelle femme êtes-vous, qui tout à l'heure me parliez avec tant d'afiection, de tendresse même, tandis qu'à présent vous voilà presque cérémonieuse.

— Ne faites pas attention à cela, je vous en prie. Je suis un peu bizarre, un peu fantasque. Il faut m'aimer avec tous mes défauts, entendez-vous, Octave ? et vous m'aimerez, vous me le promettez?

— Ah I si vous saviez combien je vous aime déjà I

— Il m'aime 1 murmura la jeune femme^ comme si elle se parlait à elle-même; est-ce bien sûr^ cela?

-— Tout ce qu'il y a de plus sûr au monde , reprit Octave, et il ajouta en souriant : Croyez-vous au magnétisme?

— Il le faut bien, répondit-elle avec une sorte d'effarement.

— Eh bien 1 nerveuse, impressionnable comme vous paraissez l'être, vous devez être un excellent sujet. 11 faut vous

faire endormir par un magnétiseur, la main dans ma main, et TOUS Terres si je mens I

En parlant ainsi, OctaTe aTait saisi de nouTeau la main de la jeune femme, que cette fois elle ne songeait plua^à lui retirer, et^ placé derrière elle, dans l'ombre de la loge, il cou- Trait cette main de baisers sans se douter qu'il Tenait .d'éToquer tout un passé de honte et de terreur. Uimpression fut telle pour la princesse qu'elle ne put réprimer un cri de douleur. La porte de la loge s*ouTrit alors^ et le prince YTanof parut, A la lueur que répandit aussitôt dans cette loge obscure la lampe allumée dans le corridor, le prince aTait lancé un oblique regard sur sa femme, dont le cri Tenait de retentir à son oreille, et sur Thomme en compagnie duquel il la trouTait, et dont le trouble n'était pas moins manifeste; mais, dissimulant aussitôt ses impressions sous un masque doucement ironique :

— En Térité, s'écria- t-il après aToir tendu la main au jeune secrétaire de légation, qui la serra machinalement dans la sienne, convenez que je suis le mari le plus malavisé qu'il soit possible d'imaginer I Je tous demande excuse à tous deux de Tenir troubler ainsi Totre tête-à-tête. Mettez-moi à la porte, et ce sera bien fait.

La princesse, qui était dcTenue fort pâle, répondit :

— Au contraire, mon ami, tous arrivez fort à propos. Je ne sais ce que j'éprouTO ce soir; mais je ne me sens pas à mon aise et, si vous le Toulez bien, nous rentrerons à Thôtel, sans attendre la fin du spectacle.

— Comme il tous plaira, ma chère, dit le prince, le plus naturellement du monde. La Toiture est là qui nous attend et j'ai laissé le Talet de pied sous le péristyle. Votre charmant TÎsage me semble en effet un peu altéré ce soir. Et puis est-ce que c'est tous qui tout à Theure aTez jeté ce cri qui a retenti jusque dans le corridor?

— En effet, repartit TiTement Octave, j'ai été noti moins effrayé que vous, mon cher prince, nous parlions, madame et moi, de magnétisme et tout à coup...

— Ah ! je comprends, fit le prince ; madame a été magnétisée une fois dans sa Tie, et cela Ta rendue si malade, mais si malade, qu'elle a bien juré que cola ne lui arriTerait plus.

DE SâINT-DEMS. ii9

— Pardon, madame^ dit Octave, j'ignorais absolument... Là-dèssus le prince Yvanof, avec une sollicitude des plus

empressées^ s*était mis en devoir de placer lui-même sur les épaules de sa femme une pelisse de fourrures en martre zibeline, et^ après avoir serré encore une fois la main de M. de Maillane, il offrit affectueusement son bras à la princesse et se mit en devoir de Temmener.

Durant le trajet de Tûpëra à Thôtelv pa9 une parole ne fut échangée entre eux ; seulement, lorsque, au moment de se séparer pour rentrer chacun de son côté dans son appartement, la jeune femme tendit, comme de coutume, son front au prince pour le baiser du soir, celui-ci se contenta de l'effleurer du bout des lèvres^ et lui dit froidement :

— Bonsoir, Gabriel le !

— Ah! s*écria la princesse avec un horrible frisson, yotià la première fois depuis plus de huit ans que vous m'appelez ainsi . Je me nomme Nadeje, c'est vous qui l'avez voulu.

— En effet, reprit le prince; pardon, c'est une simple distraction. Bonsoir, ma chère, bonsoir! Vous devez avoir besoiu de repos après cette soirée.

La princesse baissa la tète et ne répondit pas; mais en entrant dans sa chambre, où elle ne trouva aucune de ses femmes parce qu'on ne l'attendait pas sitAt, elle se laissa tomber sur un fauteuil et y demeura bien longtemps perdue dans ses rêveries.

110 LES DBHOISGIXiSS

La haine d'une femme

C'était un dimanche du mois de février, deux mois environ après la scène qui précède. On était à ce moment de l'année où le soleil devient parfois si doux et où l'on commence à sentir dans l'atmosphère attiédie le souffle avant-coureur du pnntempSj en même temps que le parfum des premières violettes.

Valentine était à son piano et s'accompagnait en chantant à mi-voix cette adorable cantilène de la fin du premier acte de Lucia di Lammermoor^ qui avait sonné pour elle^ au fond d'un vieux manoir, la diane de l'amour :

SulV aure verrano a te Miei aospiri ardenti.

Les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes et le soleil illuminait la chambre de ses reflets joyeux. A l'extérieur, les oiseaux perchés sur les branches des tilleuls se livraient à leurs plus doux gazouillements, comme s'ils eussent voulu saluer à leur façon le retour prochain du renouveau.

Tout à coup, au moment où Mlle de Maillane venait d'achever le couplet, des applaudissements retentirent dans le jardin, applaudissements auxquels vint se mêler un franc et joyeux éclat de rire. Il y avait évidemment là, sous les fenêtres de la chambre, située au premier étage de l'hôtel, non pas une mais plusieurs personnes. Cette particularité ne laissa pas que d'étonner Valentine, eu égard à la consigne donnée par son frère. Aussi bien des nuages de fumée de tabac commençaient à monter dans l'atmosphère et à pénétrer dans la chambre. La jeune fille referma vivement son piano ;

les applaudissements avaient cessé. Mais alors la voix d'Octave se fit entendre.

— Ebl sœur! petite sœur! s'écria-t-il, viens donc! viens donc vite te montrer à nous ! Ce sont des amis qui t'attendent. Quel dommage que j'aie la i^oix la plus fausse de tout le personnel diplomatique! je te chanterais comme Don Juan : Deh vieni alla tua finestra !

Valentine étonilée se leva bien vite et courut à la fenêtre ; puis elle tressaillit, et, chancelante, poussa un faible cri ; même peu s'en fallut qu'elle ne tombât en syncope; car il y avait trois personnes dans le jardin, trois hommes occupés à fumer leurs cigares. Le premier était Octave, et les deux autres étaient Lucien Parmentier et M. de la Tour Champbois.

Ces deux derniers ôtèrent simultanément leur chapeau, en apercevant Mlle de Maillane, et s'inclinèrent devant elle, pendant qu*elle les saluait l'un et Tautre de la main. Lucien était pâli et bruni sous le soleil d'Afrique et, bien qu'il lit bonne contenance^ son trouble n'était pas évidemment moindre que celui de la jeune fille.

Au même instant, un grand bruit retentit du côté opposé au jardin, dans la cour de l'hôtel. Le vieux Blainvil venait, non sans peine, d'ouvrir et de faire glisser sur leurs gonds rouilles les portes de Thôtel, avei: l'aide d'un valet de pied étranger qu'il avait appelé à la rescousse dans cette œuvre délicate et difQcile. Les pavés moussus de la cour s'ébranlaient sous les roues d'une voiture, qui vint s'arrêter au bas des degrés du perron.

— Qu'est-ce que cela? dit Octave. C'est la journée aux surprises apparemment. Pourtant, nous ne célébrons en ce moment à l'hôtel de Maillane ni noce ni baptême. Sans cela on pourrait croire que c'est quelque fée qui nous arrive.

Le jeune marquis de Maillane avait encore la bouche ouverte que déjà la porte de la chambre de sa sœur venait de s*ouvrir brusquement. Une jeune femme^ en robe de velours noir montante, le buste drapé dans un superbe cachemire des Indes, sans même prendre le temps de relever le voile épais de dentelle noire qui couvrait son visage, se jetait dans les bras de Valentine et l'embrassait tendrement.

in LES DEMOISELLES

Ce n'était pas une fée. C'était Aurélie, ou, si Ton aime mieux, la générale Glérisseau.

Laissons Aurélie et Vaientine se livrer aux épancfaements d'une entrevue dans laquelle, après une séparation de cinq grands mois, elles ont à se dire tant de choses. En pareil cas, le tête-à-tête féminin emprunte je ne sais quelle vague ressemblance avec les mystères du confessionnal, et il faut respecter ces myslères-là. Aussi bien à la suite d'une rapide apparition au balcon d'une des fenêtres et de quelques paroles échangées avec Octave, les deux jeunes femmes se sont retirées dans l'intérieur de la chambre, et les hommes ont repris leur promenade dans le jardin, où ils continuent de fumer leur cigare.

— Eh bien! mon cher Hugues, s'écrie le jeune secrétaire do légation en s'arrêtant tout à coup au milieu d'une allée, que dites-vous de votre rivale? car c'est la générale Glérisseau que vous venez de voir,

— Je pense, dit M. de la Tour Champbois, que Mme Glérisseau est une belle et élégante personne, mais d'une physionomie un peu froide, peut-être même un peu hautaine, et j'aime bien mieux la figure de ma jolie cousine. Quelle franchise ! quelle vivacité I Gomme ses yeux étaient brillants tout à l'heure !

— Bravo 1 mon cher Hugues, bravo l Peste l quel enthousiasme I Je voudrais que ma sœur vous entendit parler de la sorte. Mon cher Lucien, ajouta Octave en se tournant vers le capitaine d'état-major, je te présente, sous les traits du baron de la Tour Champbois, un héritier en droite ligne du célèbre Amadis des Gaules. Tu croyais peut-être que la race en était perdue, comme celle des carlins. Erreur! mon cher, erreur! Elle revit au pied des volcans de la haute Auvergne, et en voilà un solide échantillon.

— Ohl reprit le baron avec sa bonhomie habituelle, la présentation est inutile. Nous sommes de vieilles connaissances, M. le capitaine Parmentier et moi; nous nous sommes déjà vus en Auvergne, il y a tantôt dix-huit mois, et nous avons échangé tout à l'heure une bonne poignée de main*

— C'est possible, repartit Octave ; mais, en Auvergne, tnon

DE gÂINT-DENIS. 4t3

ami Lucien n'avait vu en vous que ce que nous y voyons tous : un agronome de première force, un disciple très-distingué du grand Saint-Hubert, que sais-je encore? tout excepté un galant paladin.

— Que voulez-vous, mon cher Octave ? il y a commencement à tout, et puis nous n'avons pas dans nos montagnes toutes les distractions que vous autres citadins vous trouvei à chaque instant, à chaque pas même. Ne vous étonnez donc pas si nous nous enthousiasmons davantage. Votre sœur est d'ailleurs du très-petit nombre de celles qu'on ne saurait louer froidement^ et je suis bien certain que M. le capitaine Parmentier est de mon avis, bien qu'il ne' dise rien.

— Lui I Lucien I repartit vivement Octave^ allons donc ! il n'a pas voix au chapitre.

— Pourquoi donc cela ?

— Pourquoi... pourquoi... parce qu'il est mon camarade, mon ami le plus intime, parce que ma sœur est comme sa sœur, et que je vous prie de voir en lui un second beau-frère.

-— Vous oubliez, mon cher Octave, que je n'ai pas encore le droit de vOus donner ce titre-là à vous-même. C'est seulement le mois prochain que votre sœur aura accompli sa dix-huitième année, et quelle a promis de se prononcer défini tive«ment. Nous ne sommes encore qu'en février.

— Et vous vous défiez des ides de mars, n'est-ce pas, mon cher Hugues?

— C'est vous, mon cher Octave, qui l'avez dit.

— Allons donc ! Est-ce que vous avez jamais attaché la moindre importance à ce caprice de pensionnaire? Je suis certain qu^elle n'y pense seulement plus elle*même , et puisque nous voici tous réunis à Paris, il faut nous hâter de faire publier les bans. Lucien vous le dira comme moi; Mais parle donc !... mon cher Lucien? Est-ce que tu as laissé ta langue chez les Bédouins?

Lucien murmura quelques paroles d'acquiescement entre deux bouffées de tabac qui lui furent d'un merveilleux secours pour dissimuler le trouble profond, le malaise même auquel il était en proie depuis le commencement de cet entretien. Puis Octave reprit :

— Voulez-vous^ mon cher Hugues^ que je vous donne un

iU LES DEMOIiiELLES

bon conseil, pendant que noug sommes là tous les trois, entre

nous?

— Vous êtes cruel pour moi, Octaye, repartit le baron en souriant. Allons, je vois ce que c'est : yous allez me dire que je ne sais pas encore mettre ma crayate.

— Au contraire, mon cher Hugues, au contraire ; je yous assure que yous ayez fait de grands progrès depuis que vous êtes à Paris. D'abord yotre barbe a cesse d'être une forêt yierge, ce qui yous va beaucoup mieux. Demandez plutôt à Lucien.

— Il me semble, répondit le capitaine, que c'est plutôt à Mlle Valentine qti'il faudrait adresser cette question.

— Il a raison, fit Octaye, et je m* en charge. Mais ce n'est plus de toilette que je yeux yous parler, mon brave Hugues ; c'est plus important encore que cela. Tenez, si vous m'en croyez, ne soyez pas si timide, morbleu ! Avec les femmes, voyez-vous, il faut être un peu hussard ; demandez plutôt, non pas à Lucien, cette fois, qui est un peu du même calibre que vous sous ce rapport, mais au général Glérisseaul  propos, Lucien, comment va-t-il ce brave général?

— De mieux en mieux ! répondit Lucien avec un soulagement manifeste de voir la conversation changer d'objectif. La preuve, c'est qu'il a voulu faire tout d'une traite le voyage de Paris, sans même se reposer à Marseille. C'est un tempérament de fer que le général.

. — Ah çà! est-il bien jaloux de sa jeune femme ?

— On le dit.

— - Mais tu dois bien en savoir quelque chose, loi, puisque tu es son aide de camp.

— Moi? je m'occupe de mon service, et voilà tout.

— Qu'en dites-vous, Hugues, de mon ami Lucien? Hein, quel diplomate 1 Vrai, nous avons manqué notre vocation tous les deux. C'était lui qui était né pour être secrétaire de légation et moi pour être officier. Est-ce qu'il ne va pas venir nous faire sa visite, ton général ?

— Je crois qu'il est allé ce matin voir le ministre de la guerre; mais je ne doute pas qu'il ne revienne chercher Mme Clérisseau.

— C'est dans l'ordre cela. Et comment as-tu fait, mon bon

DE SÀmi-DEMS. 125

Lucien, pour obtenir Tautorisation de rentrer ayec lui en France?

— C'est le général qui l'a voulu ainsi, sans que j'aie eu même à m*en occuper.

— Heureux mortel , val Tu es donc possesseur de quelque talisman secret pour apprivoiser les animaux féroces. Tu devrais bien nous le céder^ à Hugues et à moi. Cela peut servir dans l'occasion. Veux-tu que je te dise là franchement ce que je pense?

— Je t'en prie, mon cher Octave.

— Eh bien ! m'est avis que Mme Clérisseau pourrait bien être la bonne fée qui t*a fait cadeau de ce talisman-là.

— Je te demande expressément, mon cher Octave^ de n'en rien croire.

— Tu es discret, mon bon, et cela fait ton éloge ; mais je ne sais pas pourquoi, mon gaillard, je m'étais figuré que tu avais pu tourner la tête à cette belle brune. Même on a failli m'arracher les yeux pour cela.

— Qui donc ?

— Ma sœur, parbleu! qui n'entend pas raillerie sur le cha* pitre de sa chère Aurélie.

— Ah ! bah I s'écria M. de la Tour Champbois en lançant involontairement sur le capitaine d'état-major un regard qui n'était pas sans quelque défiance. S'il .en est ainsi, je reconnais qu'en effet, Mme la générale Clérisseau est pour moi une rivale redoutable auprès de ma cousine.

— Je suis bien reconnaissant, reprit Lucien, envers Mlle Valentine, puisqu'on prenant parti pour son amie, elle se faisait en même temps mon avocat , presque sans s'en douter.

— Est-ce bien sûr cela? fit le baron, à son tour, devenu rêveur et comme s'il se parlait à lui-même.

— - ChutI messieurs, repartit vivement Octave, n'entendezvous pas le froufrou de deux robes? Voici l'avocat et sa cliente qui viennent nous trouver. Ne parlons plus politique.

En effet, Mme Clérisseau et Mlle de Maillane entraient en ce moment dans l'allée, où les promeneurs achevaient, tout en devisant, comme on vient de le voir, de fumer leurs cigares. Ils s'empressèrent tous trois, d'un commun accord, de

les jeter loin d'eux, ce dont ils se seraient peut-être abstenus à rheure actuelle; mais il ne faut pas oublier que notre récit se passe il y a déjà pas mal d'années. Octave et le cousin Hugues s*ayaDcèrent vivement au-devant des deux nouvelles venues. Seul, le capitaine Parmentier^ tout en les suivant, demeura un peu en arrière.

Après qu'on eut échangé tous les saluts et compliments d'usage et que M. de la Tour Champbois eut été présenté à la générale Clérisseau, qui eut pour lui un sourire tout à fait gracieux, Yalentine s'écria du ton le plus enjoué et le plus naturel, en faisant elle-même un pas en avant.

— Eh bien ! monsieur Lucien, est-ce que vous ne voulez pas venir me serrer l|i main?

Une teinte purpurine colora les joues pâles du jeune ofjQoier, qui se mit en devoir de déférer à une invitation si charmante, non sans s'incliner en même temps avec respect devant la femme de son général. A ce moment, la physionomie d'Aurélie, toute placide qu'elle fût d'ordinaire, s'anima d'une légère nuance d'ironie ; un éclair mal dissimulé brilla dans le fond de ses grands yeux noirs, et elle laissa tomber de sa bouche, plus que jamais empreinte d'une sorte de smorfia^ comme disent les Italiens, tout à fait caractéristique, les paroles suivantes :

— En vérité, monsieur, je ne m'attendais pas à vous trouver ici à une heure si matinale. Vous saviez que mon intention était de venir surprendre mon amie Mile de Maillane. Peut-être eût-il été plus convenable de ne pas chercher à me devancer.

Là-dessus, et sans attendre la réponse du jeune ofQcier, elle lui tourna le dos. Ce fut Octave qui répondit pour son ami.

— Je vous supplie, madame, fit-il^ de ne pas en vouloir pour cela à Lucien, qui n'a nullement contrevenu k vos intentions; car je vous déclare qu'il ne m'avait pas soufQé mot de votre visite. M. de la Tour Champbois pourra vous le dire tout comme moi.

— Ah! monsieur, reprit Aurélie, croyez bien que votre témoignage me suffit. Je n'attache d'ailleurs aucune importance à cet incident.

Après un tour de promenade dans le jardin et quelques

DB SAINT-DEKIS. 4t1

propos indifférents^ Mme Clërisseau se trouTant rapprochée de Lucien ajouta d'un ton quelque peu radouci :

— Capitaine, j'ai promis au général de lui envoyer la voiture chez le ministre de la guerre, avec lequel il a été déjeuner ce matin. Je crois que vous ferei bien d*aller le rejoindre. Le général peut avoir besoin de vous pour quelques renseignements, quelques démarches, et je suis certaine par avance qu'il sera bien aise de vous avoir là| sous la main.

•— Madame, j'obéis, répondit Lucien, en attachant involontairement un regard plein d'éloquence sur Yalentine.

Celle«ci, muette, interdite, semblait d'ailleurs par l'expression de son visage demander compte à son amie d'une attitude et d'un langage qui lui causaient une impression pénible, et qui, même en tenant compte des préventions défavorables dont Aurélie ne lui avait pas fait mystère, ne laissaient pas que de l'étonner. De son côté Octave, se penchant à l'oreille de M. de la Tour Champbois, lui disait à mi«>voix :

— Diable ! mon cher, savez^vous que tout n'est pas rose dans le métier d'aide de camp. Jusqu'à présent je ne vois guère que des épines pour mon pauvre ami Lucien, et je crois même que je l'ai calomnié en lui prêtant une couronne de myrtes.

Déjà le capitaine d'état-major, après avoir pris sommaireihent congé de la compagnie, se disposait à se retirer ; mais alors un nouveau personnage apparut dans le jardin, où il se lança comme un ouragan, en dépit des efiojts du vieux Blainvil, qui, fidèle aux traditions, voulait à toute force Tannoncer.

— Je suis le général Clérisseau, s'écria en même temps le nouveau venu, et je m'annonce moi-même, entends-tu, maroufle? Bonjour, messieurs! Salut à tout le monde, et d'abord à mon joli petit camarade de Saint-Denis, qu'il faut que j'embrasse, avec la permission de son frère et de Mme Ciérisseau. /

En parlant ainsi, le général enleva la jeune fille comme une plume et l'embrassa bruyamment sur les deux joues.

— « Mais, mon ami, s'empressa de dire Aurélie, M. Parmentier se disposait à aller vous prendre avec la voiture. Gomment ne l'avex-vous pas attendu? Convalescent comme

VOUS Tètes, c'est une imprudence de marcher, et je gage que vous êtes venu à pied.

— Certainement^ répondit le générât, je suis venu à pied. La belle affaire! nous sommes ici à deux ou trois cents pas du ministère de la guerre. Ah çà! pour qui me prend-on ici? pour un échappé de Thôlel des Invalides, sous prétexte qu'on en aperçoit là*bas le dôme? Messieurs, je suis prêt à prouver le contraire à quiconque, et je proteste contre les paroles de Mme Clérisseau, bien qu'elles prennent leur source dans une sollicitude dont je lui sais gré.

Puis, se penchant à Toreilie d'Octave, et lui désignant d'un signe de tète M. de la Tour Champbois :

— Ah çà I lui dit-il à voix basse, quel est le particulier que j'aperçois là-bas?

<-*- C'est le baron de la Tour Champbois, fut-il répondu de même.

— Un baron I Hum ! hum ! c'est donc cela que rien qu'en entrant ici on sent une odeur d'ancien régime. Mais, au fait, je me souviens que vous êtes marquis, vous... Qui se ressemble s'assemble.

— C'est un cousin de ma sœur.

— Tant mieux pour lui I

-<- Et j'ajoute tout de suite un futur mari.

— Tant pis pour elle I

— Pourquoi donc, général ?

— Parce qu'il n'est pas officier, que je sache, et j'aurais voulu pour elle un officier.

— S'il ne l'est pas lui-même, son père Tétait.

— A la bonne heure ! Prenez que je n'ai rien dit. Au bout de quelques instants, le général reprit :

—- Nous venons à Paris pour y prendre un peu de plaisir, Mme Clérisseau et moi, avant que la saison des eaux, où m'envoient ces ânes de médecins , soit venue. Comme il faut bien commencer par quelque chose, vous saurez que le ministre vient, en déjeunant, de me donner sa loge à l'Opéra pour demain. Demain donc j'enlève mon petit camarade, qui passera la journée avec son amie. Le soir, j'espèib que M. de Maillane voudra bien venir nous rejoindre. Il y a une place pour lui dans la loge. C'est convenu, n'est-ce pas?

Pour toute réponse, Yalentine sauta au cou d'Aurélie. C'était la première fois qu'il était question pour elle d'aller à rOpéra, et c'était en même temps la première occasion de distraction qui lui était o£Ferte depuis sa sortie de Saint-Denis. Quant à Octave^ il remercia cordialement le général de son oftre,^en faisant observer qu*il était abonné à l'Opéra et qu'on pouvait disposer de sa place. Il se promettait bien d'ailleurs d'aller faire sa cour à Mme Ciérisseau pendant les entr' actes, ce que le général n'entendit pas sans grimace et sans froncement de sourcils. En même temps, sur un signe de sa femme, qui paraissait définitivement avoir conquis sur lui une assez grande influence, le général s'approcha presque courtoisement de M. de' la Tour Champbois^ et lui dit avec un ton bourru :

— Monsieur, je n'aime pas les cérémonies, moi, et je laisse les phrases aux avocats ; c'est pourquoi je vais droit au fait, et, comme les amis de iios amis sont toujours nos amis, je viens vous dire là, militairement, que s'il vous convient d'accepter la place de M. de Maillane dans notre loge^ vous nous ferez honneur et plaisir à Mme Ciérisseau et à moi.

Le baron n'avait garde de décliner une pareille invitation^ puisqu'elle devait le mettre à même de passer ainsi toute une soirée avec sa charmante cousine : il s'empressa donc de l'accepter.

Restait Lucien Parmentier, dont nul ne semblait se préoccuper, dans cette circonstance. Le général qui, au fond, en dépit de ses excentricités et de ses brusqueries, était un assez bon homme^ s'en aperçut le premier et prenant Mme Ciérisseau à part :

-— Ma bonne amie, lui dit-il, la loge est de six places, une première tout en face.de la scène, à ce que m'a dit le ministre. Qu'en penses-tu ? Si je disais à mon aide de camp de venir nous rejoindre, cela le distrairait un peu, ce pauvre garçon. Il a toujours l'air gai comme uti bonnet de nuit, je ne sais pas pourquoi.

»— Ni moi non plus, répondit Aurélie.

— Ëh bien! faut-il l'emmener?

— Je n'y tiens nullement. Ne peut-on aller au spectacle

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sans YOtre aide de camp? Il n'est pas là en service, que je sache.

— \2omme tu voudras, ma bonne amie, comme tu voudras. N'en parlons plus.

Là-dessus le général s'en alla prendre M. de Maillane par le bras^ et, ayant fait quelques pas avec lui :

— Ahl les femmes I les femmes 1 s'écria-t-il; quelles bizarres créatures, mon cher monsieur de Maillane I En voilà une qui ne peut pas souffrir ce pauvre capitaine Parmentier, Elle ne voudrait pas le voir en peinture. Pourquoi cela? Je vous le demande.

— Et vous vous en plaignez, général?

— Dame 1 au fond, je vous avouerai que je n'en suis pas absolument fâché) parce que... enfin suffit, je m'entends et vous me comprenez.

— A merveille, général.

«- Mais pourtant, cela me chifionne quelquefois. Entre nous, Mme Clérisseau n'est pas juste pour *ce brave garçon qui est fort discret^ fort convenable. C'est votre ami d'ailleurs, et j'ajoute qu'il est impossible de mieux faire son service.

— Ainsi y général, vous êtes content de mon ami Parmentier?

— Sacrebleulje serais bien difficile, si je ne Pétais pas. Un aide de camp comme celui-là, auquel je dois peut-être la vie, car enfin, sans lui j'aurais bien pu passer Tarme à gauche danâ la dernière afiaire, où je venais déjà d'attraper une balle I C'est lui qui s'est élancé avec son cheval à côté de moi, et cela lui a même valu une égratignure. Je Tai dit au ministre ce matin ; mais le ministre est une buse.

— Ahbahl

— Oui, parbleu ! Qu'est-ce qu'il vient me chanter en disant que ce pauvre Parmentier est trop jeune capitaine pour qu'on puisse faire quelque chose en sa faveur? on lui en*donnera des aides de camp comme celui-là ! Et quand je pense que Mme Clérisseau ne veut pas même l'emmener à l'Opérai Oh 1 les femmes I les femmes I

— Cbnsolez-vous, général 1 Lucien n'en mourra pas pour cela, ni vous non plus, je pense.

— Je le crois, morbleu ! bien.

DE SAINM)ENtS 43i

— Et puis, pour peu que cela lui soit agréable, il y a des places au bureau.

— C'est son afifaire^ je m'en lave les mains vis-à-vis de Mme Clérisseau.

— Voilà ce qui s'appelle parler vaillamment, général !

— Mille diables! il me semble que vous vous moquez de moi, monsieur le diplomate.

— Que le ciel m'en préserve, général 1

*- C'est boni c'est boni vous vous marierez un jour, et j^aurai ma revanche.

— Ce n'est pas bien sûr. En tous cas, ce sera le plus tard possible.

— A votre aise ! c'est égal; je ne vous en yeux pas, et, pour preuve, touchez là I Décidément, vous et votre sœur vous m'allez tous les deux. S'il vous arrivait jamais maie chance à l'un ou à l'autre» vous n'auriez qu'à venir trouver le général Clérisseau.

Pendant que ces paroles s'échangeaient entre le général et le secrétsiire de légation, et que de leur côté Lucien et M. de la Tour Champbois continuaient leur promenade en causant ensemble, Yalentine avait entraîné son amie Âurélie dans un petit kiosque en ruines qui se trouvait au fond du jardin, et là, s'emparant de ses deux mains, qu'elle pressa tendrement dans les siennes :

— Âurélie 1 s'écria-tnelle, je vois bien que tu ne m'aimes plus comme je t'aime, moi 1

— Et à quoi, s'il vous plaît, vo^ez-vous cela, chère petite belle ? Est-ce que je ne vous ai pas embrassée de tout mon cœur en arrivant? Voulez-vous que je vous embrasse encore?

— Méchante^ tu railles, et tu sais bien ce que je veux dire. Pourquoi te montrer si dure et si sévère pour lui f -Que t'a-tîl fait? Tu sais bien que je l'aime toujours : je te l'ai écrit en Afrique ; je t'ai demandé de ses nouvelles et tu ne m'as seulement pas répondu.

En écoutant ces paroles de Valentine, le front de la jeune femme était devenu pensif et sa physionomie avait repris cette expression de froideur presque marmoréenne dont elle ne se départait guère .

— J'avais espéré, répondit-elle après un silence, te re-

trouTer plus raisonnable^ ma pauvre Valentine, et je vois avec peine que je me suis trompée. Tu me demandes compte de mon attitude vis-à-vis de M. Parmentier, et c'est toi, toi seule qui en es la cause. C'est parce que je pre*ssens trop bien toutes les conséquences funestes d'un entraînement aussi coupable de part et d'autre que je ne puis m'empêcher de voir dans cet ofûcier un ennemi presque personnel, puisqu'il est l'ennemi de ton repos. Tajoute qu'il ne m'est nullement démontré que l'attachement romanesque dont il est l'objet de ta part soit payé de retour, au moins encore actuellement.

— Et moi, reprit Mlle de Maillane avec exaltation, j'en suis sûre.

— Qui te l'a dit ? Est-ce qu'il t'a parlé ? Est-ce qu'il t'a écrit?

En lançant successivement ces trois apostrophes., la physionomie d'Aurélie s'était animée d'un feu sombre et était devenue vraiment fulgurante. Yalentine répondit avec beaucoup de naïveté :

— Personne ne me l'a dit ; il ne m'a pas parlé, il ne m'a pas écrit ; mais j'ai là dans mon cœur quelque chose qui me rassure et qui me persuade qu'il m'aitne toujours.

Àurélie haussa les épaules, et son visage, soudainement rasséréné, s'éclaira d'un sourire.

— Enfant, s'écria-t-elle, tu ne connais pas les hommes !

— Enfant, moi ! Tu oublies, Aurélie^ que je vais avoir dix- huit ans, et, parce que tu as une année peut-être de plus que moi, je ne sache pas que tu doives avoir bien plus d'expérience.

— C'est vrai ; mais je suis mariée, moi, et je te répète que tu n'es encore qu'une enfant.

— Eh bien, Aurélie, cette entant-là a sa petite tête, et, quand il y a quelque chose dans cette tête-là, il est malaisé de l'en déloger.

— Que veux-tu dire?

— Que t'importe, ma chérie, puisque tu m'abandonnes, puisque tu te prononces contre moi? J'ai mon projet, je l'exécuterai sans toi, voilà tout.

— Peut-on savoir quel est ce beau projet ?

-* Non pas, certes, car tu serais capable de le contrecarrer.

DE SAINT-DENtS. i3d

Aurélie demeura songeuse pendant quelques secondes^ puis elle reprit en fixant sur Yalentine un regard pénétrant :

— Peut-être oui, peut-être non.

— Ah! enfin, voilà une bonne parole! s'écria vivement Mlle de Maillane, et je t*en remercie, mon Aurélie.

— Ecoute ! ajouta la jeune femme du ton le plus insinuant, tu sais si je t'aime, ma chère petite mignonne ; mais je te connais et je tremble que tu ne fasses quelque sottise dont tu te repentirais toute ta vie. Me promets^tu d'avoir confiance en moi, de. tout me dire, de ne pas entreprendre la moindre démarche sans m'en avoir prévenue ? A ces conditions, je verrai, j'examinerai ce que je peux faire pour toi de mon côté.

— Bien vrai, Aurélie ?

• -*- Bien vrai.

— Alors je ne risque rien de te promettre tout ce, .que tu me demandes, et je signe sur ta joue en t'embrassant.

Au moment où les deux amies échangeaient cette nouvelle embrassade, le général apparut tout à coup devant elles avec ses façons d'avalanche.

— Hum ! hum ! fit-il, qu'est-ce que c'est? J'ai entendu le bruit d*un baiser aux avant-postes ; cela m'a fait l'effet d*un coup de canon, et je viens demander ma part avant de nous en aller, car la voiture est avancée.

— Décidément, général, s'écria Yalentine qui avait recon* quis toute sa gaieté, vous êtes trop gourmand.

-^ Ne puis-je savoir au moins, reprit le général, ce dont il était question entre vous, mesdames, dans cette bicoque où vous êtes venues vous cacher?

— Mon amî, repartit Aurélie avec le plus grand sang-froid, on ne se cache que pour faire mal, et, comme je ne crois pas être dans ce cas, il me semble que vous auriez pu employer un autre terme. Quant à Tobjet de notre conversation, per-« mettez-moi de vous faire observer que cela ne vous regarde' pas. Est-ce que je vous demande, moi, ce qui se passe entre vous et vos officiers?

— Touché I fit le général en baissant la tête avec com>* ponction et d'un air tout penaud ; ma bonne amie, cela ne m'arrivera plus, entends-tu ? ïu me pardonnes, n'est-ce pas ?

iU LES DEMOISELLES

— Il le faut bien 1 dit Mme Clérisseau en tendant la main à son mari»

Yalentine se pencha à Toreille d'Âurélie et lui dit tout bas, en riant : «

— Ma chère, ne voudras-tu pas me dire ton secret pour dompter les lions?

*- Petite folle! reprit Âurëlie, ne deTiendras*>tu donc jamais sérieuse et raisonnable ?

-— Oh ! si fait. Quand je serai mariée*

LÀ-dessus le général et sa femme se retirèrent, non sans avoir recommandé à Yalentine de se faire bien belle pour aller le lendemain à TOpëra. Tout le monde se mit en devoir de les reconduire jusqu'à leur voiture, puis, quand les chevaux eurent franchi la porte de Thôtel, pendant que le vieux Blainvil la refermait avec effort, on se disposa à rentrer dans les appartements.

Gomme à cette fin le jeune marquis de Maillane avait pris les devants avec le baron de la Tour-Champbois^ Yalentine, qui était restée en arrière, suivie par Lucien» se retourna de son côté et lui dit avec un accent indéfinissable, accompagné d'un de ces regards qui bouleverseraient un anachorète :

— Yiendre2-vous à l'Opéra demain soir, monsieur Lucien?

— Mademoiselle, reprit le jeune capitaine un peu troublé, est-ce une simple question que vous me faîtes ?

— C'est mieux que cela, fut-il répondu avec un adorable sourire.

— Oh! alors, je vi^endrai.

— Merci ! fit la jeune fille ei^ tendant furtivemeift la main à son interlocuteur.

Celui-ci ne put s'empêcher de porter à ses lèvres cette jolie petite main qu'on lui tendait et d'y imprimer un brûlant baiser. ]Smue, palpitante, Yalentine ajouta rapidememt d'une voix à peine perceptible :

— Lucien, n'est-ce pas que vous m'aitnez toujours ?

— Oui, toujours, et plus que jamais.

— Ah! je le savais bien ! murmura mentalement Yalentine, toute rayonnante sous la plus charmante auréole qui soit au

monde, celle de l'amour venant couronner le front d'une vierge de dix-huit ans ; puis, le regardant fixement:

— Alors, fit-elle, pourquoi donc êtes-vous toujours si triste ? Tenez, moi je vous ai revu et je suis toute joyeuse,

Lucien parut d'abord un peu embarrassé pour répondre à cette question.

, *- Ah î Valentine, reprit-il ensuite, puis- je oublier que moins que jamais il m'est perpis de songer à vous 1

— Pourquoi donc ? repartit naïvement la jeune fille ; n'avez-vous pas ma promesse ? et quand j'ai promis, moi, je tiens. Bientôt vous en aurez la preuve .

Quelques instants après, on sonna à la petite porte de l'hôtel, et Blainvil tout essoufflé alla ouvrir, puis il revint bientôt escorté d'un beau grand chasseur moustachu en uniforme vert et or^ avec chapeau à trois cornes, surmonté d'un triomphant panache de plumes de coq. Qui n'a reconnu le chasseur du prince Yvanof?

Cet homme, un mougick pur sang, connaissant à peine quelques mots de français, obéissant comme un chien^ intelligent... comme un ours, tenait à la main une lettre destinée à M. le marquis de Mai liane.

Octave ouvrit cette lettre avec empressement, et, après en avoir pris lecture :

— Je vais, fit-il, vous donner ma réponse pour le prince Yvanof.

— Le prince Yvanof 1 s'écria le baron de la Tour Champbois avec une certaine vivacité ; vous connaissez le prince Yvanof?

— Certainement, répondit Octave, c'est un de mes amis.

— Ah ! c'est différent. Alors c'est, comme vous, un jeune homme?*

— Pas précisément, mon cher Hugues. Le prince est déjà mûr, très-mûr même. Est-ce que vous le connaissez aussi ? Au fait, il n'y aurait rien d'extraordinaire à cela, quisqu'il était, l'été passé, aux eaiix du mont Dore.

— Je n'ai pas Fhonneur de connaître personnellement le prince ; mais j'en ai entendu parler jadis par mon père.

— Ah 1 je comprends ; mais dans ce temps-là, le prince n'était pas encore marié comme il l'est actuellement à une jeune et très-jolie femme.

— Vûusm*en direz tant 1 ...

Avant de se retirer, le baron prit Octave à part, et lui dit à mi-voix :

— Mon cher Octave, vous êtes amoureux de la princesse ITvanof, n'est-ce pas?

Octave baissa la tête en souriant.

«- Et vous êtes payé de retour ? Peut-être môme on vous en a donné des preuves?

— Pas encore ; mais entre nous j*espère, répondit le jeune homme.

— Tant pis !

— Comment, tant pis ! vous voulez dire tant mieux l mon cher Hugues,

— Tant pis ! vous dis-je^ et surtout, méfiez-vous du prince Yvanof?

— Pourquoi donc ?

-— Qu'importe ! Je vous répète : méfiez-vous !

DE SAtNT-DENIS. 137

Une représentation à l'Opéra.

G^était un lundi du mois de février. La salle deTOpëra était comble et Tassistance en général fort élégante comme elle Pest d'ordinaire à cette époque de l'année. On était alors en plein carnaval. Le spectacle qui figurait ce soir-là sur l'affiche, et dont l'interprétation était confiée aux principaux artistes de notre premier théâtre lyrique, justifiait au surplus hautement Taffluence du public. C'était Guillaume Tell^ le chef-d'œuvre dellossini.

Quel que fût le prestige du spectacle, joint aux charmes tout-puissants de la musique et d'une exécution hors ligne, les lorgnettes ne laissaient pas, comme toujours, que de se fixer complaisammentpar intervalles sur les quelques jolies femmes qu'on pouvait distinguer aux fauteuils d'amphithéâtre et dans les loges. C'est là l'un des éléments d'attraction indispensables d'une représentation à l'Opéra.

Entre les diverses personnalités féminines qui avaient le privilège de servir particulièrement ce soir-là d'objectif aux lorgnettes des deux sexes, il faut citer tout d'abord Mme Aurélie Clérisseau et Mlle Valentine de Maillane^ placées Tune et l'autre sur le devant de la première loge de face, dévolue successivement et à tour de rôle sous le dernier règne à chacun de messieurs les ministres, à titre d'appoint, pour compenser l'insuffisance de leurs émoluments.

Il y avait plus d'un motif pour expliquer la curiosité toute particulièredontlesdeux jeunes femmes étaientl'objet. D'abord à l'Opéra^ qui est un théâtre essentiellement aristocratique et où toutes les places vraiment sortables sont occupées par les habitués, tout le monde se connaît, au moins de vue. Or c'était

138 LÈS dEMOiSBLLES

la première fois qu'on voyait apparaître Aurélie et Valentine. Ensuite, toutes deux étaient bien dignes d'attirer, chacune dans son genre, l'attention des connaisseurs.

Aurélie n'avait rien négligé pour faire sensation, comme si elle n'eût pas eu assez pour cela de sa tête d'impératrice romaine, froidement et régulièrement belle, à la façon des. camées antiques. Son opulente ekerekire loire était rehaussée d'un diadème de pierreries. Elle avait un collier et des pendants d'oreilles en diamants^ ce qui n'était pas encore devenu aussi vulgaire en ce temps-là qu'aujourd'hui. Enfin, ce qui sera toujours une distinction suprême, à faire pâlir tous les joailliers du monde, le corsage de sa robe, décolleté peut-être un peu plus que de raison, — du moins le générai Clérisseau avait osé s*en plaindre, — laissait pleinement admirer le galbe harmonieux d'un cou légèrement b\slré mais plein de grâce et de souplesse, en même temps que de magnifiques épaules, des bras et une poitrine à l'avenant.

A côté de la jeune femme, et formant avec elle le contraste le plus accusé qu'il soit possible d'imaginer, se tenait son amie Yalentine fraîche et jolie au possible sous sa simple robe de mousseline blanche surmontée d'un corsage à la vierge, et sans le moindre ornement dans sa luxuriante chevelure blonde où la lumière semblait se jouer amoureusement.

Toutes deux tenaient à la main un bouquet, celui d' Aurélie était formé de camélias et de roses; Yalentine avait un bouquet de lilas blanc qui s'harmoniait on ne peut mieux avec sa toilette printanière. Certes, si l'on fût venu dire que Tune de ces jeunes femmes était patricienne de haute race et que l'autre avait à peine une origine bourgeoise, il est évident que plus d'un eût pu s'y tromper.

Telle était au surplus, entre beaucoup d'autres, la question qui s'agitait à l'entrée de Torchestre, pendant l'entr'acte du premier au second acte, dans un groupe de spectateurs, tous debout, qui s'était formé là pour passer l'inspection de la salle. En tête de ce groupe se faisait remarquer par la vivacité de ses allures, par l'accent éclatant de son yerbe et par l'impossibilité où il semblait être de se tenir en place, un petit nionsieùr à figure de chafouin^ mis avec une certaine élé-*

m SAmT.DfiNIS. 489

ganee^ lorgnon vissé dans Tarcade soureilière et distribuant avec affectation force poignées de main à tous ceux qui pasgaient dans son voisinage.

— Allons ! lui disait-on, vous qui savez tout, vous le chroniqueur à la mode qui connaissez tout le monde^ il est impossible que vous ignoriez quelles sont ces deux charmantes personnes là-bas^ dans la loge du ministre?

-^ Si je ne le sais pas, répondait invariablement le personnage dont il s'agit, je le saurai et je vous le dirai au prochain entr'acte.

— Mon cher Palamède, riposta tout à coup un abonné, vous manquez à tous vos devoirs de journaliste bien informéy je vous en préviens, et vous vous exposez à être cassé aux gages. Moi qui n*écris pas dans les journaux, je suis bien aise de vous apprendre qu'il y a dans la loge du ministre un particulier très-connUy c'est le général Clérisseau.

— Le général Clérisseau I s'écria-t-on en chœur. Ah bah ! il est à Paris ?

— Parfaitement^ à preuve qu'il est encore là bâillant et se frottant les yeux, car il vient de s'éveiller quand on a baissé la toile,

— Eh bieni fit Palamède, après?... Le sommeil au spectacle, c'est une opinion, messieurs. Au surplus, qu'est-ce que cela nous fait ? Ce n'est pas du général Clérisseau qu'il s'agit.

— D'accord^ mais, comme le général s'est marié l'automne passé à une demoiselle de la Légion d'honneur, il est évident que la belle brune qui est là devant lui est Mme Clérisseau.

— Je le savais ! s'écria sentencieusement Palamède.

— Farceur ! reprit-on ; alors, puisque vous êtes si bien informé, quelles sont les autres personnes qui sont dans la loge ?

— Il y a d'abord, répondit Palamède, qu'on ne prenait jamais sans vert, ce particulier à barbe fauve, au teint hâlé, qui ne paraît pas très à l'aise dans son habit noir et dans sa cravate blanche, et qui ouvre d'e grands yeux sous sa balafre. Pur type des montagnes de l'Atlas ou du Djerdjerah ! Voulezvous gager avec moi, messieurs, que c'est quelque chef kabyle que le général a ramené avec lui, et qu'il a fait déguiser en notaire pour le conduire à l'Opéra?

— Ne parie pas, Palamède I s'écria une voix accompagnée d'un franc éclat de rire; tu perdrais, mon bon. Ce Kabyle est aussi Français que toi et moi. C'est le baron de la Tour Champbois.

— Tiens 1 tiens I fit-on dans le groupe, c'est Maillane ! Bonsoir, Maillane! Ce pauvre Palamède, il n'a pas de chance ce soir sur le chapitre des informations, et vous venez de Tachever.

— - Laissons-le se rattraper ! poursuivit Octave en échangeant à droite et à gauche des poignées de main. Voyons, Palamède ! la jeune personne en blanc, qu'en penses-tu ?

— Celle qui regarde de notre côté? la blonde?

— Justement.

— - Je suis sûr que c'est moi qu'elle regarde. On lui aura dit : « Voilà Palamède Morgan, le journaliste à la mode, le prince de la chronique de high life. » Je suis si connu! Voyez comme elle me dévisage, cette pptite ! C'est qu'elle n'est vraiment pas mal ; quelque ingénue provinciale de la famille du général, une fille d'avoué ou de conservateur des hypothèques à qui Ton fait voir Paris en gros et en détail, et qui pourra dire^ au moins, en rentrant au chef-lieu du département, qu'elle a vu Palamède Morgan.

Pour le coup, les éclats de rire d'Octave acquirent un degré d'intensité dont on commençait à s'étonner, mais chacun s'empressa d'y prendre part, lorsque celui-ci, ôtant cérémonieusement son chapeau et s'inclinant devant Palamède, lui dit à brûle-pourpoint :

•— Merci, mon bon ! merci de tout mon cœur pour la petite provinciale et pour moi I C'est ma sœur.

r^ Ouf ! soupira l'infortuné journaliste, littéralement aussi abasourdi que confus.

— Ayez donc des camarades de collège ! reprit le jeune secrétaire de légation, pour qu'ils fassent ainsi les honneurs de votre famille ! car enfin, messieurs, il faut que vous sachiez que M. de la Tour Champbois va devenir noon beaufrère et que ma sœur... est ma sœur.

— Ajoutez, mon cher Maillane, s'écria l'un des assistants, qu'il est difficile de voir une physionomie plus adorable de

DE SAINT-DEmS. 141

candeur épanouie : une tête de la Vallière ayant que Louis XIY ne l'eût faite... duchesse !

— Mon cher Mai liane, fit Palamède d'un ton penaud^ je demande grâce. Je t'en supplie, sois clément, généreux même, et prouve-moi que tu ne m'en veux pas en me présentant tout de suite à ta sœur, à ton beau-frère, au général Clérisseau, à Mme Clérisseau, à toute la loge enfin. Faudra-t-il me mettre à genoux en entrant, les mains jointes ? Tu n*as qu'à parler ; je suis prêt à tout.

— Tu y tiens, mais là, beaucoup?

— • Parbleu ! il y a un article curieux à faire sur le général Clérisseau... Tu verras !

— Tu m'en diras tant! Allons ! viens, je vais te présenter ; mais c'est à une condition : il ne sera question dans cet article-là ni de moi ni de ma sœur.

— Ah bah ! s'écria Palamède, en prenant par le bras son ancien condisciple, tu es un fier original toi. Tu veux que je me taise, là où les autres me payeraient au besoin pour me faire parler.

Transportons-nous à présent dans la loge où le jeune marquis de Maillane vient de faire son entrée en remorquant à sa suite le journaliste à la mode, M. Palamède Morgan. Celui-ci, après avoir décoché un madrigal à chacune des deux jeunes femmes, brûlé pour le moins deux encensoirs au nez du général Clérisseau, qui commence à le regarder de travers, s'est assis auprès de M. de la Tour Champbois. Déjà même il a entrepris de lui faire les honneurs de toute l'assistance, en véritable émule de Dangeau grefiTé sur d'Hozier et transformé en cicérone. Pendant ce tempa-là, Octave a pris place auprès d'Aurélie et de Valentine, et leur fait compliment à l'une et à Tautre de leurs bouquets.

— C'est une galanterie de M. de la Tour Champbois, dit Aurélie : nous les avons reçus avec sa carte au moment de nous rendre à l'Opéra.

— Diable I reprend Octave, il me semble que le cousin Hugues commence à se former.

Puis, se tournant du côté de Valentine :

— Ah çà ! reprit-il, qu'as-tu donc, petite sœur? tu parais

44t LES DEVOISELLBS

distraite^ rèreuse. Esl-ce que le spectacle n'est paft de ton goût ?

— - Oh I si fait, frère, si fait? Dame ! je n'ai pas tous les sujets d'allégresse que tu peux avoir.

— Comment cela?

— Tu es bien heureux, toi. Veux->tu, ajouta Valentine à Toix basse, que je te dise pourquoi ? c'est que tu as retrouvé la dame de tes pensées, là-bas dans Tombre de cette baignoire. Elle a beau se cacher sous son éventail^ je l'ai parfai* tement reconnue, ta petite princesse.

->- Tais-toi I sœur, tais-toi, fit Octave, le cousin Hugues me gronderait*

— Je voudrais bien la voir de près, à la sortie du spectacle*

— II faut en faire ton deuil ; car elle n'attend jamais U fin du spectacle,

— Ah I c'est étrange. Quand on est jolie comme elîe^ on ne fuit pas ainsi les regards.

— Ah çà l poursuivit Octave, dans l'intention manifeste de rompre les chiens, je ne vois pas mon ami Lucien. Qu'eil-ce que cela veut dire? Général, qu'avez-vous fait du capitaine Parmentier? L'auriez-vous mis aux arrêts ?

— Il s'y est mis lui-même.

— Pas possible; mais savez-vous que le pauvre garçon avait retenu sa place à l'orchestre? et je crois, Dieu me pardonne! que c'est la seule qui reste vide dans toute la salle.

— En effet, balbutia le général, non sans un peu d'embarras ; mon aide de camp me l'a dit, mais vous comprenez, cher monsieur, le devoir avant tout ! J*avais promis au ministre un rapport sur une question qui Tintéresse. Mme Clérisseau m'en a fait souvenir fort à propos, et, comme jecompte voir le ministre demain matin...

En entendant les paroles qui précèdent, Yalenfine très* saillit, et ne put s'empêcher de jeter un regard surpris et attristé sur Aurélie.

— Est-ce ainsi, mumuira-t-eMe à voix basse, epke tu entends remplir nos conventions?

— Enfant ! reprit de même la jeune femfie, ne^DEi^âecuse pas ! Je t'aime et ckerclie k i^ sauver malgifé tOK

Nul dans la loge ne fit attention à ce qui se passait entre les deux amies, car la sonnette d'avertissement venait de retentir au foyer public, qui se trouve, comme on sait, de plainpied avec les premières loges, et déjà Octave et son camarade Palamède Morgan avaient pris congé et se disposaient à regagner leurs places. En même temps, Torchestre attaquait le prélude de chasse du second acte.

Bientôt la cantatrice qui remplissait le rôle de Mathilde entra en scène, et chanta Tair fameux : Sombres forêts^ puis Arnold parut à son tour, et le duo commença^ Tadorable duo d^amour entre la fille des rois, comme on l'appelle assez naîyement dans le poëme, et Thumhle et obscur chevalier. Tous ceux qui aiment la musique et le théâtre savent par coeur ce duo-là, Tune des pages les plus inspirées que Rossini ait jamais écrites, et ils sont en bien grand nombre les cœurs d*amoureux qu il a fait palpiter.

— Il y a dans Yadagio de ce duo quelque chose de doux, de tendre et de mystérieux. Il semble qu'on entende bruire dans les branches des arbres voisins de voluptueux frissonnements d'ailes, jusqu*au moment où Mathilde enivrée lance au ciel, comme une fusée, cette phrase brûlante d'enthousiasme :

11 est donc sorti de mon àme, Ce secret qu'ont trahi mes yeax !

A ce moment, la porte de Torchestre s'ouvrit et l'on vit paraître sur les degrés un retardataire qui se mit en devoir de gagner sa place, ce qu'il pouvait faire sans déranger presque personne, attendu que c'était ce qu'on appelle un strapontin, placé tout à rentrée. Le retardataire, est-il besoin de le nommer? Dans ce beau jeune homme, à fine moustache, à taille svelte et si bien cambrée, nVt-on pas reconnu le capitaine Parmentier, non moins séduisant sous le costume civil que sous l'uniforme militaire?

Il était difficile que ce petit incident échappât à l'attention des deux jeunes femmes qu'il intéressait d'une façon si particulière. L'une et l'autre se penchèrent instinctivement sur le rebord de leur loge. L'une et l'autre échangèrent ensuite ensemble un long regard plein d'une muette éloquence. Il y

avait dans le regard de MliedeMaillane je ne sais quel rayonnement triomphal, et dans celui de la générale Clérisseau un mélange confus de sarcasme et de dépit.

On se souvient sans doute que les deux amants reprennent ensuite la phrase qu*on vient de ]ire,Jes mains enlacées, les yeux tendrement fixés Tun sur l'autre. On dirait un accord de fiançailles. Puis vient la strette si entraînante du duo t

Mathilde constante Viendra sous la tente Recevoir ta foi.

Le rhythme se précipite alors. Ce ne sont plus seulement des sensations et des sentiments que les deux àhiants échangent dans ce site solitaire et sauvage au sein des ombres de la nuit; c'est un lien qui se noue entre eux^ un lien sacré, indissoluble, sous Tœil de Dieu.

Il convient d'ajouter que, indépendamment de l'analogie toute particulière qui pouvait exister entre la situation d'Ar* nold et de Mathilde et celle de Lucien et de Yalentine, le duo était supérieurement chanté par les deux artistes. Et puis^ qui ne sait combien les amoureux sont disposés à saisir avec avî-" dite, dans toutes les manifestations de Tart, et surtout à la scène, les similitudes ou même les simples rapprochements qu'un bienheureux hasard vient leur offrir I II semble alon que Tâme, comme le corps, cherche partout son ombre.

Lorsque le duo s'acheva, au milieu des applaudissements enthousiastes de toute l'assistance, Valentine, qui l'avait écouté avec une sorte d'extase, les regards fixés tantôt sur le théâtre, tantôt sur cette partie de l'orchestre où Lucien avait pris place, Valentine s'écria :

— Quelle admirable chose que cette musique, et comme ce duo est chanté I

— Tu trouves, mignonne? reprit doucereusement Âuré^ lie; moi je pense que tu le chanterais au moins aussi bien ; surtout, ajouta-t-elle d'une voix à peine perceptible, mais cruellement ironique, si M. Parmentier le chantait avec toi.

Lorsque le second acte fut terminé, Lucien se présenta à son tour dans la loge.

DE SÂmT-DENIS. 445

T- Capitaine, est-ce que tous avez déjà terminé votre tra* Tait? lui dit le général un-peu sévèrement.

— Non, mon général, pas encore, fut-il répondu; je l'ai interrompu pour prendre un peu de repos ; mais tous pouTei compter que tous l'aurez demain matin, dusse- je y employer la nuit.

— Et vous ferez bien, mon cher. Le service avant toutl Je ne connais que ça.

Là-dessus Lucien s'approcha des deux jeunes femmes.

— Ma bonne amie, s'écria le général, au bout de quelques instants, en poussant Aurélie par le bras, c'est le capitaine Parmentier. Il t'a déjà saluée plusieurs fois ; mais tu regardes toujours d'un autre côté.

— Ahl c'est vous, monsieur! répondit Mme Clérisseau avec une légère inclination de tête, je ne croyais pas vous voir ce soir. Pardon, c'est qu'aussi j'étais occupée à regarder une personne... Valentine, ma mignonne, vois-tu bien, là-bas, dans cette seconde loge entre les deux colonnes, cette belle jeune femme si outrageusement décolletée et qui a l'air si évaporé ? Ne la reconnais-tu pas î

— En aucune façon, répondit Mlle de Maillane.

— Eh bien, je la reconnais, moi, fit Âurélie, c'est une de nos anciennes compagnes de Saint-Denis qui a fait, je crois, un mariage d'inclination avec je ne sais qui. Au bout de six mois, elle plaidait en séparation avec son jeune mari, et aujourd'hui elle est devenue ce qu'on devient en pareil cas, une pas grand'chose.

Il y eut un silence. Valentine avait compris dans quelle intention cette remarque avait été faite par son amie, et elle ne pouvait s'empêcher d'en êtie un peu blessée. Le général disait tout bas au baron :

— Ah l c'est qu'elle est sévère sur le chapitre des mœurs Mme Glérisseati; avec elle, il faut marcher droit, sans broncher, sacrebleu 1

Lucien ne trouva d'autre moyen de rompre la glace que de faire compliment, à son tour, à Mlle de Maillane du joli bouquet de lilas blanc qu'elle tenait à la main.

— Monsieur se trompe, reprit Aurélie ; dis-lui donc, ma chère petite Valentine, quel est celui qui a choisi ce bouquet.

Il mesemble que, en pareil cas, c'est à celui-là d'abofd qti'on doit adresser ses élop^es.

— Pourquoi pas à la bouquetière ? Bt Ijrusquemenl le général.

— Le général a raison, dit naïvement M. de la Tour

Cbampbois.

Valentine était devenue rôuge et Lucien semblait un peu embarrassé. Tout à coup la jeune fille détacha une branche de son bouquet et la tendit assez étourdiment au capitaine.

— Monsieur Lucien, fit-elle avec sa voix si douce et si tendre, puisque ce bouquet est de voire goût, voulez-vous en accepter une petite branche?

— Ah l mademoiselle, répondit Lucien en mettant ces fleurs à sa boutonnière, de façon à cacher le bout de ruban rouge dont elle éUil garnie, tous allez au-devant d'un désir que je n'aurais certainement pas osé vous exprimer.

— L'ordre du lilas blanc ! s'exclama Âurélie avec une certaine animation, M. Parmentier en est chevalier. Comples-tu, ma mignonne, lui délivrer un brevet?

Valentine ne répondit pas. Aussi bien son regard venait de rencontrer celui du baron, et elle y avait aperçu une telle expression de tristesse qu'elle n'avait pu s*empêcher d'en éprouver un peu de compassion. Comme le jeune officier venait de se lever et se retirait, elle profila de celle occasion pour glisser rapidement à mi-voix à l'oreille d'Aurélie ces quelques paroles :

-** Je reconnais que j'ai eu tort; car, si j'ai fait plaisir à quelqu'un, j'ai fait de la peine à un autre. Mais c'est ta faute. Tu avais si bien mortifié M. Lucien que, à coup sûr, je lui devais une revanche.

Le reste de la représentation se passa sans incident notable. Il avait été convenu qu'on se retrouverait à la sortie sens le péristyle, que le général et Mme Clérisseau se chargeraient de reconduire Mlle de Maillane dans leur voiture, et que le baron et Lucien accompagneraient ensuite Octave à S(m cercle, 011 il leur avait offert.de venir prendre le thé. Après avoir endossé manteaux et paletots, on se mit en conséquence en lievoir de gagner les portes de sortie, et ce ne fut pas sans

peine; car les corridors et les escaliers étaient encombrés par une af&uence de public plus considérable encore que de coutume.

Le général pestait et maugréait, apostrophant tous ceux qui avaient le malheur de le serrer d'un peu près, surtout quand on s'approchait de sa femme, et disposé à chercher querelle à tout le monde. On se heurtait, on se bousculait sans la moindre cérémonie, et tout se passait dans ce monde élégant, suivant l'expression de M. de la Tour Champbois, absolument comme dans les foires d'Auvergne»

Tout à coup, au milieu de ce tumulte et de ce brouhaha, nn cri sinistre vint à retentir, a Au feu ! au feu ! » articula une voix sonore et perçante. Etait-ce la voix de quelque mauvais plaisant ou plutôt encore celle d*un affidé à une bande de pick-pockets^ yom\s par un train de plaisir d'outre-Manche? C'est ce qu'on n'a jamais pu savoir ; mais le fait est que ce cri fut suivi d'une indescriptible panique. Chacun,-jouant des bras et des jambes, voulut prendre la fuite, et, comme il arrive toujours en pareil cas, tous les efforts qu'on faisait dans ce but n'avaient d'autre résultat que de rendre cette fuite impossible, en amoncelant la foule de plus en plus.

Ni Aurélie, ni Valentine ne manquaient de courage et de sang-froid. D'ailleurs, elles étaient toutes les deux à cet âge où les forces vitales sont dans leur complet épanouissement, et puis elles avaient chacune un protecteur et un soutien, Aurélie dans la personne de son mari, Valentine dans celle de son cousin « Elles avaient donc fait d'abord bonne contenance; cependant Mlle de Maillane, d'une constitution plus frêle et plus délicate, et qu'Hun remous de la foule venait de pousser violemment contre un mur, commençait à perdre la respiration. Sa tôle s'affaissait peu à peu sur le bras de son cousin. Encore quelques secondes peut-être, et elle allait tomber en syncope.

M. de la Tour Champbois, qui veillait sur elle avec une erdente sollicitude, s'en aperçut heureusement à temps. Doué d'une vigueur musculaire en rapport avec sa taille athlétique et que les exercices violents de la vie des montagnes avaient singulièrement développée, il parvint, non sans effort, à s' arcbouter lui-même contre le mur, et, faisant ainsi un rempart

de son corps à la jeune fille, il lui donna d'abord le temps de reprendre haleine ; puis^ saisissant le moment propice, il la prit dans ses bras comme un enfant et Téleya au-dessus de sa tête. Désormais, quoi qu'il pût advenir, elle n'avait plus rien à craindre. Quelques minutes après, le baron déposait son précieux fardeau entre les mains d'Octave^ qui, sorti des premiers, attendait plein d'angoisses^ au rendez-vous donnée sous le grand péristyle donnant sur la rue Lepelletier.

Mme Clérisseau s'y trouvait déjà, car, entraînée avec le général par un courant de la foule qui l'avait violemment séparée de Mlle de Maillane, elle avait pu également se dégager de la bagarre, et, une fois parvenue sous le péristyle, elle y avait retrouvé successivement Octave, puis Lucien. Quant au général, il s'était mis incontinent à la recherche de son valet de piedy qu'il appelait en jurant comme un templier.

Pendant ce temps-là, Aurélie échangeait à voix basse avec Taide de camp de son mari quelques paroles sur le sens desquelles il était difficile de se méprendre, car sa physionomie si placide d'ordinaire accusait une certaine animation, et une étincelle brillait au fond de ses grands yeux de velours. Ce ne fut qu'au moment où le général reparut que, en tournant la tête, elle aperçut à peu de distance Valentine qui, toute pâle encore, se tenait appuyée d'un côté sur le bras de son frère, de l'autre sur celui du baron. Alors elle courut à elle et l'embrassa avec effusion en lui disant :

— Te voilà saine et sauve, ma mignonne ! Dieu soit loué 1 Nous étions tous bien inquiets de te savoir au milieu de cette foule, où tu aurais pu être étouffée.

— Heureusement, reprit Octave^ le cousin Hugues était là.

— Allons! mes enfants, s'écria le général, puisque, tant de tués que de blessés il n'y a personne de mort, allons nous coucher. Que le diable m'emporte si je remets les pieds à rOpéra dici à longtemps ! On y dort ou on y étouffe. Venei vite I La voiture nous attend.

Là-dessus, le général s'empara du bras de sa femme, puis, se penchant à son oreille :

— Ah çà, ajouta-t-il, qu'est-ce que tu disais donc tout bas au capitaine Parmentier ?

— Pardon, mon ami, répondit doucement la jeune femme.

DE SÂlNT-DENIS. 149

je n'ai pu m'empècher de faire observer à votre aide de camp que s'il s'était trouvé là, comme citait son devoir, il vous aurait évité la peine d'aller courir vous-même, à peine conyalescent, à la recherche du valet de pied.

— Toujours dure pour ce pauvre capitaine, reprit M. Clérisseau : tu verras, ma chère amie, qu'il finira par te prendre en grippe, si ce n'est déjà fait.

Au moment où Aurélie et Yalentine montaient en voiture, Lucien s'approcha pour les saluer. Alors, à la vive lueur que projetaient les candélabres allumés le long de la façade du théâtre, Mlle de Maillane put remarquer que la branche de lilas blanc, qu'elle avait donnée au jeune officier, et qu'il avait portée religieusement toute la soirée à la boutonnière de son habit, ne s'y trouvait plus. Etait-ce donc un présage?

Bien qu'eu égard à la clémence de la température ce soirlà, Lucien eût laissé entr'ouvert le paletot qu'il avait endossé par-dessus son habit en sortant du théâtre, il était possible que ces fleurs se fussent détachées de la boutonnière sans qu'il s'en aperçût lui-même. Du moins Valentine le pensa d'abord ; mais, un moment après, elle vit distinctement Aurélie froisser entre ses doigts gantés un objet qu'elle jeta au loin par la portière de la voiture. Cet objet, qu'elle n'eut pas de peine à reconnaître, était la branche de lilas blanc.

IfiO LBS DBKOiSEU.BS

L*Homme q[ui rit

Depuis la soirée passée à TOpéra, la situation de Mlle de Maillane s'était accentuée de telle façon qu'il n'y a^ait plus pour. elle d'atermoiements possibles. D'une partielle avait pu se convaincre qu'il n'y avait désormais aucune assistance à attendre de la part de son amie Aurélie, dont Panlipathie pour Lucien, montée jusqu'au diapason de la haine, se tradui* sait par toutes sortes de témoignages irrécusables.

D'un autre côté, son mariage avec M. de la Tour Champbois passait déjà dans le domaine de la publicité. Palamède Morgan, le journaliste à la mode, en avait fait l'objet d'une de ses chroniques du monde parisien, en y mêlant, sôus des couleurs plus ou moins dramatiques, le récit de la bagarre qui avait failli couronner tragiquement l'une des plus briU lantes représentations de l'Opéra.

Ënûn, non-seulement Octave ne faisait mystère à personne de l'union qui se préparait pour sa sœur; mais encore il avait, à cette occasion, résolu d'offrir à un certain nombre de ses amis un dîner pour célébrer l'arrivée de son futur beaufrère et pour le leur présenter à tous officiellement. Ce dîner devait avoir lieu, suivant l'expression consacrée, au cabaret, et le cabaret choisi était le restaurant des Frères Provençaux^ au Palais-Royal. Le général Clérisseau, Lucien Parmentier, Palamède Morgan lui-même se trouvaient naturellement au nombre des invités.

C'est en vain que le héros de la fête avait essayé de présenter à cet égard quelques timides objections, en rappelant que sa cousine ne s'était pas encore prononcée d'une manière définitive, comme elle avait promis de le faire pour le jour très-prochain où elle allait accomplir sa dix-huitième année.

Octale n'avait voulu tenir aucun compte de ces objections^ prétendant, avec sa l^^gèreté accoutumée^ que sa sœur était au fond très-heureuse de devenir la femme de son cousin ; mais qu'elle ne pouvait décemment l'aller crier sur les toits, et qu'en pareille matière les jeunes filles étaient toutes les mêmes» c'est-à-diré dissimulées en diable, jusqu^à ce que, le sacrement étant donné, elles se crussent en droit de lever le masque.

Tout en acceptant ces assertions-là sous bénéfice d'inventaire, le baron était au fond trop bien féru des gr.^ces et des attraits de sa jolie cousine pour se montrer complètement incrédule, et il s'occupait déjà des achats relatifs à la corbeille de mariage.

Aucune de ces circonstances n'était ignorée de Valentîne, qui jugea en conséquence que le moment éiaitvenu de mettre à eikécution, sans plus tarder, Taudacieux projet qu'elle avait formé et qu'elle se donna bien de garde de communiquer à âme qui vive, En conséquence, elle s'enferma dans sa chambre, et voici le billet qu'elle écrivit d'une main résolue :

« Lucien, je vous ai promis de n'être jamais qu'à vous, et » cette promesse je l'ai signée de mon sang. Aujourd'hui je » suis prête à la remplir et à vous donner la plus grande » preuve d'amour et de confiance qu'il soit en mon pouvoir » de vous offrir. Je sais qu'il n'y a qu'un seul moyen de rom- » pre le mariage qu'on me destine et que mon cœur repousse, » — ce cœur qui vous appartient tout entier, -— et en même » temps de rendre indispensable Tunion que j'appelle de » tous mes veux; ce moyen, je suis déterminée à l'employer » parce que j'ai foi en voire honneur, en votre loyauté. De- Tj main, à dix heures du soir, je serai chez vous. Si impru- » dente, si coupable même que soit une pareille démarche, » je sens qu'il n'y a plus à reculer devant elle, et j'en assume » toute la responsabilité et toutes les conséquences sur ma » tête. Je vajs ainsi au-devant des scrupules que vous m'avez » exprimés avec une délicatesse qui vous honore. Mon frère » ne sera plus en droit d'accuser que moi-même, et c'est cbe^ j> vous que sera datée la lettre où je lui annoncerai la résulu- » tion que j'ai prise. Si je vous disais, mon ami, que je n'ai » pas longtemps! hésité avant d'en yenir là Je mentirais i mais,

45t LES DEMOISELLES

» maintenant que je vous ai reTu, maintenant que je sais » être toujours aimée de vous comme je vous aime, cette rë- » solution est aussi immuable que Tamour que je vous ai » Toué. »

Cet audacieux billet n'était-il pas le complément naturel de celui que Valentine avait écrit dix-huit mois auparavant? La conclusion était en harmonie avec la préface, dira-t-on. Mais aussi^ qu'on veuille bien se souvenir que Mlle de MaiJlane était restée orpheline dès l'enfance^ et que l'exemple de ton frère n'était pas précisément fait pour lui inspirer une grande réserve.

Ce billet écrit, il s'agissait de le faire parvenir au destinataire sans éveiller les soupçons de personne. Valentine avait à cet égard organisé son plan de campagne^ sans négliger le moindre détail ; car elle était sous Tinfluence d'une de ces passions que les obstacles surexcitent et qui communiquent momentanément à la jeune fille la plus chaste et la plus pure toute Texpérience et toute la fécondité d'expédients des femmes les plus rouées en intrigues galantes.

Elle connaissait parfaitement l'adresse de Lucien, qui habitait dans le quartier même. En sortant en compagnie de la vieille Rose, qui n'y voyait plus bien clair, il lui était facile de jeter en passant sa lettre dans la première boîte venue, et c'est ce qu'elle ne manqua pas de faire. Quant au jour qu'elle avait choisi, ce n'était pas sans motifs, puisque c'était ce jourlà même que devait avoir lieu le dîner offert par son frère à ses amis dans un restaurant du Palais-Royal, et qu'elle avait ainsi la certitude d'une pleine liberté de mouvements. Enfin on verra plus tard quels moyens elle comptait employer pour sortir de l'hôtel, en déjouant la surveillance de Rose et de Blainvilf sous la garde desquels elle se trouvait placée.

Tout cela posé, laissons Valentine en proie à toutes les préoccupations du coup de tête si téméraire qu'elle avait résolu d'accomplir. Abandonnons pour quelques instants l'hôtel de Maillane et le faubourg Saint-Germain ; transportons-nous de l'autre côté des ponts, au Palais -Royal, dans Tun des salons du restaurant des Frères 'Provençaux. Entre tous les établissements de ce genre qui florissaient au temps jadis, dans un centre que la mode a peu à peu déserté, c'est peut-

être le seul qui ait conservé dans ces dernières années, un reste de vogue et où la génération présente puisse venir demander des souvenirs à celle qui Ta précédée.

C'est le soir. Le dîner est fort avancé ; car déjà Ton vient de passer au dessert. Autour d'une table richement garnie de fruits et de fleurs, et splendidement éclairée par maints et maints candélabres, par maintes et maintes girandoles, une douzaine environ de convives, se trouvent assis, tous du sexe masculin. Sur ces douze convives, cinq pour le moins sont bien connus du lecteur : l'amphitryon d'abord, M. de la Tour Champbois, le général Clérisseau, Lucien Parmentier, et enfin Palamède Morgan, le journaliste que l'on sait, celui qu'on rencontre partout, aux premières représentations, comme à tous les bals des ambassades et des ministères, dans les coulisses de l'Opéra et dans le boudoir des drôlesses en renom, partout enfin où va le monde élégant.

Il est un sixième convive qu'Octave n'a eu garde d'oublier dans cette circonstance solennelle, c'est le prince Yvanof. Peut-être, s'il avait consulté son futur beau-frère, M. de Maillane se serait-il abstenu de cette invitation; mais le mari de la femme qu'on aime a tant de droits à des égards, à des prévenances de tout genre ! Et puis c'est là une occasion naturelle d'effacer dans l'esprit du baron des préventions, injustes à coup sûr, contre le plus aimable des princes russes, passés, présents et à venir.

Les autres convives sont des abonnés de l'Opéra ou des membres du cercle dont le jeune marquis de Maillane fait partie, c'est-à-dire des attachés d'ambassade ou des officiers auxquels leur fortune permet de passer leurs quartiers d'hiver dans la capitale des plaisirs. Il y a même là un homme de finance. On en trouve partout où l'on s'amuse.

Sous rinfiuence combinée de tous les vins qu'on a servis, depuis longtemps les langues sont déliées; les visages sont animés et les yeux flamboyants. Palamède est si amusant d'ailleurs ! il a tant de saillies, de mots à l'emporte-pièce ! Il sait tant d'anecdotes désopilantes sur le compte de tous et d'un chacun, particulièrement de toutes I Le général Clérisseau pousse à^ chaque instant des éclats de rire homériques,

in A LES DEMOISELLES

tout en murmurant à Toreille de 8on voisin^ le prince Yvanof ; « Quel drôle de petit bonhomme 1 o

M. de la Tour Champbois ne peut 8*em pêcher de partager lui-môme Thilarité générale, bien qu'il s'étonne par interyalles en yéritable Huron d*Âuvergne qu'il est, de ce débordement de blague parisienne tendant à jeter le ridicule sur toutes choses, même sur les plus graves et les plus sérieuses.

Un seul des convives parait faire exception à la règle commune, c*est Lucien Parmentier; mais son attitude n'est point celle d*un philosophe ni d*un censeur : c*est tout simplement celle d'un homme atteint d'une violente migraine. En pareil cas, tout autre que lui se fût peut-être abstenu; mais on comprend qu'il n'ait pas voulu pour cela fausser compagnie au plus cher de ses camarades. Malheureusement cette migraine ne se passe pas, et il est à craindre que Lucien ne soit' dans l'obligation de quitter la table avant la fin du dîner.

C'est ce qu'il se voit forcé de faire en effet, en s'excusant de toutes ses forces d'aller se mettre au lit au moment le plus joyeux du repas, à Theure où l'on va porter les toasts les plus excentriques, comme c'est assez l'usage dans les dîners de garçons. Le général Clérisseau, qui n'est pas le moins gai des convives, s'écrie en avalant un verre 4e vin de Tokai :

— Bonsoir, capitaine, allez vous coucher I Une migraine, vous I Ah fi I vous n'êtes qu'une poule mouillée.

— Bonsoir Lucien ! reprend Palamède ; je t'avertis que je ne crois pas plus à la migraine des hommes qu'à celle des femmes. Pourquoi ne pas nous avouer franchement, là, entre camarades, que tu as quelque bonne fortune ce soir ?

— Parce que cela n'est pas, dit Lucien un peu sèchement et en fronçant le sourcil.

— Allons ! il ne faut pas te fâcher pour cela, mon bon. Moi, d'abord, je ne prête jamais qu'aux riches.

— Bonsoir, capitaine, répètent en cœur tous les convives. Et la porte se referme sur Lucien.

A peine avait-il tourné les talons que le général, devenu gouailleur, s'exclama:

— Ce pauvre capitaine ! J'ai oublié de lui recommander de

DE SAINT-DEmS, 451

faire bassiner son Ht ! Sacrebleu ! messieurs, qui osera dire à présent que la jeune armëe vaut l'ancienne ?

— Personne, répondit Palamède, et vivent les vieux t mais pas les vieilles au moins! Je bois à votre santé, général |

••— Je le veux bien ! fit le général en tendant son verre, bien quevous soyez journaliste et que les journaux ne m'aillent guères : mais, je ne suis pas vieux, moi, entendez-vous î c'est mon aide de camp qui est vieux, malgré ses vîngt-buit ans et ses cheveux noirs,

Palamède se mit à contempler attentivement son interlocuteur à travers le cristal de son lorgnon, puis il s'écria avec une apparence de sang-froid et de conviction profonde :

— Parbleu 1 je le crois bien, général. C'est vous qui êtes le plus jeune de nous tous, ma parole d'honneur!

— Hum l hum ! grommela le général, pas de mauvaises plaisanteries, monsieur le journaliste. Apprenez que le général Clérisseau ne les supporte pas.

<— Mais il se réserve de les faire supporter aux autres n'est-ce pas, général ?

— Hein 1 plaît-il ? Allons ! c'est égal, vous m*allez, veut, touchez là, monsieur de l'écritoire. D'abord, quand je suis gai, moi, j'aime que tout le monde le soit.

— Absolument comme Sbahabaham I murmura Palamède.

— Qu'est-ce que vous dites?

— Rien, général, je me parlais à moi-même.

— A la bonne heure, morbleu !

Au bout de quelques instants, Palamède Morgan, qui probablement avait à cœur de payer son écot en ne laissant pas languir la conversation, reprit :

— Voulez-vous que je vous dise en confidence, messieurs, pourquoi notre camarade et ami Lucien yient de nous quitter ?

— Parce qu'il avait la migraine, répondit-on,

— Vous n'y êtes pas, c'est un prétexte.

— Allons donc ! il a mangé et bu à peine.

— C'est possible, et je l'en blâme, parce que le diner était exquis, les vins de premier choix. Oh ! Maillane fait trèsbien les choses, c'est connu, et puis il j a un asset bon chef

aux ProTçnçaux; mais pourtant il y a quelque chose qui manque ici.

— Quoi donc?

— Tu ne m'en voudras pas, mon cher Maillane, si je te dis là franchement, en irieux camasade du collège Henri lY, ce qui manque à ton dîner ?

— En aucune façon; parle.

— Eh bien ! mon cher, il manque ce qui manquait aux Romains le jour où ils prirent le parti d'enlever les Sabines.

Tout le monde se mit à rire de cette saillie d'un goût assez douteux, l'amphitryon tout le premier.

— Messieurs, dit-il ensuite en reprenant son sérieux^ excusez-moi si je n*ai pas cru devoir engager la moindre Sabine ; mais, ayant Thonneur d*avoir pour commensaux des gens mariés ou sur le point de le devenir...

— Raison de plus ! interrompit Palamède, on aime à comparer. Tu as beau t'en défendre, tu es jugé, mon bon. J'en appelle à tout l'aréopage, et je demande la permission de porter la santé des Sabines, de la grande Machine, de la petite Chose, et généralement de tout le corps de ballet de l'Opéra.

Décidément Palamède était lancé, et il n'y avait plus moyen de l'arrêter. 11 faut bien ajouter que nul à ce moment n'y songeait encore dans toute l'assistance, car il n y a rien de contagieux comme le rire et les propos joyeux, surtout à la fin d'un dîner de garçons, quand les libations prennent un cours accéléré.

— Palamède a raison ! s'écrièrent les uns, les plus jeunes sans doute, vivent les femmes !

— Palamède a tort! firent les autres, à bas les femmes^ à table s'entend I

— Eh quoi 1 messieurs, reprit le journaliste en se croisant les bras, vous voulez proscrire ce qu'on tenait en si grand honneur sous l'ancien régime, le plat par excellence, le plat du milieu, celui qu'on ne mange jamais, mais qui nous mange, paifois 1 En vérité, vous m'étonnez.

— Qu'est-ce qu'il veut dire avec son plat du milieu? murmura- 1- on en chœur.

— Mais, poursuivit Palamède, il n'y a pas un ancien garde

DE SAINT-DEMS. 487

du corps qui ne pût vous renseigner à cetëgard; mais, même sous le dernier règne, cela se pratiquait encore parfois, n'estce pas, général ?

— Je n'en sais rien, répondit le général d'un ton bourru, et je n*ai jamais été garde du corps, Dieu merci I

— Pardon, général, dit gravement M. de la Tour Champbois, feu mon père a eu cet honneur.

— J'en suis fâché pour lui, repartit le général.

— Messieurs, s'empressa d'ajouter le jeune marquis de Mailiane, vous voyez bien qu'il ) a là-dessous quelque histoire que Palamède grille d'envie de vous conter. Laissons parler Palaaiède ! Est-ce inédit au moins?

— Tout ce qu'il y a de plus inédit. Je tiens le fait d'un des plus anciens garçons de l'établissement, dont je me propose de publier les mémoires en feuilleton. Gela sera fort intéressant, un \rai feuilleton à sensation, et je compte là-dessus pour me faire des rentes; c'est un chapitre que j'en détache. L'action s^est passée ici même, aux Provençaux, dans ce salon peut-être, il y a dix ans, quinze ans, si vous voulez, je ne sais pas bien au juste. C'était un soir de carnaval, comme aujourd'hui, à moins que ce ne fût en été, eu égard à certaine circonstance que vous allez savoir; mais cela est de peu d'importance. Etait-ce un dîner? était-ce «un souper? Mettons que c'était un souper, un souper de garçons ou soi-disant tels, des officiers appartenant à la noblesse de vieille roche, à ce qu'il parait, pour la plupart, des étrangers de distinction, cela va sans dire...

Depuis quelques instants, la physionomie du baron de la Tour Champbois avait paru s'assombrir d'une façon si marquée que l'un des assistants ne put s'empêcher d'en faire l'observation, en lui disant :

— Qu'avez-vous, monsieur? est-ce que vous seriez souffrant ?

—7 Moi I répondit évasivement le baron en affectant de s'éventer avec sa serviette, en aucune façon ; je trouve seule-* ment qu'il fait un peu chaud ici. J'ai tellement Thabitude de vivre au grand air !

En parlant ainsi, le baron n'avait cessé de regarder le prince Yvanof; celui-ci, impassible, au moins en apparence^

avait pose un de ses coudes sur la table, en appuyant son menton sur sa main il se tenait dans l'attitude d'un homme simplement disposé à écouter un récit dont il n'apprécie nullement rimportance.

— On pourrait ouvrir une fenêtre, dit Octave.

— Ohl c'est inutile, répondit le baron,

— Le repas avait été fort gai, poursuivit Palamëde, absolument comme celui d^aujourd'hui, et Ton était au dessert. Le plat du milieu consistait dans une magnifique corbeille de fleurs et de fruits mélangés ensemble avec beaucoup d'art et de soin, une corbeille de grande dimension et qui faisait Tadmiration de tous les convives. Tout à coup l'un d'eux s'écria : Messieurs, il me semble que j'entends remuer quelque chose dans cette corbeille. C'est une surprise sans doute que notre amphiti-yon nous ménage. ••

A ces derniers mots, le prince Yvanof eut un éclat de rire, mais de ce rire nerveux et strident qui semble déterminé par un afflux soudain du sang au cerveau.

— Pardon, monsieur, dit-il ensuite en se tournant vers Palamède, pardon si je vous interromps; mais l'histoire est bien connue.

— Alors, prince, fit le chroniqueur non moins interloqué que piqué au vif, permettez que je vous passe la parole.

— Oh ! monsieur, répondit lé prince du ton le plus dé- S^^^>i^ ^^ suis pas journaliste, moi, je n'ai pas cet honneur, et je ne doute pas que vous ne racontiez cette histoire beaucoup mieux que moi.

— Allons! Palamède, reprit Octave, nous t'écoutons.

— C'est dans ce moment-là, poursuivit le chroniqueur un peu décontenancé, que celui qui venait de parler, un officier probablement tout comme les autres, se mil en devoir d'enlever délicatement les fleurs et les fruits qui formaient une sorte de dôme au-dessus de la corbeille, et chacun put voir, que dis-je? dévorer des yeux la surprise, Savez-vous ce que c'était que cette surprise-là? Une femme, messieurs, * une vraie femme, toute jeune et toute charmante, qui était couchée au fond de la corbeille, dans une attitude adorable. Figurez-vous pour la beauté et pour le costume — je devrais dire l'absence de costume — la reine Cléopàtre lorsqu'elle

eut la fantaisie de se faire introduire dans la chambre d'Octave, le triumvir... Ah! par exemple, elle n'était enveloppée d'aucun tapis.

— - Diable! diable! fit l'un des assistants, prenez garde, Palamède, vous allez mettre les pieds dans le plat.

— Au contraire, reprit le journaliste, je vous prends tous à témoin que je gaze de mon mieux.

— Drôle de petit bonhomme! s'exclama le général Clérisseau tout aOriandé par ce récit ; c'est fort bien conté, quoique fort invraisemblable. Car enfin, mon cher monsieur, vous ne nous ferez jamais croire que cette créature avait pu rester là en faction, immobile et sans bouger, pendant tout le temps du repas.

— Si fait, général, et cela par une très-bonne raison, c'est qu'on l'avait préalablement endormie, sans doute à Taide d'un narcotique. Demandez plutôt au prince Yvanof.

— Je crois, dit le prince avec un grand flegme, que c'était un sommeil magnétique.

— Ah! vous m'en direz tant! marmotta le général.

— Diable! reprit Palamède, c'est bien plus dramatique de cette façon-là, et Ton pourra quelque jour en faire le sujet d'une pièce de théâtre qui fera courir tout Paris, n'est-ce pas, prince? Car, messieurs, il faut bien vous apprendre à présent que tout cela était le résultat d'une vengeance.

— Ah bah!

En ce moment, si l'attention générale ne s'était pas concentrée exclusivement sur le narrateur, il eût été difficile de ne pas remarquer l'altération progressive empreinte dans la physionomie de M. de la Tour Champbois. Il n'était plus seulement pâle, il <^tait presque livide. Quant au prince, il écoutait toujours calme et imperturbable. Palamède continua comme il suit :

— La Cléopâtre en question, car je n'ai jamais su son nom, avait, à ce qu'il paraît, trahi Antoine pour Octave, et Antoine avait imaginé de se venger de cette trahison d'une façon un peu cruelle, en fournissant à tousses amisetà ceux d Octave l'occasion d'admirer, en les profanant de leurs regards, des charmes qui avaient cessé d'être sa possession exclusive, et cela en présence d'Octave lui-même. Vous devinez le reste :

l'effarement des convives, la rage d'Antoine et d*Octave se donnant un libre cours^ d'abord en paroles, ensuite dans un duel à mort. Est-ce bien ainsi que les choses se sont passées, prince?

— A peu près. Pourtant, monsieur^ il y a quelques détails que vous oubliez, détails purement secondaires d'ailleurs et que je me ferai un plaisir de vous fournir, s'il vous convient encore, après que je vous les aurai donnés, de tirer de là le sujet soit d'un feuilleton, soit d'une pièce de théâtre.

— On n'est pas plus obligeant ni plus aimable que vous, prince, et je serai fier de vous avoir pour collaborateur. Ahl messieurs, ce sont bien décidément les Russes qui sont les Français du Nord. Nous intitulerons cela la Corbeille de deS' sert. Qu'en dites-vous, prince?

Cette fois le prince sourit d'une façon plus glaciale que jamais et ne répondit pas.

— L'histoire est très-intéressante, mon cher Palamède, s'écria-t-on à Tenvi ; elle le serait bien davantage si l'on pouvait connaître les masques.

— D'accord; mais la plus belle fille du monde... Après cela, mon collaborateur, le prince Yvanof, les connaît peutêtre, lui.

Ici le visage du prince se contracta presque convulsivement; mais il se contenta défaire un signe négatif.

' — Eh quoi 1 monsieur, reprit M. de la Tour Champbois d'une voix tremblante d*émotion, votre inspirateur, le garçon de café, ne vous les a pas nommés ? Cet homme-là a manqué à tous ses devoirs.

— C'est évident, répondit tranquillement le journaliste; mais il est probable qu'il ne les a jamais sus ou qu'il les a oubliés.

— En tout cas, reprit un des convives, la Cléopâtre en question n'était à coup sûr tout au plus qu'une reine de théâtre, et encore de quel théâtre !

— Qui sait? fit Palamède, c'était peut-être une grande dame du faubourg Saint-Germain, toute fraîche éclose de quelque couvent ou de quelque institution à la mode, à moins, ce qui est fort possible, qu'elle ne sortît de Saint" Denis.

— Tonnerre de Dieu 1 hurla le général en se levant de son siège, vous oubliez, monsieur le journaliste, que Mme Clérisseau a été élevée à Saint-Denis^ et je vous invite à rétracter sur-le-champ cette parole.

— Mon pauvre Palamède, s'empressa d'ajouter Oclave^ rétracte bien vite^ car il en est de même de ma sœur.

— Oufl balbutia le malencontreux narrateur d'un ton piteux et contrit. Et de deux ! Bien plus, voilà M. le baron de la Tour Champbois qui ne dit rien, lui , mais qui n^en pense pas moins, puisqu'il va devenir ton beau-frère. Et de trois l Je ne puis pourtant pas, messieurs, me couper la gorge avec trois adversaires à la fois, et j'ajoute que je n'en ai pas la moindre envie. Que diable I si Fon ne peut plus rire, même au dessert, il fallait l'indiquer sur le menu. J'en appelle à mon collaborateur le prince Yvanof. C'est la faute deMaillane; on prévient les gens.

— Le fait est, dit Octave^ qu'on ne saurait suspecter les intentions de Palamède.

— Il ne manquerait plus que cela I reprit le journaliste. Allons ! messieurs, je m'exécute et fais amende honorable^ un cierge à la main^ que je vous demande la permission de remplacer par un cornet à vin de Champagne. J'ai dit que la Cléopâtre dont s'agit pouvait bien avoir été élevée à Saint- Denis. J'ai eu tort, très-grand tort, et quand j'écrirai mon feuilleton ou mpn drame, je déclarerai qu'elle sortait des Yisitandines. Cela fait-il votre affaire ?

— A la bonne heure 1 grommela le général en se rasseyant. Sacrebleu! on trouve des trésors à Saint-Denis, entendezvous, monsieur Morgan ? Et si vous connaissiez madame Clérisseau....?

— Général, je voudrais la connaître.

— Hein ! plaît-il ? Vous êtes un farceur !

L'incident que nous venons de rapporter avait jeté un peu de froid dans la réunion. La conversation avait cessé d'être bruyante et animée ; on s'observait, et lorsque Octave se leva de table il y eut un soulagement manifeste pour tous les convives. Le général Clérisseau n'attendit même pas qu'on eût servi le café^ et^ sous prétexte qu'il avait besoin de prendre

Tair et d'aller fumer son cigare dans U jardin du Palais- Royal^ il se retira.

Faut-il croire que les propos un peu risqués à Tendrait du sexe iéminin, qui n'avaient cessé pendant toute la durée du dîner de retentir aux oreilles du mari d'Aurélie, avaient réveillé chez lui des instincts de jalousie qui n'étaient jamais que momentanément assoupis? Ou bien était-ce tout simplement la fantaisie très-louable et très-légitime d^aller surprendre madame Clérisseau» à laquelle il avait annoncé qu'il ne rentrerait que fort tard dans la soirée? Entre ces deux mobiles, nous laissons le choix au lecteur.

Quoi qu*il en soit, le général avait à peiné tourné les talons qu'un garçon du restaurant vint mystérieusement prévenir ^amphitryon qu'on demandait à lui parler sur«ie*champ, pour affaire urgente. Octave sortit. Au bout de quelques instants, le même garçon reparut, annonçant que M. le marquis de Maillane avait été forcé de partir avec la personne qui était venue le chercher, sans même avoir le temps de prendre congé de ses convives, et qu'il les priait de vouloir bien agréer ses excuses.

— Hum I hum I s'écria Palamède, tout en humant sa demitasse de café ; Qu'est-ce que cela signifie? Voulez-vous parier, messieurs, qu'il y là-dessous quelque histoire de femme? Ce diable de Maillane est incorrigible 1 C'est une de ses Cléopâtces qui sera venue le relancer jusqu'ici.

— Je ne crois pas, monsieur, dit le garçon d'un air fin ; car cette dame n'est plus jeune, oh l mais npn*

— Tiens ! tiens I alors c'est qu'elle aura envoyé sa mère ou sa tante. Garçon ! un verre de chartreuse et mon chapeau l Puisque tout le monde s'en va comme cela^ à la queue leu leu,je n'ai plus que faire ici.

A ce moment, le chroniqueur se trouva face h face avec le prince Yvanof, et, lui tendant la main avec sa désinvolture accoutiimée :

— Vous savez, prince, lui dît-il, ce que vous m'avez promis ?

— Et je suis prêt, répondit le prince, à tenir ma promesse dès à présent.

En mêipe temps il prit son interlocuteur par le hxu et remmena dans l'embrasure d'une croisée.

— > Que de grâces ne vous dois-je pas l s'écriait pendant ce temps-là Palamède. Parbleu l iroiià un collaborateur comme je défie qu'on en trouve un semblable dans le monde entier. Parlez, prince, je suis tout oreilles.

-*- Vous ne nous ai^ez rien dit^ monsieur, de la scène du magnétiseur.

— Ah ! il y avait un magnétiseur?

— Cléopâtre était endormie. Vous comprenez... il fallait la faire parler.

— Mais c'est fort curieux ce détail-là. Comment diable ! prince, n'avez-vous pas pris la parole après moi !

— C'est que la Cléopâtre, comme vous l'appelez, a racontédans son sommeil — un sommeil magnétique, vous savez, — qu'elle avait un ami...

— Elle a voulu dire un amant.

— Ami ou amant, peu importe. Or, celui-ci lui avait promis solennellement de tuer de sa main le premier chroniqueur ou journaliste qui viendrait à publier une ligne sur son compte.

Ayant ainsi parlé, le prince salua tranquillement Palamède, qui était resté abasourdi, et se retira.

En se retournant, Palamède aperçut M. de la Tour Champbois, qui venait de lui toucher légèrement le bras.

— Monsieur, fit le baron, moi aussi je me trouve en mesure de vous fournir un détail assez important pour la chronique que vous vous proposez de publier, et dont il vous a plu tout à l'heure de nous raconter le sujet. Voulez-vous que je vous dise les noms des deux principaux personnages de cette véridique histoire? De ceux qui sont morts, bien entendu, car il ne m'appartient pas de m'occuper des vivants.

— Ce sera comme il vous plaira, baron, balbutia Palamède la gorge sèche, et naturellement un peu inquiet de la tournure que prenaient les choses.

— Eh bien! monsieur, l'un des deux adversaires qui a trouvé la mort dans le duel dont vous avez parlé était le marquis de Maillane et l'autre était mon père.

Là-dessus le baron lui tourna le dos.

Palamède Morgan laissa tomber sa tête sur sa poitrine, commes^il venait de recevoir le coup de grâce et il sortit du restaurant des Frères-Provençaux sans songer à boire le verre de chartreuse qu'on lui avait versé.

DE SAIKT-DENIS. 168

L'esoapade.

Pendant qii'on festoie au restaurant des Frères-Provençaux, voyons ce qui se passe à Thôtel de Maillane, où Yalentine est restée seule devant son piano, en apparence tout occupée de musique, mais en réalité absorbée par des pensées d*un ordre bien différent, et méditant le coup de tête ((ue l'on sait.

Pour une femme, la première escapade de ce genre est la plus grande bataille qu'elle puisse livrer, une bataille dans laquelle, même avec les intentions les plus pures, les plus légitimes, avec la résolution la plus arrêtée de vaincre, elle va forcément au-devant d'une défaite inévitable; car si ce ii*est pas sa vertu qui succombe, c'est sa réputation, c*est son

honneur.

Yalentine se rendait bien compte de tout cela; mais elle était de celles qui, se laissant guider avant tout par les élans de leur cœur, affrontent en pareil cas le danger avec une impétuosité qui n'est pas exclusive de sang-froid. Elle avait osé, elle jeune fille chaste et pure, annoncer à l'homme de son choix qu'elle irait le trouver, non pas précisément sous sa tente^ comme Mathilde dans l'opéra de Guillaume Tell, mais dans son logement de garçon, pour y recevoir sa foi. Elle était prête à courir au rendez-vous qu'elle avait donné, comme le jeune officier, sortant de Saint-Cyr pour une première campagne de guerre, s'élance au feu, plein d* ardeur et de pas-* sion, mais la tête calme et l'âme résolue.

Il eût été difficile au surplus de choisir une plus belle soirée pour une entrée en campagne que celle dont la bénigne influence de la constellation du Bélier avait gratifié dans cette circonstance le firmament de Paris. Le ciel était tout par-

semé d'étoiles, brillantes comme des phares et suffisantes à la rigueur pour éclairer la route, surtout avec l'appoint des becs de gaz municipaux. En outre, la lune avait la discrétion de ne pas se montrer ce soir-là, comme pour respecter un incognito, que sa transparente clarté aurait bien pu trahir. L'atmosphère était à peine un peu fraîche. On sentait qu'on était déjà aux portes du printemps. Tout cela constituait autant d'augures favorables.

Cependant il y avait, comme on le pense bien, plus d'un obstacle sérieux à vaincre pour pouvoir franchir sans scandale et sans bruit les portes de l'hôtel, surtout si l'on veut bien considérer que Valentine avait dû, pour toutes sortes de motifs, ne s'en fier qu'à elle*mème, du soin de mener à bonne fin son audacieux projet.

Il fallait d'abord écarter les deux vieux serviteurs sous la garde desquels elle se trouvait placée. C'était chose assee facile en ce qui concernait l'homme, habitué à se coucher de très»bonne heure, et d^ailleur» atteint en ce moment-là de douleurs rhumatismales qui lui permettaient difficilement de bouger ; mais comment tromper la surveillance de la. femme, qui faisait auprès de Mlle de Maillane l'office de camériste,et qui se couchait d'ordinaire beaucoup plus tard?

Ce aest pas tout. La porte cochère de l'hôtel étant en temps tout rigoureusement et hermétiquement fermée, on ne pénétrait dans rintérieur que par une porte bâtarde dont M. de Maillane avait la clef. 11 existait bien une autre clef pour cette porte \ mais la vieille Rose n'était pas femme à s'en dessaisir sans de bonnes raisons.

Heureusement, Valentine avait trouvé un moyen de parer à cette dernière difficulté en se faisant remettre, depuis plu* sieurs jours, la clef d'une petite porte du jardin qui donnait sur l'un des boulevards voisins de l'hôtel des Invalides. Maintenant restait à résoudre une question qui ne laissait pas non plus que de présenter quelques difficultés.

Entre neuf et dix heures du soir, le quartier des Invalides est assez désert, surtout au mois de mars, et il l'était encore bien davantage il y a quelques années. Evidemment il n'y avait pas un grand espace à franchir pour arriver à la maison dans laquelle demeurait le capitaine Parmentier. Dix minutes, un

(fuart d'heure peut-être devaient suffire pour cela ; mais encore fallait^il se défier des mauvaises rencontres, des insultes m Ame auxquelles une jeune fille pouvait se trouver exposée dans ce court trajet. Pour cela il n'y avait pas même à espérer de pouvoir se procurer une voiture, les places où elles stationnent étant fort éloignées.

C^est dans de semblables circonstances que les femmes regrettent vivement, comme elles ont la bonté de le dire^ de ne pouvoir s'affubler de notre odieux costume masculin. D'ailleurs, ce qui nous va si mal à nous leur sied si bien parfois à elles I Quelle est, parmi les classes opulentes ou aisées de la société, Ja jeune femme ou fille qui, sous le costume d'amazone, calqué en si grande partie sur le nôtre, n'emprunte pas aussitôt à ce travestissement je ne sais quel charme étrange et piquant? Bien plus, en pareil cas, ces dames ont-elles besoin que nos regards leur apprennent reffet qu'elles produisent? Cela est au moins douteux*

Du moment oh cette pensée se présenta à Pesprit de Va*> lentine, elle n'hésita pas sur le parti qu'elle avait à prendre* Aussi bien Tamour, cette passion non moins insatiable que bizarre, semblable à un fleuve qui chercherait à remonter à sa source, se replie volontiers dans le passé pour y trouver des aliments, alors que le présent lui en offre le plus. Or, n'était-ce pas sous un icostume d'amazone que Valentine s'était trouvée pour ta première fois face à face avec Lucien, dans les montagnes d'Auvergne, aux environs du mont Dore? C'est sous ce même costume, légèrement modifié pour la circonstance^ qu'elle voulait lui apparaître encore dans une occasion si solennelle pour tous deux.

La garde-robe de son frère devait lui permettre de compléter aisément ce qu'un corsage et une jupe de drap d'été auraient eu d'insuflisant pour la saison, en même temps que d'un peu bizarre et compromettant vis-à-vis des rares passants qu'elle était exposée à rencontrer sur son chemin.

D'après les détails qui précèdent, on voit que Mlle de Maillane avait tout prévu, et comme il s'agissait de ne pas éveiller les soupçons de la camtrera mayor^ elle crut devoir la faire assister à tous les détails de ce travestissement , qu'elle improvisa en quelque sorte sous ses yeux. Pendant que la pauvre

vieille servante la contemplait tout ébahie, elle lui dît ea riant : •>

— Rose, ma bonne Rose, qu'en penses-tu? Me trouves-fi: bien déguisée ?

— Ah, mademoiselle 1 répondit Rose, c'est-à-diré que je vous trouve gentille à croquer, comme disait Blainvil dans les temps, quand j'étais jeune... mais pourquoi ce déguisement d'amazone? Il a passé bien de Teau sous les ponts depuis qu'on a vendu ici le dernier cheval. Ce n'est plus le temps des cavalcades à Thôtel de Maillane.

Yalentine reprit gaiement :

— Ne sommes-nous pas en carnaval ?

C'est alors que Rose reprit, en hochant sa tête blanche et chenue :

— Quelle belle chose que la jeunesse! on s'amuse de tout alors.

Puis la vieille camériste ajouta :

— Seigneur, mon Dieu ! si M. le baron qui pourra vous en donner des chevaux^ lui, avait la bonne pensée de venir nous voir aujourd'hui, je suis bien sûre qu'il voudrait vous faire peindre ainsi attifée.

Le baron ! A ce seul nom le sourire s'enfuit des lèvres de Yalentine, et son front se rembrunit instantanément. Le baron c'était le spectre de Banquo pour elle, et n'était-ce pas justement pour lui échapper qu'elle se déguisait de la sorte?

Avec quelle lenteur désespérante les heures ne se traînèrent-elles pas ce jour-là I C'est en vain que Mlle de Maillane cherchait à fixer son attention sur un livre, sur un morceau de musique, sur un ouvrage de broderie. Elle ne pouvait tenir en place, assaillie comme elle l'était par mille pensées tumultueuses, se rapportant toutes à un objet unique, comme les variations sans nombre qu'un artiste inspiré brode instantanément sur un thème de son choix.

Que dirait Lucien en la voyant? Qu'allait-elle lui dire ellemême, dans cet instant plein de solennité oîi pour la première fois de sa vie elle se trouverait seule avec lui, loin de tout regard importun, livrée à sa discrétion?... Ce n'est pas qu'elle éprouvât à cet égard la moindre appréhension. Oh 1

DE SÂlNT-DENIS. i69

non, elle avait la conviction intime et profonde que Lucien était dans toute la force du terme un honnête et galant homme, et elle était sans peur, si elle n'était pas absolument sans reproche ; mais enfin elle comprenait bien qu*une fois ce grand coup de tête accompli, il y avait à se préoccuper sérieusement des conséquences qu'il devait avoir.

Quelle que fût la légèreté de son frère, et si enclin qu'il pût être à tourner en plaisanterie les choses les plus sérieuses, elle avait pu se convaincre, le jour même de sa sortie de Saint-Denis, qu'il n'y avait aucun moyen d'ébranler sa résolution sur le chapitre du mariage arrêté avec le baron de la Tour Champbois. En attendant que sa légitime colère fût apaisée, que deviendraient les deux amants ?

A moins, ce qui était peu probable, qu'Octave ne vînt incontinent la chercher dans le lieu de son refuge et ne leur tendit les bras à tous deux, elle ne pouvait décemment s'arrêter chez Lucien autrement que pour y toucher barres. Son intention même, pour prévenir tout scandale, était de demander au jeune capitaine d'état-major de la conduire incontinent chez ses père et mère, ces braves gens qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'avait jamais vus, et qu'elle se sentait disposée à aimer de tout son cœur. Octave les avait maintes et maintes fois tournés en ridicule devant elle ; mais Octave avait cent fois tort, puisque c'étaient le père et la nlère.de Lucien. Il y avait là pour eux une sorte d'auréole.

Toutes ces pensées et bien d'autres encore s'agitaient confusément dans l'esprit de Yalentine, pendant qu'elle laissait errer machinalement ses doigts sur le clavier de son piano, se retournant de temps à autre pour regarder le cadran de la pendule, où les aiguilles semblaient s'être arrêtées sous le doigt de quelque maligne fée.

Cependant la nuit était venue, comme nous l'avons dit en commençant, la nuit étoilée et sans lune. Neuf heures venaient de sonner enfin. Le moment solennel approchait, sinon de se mettre encore en campagne^ au moins de tout préparer pour cela.

Rose, avant de se retirer dans sa chambre, avait coutume de venir prendre les ordres de Mlle de Maillane pour le lendemain, et de lui demander si elle avait besoin d'elle encore

170 Les DtMOISSLLes

dans la soirée; c'était pour la vieille servante une occasion toute naturelle d'entrer en conversation avec sa jeune maîtresse qu'elle avait vu naître et soignée tout enfant et à qui elle était fort dévouée. Aussi n*étaitil pas rare que ces con^ versalions-là se prolongeassent assez avant dans la soirée, en dépit du peu d'intérêt qu*elles avaient pour Valentine

En s'y prêtant, comme elle le faisait, avec beaucoup de grâce et de bonne volonté, la jeune fille obéissait à Tinstinct généreux de son cœur et à Taffection sincère qu'elle éprouvait elle-même pour Tancienne femme de chambre de sa mère.

On pense bien que, ce soir-là particulièrement, il importait au plus haut point de faire en sorte que la causerie n'excédât pas certaines bornes. Et pourtant, comme cela arrive si souvent en pareil cas, Rose avait préparé ses batteries dans un tout autre but. Ce ne fut donc pas sans un peu de moriificatîon qu'au moment même où elle venait de poser son bougeoir sur une commode, où elle espérait bien le laisser longtemps, elle entendit sa jeune maîtresse lui dire :

— Ma chère Rose, je n'ai pas besoin de toi ce soir, et comme je suis disposée à me coucher de très-bonne heure, tu peux en faire autant. Bonsoir, Rose.

— Alors, mademoiselle, reprit la camériste, je vais, si vous le vouleî bien, vous aider à vous déshabiller, et j'éteindrai ensuite le feu dans la cheminée.

— C'est inutile, repartit Valentine d'un ton assez péremptoire. Tu sais que j'ai appris à me ser>?ir moi-même à Saint- Denis, et je me charji^e de tout cela.

En présence de ce parti pris, auquel elle n'était nullement accoutumée, Rose comprit qu'il n'y avait qu'à plier bagage, et, s'armant de son bougeoir, elle se mit en devoir de gagner la porte en marmottant :

-^ Bonsoir, mademoiselle ! je vous souhaite une bonne nuit*

-r- Je t'en souhaite autant, Rose, répondit Mlle de Maillane, heureuse d'en être quitte à si bon marché, et dis à Blainvil qu'il faut qu'il se repose à cause de ses rhumatismes.

Mais à peine l'obstinée camerera mayor de l'hôtel de Maillane avait touché le seuil de la porte qu'elle se retourna.

m SAmT-DENIS, ni

— Mademoiselle^ s'écria-t-elle, d*oii vient donc que nous n'avons pas vu Mme la générale Clérisseau ni hier ni aujourd'hui ? Je croyais qu'elle avait promis à mademoiselle de venir la voir.

— En effet, répondit Yalentine ; mais probablement elle aura été empêchée.

— Ou bien c'est qu'elle est malade*

— Oh ! je ne crois pas. Aurélie a toujours été d'une très» bonne santé.

— Si vous voulez, mademoiselle, j'enverrai Blainvîl demain matin sa\^oir de ses nouvelles, à moins que vous ne pré* feriez y aller vous-même. Alors, j'aurais soin de m'babiller dès le matin pour vous accompagner.

— Comme tu voudras, Rose^ comme tu voudras. Cela m'est complètement indifférent.

— A la bonne heure, mademoiselle 1 C'est qu'elle a tant d'amitié pour vous, Mme la générale Clérisseau I Ah I ça se voit bien qu'elle vous aime de tout son cœur, à la façon dont elle vous couve des yeux quand elle vous regarde.

— Crois bien, Rose, que je ne suis pas ingrate pour Mme Clérisseau.

— Oh ! mademoiselle, vous n'avez pas besoin de me le dire, allez! Par exemple ^ excusez-moi si je m'occupe de choses qui ne me regardent pas, mais Blainvil me disait, pas plus tard que ce soir : « Comment se fait-il que cette belle » madame la générale, — car enfin, pour être belle, elle Test, » on ne peut pas aller contre, — soit si méchante pour D M. Lucien, qui est si beau aussi, lui, et si doux et si gentil )> par- dessus le marché? d N'est-ce pas extraordinaire cela, mademoiselle?

*— En effet. Rose, Comment 1 Blainvil et toi vous avez déjà remarqué cela?

— Oh ! oui, mademoiselle, et bien d'autres choses encore. Tenez, les domestiques, ça n'a pas une langue dorée comme les maîtres, oh I mais non, et ça en aurait une que le respect leur commande de ne pas s'en servir ; mais ça a des yeux, et avec ces yeux-là, tout vieux qu'ils sont, on voit bien des choses.

— Et quelles sont ces choses-là, ma bonne Rose?

i7t LES DEMOISELLES

— Dame î Tenez/mademoiseîle, sous votre respect, voulez- Tous que je vous dise? M'est avis que si M. Lucien était noble et riche comme M. le baron, il aurait bien envie^ lui aussi, de devenir votre mari.

Mlle deMaillane devint rouge.

— Tais-toi ! Rose, s'écria-t-elle avec une vivacité dont elle ne fut pas maîtresse, et garde- toi de souffler mot à âme qui vive de ce que tu viens de me dire là. Bonsoir, Rose, bonsoir et bonne nuit !

En même temps elle se leva et alla elle-même fermer la porte de sa chambre. Puis, désormais affranchie de toute surveillance importune, elle endossa le costume qu'elle s'était plu à combinerelle-même et qu'elle avait en bien de la peine à sauvegarder des tyranniques manies de rangement de la vieille Rose. Ainsi armée en guerre, la jeune fille donna un dernier regard au portrait de sa mère, qui du fond de son cadre semblait présider à des préparatifs que, vivante, elle eût certainement vus 8ve.c autant d'indignation que de douleur. Peut-être même lui demanda-t-elle pardon mentalement de son escapade.

Il n'était pas encore neuf heures trois quarts lorsque Yalentine, ayant éteint sa lampe, sortit de sa chambre en tapinois, descendit l'escalier à tâtons, puis, ayant franchi rapidement le péristyle, s'engagea dans une allée latérale du jardin; qui côtoyant le mur conduisait à la petite porte ouvrant sur le boulevard, et située auprès du kiosque en ruines dont il a déjà été question. Tout en cheminant, elle assourdissait de son mieux le bruit de ses pas, — car il y avait encore de la lumière dans les mansardes qu'occupaient Rose et Blainvil, — et il faisait si sombre sous les grands arbres, malgré l'absence de tout feuillage, que la jeune fille trébuchait parfois contre les lianes et les racines qui avaient envahi Tallée.

Que de fois, en des temps déjà bien éloignés, du vivant de son père et de sa mère^ il lui était arrivé, sous l'influence de ses frayeurs d'enfant, d'éviter avec soin, quand venait le soir, de passer par cette allée sombre, au bout de laquelle il lui semblait que les esprits ou les voleurs devaient s'embusquer volontiers. Gomme elle fuyait alors loin de ce

DE SimT-DENlS. 473

kiosque^ loin de cette porte qui était pour elle aujourd'hui comme la porte du paradis ! Il y a dans les circonstances les plus solennelles de la vie des rapprochements bien étranges, et celui-là ne devait pas être le seul pour Mlle de Maillane.

Au moment où elle venait d^insinuer discrètement la clet dans la serrure de la porte, qui déjà glissait en grinçant sur ses gonds rouilles^ un bruit de pas se fit entendre à peu de distance, derrière le mur. En même temps des voix avinées et discordantes entonnèrent le refrain d'une chanson de carnaval^ auquel se mêlait par intervalles le son rauque et retentissant d'un de ces cornets à bouquin dont les bergers se servent dans les montagnes pour appeler leurs troupeaux .

C'était encore un souvenir du passé qui se dressait devant Valentine, un souvenir d'Auvergne, cette fois. Elle eut peur et referma vivement la porte ; mais les chanteurs passèrent assez rapidement, en longeant le mur du jardin^ et le bruit de leurs voix et les sons de leur cornet à bouquin sYteignirent peu à peu dans Téloignement.

Tout cela n'avait pas laissé que de prendre du temps, et dix heures sonnaient à l'hôtel des Invalides lorsque Mlle de Maillane put enfin, après avoir promené ses regards à l'extérieur, s'élancer hors de l'enceinte de l'hôtel et poursuivre désormais sa téméraire aventure.

Elle avait des ailes alors, bien que pour plus de précautions elle eut soin de raser les murs, et, soit émotion^ soit rapidité de sa marche, elle était déjà presque hors d'haleine quand elle arriva devant la maison où Lucien avait son logement. Ajoutons qu'elle avait eu la bonne chance, dans ce trajet, du reste assez court, de ne pas rencontrer même de sergents de ville. Elle sonna à la porte et demanda au concierge, d'une voix qu'elle chercha à rendre aussi mâle que possible^ M. le capitaine Parmentier.

— Au troisième^ la porte à droite^ répondit le concierge à moitié endormi.

— Mais tu sais bien, mon homme, reprit la femme du concierge, que M. Parmentier ea rentrant a défendu de laisser monter chez lui.

'^ Je le sais aussi^* reprit Valentine, qui ne manquait

ni de préfence d'esprit, ni de sang* froid ; mais la consigne . n'est pa8 pour moi : le capitaine m'attend.

Elle aTait compris bien vite, en effet, que Lucien, dans l'attente où il était de sa visite, eût pris la précaution d'écarter les importuns^ et recommandé de laisser monter seulement la jeune femme qui se présenterait à dix heures du soir. En voyant un chapeau rond et des vêtements quasi-masculins^ il n'était pas étonnant que l'on eût témoigné dans la loge quelque hésitation. Au surplus, cette hésitation ne fut pas de longue durée, car le concierge reprit :

— Si l'on vous attend, c'est différent.

Valentine monta, non sans de violents battements de cœur^ les trois étages qui la séparaient du logement de Lucien, et ce fut encore à tâtons qu'elle dut exécuter cette ascension, car le gaz était déjà éteint ; puis elle frappa doucement à la porte qu'on lui avait indiquée, mais on ne répondit pas. Cependant, comme à travers la croisée du palier sur lequel elle se trouvait elle distinguait parfaitement de la lumière dans l'intérieur de l'appartement, elle se détermina à sonner. Ce ne fut qu'au second coup de sonnette qu'on vint ouvrir, et c'est Lucien lui*même qui se présenta.

Une feznxue vertaens^.

— Qui êtes-vous? que me voulez-vous? s'écria Lucien en s'avançant sur le seuil, car il était venu ouvrir sans lumière, et Ton sait que le gaz était éteint dans Tescalier.

— Lucien, ne me reconnaissez«vous pas ? balbutia Yalentine, moitié effarée, moitié souriante, ne m'attendiez-vous déjà plus? Pourtant je ne. suis en retard que de quelques minutes^ et vous savez que je suis fidèle à mes promesses.

— mon Dieu l ûi le jeune bomme, comme si cette voix l'eût réveillé en sursaut et plongé tout à coup dans le trouble le plus violent, vous ici 1 vous, Yalentine I Que se passe-t-il donc?

— Eh quoi ! reprit Mlle de Maillane prise à son tour d'un frisson, n'avez-vous pas reçu ma lettre?

— Je n^ai rien reçu, dit Lucien ; mais venez, venez I

En même temps, il prit la jeune fille par la main et Fintroduisit dans un petit salon attenant à sa chambre à coucher^ où il se mit en devoir d'allumer de la lumière.

— Pourtant, reprit Valentine avec une sorte d'accablement, j'ai mis moi-même ma lettre à la poste hier dans la matinée. Ainsi je suis, bien certaine... Qu'est-ce que cette lettre aura pu devenir ?

Et en parlant ainsi elle s'était laissée tomber pantelante sur un fauteuil.

— Remettez-vous, chère Valentine bien*aimée, s'écria Tofficier en s'agenouillant devant elle et en prenant ses mains, qu'il serra tendrement dans les siennes. Je commence à me douter, moi, de ce qui a pu se passer pour cette lettre. Il y a là un mystère que j'éclaircirai, je vous le promets ; je vous le jure par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, par mon amour pour vous.

En prononçant ces derniers mots, Lucien avait élevé la voix d'une façon singulière, et Pon eût dit qu'il y avait daus cette voix comme un accent de menace.

— Je vous crois, Lucien^ je vous crois, repartit Mlle de Maillane avec une grande vivacité, j'ai besoin de vous croire aujourd'hui plus que jamais.

— Et maintenant, fit Tofficier, dites-moi bien vite ce qui vous amène chez moi, seule, à une pareille heure, sous ce costume.

— Ne Tavez-vous pas deviné? Ne vous rappelez-vous pas que je vous ai promis d'être votre femme? Eh bien ! Lucien, le moment est venu de remplir ma promesse et de rompre un mariage qui est impossible, vous le savez bien, puisque je vous aime... Mais qu'avez-vous ? Vous paraissez inquiet, troublé. mon Dieu! moi qui pensais que vous alliez être si heureux de me recevoir I Lucien, vous n'êtes plus le même, vous me cachez quelque chose... quelque chose de très-grave même.

— Ecoutez! s'écria Lucien, qui, resté jusqu'alors agenouillé devant Mlle de Maillane, venait de se relever brusquement et prêtait une oreille attentive à un bruit de voix confuses retentissant dans l'escalier de la maison ; écoutez Valentine \

— J'entends qu'on se dispute et qu'on monte à grands pas, reprit la jeune fille.

— Mais, entre ces voix, n'en reconnaissez-vous pas une?

— Non î ces voix me sont inconnues.

— Ah ! plût au ciel ! fit le jeune homme dont le visage était devenu presque livide.

Au même instant on sonna à la porte avec une violence telle que le fil de fer qui faisait mouvoir la sonnette se rompit sur le coup.

— N'ouvrez pas, Lucien ! n'ouvrez pas ! je vous en prie balbutia Valentine.

— Ouvrez l reprit de l'autre côté de la porte une voix tonnante, accompagnée d'un coup de pied non moins retentissant, ouvrez à l'instant même ou j'enfonce la porte !

— Oh 1 s'exclama Valentine avec un tressaillement de frayeur, je reconnais cette voix à présent. C'est la voix du général Glérisseau. Que vient-il faire ici^ Lucien?

— Je ne sais, murmura Taide de camp d'une voix strangulée.

— Où fuir? où me cacher ?

En parlant ainsi^ Mlle de Maillane avait bondi du fauteuil qu'elle occupait et s'élançait à la porte qu'elle apercevait devant elle, et qui était celle de la chambre à coucher de Lucien; elle allait y pénétrer; mais celui-ci^ en la voyant déjà prête à saisir ie bouton de la serrure, s'était précipité à son tour auprès de la jeune fille, et, se mettant en travers de la porte: *

— N'entrez pas là, Valentine, n'entrez pas làl murmurat-il d'une voix étoufifée.

En même temps il la poussa vivement dans l'embrasure d'une fenêtre dont les rideaux étaient abaissés, et sous l'abri desquels il lui fit signe de se blottir; puis, les lèvres tremblantes, les yeux hagards, le front baigné d'une sueur froide, il alla ouvrir la porte de l'appartement, que l'on continuait d'ébranler de l'extérieur à grands coups de poing et de talon de botte.

Aussitôt que la porte fut ouverte, le général se précipita comme un furieux dans l'appartement; il était accompagné du concierge, tout pâle et tout tremblant lui-même. Le pauvre concierge, son bougeoir à la main, cherchait à s'excuser de son mieux auprès de Lucien d'avoir été forcé d'introduire lui-même ce diable d'homme qui'venait ainsi troubler le repos des locataires d'une maison honnête, et qui avait menacé de tout briser si on tentait de lui résister. Il osa même ajouter que n'était son respect pour l'armée et pour un de ses chefs, il aurait fallu lui passer sur le corps pour arriver jusqu'au logement du capitaine.

Le général commença par prendre son cicérone par la gorge et, le foudroyant de son regard, qui, sous ses épais sourcils, noirs et crispés de fureur, semblât lancer des éclairs^ il lui jeta à la face ces paroles terrifiantes :

— Maintenant, tais-toi, animal I me voilà dans la place, je n'ai plus besoin de toi, et ce qui va s'y passer ne te regarde pas, entends-tu? Décampe à l'instant même, méchant cl'ampin, et, quoi qu'il arrive, garde-^toi bien de ^reparaître ici^ car.

i78 LES OëMOISëLLES

aussi vrai que je m'appelle le général Clérisséau, je te jetterais par la fenêtre, après falloir arraché les deux oreilles.

Le concierge ne se le fit pas dire deux fois et, reculant rapidement jusqu'à la porte que le général prit soin de refermer lui-môme, il se laissa dévaler plus mort que vif jusqu'au bas de Tescalier.

— A nous deux à présent, capitaine ! fit le général Clérisseau d'une Toix sourde. Vous savez que je vais vous tuer, TOUS et votre complice! Où est-elle la misérable créature? où^st-elle, que je fa pulvérise?

En même temps, semblable à un léopard qui a senti sa proie, et qui la guette tout prêt à fondre sur elle, il baissa instinctivement la tête, en fixant tour à tour ses deux yeux fauves et ipjeclés de sang dans tous les coins du salon; puis, avec un véritable flair de carnassier, devinant une forme humaine sous ces rideaux de fenêtre qu'agitait peut-être le tremblement de celle qui s'y était blottie, il prit tout à coup son élan de ce côté.

— Mon général, s'écria l'aide de camp en se précipitant résolument devant lui pour chercher à protéger la retraite de Valentine ; vous oubliez que je suis ici chez moi ! Veuillez donc vous retirer à l'instant même, et ne me forcez pas à manquer au respect que je vous dois.

— Me retirer! riposta le général avec violence. Allons donc! pas avant de m'êlre vengé.

En même temps il prit le capitaine à bras le corps, et, l'ayant repoussé, brusquement d'une main dont la rage décuplait les forces, il empoigna l'un des rideaux de la fenêtre avec tant de violence que tringles et tentures vinrent tomber avec fracas sur le parquet ; puis de Tautre main il saisit la coupable. Celle-ci, bouleversée plus encore par toutes les émotions qu'elle venait de subir coup sur coup que par la terreur même qu'elle éprouvait, vint tomber presque inanimée aux pieds du général en se couvrant le visage de ses mains.

Tout cela s'était passé en quelques secondes.

Cependant, lorsque Mlle de Mai liane avait été arrachée si brusquement du lieu de son refuge, le chapeau rond d'à* mazone dont elle s'était coiffée pour mieux déguiser son sexe était tombé de sa tête, son opulente chevelure blonde s'était

DE SAITÏT-DENIS. 179

dénouée et s'échappait en désordre; d'ailleurs ni sa tuille ni son encolure n'étaient celles de Mme Clérisseau, et il aurait fallu que la colère eût mis sur les yeux du général un bandeau bien épais pour qu'il ne s'aperçût pas instantanément de son erreur.

— Sacrebleu î s'écria-t-il avec un changement de physionomie des plus caractérisés, et en lançant à son aide de camp un regard déjà presque désarmé^ ce n*est pas là ae que je cherche. Que ne parliez-vous, capitaine?

— Mais, mon général, balbutia Lucien, si vous m*aTie2 laissé le temps...

— Au surplus, interrompit le général, tout compte fait, il valait mieux vous taire, car vous n'êtes pas moins coupable de cette façon-là que de Tautre, et je n'entends pas que les officiers sous mes ordres se permettent de débaucher les demoiselles de Saint- Denis. Si je vous faisais flanquera TAbbaye sur l'heure, vous ne l'auriez pas volé, capitaine Parmentier: je n'aurais jamais cru cela possible, ni de votre part, ni de la part de mademoiselle que voilà. Ah 1 ce petit drôle de journaliste avait raison. 11 faut se méfier de vous^ et^ je m'en souviendrai.

Pendant ce temps-là, Valentine, toute confuse, s'était relevée, et, trop généreuse pour ne pas revendiquer sa large part de responsabilité dans l'accusation que le général faisait peser sur Lucien :

— Général, reprit-elle avec cette candeur native et cette franchise presque téméraire dont sa physionomie rayonnait, je vous supplie en grâce d'épargner M. Lucien Parmentier, car c'est moi qui suis coupable et non pas lui.

— Ah bah! en voici bien d'une autre! mais ce n'est pas mon affaire. Mon affaire à moi, c'est Mme Clérisseau, qui n'est pas chez elle, où elle devrait être, et que je cherche de tous les côtés. Tout ce qui se passe ici ne me dit pas ce qu'elle est devenue ce soir. Vous, mademoiselle de Maillane, qui êtes sa confidente, son amie la plus intime, sa complice peut-être, vous devez bien en savoir quelque chose, et je vous sonâme de me le révéler.

— Je ne sais rien, général, absolument rien.

— Je comprends : entre brebis galeuses on se ménage ;

mais, sacrebleul ne croyez pas la sauver ainsi. Car enfin plus j'y réfléchis, si elle n*était pas, elle aussi, une brebis galeuse, est-ce qu'elle aurait profité de mon absence pour s'en aller courir la prétantaine? Ahl par les cinq cent uiille diables d'enfer ! Mme Glérisseau aura un compte séyère à me rendre de sa conduite ce soir, je vous le jure.

— Et je suis toute prête à le faire,s'écria une voix. En même temps on ouvrit brusquement la porte de la chambre attenante'^au salon. C'était cette porte même en travers de laquelle Lucien s'était mis avec tant d'empressement lorsque Mlle de Maillane avait voulu l'ouvrir pour chercher un refuge de ce côté.

— Aurélie l s'exclama Mlle de Maillane avec une stupeur profonde.

— Ah ! je savais bien qu'elle était ici, hurla le général avec un redoublement de colère, et je vais la tuer!

— J'espère au moins, mon ami, répondit Auré/ie avec un accent plein de douceur et en même temps mélangé d'un peu d'ironie, que vous ne refuserez pas d'abord, avant de me tuer, d'entendre ce que j'ai à vous dire.

Là^dessus elle s'avança auprès de son mari avec cette physionomie placide, recueillie et légèrement dédaigneuse, qui lui était habituelle et alors, du ton le plus calme :

— Vous avez cru devoir venir me chercher ici, ajouta-telle, et je vous en remercie. Car, de cette façon, je vais être en mesure de vous fournir en présence de deux témoins qui pourraient au besoin me démentir, toutes les explications que vous êtes en droit d'attendre de moi à cette heure. Je reconnais qu'il n'est peut-être pas très-convenable de la part d'une femme jeune comme je le suis de se rendre seule, le soir, chez un officier jeune aussi. Mais que voulez-vous, mon ami? il s'agissait de sauver la personne que j'aime le plus au monde, après vous, du précipice où elle venait elle-même volontairement se jeter, de la rendre à sa famille intacte et pure. Je n'ai pas hésité un instant, sans me préoccuper des risques que ma propre réputation pouvait courir par suite d'une pareille démarche. Avant d'en venir là, Dieu m'est témoin que je n'avais épargné ni les conseils ni les exhortations à ma pauvre chère Valentine. Parle, ma chérie, ne t'ai-je

DE SAINT-DBmS. 48^

pas toujours détournée tant que je Tai pu d'un attachement romanesque qui ne peut que faire ton malheur, et dont le résultat inévitable doit être de rompre Tamitié d'enfance qui unit ton frère et M. Parmentier, pour les rendre ennemis irréconciliables? Tu m*en as voulu, tu m*en veux encore pour cela, je le vois bien ; mais un jour tu me rendras justice, du moins je l'espère.

Valentine ne répondit pas. En proie à mille sensations pénibles dont il est aisé de se rendre compte, elle essayait vainement de comprimer les larmes qui la suffoquaient. Quant au général Clérisseau, il eût été curieux de suivre sur sa physionomie les impressions qui s*y traduisaient rapidement et faisaient succéder à la colère une sorte d'hébétement attendri. Lucien était profondément abattu. Désormais certaine de son triomphe^ madame Glérisseau reprit avec un ton plus ferme :

— Je ne sais si je me trompe; mais il me semble que dans de telles circonstances M, le capitaine Parmentier avait un devoir à remplir, et je regrette pour lui qu'il y ait manqué. Il m'a mise ainsi dans l'obligation de voir en lui presque un ennemi^ et d'entraver par tous les moyens en mon pouvoir une liaison qui, grâce au ciel, est restée jusqu'à présent, je le sais, dans les bornes que prescrit Thonnêteté. J'ai fait plus. Au moment où j'ai reconnu que mes efforts étaient stériles, que ma meilleure amie, n'écoutant que sa folle passion et mettant en oubli tous les engagements qu'elle avait pris envers moi, ne reculait pas devant un coup de tête scandaleux pour forcer son frère à consentir à son mariage avec M. Parmentier, une lettre annonçant cette déplorable résolution est tombée entre mes mains...

— Madame, interrompit à cet instant Lucien, me sera-t-il permis de vous demander comment cette lettre, que je n'ai point connue et qui m'était destinée^ a pu venir en votre possession?

— Permettez-moi à mon tour, monsieur, reprit Aurélie avec une certaine hauteur, de ne pas vous répondre à ce sujet. Si j'ai des comptes à rendre à quelqu'un ici, c'est à mon mari, à lui seul.

4M LBS DKMOISBLLBS

— C'est rrai, cela! ajouta h général. Tenei«voua»le pour dity capitaine !

^-11 n'y avait plu9 à hésiter, poursuivit Âurélie, et c*est alors que je me suis déterminée à venir en personne. La voici cette lettre que ma chère petite Yalentine a eu Timprudence d'écrire et que j'ai voulu lui rendre moi-même, en présence de celui auquel elle était destinée et qui ne sera plus tenté, j'espère, de la revendiquer. Si c'est un honnête homme, comme je veux le croire, il va te dire lui-même^ ma chérie, devant son général, devant moi : a Mademoiselle, vous pouvez » brûler cette lettre et rentrer dans votre famille^ où je ne » veux plus apporter le trouble et peut-être bientôt le dés* » honneur en échange de Thospitalité cordiale que j'y ai » toujours reçue. Oubliez-moi, comme je vous promets de » chercher à vous oublier moi-même. Nous avons été Tun » et Tautre aveugles et insensés^ ne soyons pas coupables, li Un mariage conforme à votre rang, à votre position dans » le monde, vous attend. Je ne veux pas être un obstacle à ce 9 mariage. » Voilà du moins ce que je ferais, moi, ce me semble, si j'étais homme et si je me trouvais à la place dQ M. le capitaine Parmentier. Mon ami, ne voulez-vous pas, avant de me tuer, vous joindre à moi pour lui donner ce conseil t

Le général était manifestement abasourdi. Il se trouvait dans cette position piteuse et perplexe d'un homme qui, ayant pris place dans le fauteuil du juge, se verrait appelé à descendre sur le banc de l'accusé. De grosses larmes roulaient dans ses petits yeux et descendaient sur ses moustaches ; car, doué d'une de ces natures extrêmes pour lesquelles le thermomètre des impressions ne rencontre jamais la moyenne, il se laissait aller parfois à des accès de sensibilité assez étranges chez un vieux reître tel que lui^ et les averses lacrymales succédaient généralement à ses plus grandes colères.

Certes, dans toute autre circonstance, Lucien et Yalentine n^auraient pu s'empêcher de rire en le voyant tomber tout à coup à genoux devant sa femme et lui demander humblement pardon ; mais tous deux étaient trop absorbés par les anxiétés de leur situation personnelle pour que le spectacle de cette tragi-comédie conjugale pût les en distraire un seul

instant. Ce pardon^ que son mari sollicitait d'elle d'un air de contrition si profonde^ la jeune femme s'empressa de J 'octroyer. ^ ^

— Relevez-vous, mon ami, dit-elle au général avec un sourire vraiment olympien^ et en lui tendant une main qu'il baisa dévotement* Serez-vous donc toujours un grand enfant?

En se relevant, le général se tourna du côté de son aide de camp et de Mlle de Maillane^ qui continuaient de garder le silence de Taccablement. Alors, d'une voix encore assez mal assurée et avec un accent de commisération profonde :

— Mes bons amis^ dit-il, convenez que madame Clérisseau vient de parler d'or, et que tout ce qu'elle vous conseille est marqué au coin de la raison la plus pure. Ah dame! je pense bien que cela vous contrarie un peu tous les deux. Que diable ! je ne suis pas un Caton, moi^ comme madame Clérisseau, et d'abord je n'en ai pas le droit; mais vous êtes jeunes Tun et l'autre, sacrebleu! et vous n'en mourrez pas, croyez-moi. Quand le chirurgien est là à Tambulance après la bataille^ qui dit qu'il faut couper le bras, il n'y a pas à hésiter seulement un quart de minute, et l'on doit en faire son deuil sur-le-champ. Toute cette aventure restera secrète entre nous, quoi qu'il advienne, je vous en donne ma parole d'honneur I Donc, si vous m'en croyez, nous allons brûler tout de suite cette fameuse lettre, puisque c'est l'avis de madame Clérisseau. Ensuite^ en avant marche, pas accéléré! et chacun rentrera dans son casernement.

Sans prononcer une parole, Aurélie tira de son corsage la lettre que Ton sait et la tendit à Valentine. Colle-ci la saisit fébrilement et s'approcha d'une bougie.

— Ne pourrai-je au moins, s'écria douloureusement Lucien^ prendre connaissance de cette lettre avant qu'elle ne soit brûlée ?

— A quoi bon? reprit froidement Aurélici

En même temps, saisissant elle-même le bras de Mlle de Maillane, elle le poussa en dirigeant sa main vers la flamme de la bougie, de telle façon que le papier prit feu incontinent. En quelques secondes la lettre était consumée. Lucien avait baissé la tête avec consternation. Peut-être, par un effet de

cette seconde vue que nos pères appelaient des pressentimentSy yoyait-il s'anéantir en même temps que cette lettre Tamour de Valentine. •

Quanta elle, superstitieuse comme elle Tétait^ à cette heure si cruellement solennelle, elledutse rappeler sans doute cette petite branche de lilas blanc qu*elle avait donnée à Lucien, un soir, à rOpéra, et qu'elle avait retrouvée ensuite entre les mains d*Auréliey outrageusement froissée et flétrie, et qui avait été finalement jetée au ruisseau.

— Maintenant, poursuivit Mme Clérisseau, rien ne nous retient plus ici ; rheure s'avance, et ce qu'il y a de plus pressé, c'est de reconduire ma chère petite Valentine che2 sou frère avant qu'il puisse se douter de tout ce qui s'est passé. Gomme il rentre d'habitude toujours fort tard, ainsi qu'elle me i'a dit, nous avons toute chance d'arriver avant lui à l'hôtel. Partons, ma mignonne chérie, partons bien vite l Me promets-tu d'être bien sage dorénavant et de ne pas recommencer?

Mlle de Maillane ne put s'empêcher d'échanger avec le jeune capitaine un dernier regard, un regard dans lequel elle avait mis toute son âme ; puis tendant la main à Aurélie, elle s'écria douloureusement :

— Fais de moi ce que tu voudras à présent, et que Dieu, qui lit dans mon cœur tout ce que je souffre, ait pitié de moi!

Là-dessus Mme Clérisseau prit sous soii bras la jeune fille, qui, la tête baissée sur sa poitrine et les yeux baignés de larmes, se laissa emmener sans la moindre résistance, et elle se dirigea vers la porte de l'appartement. Pendant ce tempslà, le général disait à voix basse à Lucien, qui, muet et atterré, avait pris un flambeau et se disposait à éclairer cette taçon de cortège funèbre :

— Allons I capitaine, du courage! Je comprends que le moment de la séparation est bien dur; mais les bonnes fortunes, voyez-vous, on en a plus qu'on n'en veut à votre âge^ tourné comme vous l'êtes surtout, tandis qu'une femme sensée, raisonnable, vertueuse, une femme comme madame Clérisseau enfin, c'est bien rare, n'est-ce pas, aussi rare que le phénix?

— Oh ! oui, mon général^ murmura Lucien en poussant un profond soupir et avec une expression étrange, c'est bien rare.

La voiture qui avait amené le général stationnait à la porte de la maison. M. et Mme Clérisseau et Valentine y prirent place, et le cocher fouetta ses chevaux.

Pendant que tous trois roulent dans la direction de Thôtel de Maillane, il faut bien expliquer au lecteur comment le général s'était trouvé conduit à venir faire un pareil esclandre chez son aide de camp^ après lui avoir jusqu'alors témoigné tant de confiance.

Lorsque, en sortant du restaurant des FrèreS" Provençaux y il rentra chez lui pensant surprendre agréablement Mme Clérisseau, qui ne pouvait Tattendre naturellement à une pareille heure, les domestiques lui dirent que madame était sortie quelque temps après le dîner et qu'elle avait envoyé chercher une voiture de place. Une sueur froide monta au front du général, surtout quand, à ses questions fiévreusement articulées pour savoir ce que madame avait pu dire en sortant, on répondit que, madame n'ayant pas l'habitude de rendre compte de ses actions, on ne lui avait rien demandé et qu'elle n'avait conséquemment rien eu à dire.

Gomment Mme Clérisseau, qui depuis le peu de jours qu'elle était à Paris n'avait pas encore eu le temps d'y nouer des relations, qu'elle ne recherchait pas d'ailleurs, s'étaitelle déterminée soudain à aller passer une soirée entière hors de chez elle? Pourquoi surtout ne s'était-elle pas servie des chevaux et de la voiture, qui étaient à sa disposition^ et avait* elle préféré prendre un fiacre?

Jaloux et soupçonneux comme il l'était^ le général avait bien quelque sujet de s'étonner de cette double anomalie. Pourtant^ en y réfléchissant bien, il lui parut plus simple d'en chercher l'explication dans l'étroite intimité qui régnait entré Aurélie et Valentine. « J'étais fou, se dit-il soudain p rasséréné; il est évident que Mme Clérisseau aura été pas- » ser la soirée avec son amie Mlle de Maillane, qu'elle sait » être seule également. Elle a sans doute pensé d'ailleurs » que j'avais donné Tordre au cocher devenir me rechercher, » et c'est pour cela qu'elle a pris une voiture de place. Pro- » bablement elle ne va pas tarder à rentrer. 9

486 LES DEVOISBIiLES

Tout cela était en effet fort plausible. Cependant, lorsque, après avoir attendu pendant une grande demi-heure Mme Clé* risseau qui ne reTenait pas, le général se fut lassé d'arpenter dans tous les sens son appartement, il prit le parti qu'il au« tait dû prendre dès le principe, et, pour éviter tout nouveau retard, il fit arrêter au passage la première voiture qui vint à passer à vide sous ses fenêtres, et se fit conduire à Thôtel de Maillane, où il espérait bien trouver encore la retardataire.

La vieille Rose, qui vint lui ouvrir, lui annonça que mademoiselle était couchée depuis longtemps, et que madame la générale n*avait pas paru à Thôtel de toute la soirée. Pour le coup cette sortie si prolongée de Mme Clérisseau devenait de plus en plus suspecte, et le général se mit de nouveau à ré< fléchir.

C'est alors qu'un éclair sinistre traversa son cerveau et y répandit soudain une horrible lueur. L'heure à laquelle Aurelie avait dû quitter son domicile coïncidait à peu près avec celle, où sous prétexte de migraine, le capitaine Parmentier avait quitté la table aux Frères^Provençaux. Le petit Palamède Morgan, le journaliste aztèque, avait même iait à cet égard, à son ancien condisciple, une plaisanterie qui avait paru le gêner. Le général se sentit tressaillir jusqu'à la moelle des os.

Qui ne sait en effet avec quelle facilité, en matière amoureuse, la jalousie se laisse glisser sur le penchant des suppositions, si peu fondées, si absurdes même qu'elles puissent être. En vain le général Clérisseau avait cherché à se rerné* morer les témoignages d'antipathie prodigués par Aurélie au beau capitaine, n'était-ce pas là une manière de cacher leur jeu? Tout enfiévré de cet épouvantable soupçon, le général, chez qui l'instantanéité des résolutions était affaire de tempéra* ment, donna ordre au cocher de le conduire sur-le-champ, bride abattue, au domicile de son aide de camp.

Là se renouvela naturellement dans la loge du concierge, avec les variantes résultant du caractère bien connu du nouveau venu, un dialogue dont on a déjà vu le spécimen au moment où Valentine s'était présentée elle-même chez le capitaine Parmentier. Comme le concierge, un peu moins somnolent cette fois et fidèle à la consigne qu'il avait reçue, niait que le

locataire du troisième) à droite» fût rentré chei lui) le géné^ rai déclara nettement qu'il avait à cœur de s'en assurer par lui-même, et en même temps il invita, en termes plus militaires que civils, accompagnés de quelques jurons bien ac« centués, l'homme de la loge à monter devant lui et à l'éclairer. Celui-ci commença par se rebiffer quelque peu; mais bientôt, effrayé par l'accent d'autorité non moins que par l'exprès* sion du visage de son interlocuteur, qui venait d'ailleurs de décliner son nom et son grade, il se pencha à son oreille et lui souffla d'un air qu'il eut l'intention de rendre fin et plaisant, cette malencontreuse confidence :

— Entre nous, mon général, je vas tous dire, le capitaine est bien chez lui, mais il n'est pas seul; m'est avis qu'il est avec sa particulière.

Il n'en fallait pas tant, à coup sûr, pottf déterminer cheE le général un paroxysme de rage, et jamais, dans les combats de taureaux en Espagne, picador ou torero ne pUnU sur le cou du féroce animal un trait plus capable d'exalter saftireur,

À ces derniors mots le général bondit, et, saisissant le malencontreux concierge par la gorge :

— Double et triple animal, 8'ëcria-t«>il, tu vas marcher devant moi tout de suite et grimper l'escalier en m'éclairant, ou je t'étrangle !

Là-dessus, avec une force irrésistible, il entraîna le con* cierge hors de sa loge, et lui fit monter les degrés plus mort que vif. On sait le reste.

Cependant quelques minutes avaient suffi pour franchir la faible distance qui séparait le logement du capitaine Parmentier de l'hôtel de Maillane. Pendant ces quelques minutes, pas une parole n'avait été échangée entre les trois personnes qui avaient pris place dans la voiturct Chacun était absorbé par ses pensées.

Suivant la recommandation qui lui avait été faite, le cocher s'arrêta sous les murs du jardin de l'hôtel, en face de la porte qui donnait sur le boulevard. Le général descendit le pre« mier pour offrir la main à Valentine. Celle-ci, après avoir échangé un peu froidement avec Âurélie dans la voiture l'embrassade accoutumée, traversa la contre-allée, toujours accompagnée du général, et, s'arrétant devant la porte, dont

i88 LBS DEMi)ISBLL£S

elle arait la clef, rouvrit sans la moindre difficulté. Puis, tendant la main à son guide :

— Bonsoir, général, lui dit-elle, bonsoir et merci du fond du cœur I Ce n'est pas votre faute à vous si ce cœur est brisé.

— Bonsoir I ma chère petite Gendrillon, reprit le général, qui n'était pas homme à garder longtemps le diapason de la tristesse. Il n'est pas encore minuit, et, Dieu merci ! je vois que nul ne s'est aperçu de votre absence.

•— Excepté moi, fit une voix vibrante et railleuse qui retentit derrière la porte du jardin.

— Mon frère ! s'écria Valentine.

— Sapristi! balbutia le général, il ne manquait plus que lui I Gomment tout cela va-t-il s'arranger? Vouless-vous que j'entre avec vous, que j'appelle Mme Glérisseau?

— C'est inutile, répondit Mile de Maillane. Rien ne saurait m'effrayer à présent.

— Par Dieu ! général, s'écria Octave, qui parut en même temps sur le seuil de la porte, l'œil émerillonné, le sourire sur les lèvres, mais un peu pâle et les traits légèrement con«> vulsés, je vous confesse que j'étais un pevi inquiet de ma sœur; sa vieille camerera mayor, comme elle l'appelle, avait perdu la tête, mais là complètement; elle croyait ma sœur perdue, envolée, que sais-je ? et elle me proposait de la faire afficher. Pauvre vieille Rose, va!

— Ah ! marmotta le* général, qui ne savait plus où il en était et suait à grosses gouttes, la vieille Rose vous proposait cela? C'est très-drôle, sacrebleu! c'est très-drôle!

— Mais vous pensez bien, général, que, une fois le premier moment de surprise passé, je lui ai ri au nez, à cette brave Rose. Elle avait oublié que nous sommes en carnaval et qu'il est bien permis de se distraire un peu à cette époque-là, surtout à Tâge de Valentine.

— Certainement, mon cher monsieur de Maillane, fit le général, certainement!

— J'ai compris, moi, bien vite, reprit Octave, qu'il était impossible que ma sœur eût été passer la soirée ailleurs que chez vous, avec ce travestissement de circonstance. Général, est-ce que, par hasard, Mme Glérisseau est aussi en costume?

DE SAINT-DENÏS. 489

— Oh ! non pas, mon cher, non pas. Vous savez que Mme Clérisseau est très-sérieuse.

— Ce n'est pas comme son amie, Valentine, qui est un peu folle, n'est-ce pas, général ?

— En effet, mai^ vous deviez bien penser que Mme Cléris* seau se ferait un plaisir et un devoir de vous ramener ellemême votre sœur, Mme Clérisseau est là, cher monsieur, dans la voiture.

— Général, en vérité, on ne saurait être plus aimable et plus rempli de prévenances et je vais en faire mes remerciements à madame, si vous le voulez bien, en lui présentant mes très-humbles hommages.

En parlant ainsi, le jeune marquis s*était approché de la voiture avec sa désinvolture accoutumée.

— Ouf I murmurait en même temps in petto le général, tout en échangeant avec Mlle de Maillane un coup d'œil d'intelligence, nous en voilà quittes à bon marché; mais, c'est égal, par la morbleu ! voilà un joli métier pour le général Clérisseau, grand'croix de la Légion d'honneur !

Pendant ce temps-là Valentine, muette, interdite, ne pouvait s'empêcher de se demander si tout ce qui venait de se passer n'était pas l'effet d'un terrible cauchemar. Au bout de quelques instants, Octave, prenant définitivement congé du général et de sa femme, s'écria du ton le plus naturel :

— II est temps de nous séparer I Nous avons tous besoin de repos, ce me semble, après une soirée un peu agitée comme celle-ci. Rentrons bien vite au logis, chère petite sœur!

Puis quand, le fiacre s'étant éloigné et la porte du jardin ayant été refermée, il se trouva seul avec Valentine, changeant soudain de ton et de physionomie, il lui dit :

— Pour l'honneur de notre nom, je viens de jouer une comédie qui est enfin terminée. Dieu merci! Ce soir, je pourrais manquer de patience et de sang-froid, mais demain matin nous aurons à causer ensemble, entends-tu, Valentine?

— Demain matin, soit! répondit la jeune fille d'un air calme et résolu.

190 rJS DEMOISELLES

L'interrogatoire,

Il arrive tôt ou tard dans la vie de ces circonstances solennelles, oîi l'homme le plus sceptique, le plus disposé, comma dit Figaro, à rire de tout de peur d'être obligé d*en pleurer, se voit contraint à son tour* à faire amende honorable et à jouer le rôle qu'il s'est plu à bafouer chez les autres. On blaguait — le mot est consacré — ce qu'on appelle les grands sentiments : la vertu, l'honneur, la réputation des femmes, les liens de famille ; et tout cela un beau jour se retourne contre vous et vous écrase. C'est là le châtiment.

Lorsque le lendemain, dans la matinée, Mlle de Maillane et son frère se retrouvèrent ensemble et seul à seule Octave, sans embrasser sa sœur, comme il en avait tous les matins l'habitude, lui fit signe de s'asseoir en face de lui et, avec un accent où la colère concentrée n'excluait ni l'amertume ni le sarcasme :

— Valentine, s'éeria-t-il, j'avais cru jusqu'à présent être plutôt encore pour toi un frère qu'un tuteur; car je reconnais que je n'ai ni l'âge ni la gravité nécessaires pour ce second emploi. Au premier de ces titres j'avais, ou du moins je croyais avoir quelques droits à ton amitié, à ta confiance. Je vois avec chagrin que je me suis trompé et que me voilà; décidément investi avant l'âge du rôle de Cassandre ou de Bartholo.

— Frère, murmura la jeune fille, comment peux-tu penser...

— Tais-toi ! interrompit brusquement Octave, et laisse-moi parler. Tu répondras ensuite quand je t'interrogerai. Ce n'est plus ton frère seulement qui est devant toi, c'est le représentant de ton père et de ta mère, ton tuteur enfin, puisqu'il t'a plu de le faire souvenir de son emploi. Donc j'en revendique

aujourd'hui les attributions pour te dîre : Valcïitîtie, qu'ai-tu fait hier soir, jusqu'au moment oii ton amie Aurélie et ton mari, te prenant en pitié sans doute, ont consenti à ramener la brebis égarée au bercail ?

— Frère^ répondit Valentine en attachant sur son interlo* cuteur un regard plein de candeur et de sérénité, je ne sais pas mentir^ et je confesse que j'ai commis hier soir line grande faute ; mais^ avant de te donner à cet égard les explications que tu me demandes, je te dois d*abord un aveu que j'ai, je le reconnais, beaucoup trop tardé à te faire. Ne m'en veux pas trop pour cela. Si j'ai tant reculé, c'est que je savais combien cela t'affligerait. Frère, il faut bien te le dire à présent, je ne puis être la femme de mon cousin Hugues de la Tour Champbois, parce que mon cœur ne m'appartient plus.

— Âhl oui-dàl reprit le jeune marquis en se levant avec violence et en croisant ses bras sur sa poitrine, je connais cette phrase-là, Valentine, elle est dans tous les romans. Après?

— Après, que désires«tu savoir de moi, frère ?

— Une seule chose. Oh I je ne suis pas exigeant, moi, Valentine, et je suis homme à me contenter de celle-là ; mais il me la faut, entends- tu bien? Tu vas me dire le nom du Léandre, de TAlmaviva, en faveur duquel la fille du marquis de Maillane, au mépris de tous ses devoirs, a déserté hier soir la maison de son père.

— Je le veux bien, mais c'est à une condition.

— Laquelle?

— C'est que tu me promettras d'abord, sur ta parole d'honneur^ de t'abstenir de toute provocation^ de tout défi envers lui.

— Allons donc! tu es folle. Pour qui me prends-tu, Valentine ? Est-ce que je te demanderais son nom si je n'étais pas fermement résolu à le tuer, à moins qu'il ne me tue lui* même?

— mon Dieu ! murmura Valentine atterrée, voilà ce que je craignais ! Ainsi, tu veux qu'après avoir eu à pleurer notre père, mort en duel, j'aie à pleurer encore sur toi, ou sur celui à qui j'ai donné mon amour I

in LES DEMOISELLES

— Il fallait t'en préoccuper avant de faire ce que tu as fait. Maintenant, il n'est plus temps. Valentine, le nom de cet homme ?

En parlant ainsi^ Octave s'était rapproché de sa sœur, sur les yeux de laquelle il fixait lui-même des yeux étincelants.

— Frère, reprit la jeune fille en se levant à son tour et en prenant les mains d'Octave dans les siennes^ tes lèvres sont tremblantes et la colère est dans tes regards. Pourtant, tu m'avais promis, hier soir, d'être calme.

— Ne le suis-je pas î

— Oh ! non. Rentre en toi-même et consens à m'écouter avec un peu de sang-froid. Je ne veux pas nier que ma démarche d'hier soir n'ait été bien imprudente, bien coupable même ; mais elle a peut-être son excuse dans le but que je me proposais.

— Ce but quel était-il ? Parle, explique-toi bien vite.

— C'était de te mettre ainsi dans l'obligation^ comme je t'en supplie aujourd'hui même, ne voulant plus avoir recours qu'à la prière, de rompre un mariage qui m'est antipathique.

— Je comprends. Tu reculais devant la révélation d*un secret qui est ta honte, mais tu ne reculais pas devant le déshonneur.

— Aussi vrai qu'il y a un Dieu, je suis pure, sans cela je n'aurais pas remis le pied dans la maison de mon père et de ma mère.

— Oses-tu bien prononcer leur nom à présent ?

— Pourquoi pas?

— Mais^ malheureuse! tu oublies que, déshonorée ou non, tu es désormais perdue de réputation.

— Que m'importe si ma conscience ne me reproche rien?

— Il m'importe beaucoup à moi, qui seul ai mission de sauvegarder cette réputation-là et de la venger en cas d'atteinte. Encore une fois, Yalentine, le nom de cet homme ! II me le faut. Tu vas me le dire tout de suite.

— Tant qu'il me restera un souffle de vie je ne te le dirai pas.

— C'est bien.

Octave s'approcha de la cheminée, et, saisissant le cordon

DE SÂmT-DENIS. 493

de la sonnette^ il Tagita avec violence; le vieux Blainvii accourut aussi promptement que le lui permettaient ses jambes rouillées par l'âge et les rhumatismes.

— M. Lucien Parmentier est là, n'est-ce pas? s'écria Octave.

— Oui, monsieur le marquis, fut-il répondu ; j'ai été le chercher, comme monsieur me l'avait commandé, et je l'ai prié d'attendre, ainsi que c'était convenu.

— Eh bien ! fais-le entrer maintenant.

Valentine, jusqu^à ce moment, avait gardé une attitude d'autant plus calme que son frère se laissait emporter davantage par les bouillonnements impétueux de sa colère; mais, en entendant retentir le nom de Lucien, en le voyant entrer lui-même, un horrible frisson la saisit, elle devint toute pâle et toute tremblante, et peu s'en fallut que, se précipitant entre son frère et son amant, elle ne leur demandât de la tuer sur-le-champ elle-même avant d*en venir aux mains.

Pendant ce temps-là, M. de Maillane, sans se préoccuper du changement d'attitude de sa sœur, avait marché droit au devant du nouveau venu, et, le prenant parla main :

— Lucien, dit-il, je t'ai fait venir ici parce que tu es le plus ancien et le plus intime de mes amis, mon plus cher camarade d'enfance, parce qu'il ne peut ni ne doit y avoir rien de caché entre nous. J'ai besoin de ton assistance. Il s'agit d'une de ces catastrophes, les plus cruelles, les plus inattendues qui puissent venir frapper une famille. Un mariage brillant et non moins honorable, non moins inespéré que brillant, se préparait pour ma sœur, tu le sais; ce mariage eût comblé de joie mon pauvre père, si inquiet en mourant de l'avenir de sa fille. Et la mère de Yalentine, combien elle eût été heureuse aussi! Eh bien! ce mariage n'aura pas lieu. Il n'y faut plus penser actuellement.

— Pourquoi ? balbutia Lucien haletant, éperdu et d'une voix à peine perceptible.

— Pourquoi?... demande-le à ma sœur. Elle ne refusera peut-être pas de te dire à toi ce qu'elle refuse de dire à son frère.

Gomme Yalentine, la tête baissée sur sa poitrine, gardait le silence, M. de Maillane poursuivit :

i94 ^ LES DEMOISELLES

— Puisque ma sœur persiste à se taire, c'est donc à moi de parler pour elle. Ma sœur en aime un autre. Comprends-tu cela, Lucien ? Et cet autre, c'est un lâche, un inf&me, le dernier des misérables.

^- Oh I non, cela n'est pas ! s'exclama énergiquement Va* lentine.

— Allons donc 1 repartit Octave avec violence, si je connaissais d'autres termes plus flétrissants encore, je les emploierais pour qualifier le fait de ce séducteur anonyme qui n'a pas craint de profiter de l'isolement d'une jeune fille sans protection, sans défense, pour se faire aimer d'elle, clandestinement, comme un voleur. Que penses-tu d'une telle conduite et d'un tel homme ? Lucien, je t'en fais juge.

Comment exprimer ce qui se passait dans Tâme de Lucien pendant que, comme autant de flèche» barbelées et brûlantes qui se seraient enfoncées coup sur coup dans sa poitrine, ces apostrophes venaient le frapper au cœur. Il est des cas où la torture morale est cent fois pire encore que la torture physique. Le front baigné d'une sueur froide, debout, maïs se soutenant à peine, l'officier promenait alternativement sur le frère et sur la sœur des yeux hagards. Il essayait de parler, mais la voix s'étranglait dans son gosier.

— Tu te tais aussi, Lucien, reprit Octave; tu es consterné comme moi, et pourtant tu ne sais pas encore tout ce que nous devons d'aftection, de reconnaissance même, à celui que ma sœur repousse. J'avais promis de me taire; il me l'avait demandé, lui ; car il n'a pas moins de générosité et de délicatesse que n'en avait son père. Mais à quoi bon garder le silence à présent? Apprends donc, Lucien, et que ma sœur apprenne aussi en même temps que toi, pourquoi j'aime Hugues comme s'il était mon frère. Si j'existe encore, sachez-le bien, c'est à Hugues que je le dois* Oui, sans lui je serais mort, il y a dix-huit mois, d'une mort affreuse. Si Hugues a au front une balafre qui le défigurera toute sa vie, c'est moi qui en suis cause. C'est en me défendant contre un rustre qui m'avait surpris dans une des plus sauvâmes solitudes des montagnes d'Auvergne que le pauvre

Hugues^ sans armes, a reçu un coup de bâton ferre qui lui a fait cette cruelle blessure. J'étais alors moi-même dans mon tort, j'en conviens; car, moi aussi, j'avais voulu jouer le rôle de séducteur, et il s'agissait de la fiancée de ce rustre. Saisi aux cheveux par un montagnard d'une force herculéenne doublée peut-être encore par la rage, j'étais suspendu audessus d'un abîme sans fond. Non content de tirer de moi cette horrible vengeance, mon féroce adversaire exigeait encore, avant de me lancer dans le gouffre, que je lui demandasse pardon. C'est alors que mon sauveur est apparu, et qu^il a engagé avec mon bourreau une lutte terrible, au péril de sa propre vie. C'est alors qu^il a été frappé au visage d'un coup de bâton ferré qui pouvait le tuer. Dieu ne l'a pas permis. A moitié aveuglé par le sang qui s'échappait à flots de sa bles* sure, il a eu encore le courage et la force d'arracher le bâton sanglant des mains du montagnard, et il Ta terrassé. Devenu à son tour maître de la vie de cet homme, il pouvait lui infliger le supplice qu'il voulait me faire subir à moi-même. Il ne l'a pas voulu; car, aussi équitable dans le châtiment que noble et courageux dans le dévouement, il a considéré que j'étais l'offenseur ; dès lors il s'est borné à exiger de mon agresseur rengagement solennel de quitter le pays dans les vingt-quatre heures sous peine d'être dénoncé à la justice. Voilà l'homme à qui ma sœur préfère je ne sais quel lovelace de bas étage qu'elle se refuse obstinément à nommer.

Sans doute, en s'exprimant comme il venait de le faire, le jeune marquis de Maillane n'avait pas suffisamment tenu compte de tout ce qu'il y a de fatalement inexorable, en même temps que de providentiel peut-être dans la loi du talion. Il oubliait que celui-là seul a droit de châtier et de flétrir qui est lui-même sans faute; mais, imbu comme il Pétait des préjugés de caste et de naissance, il était difficile qu'il pût voir autre chose qu'un simple rapprochement sans conséquence entre la situation de sa sœur et celle où il s'était trouvé luimême, Qu'était-ce d'ailleurs qu'une petite montagnarde coquette d'Auvergne auprès de la fille unique du marquis de Maillane?

Peut-être pourtant, en toute autre circonstance, Valentine, dont le cœur pouvait avoir ses faiblesses, mais dont l'esprit

19e LES DEMOISELLIS

était ferme et juste, n'aurait-elle pas manqué de puiser dans le récit de son frère un argument bien puissant pour sa propre défense. Mais on comprendra aisément qu*au point où les choses en étaient venues, elle avait tout intérêt à garder le silence, et qu'il y avait même là pour elle un devoir des plus impérieux. Octave sentait bien lui-même qu'il n'obtiendrait à cet égard rien de sa sœur. Aussi se tournant tout à coup du côté de Lucien:

— Maintenant, lui dit-il, voici le service que j'ai à te demander. C'est à toi en même temps qu'à moi qu'il appartient de découvrir celui dont ma sœur s'obstine à taire le nom. Et nous le découvrirons, n'est-ce pas, Lucien? Quand nous l'aurons découvert, je le provoquerai à un duel à mort; mais je puis succomber dans ce duel, et, s'il en était ainsi, il faut que quelqu'un me venge. Ce quelqu'un ne peut être que toi, mon plus cher camarade, me le promets-tu, en présence de ma sœur?

— Je... te le... promets, balbutia Lucien d'une \oix étouffée.

— Merci d'avance, mon bon, mon cher Lucien.

Les angoisses auxquelles l'officier d'état-major était en proie, une autre personne les partageait et n'en soutirait pas moins cruellement que lui. Même, en se prolongeant, ce supplice devenait tellement intolérable que Valentine, dans l'explosion de sa douleur, vint se jeter aux pieds de son frère.

— Grâce! pitié! s'écria-t-elle en sanglotant; ne vois-tu pas frère, que, pour peu que cela dure encore quelques minutes, j'en deviendrai folle? Ne comprends-tu pas que si la mort doit être le châtiment de quelqu'un ici, ce n'est ni à toi ni à ton ami M. Lucien, de porter la peine que seule j'ai méritée? Que- faut-il faire pour te fléchir? Je suis prête à tout, pourvu que tu ne me demandes plus un nom que je ne puis pas, que je ne dois pas dire ; car tu ne saurais vouloir me forcer à prononcer moi-même l'arrêt de mort de tous ceux que j'aime le plus au monde. N'est-ce pas, monsieur Lucien, que j'ai raison de parler ainsi et que vous m'approuvez? Joignez vous <lonc à moi, je vous en supplie, pour faire entendre raison à Octave. Qu'est-ce qu'il peut me demander légitimement,

n frère? C'est que je répare, autant qu'il est en moi la faute

DE SAINT-DKNIS, 197

doDt je me suis rendue coupable, moi, moi seule, je tous le dis à tous les deux, et dont seule je dois porter la peine. Oui, c'est vrai, j'avais cru un moment, aveugle et insensée que j'étais, pouvoir donner ma main à celui à qui j'ai de mon plein gré et spontanément donné mon cœur. Je reconnais à présent que c'est impossible, que trop de malheurs en seraient la conséquence inévitable. J'y renonce avec regret, un regret bien cuisant, allez ! un vif serrement de cœur; mais enûn j'y renonce et je consens à devenir la femme de mon cousin Hugues quand on voudra. Le plus tôt sera le mieux. Mon parti est pris, il est bien pris et je le tiendrai loyalement. Je serai une épouse fidèle, si je ne puis être une épouse aimante. Tu ne saurais me demander davantage, frère. Quant à moi^ en échange, je ne te demande qu'une chose, c'est de m'ouvrir tes bras, de me dire que je suis toujours ta petite sœur chérie et qpe tu renonces à toute pensée de vengeance contre un homme que tu ne connais pas, que tu ne connaîtras jamais.

C'est avec une éloquence vraiment entraînante, avec des larmes dans les yeux et dans la voix que Yalentine venait de s'exprimer, et il était bien difficile que son frère n'en fût pas profondément touché, de même que Lucien. Si, pour dissimuler autant que possible les émotions tumultueuses auxquelles son cœur était en proie, le jeune capitaine s'imposait une contrainte trop manifeste. Octave, lui, n'était nullement dans ce cas et, avant même que sa sœur eût cessé de parler, il la relevait et la pressait contre son cœur avec une effusion d'attendrissement qui ne lui permit pas d'abord de prononcer une parole. A la fin il s'écria :

— Oui, Yalentine, qu'il en soit ainsi! Tu es et seras toujours ma sœur chérie. Oublions tout cela comme on oublie un mauvais rêve. Seulement, je sais quelqu'un qui va être bien heureux, c'est le cousin Hugues. Je vais lui dire, ce matin même, qu'il peut faire publier les bans.

Bientôt après. Octave sortit avec Lucien, et, comme il n'était pas homme à abdiquer bien longtemps la légèreté et l'enjouement qui faisaient le fond de son caractère, il lui dit gaiement :

— Décidément, je sens bien que je n'étais pas né pour le

métier dont je ^iens de faire l^apprentissage cet hiver. Allons, Lucien, trouver le cousin Hugues. Puisque Toiseau de paradis va lui appartenir, j'abdique. C'est à son tour maintenant de monter la garde autour de la cage, et, en cas de besoin, de courir sus aux oiseleurs.

Ce jour-là niême, M. de la Tour Ghampbois^ le front tout rayonnant de la bonne nouvelle qu'Octave était venu lui ap* porter, se présenta à l'hôtel de Maillane. Il venait voir sa jolie fiancée et lui exprimer toute sa joie et ses remerciements. En vain Yalentine avait fait tous ses efforts pour paraître devant celui qu'il fallait bien appeler à présent son futur mari, avec un visage calme et serein. Ses joues marbrées de plaques rouges portaient encore, sous l'ombre de ses longs cils, la trace des larmes qu'elle avait versées, et le cercle bleuâtre empreint autour de ses yeux accusait tous les combats qui s'é* taient livrés dans son âme.

Suivant un usage plus exotique que parisien, le baron avait déganté sa main droite en entrant, et, lorsqu'il la tendit à sa jeune cousine, il ne put s'empêcher de constater lui-même que la main qu'on lui avait laissé prendre, et qu'il porta dé* volement à ses lèvres, était brûlante. Il en témoigna ausailôt un peu d'inquiétude ; mais Yalentine s'empressa de le rassurer, ajoutant qu'il fallait attribuer sans doute cette circonstance à la privation de sommeil, car elle avait fort peu dormi la nuit précédente.

— Je comprends, fit le baron, dont le visage ouvert et plein de cordialité laissa entrevoir une pointe de malice; quand il s'agit de prendre une grande résolution, on ne dort guère, on est agité, n'est-ce pas, ma cousine? Maintenant que celte résolution est prise, j'aurais bien mauvaise grâce à me plaindre de vos hésitations ; mais, s'il faut vous parler franc, dans le principe, cela n'a pas laissé que de me causer quelques inquié* tudes.

— En vérité, mon cousin, reprit distraitement Mlle de Maillane, vous m'étonnez.

— Oui, continua le baron, j'avais peine à me persuader que rien ne viendrait mettre obstacle à mon bonheur. Votre attitude même à mon égard n'était pas précisément des plus encourageantes, convenez-en, et puis je me rends justice, al-

DE SMKT*DBI«IIS. iW

lei f Vous avez tout ponr vous^ ma cousine, les grâces, ]a beauté^ la jeunesse^ et moi qu'ai- je à vous apporter en échange de tout cela ? J'ai quinze ans de plus que vous, et c'est beau* coup, des façons rustiques dont je voudrais bien pouvoir me débarrasser^ grâce aux leçons de votre irère ; mais jusqu'à présent il a en moi un détestable élève. Peut-être serez-vous plu6 heureuse si vous daignez vous occuper un peu de me façonner aux belles manières. Je serai très-docile, d'abord, je vous le promets. Avez-vous quelque conseil^ quelque indication à me donner, ma cousine? Parlez.

Pendant que M. de la Tour Champbois s'exprimait ainsi^ Yalentine, en proie à l'obsession d'une idée fixe, semblait complètement étrangère à la conversation, et il est fort pro« bable que les paroles de son cousin avaient retenti à son oreille comme les sons d'un langage inconnu qu'elle ne cbei^ chait pas même à comprendre. Celui-ci ne pouvait manquer de s'en apercevoir, et il laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec une expression de surprise douloureuse. A la fin, s'aper* cevant qu'il gardait le silence, Yalentine, comme réveillée en sursaut, s'écria ;

— Vous disiez donc, mon cousin, que... Pardon, si je n*ai pas prêté à vos paroles une oreille aussi attentive que mon devoir me le commandait; je vous ai, je crois, tout à l'heure fait connaître quelle était mon excuse.

A cet instant, Hugues se frappa le front, et, attachant tout à coup sur Yalentine ses grands yeux bleus, clairs, et profonds, comme l'azur du firmament par les beaux jours d'été :

— Ecoutez, ma cousine, reprit-il; il j a des choses que les jeunes filles ne disent pas, mais que les hommes devinent aisément, dans certaines circonstances. Kon*seulement vous ne m'aimez pas, ce que je trouve tout naturel, ce que j'aurais dû prévoir pour plus d'un motif; — hélas! tel n'a-t-il pas été le sort de mon père vis-à-vis de votre mère? et mon père avait pour lui tout ce qui me manque à moi, — mais encore vous en aimez un autre.

— Moi ! mon cousin, balbutia Yalentine confuse et rougissante, qui peut vous faire supposer pareille chose?

— Tout, ma cousine^toutl Yoyons,soyez franche avecmoi.

tOO LES DEMOISELLES

Pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt? Je ne me serais pas laissé aller à des rêves de bonheur irréalisables. Ah ! vous avez été cruelle pour moi, cousine, plus cruelle que vous ne pouvez penser, et vous m'avez bien peut-être donné le droit de Têtre à mon tour. Soyez tranquille, ce droit-là je n'ea userai pas. Ne pouvant prétendre à votre amour, laissez-moi réclamer votre amitié. Est-ce trop encore? Je me contenterai de moins, si vous voulez.

Pour toute réponse, Valentine tendit la main à M. de la Tour Ghampbois^ qui cette fois se contenta de la serrer dans la sienne, mais en évitant avec soin de la porter à ses lèyres ; puis il ajouta :

— Nous autres montagnards, ce n'est pas notre habitude de parler beaucoup, en revanche nous observons, et je pourrais, si je ne craignais de vous affliger, vous dire que, depuis quelque temps, j'ai observé bien des choses qui auraient dû me faire prévoir ce qui arrive aujourd'hui. Que voulez-vous? j'avais beau voir, je fermais les yeux obstinément à la lumière, parce que je nourrissais toujours le loi espoir de m'êlre trompé. Maintenant je comprends bien tout ce que votre position a de délicat et d'embarrassant, et je me rends compte de la démarche de votre frère auprès de moi. C'est une fausse joie que j*ai eue là, et elle a été de bien courte durée. Je ne vous en veux pas pour cela. Sans appui, sans expérience, hors d'état d'entreprendre dans l'intérêt de vos sentiments secrets, une lutte où vous ne pouviez attendre que la défaite, vous avez été forcée dans vos derniers retranchements sans pouvoir même vous défendre, et, finalement, vous avez capitulé. Est-cebien cela, ma cousine, et vois-je clair dans votre cœur?

Valentine ne put que baisser là tête en signe d'af&rmation.

— Oh ! ne craignez rien, reprit le baron je ne vous demande pas de confidence à ce sujet, je n'en ai pas le droit.

— Et moi, repartit vivement Mlle deMaillane, je suis toute prête à vous en faire si vous consentez à m'écouter.

— Pourquoi pas, ma cousine? Ce rôle de confident est désormais le seul auquel je puisse aspirer auprès de vous.

— Eh bien ! mon cousin, je ne veux plus avoir de secrets pour vous, et vous allez tout savoir. mon Dieu! pourquoi ^'ai-je pas eu plus tôt la pensée de faire appel à votre généro-

DE S\mT-DENlS. SOI

sitéy à votre délicatesse ? C'était peut-être le seul moyen de tout sauver. Déjà mon frère vous doit la vie... oh! ne cher* chez pas à nier 1 je sais tout ; et moi je vous aurais dû peutêtre plus encore.

— Je regrette, reprit le baron non sans quelque confusion, qu'Octave ait cru devoir, contrairement à nos conventions, vous révéler une aventure,..

— Qui est tout à votre louange, mon cousin, interrompit vivement Valentine, mais non pas à la sienne. C'est là son excuse. Eh bien I moi^ savez-vous que j'ai aussi un regret, c'est de n'avoir pas connu plus tôt votre conduite si généreuse et si touchante. Car alors j'aurais eu sans doute la force de résister aux entraînements de mon cœur^ et qui sait ce qui aurait pu arriver?

— Oh ! ma cousine,repartit M. de la Tour Champbois avec un sourire plein de mélancolie, ce qui est fait est fait. Ce n'est plus de moi qu'il s*agit, c'est d'un autre. Parlez-moi de cet autre. Je vous écoute.

Alors,avec une franchise d'expansion qui n'avait d'égale que sa candeur, la jeune ûlle se mita raconter à son cousin comment, bien jeune encore, puisqu'elle n'avait alors que seize ans et demi, orpheline et destituée de conseils et de surveillance, elle en était venue à aimer Lucien Parmentier et à lui promettre si ingénument et si témérairement de n'avoir jamais d^autre mari que lui. Cette passion romanesque^ qui semblait devoir, comme tant d^autres, s'évanouir sous l'action du temps, de Téloignement et des circonstances, s'était accrue, au contraire, dans l'isolement de la maison d'éducation de Saint-Denis, et c'était avec terreur, presque avec désespoir, que Valentine avait appris la clause du testament de son grandoncle qui di^osait de sa main. Depuis lors elle n'avait eu qu'une seule pensée, c'était de se soustraire à l'accomplissement de cette clause, fût-ce parun scandale, et l'occasion s'en était présentée pour elle la veille ; elle l'avait saisie avec avidité. Mlle de Maillane ne laissa ignorer à son cousin aucun des détails relatifs à cette imprudente démarche, non plus que tout ce qui en avait été la suite.

Plusieurs fois, en écoutant ce naïf récit, un mélancolique sourire s'était dessiné sur le visage du cousin Hugues; mais à

101 LES DEMOISBLLES

la fin son front se rembrunit singulièrement et Valentine ne put 8*empêcher d'en témoigner quelque chagrin.

— Mais enfin, poursuivit-elle, j'avais à cœur de ne rien vous cacher, au risque d'affaiblir le compatissant intérêt que vous voulez bien me témoigner. Je crains bien à présent de vous avoir donné mauvaise idée de moi, et cela me cause une véritable afûiction; car je tiens beaucoup à ne pas vous paraître indigne de votre estime.

*- Rassurez-vous, ma cousine, reprit le baron, après vous avoir entendue, j'apprécie plus vivement encore toute retendue de la perte que je fais en renonçant à Tespoir de vous voir jamais ma femme. Seulement il y a dans tout ce que vous venez de me confier des circonstances qui m'inquiètent, peut-être à tort, pour vous même.

— Quelles sont ces circonstances, mon cousin ?

— Permettez-moi jusqu'à plus ample informé de garder pour moi mes doutes, mes appréhensions. A quoi bon vous en troubler l'esprit? Vous aimez avec passion, je le vois, M. Lucien Parmentier, et tout ce que je sais de lui semble démontrer qu'il est digne de votre affection. Sans doute l'étroite liaison qui existe entre lui et votre frère depuis leur enfance était de nature à arrêter dès le principe un cœur plus fortement trempé que celui de ce jeune officier ; il est regret(al>/e qu'il n'ait pas eu le courage, l'énergie nécessaires pour résister à un entraînement qu'il devait bien savoir en contradiction manifeste avec les idées de votre famille. Mais enfin, si étranger que je puisse être aux pratiques du monde parisien, je sais qu'en pareille matière on se. montre de facile composition, et qu'il ne faut pas demander à une époque de relâchement dans les mœurs et d'énervement dans les caractères, des vertus qui ne sont plus de mode. D'autres, à sa place, au lieu de se montrer purement passifs, n'auraient pas manqué de mettre à profit votre jeunesse et votre inexpérience, et de grands malheurs pouvaient en résulter. Il ne l'a pas fait, ma cousine, et je lui en sais gré.

*^ Oh I s'écria Valentine, combien je vous aime, cousin, en vous entendant parler ainsi ! Et comme Lucien va vous aimer lui-même quand il apprendra...

DB SAiNT-DEMIS. tû3

— Ma pauvre enfant, interrompit le baron, vous m'excusez devons appeler de la sorte; car je pourrais presque être votre père, prenez garde, ne vous laissez pas égarer encore dans le pays des chimères ! Je sais trop par expérience ce qu'il en coûte quand il faut ensuite y renoncer. Si avancées que les choses puissent être, je vous promets de faire en sorte que tout cela avorte sans que vous ayez à vous en mêler en aucune façon : Nous conspirons ensemble, seulement c*est moi qui suis le chef de la conspiration, et vous n'avez rien à faire qu'à marcher à ma suite ; mais il y aura bien des obstacles à vaincre, et je ne sais pas encore moi-même quels moyens j'emploierai pour cela. Je ne vous demande à vous^ quant à présent, ma chère et charmante complice, qu'une discrétion et une réserve absolues. Vous me les promettez î

— Cousin^ vous avez ma parole.

•^ £t vous me permettez aussi devenir vous voir quelque*" fois, comme si nous devions être mari et femme)

— Tous les jours, si vous voulez, à toute heure*

— Soyez tranquille, ma jolie cousine, je n'abuserai pas de la permission.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu'il y a un proverbe qui dit qu'il ne faut pas jouer avec le feu, et vous savex que je me suis déjà brûlé bien fort.

— Pauvre cousin ! par ma faute. C'est donc à moi de panser votre blessure.

Là-dessus, Valentine tendit encore une fois la main au cousin Hugues, qui la serra doucement dans la sienne, et prit congé de la jeune fiille non sans avoir à comprimer un profond soupir.

Une bonne fôrtnne.

Depuis la soirëe mémorable passée au restaurant des Frères-Provençaux^ Palamëde Morgan était devenu tant soit peu mélancolique et rêveur. Ce n'était pas par poltronnerie, à coup sûr, car il savait pertinemment qu'un chroniqueur qui se respecte doit toujours être prêt à répondre avec Tépée ou le pistolet des blessures qu'il peut faire avec sa plume.

G*est pourquoi il ne manquait guère^ le matin^ avant d'aller déjeuner, de passer au moins une demi-heure au tir ou à la salle d'escrime. C'était là sa façon de prendre le vermouth et de se donner de l'appétit. Ajoutons que cela \^ posait, ce qui n'est pas indifférent pour un chroniqueur.

Mais d'abord un dueN n'est jamais un passe-temps bien agréable pour ceux qui n'en font pas leur état ; ensuite Palamëde ne laissait pas que d'être à la fois inquiet et plein de remords pour le pavé qu'il avait lancé absolument sans s'en douter à la tête d'un camarade, d'un ami, tel qu'Octave de Maillane, sans avoir même la ressource de pouvoir s'en excuser vis-à-vis de lui.

Un soir, il était assis dans le foyer de la danse, à VOpéra, pendant le cours de la représentation, sur un des divans qui entourent le gynécée chorégraphique. C'est là que les prêtresses du culte dont l'ex-danseur Petipa, en sa qualité de chef du service de la danse, est le grand pontife, viennent se recueillir avant d'entrer en scène ; c'est là, devant de grandes glaces dont cette sacristie profane est garnie du haut en bas, qu'elles préludent, par des battements de jambes et des exercices de divers genres, aux évolutions savantes qu'elles vont accomplir sur le plancher de la scène ; c'est là enfin que ceux de leurs adorateurs qui sont nantis de l'inappréciable

DE SâINT-DEI^IS . «OS

privilège de pénétrer dans les coulisses viennent leur offrir, pendant les entr'actes^ leur encens et leurs madrigaux.

Le foyer était encore désert, parce que les demoiselles du corps de ballet étaient en train de s'habiller dans leurs loges respectives. Palamède, le lorgnon invariablement fixé dans l'arcade sourcilière, mais le regard perdu dans le vide, rêvassait, en bâillant par intervalles. Peut-être même lui arrivaitil parfois de fermer les yeux et de se livrer à un demi-sommeil. Quoi ^qu'il en soit, il ne put réprimer un léger frisson en sentant une main se poser à la fois brusquement et fami<« lièrement sur son épaule, et en entendant une voit bien connue, s'écrier :

— Bonsoir, Palamède. J'ai à te parler.

Comme il gardait le silence, la même voix ajouta : -— Est-ce que tu dors en attendant ta belle ? La voix était celle d'Octave, et le chroniqueur se remit bien vite, en constatant l'inaltérable bonne humeur empreinte sur le visage de son ancien condisciple.

— Ma belle 1 reprit-il, est-ce que tu me prends pour un agent dç change ou pour un membre du corps diplomatique? Tu sais bien que je ne suis qu'un simple journaliste, c'est-àdire un de ceux qu'on craint plus ici qu'on ne les aime, et* auxquels on sourit parce qu'on n'ose pas leur faire la grimace... Voilà tout.

— Allons donc ! repartit Octave en s'asseyant auprès de Palamède, je n'en crois pas un mot. Tu as la digestion modeste ce soir^ mon bon. D'où cela vient-il ? A propos, je te fais compliment de ta dernière chronique. Elle est trèsréussie. Les embarras du chroniqueur, placé entre deux particuliers dont l'un lui propose une rencontre à l'épée et l'autre un échange de balles au pistolet I c'est très-drôle, ma parole d'honneur I

— Ah 1 tu trouves cela drôle, toi, Maillanel Merci 1

-— Certainement. Ah çà I moi\ pauvre Palamède, sais-tu que tu m'inquiètes? Vrai, tu as la figure d'un homme à qui Ton vient présenter une lettre de change.

— Et toi celle d'un homme qui vient d'en recevoir le montant. Ah I tu es un heureux mortel, toi, Maillane. Toutes ces demoiselles raffolent de toi. Tu es marquis d'abord. Cela

sonne toujours bien dans les coulisses. Je ne te parle pas de tes avantages physiques.

— Auras-tu bientôt fini de te moquer de moi î Je te conseille de te plaindre, toi dont la plume change Tencre en or, dont le nom est dans toutes les bouches I

— Si c'est pour me maudire, la belle avance !

— Ingrat ! tu oublies les bénédictions et les remerciements, parmi lesquels je gage qu'il s'en trouve quelques-uns en nature qui ont bien leur prix !

— Tu crois cela, toi, Maîllane? Eh bien! détrompe toi : c'est un bruit que nous faisçns courir, nous autres journalistes, pour en inspirer la fantaisie ; mais ce bruit-là ne se réalise jamais. Décidément, ces demoiselles n'ont d'yeux et d'oreilles que pour toi et ceux de ton bord. Tiens, veux-tu gager que tu viens ici pour attendre l'heure du berger? Quelque nouvelle conquête...

— A quoi vois-tu cela ?

— Parbleu I je le lis dans tes yeux, qui sont encore ç\vis émerillonnés que de coutume, dans le son de ta voix, plus émue, plus vibrante, dans l'impossibilité où tu parais être de tenir en place sur ce divan, où tu t'agites comme un possédé. Regarde-moi 1 Est-ce que je bouge, moi ?

— Eh bien 1 Palamède, tu pourrais avoir raison. Seulement il ne s'agit pas d'une de ces demoiselles,

— J'entends ; c'est d'une de ces dames à présent. Monsieur varie ses plaisirs et passe de la danse au chant. Quelle est l'étoile sur laquelle tu as braqué ton téleicope, signer don Giovanni 1

— Tu es bien curieux, Palamède.

— £t toi bien discret... pour changer. Mais tu as raison, ne me dis rien, car je ne veux rien savoir. J'ai fait vœu de renoncer à la chronique scandaleuse et de ne plus parler dans le journal que des actes de vertu de mes contemporains et contemporaines. C'est le moyen de ne plus me faire d'ennemis.

— r Et de n'avoir pas plus de lecteurs que de sujets de composition.

•—Tiens, Maillane, tu m*agaces, ce soir* Tu es trop heureux,

trop triomphant. Je m'en vais au cercle, où tu me retrouteras, si bon te semble, après le spectacle.

— Je nuirai pas au cercle ce soir, et c'est maintenant qu'il faut que je te parle.

— Je t'écoute.

— J'ai un rendez-vous, en effet.

— Que te disais-je?... et de plus, un premier rendez-vous, cela se voit de reste. Ah çà ! l'on t'a donc tenu longtemps la dragée haute, pour que je te voie si féru de ta nouvelle conquête ?

— Peut-être.

— Peste! mon cher, cela n'arrive pas souvent dans ce pays-ci. Il faudra lui donner la croix à celle*-là qui a résisté si longtemps à l'irrésistible Maillane. La garde meurt, mais elle se rend, n'est-ce pas?

— Apparemment, puisque j'en ai la preuve-là, dans la poche de mon gilet.

— Ah bah! et naturellement tu meurs d'envie de me faire voir la capitulation. Eh bien ! Maillane, je vais t'étonner. Je refuse, là, carrément, d'en prendre connaissance.

— Drôle de petit bonhomme ! comme dit le général Clérisseau.

— Oui, parlons-en de ton général l C'est un butor, un grossier personnage.

— Je ne dis pas non ; mais, mon cher Palamède, ce n'est pas de lui qu'il s'agit, c'est de moi, entends-tu bien ! de moi qui ai un service à te demander à propos du billet doux qu'on a bien voulu m'adresser,

— Ah! c'est différent. Pour toi, je suis prêt à me jeter au feu. Faut-il éconduire un rival, gagner un portier ou des domestiques, faire le guet? Parle, je suis prêt à tout,

— Ce ne sera pas si difficile que cela, dit Octave en riant. Et en même temps, tirant de sa poche le billet en question,

il le mit dans la main de Palamède.

— Tiens, lis ! ajoula-t-il.

— Avant d'ouvrir seulement ce billet, reprit le journaliste, je dois te prévenir que je connais l'écriture de toutes les étoiles du chant, les grandes comme les petites, et que leurs pattes de mouche figurent dans ma collection d'autographes.

t08 LES DKMOISEILBS

— Allons Palamëde^ cela va mieux. Tu redeviens fat.

— Je proteste. II s'agit tout simplement de lettres que ces dames ont cru devoir m'envoyer pour me remercier d'avoir parlé d'elles avec éloges dans ma chronique, ou pour m'en*courager à le faire.

— Alors je retire le mot; piais lis vite, parce que voici le moment où le foyer de la danse va être envahi. Je veux bien te prendre pour confident, toi, mon vieux camarade du collège Henri IV, mais ces demoiselles...

— Ce sont des grues, et on leur dit raca !

Là-dessus Pal amède se mit à parcourir le billet qu'il venait de déplier.

•^ Hum ! hum I murmurait-il tout en lisant^ ce n'est pas plus une cantatrice qu'une danseuse qui a écrit ce billet-là.

— Qu'importe ! reprit Octave, lis toujours.

Voici comment était conçu le billet dont il s'agit :

« Je ne viendrai pas ce soir à l'Opéra, mon bien-aîmé, car JD je n'ai personne pour m'accompagner. // est parti, pour » aller servir de témoin à un de ses amis qui a un duel en » Belgique et ne rentrera que demain. Puisqu'il vous faut » une preuve décisive de l'amour profond que j'ai pour vous, » — n'y a-t-il pas autant d'ingratitude que d'injustice de » votre part à en douter encore? — je vous attends ce soir, » mais seulement après minuit. Tout le monde sera couché )) à cette heure-là. Vous sonnerez à la porte cochère de Vhôtel, » et, afin de détourner tout soupçon, en passant devant le » logement du concierge vous aurez soin de dire, en déguisant » le plus possible votre voix : C'est moi, Wilhelm ! Wilhelm » est le nom d'un de mes gens; puis vous tournerez à gauche » sous le portail, et vous trouverez un escalier de service » dont l'entrée est surmontée d'une marquise. Vous monterez » alors un entresol et un étage. Là, vous vous arrêterez, on » sera aux écoutes, et on viendra vous ouvrir. A bientôt^ mon » bien-aimé!

» Celle qui vous appartient déjà de toute son âme, d

— Sapristi ! s'écria Palamède, en repliant précipitamment le billet et en le replaçant entre les mains de l'heureux destinataire, voilà une petite ou grande friponne qui entend joli-

DE SilNT-DEIflS. 109

ment son affaire. C'est un chef-d'œuvre de stratégie appliquée aux rendez- vous galants que ce billet-là, et ce n*est pas, k coup sûr, le maiden speech de la belle.

. — r Qu'en sais-tu ? reprit Octave un peu piqué.

— Pardon^ ma supposition était mal fondée, je veux croire avec toi, mon bon, que tu es tombé sur une princesse et que tu as l'étrenne de ses faveurs. Seulement, même dans ce cas, moi qui ne suis ni marquis, ni secrétaire de légation, je t'avoue que cela me contrarierait un peu de me déguiser ainsi en domestique pour aller voir ma maîtresse. Je sais bien que cela se fait dans les comédies de Marivaux ; mais Marivaux est un auteur de l'ancien régime, du temps de l'GEil -de-Bœuf, des mouches et de la poudre à la maréchale. Nous n*en sommes plus là, ajouta le chroniqueur en haussant la voix avec une intention marquée^ et je suis certain que la petite Tata, qui se balance là-bas comme un écureuil le long de la barre d'exercices, partage sur ce point toutes mes opinions politique, et littéraires. Qu'en dis-tu, Tata, des comédies de Marivaux ?

La jeune créature que l'on venait d'appeler de son petit nom de coulisses était entrée, en effet, depuis quelques instants dans le foyer de la danse, sans que les deux interlocuteurs y prissent garde ; ainsi interpellée, elle répondit, sans discontinuer ses battements de jambes et avec une accentuation qui laissait à désirer sous plus d'un rapport :

— Vous m'embête*, vous, et je vous défends de me tutoyer.

— Charmante enfant ! reprit Palamède.

Puis, se tournant du côté d'Octave :

— Eh bien, reprit-il, que te disais-je? voilà dans quel crédit sont les journalistes auprès de ces demoiselles de l'Opéra I

Au même instant, un essaim de danseuses court vêtues faisait irruption dans le foyer comme une volée d'oiseaux jaseurs, et le jeune marquis de Maillane se voyait entouré de toutes ces nymphes en maillot et en robe de gaze, empressées à lui faire fête et à venir s'informer de ses nouvelles. Dans les coulisses de l'Opéra, c'est le monde renversé, et, dès qu'un homme est tant soit peu à la mode, eût«il même cessé d'être jeune, fût-il laid comme un singe, il n'a pas besoin de se mettre en frais d'hommages, c'est à lui que les plus char-

210 LES DEHOISELLIS

mante0| — sujets de la danse ou coryphées, comme on les appelle, —* viennent faire la cour.

Ce fut d'une façon un peu distraite qu'Octave répondit celte fois aux plus tendres avances^ aux plus encourageantes poignées de main. Il était manifestement absorbé par une préoccupation facile à comprendre et^ comme Palamède faisait mine de s'en aller:

-»- Attends 1 lui ditMl^ attends ! Tu sais que j'ai quelque chose à te demander.

Heureusement l'entr'acte fut assez court, et bientôt on vit apparaître en haut des degrés qui conduisent au foyer, situé en contre-bas de la scène^ un laquais en grande livrée du temps jadis, comme on n'en voit plus guère qu'à TOpéra, où les traditions semblent se perpétuer aussi invariablement que | dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. En même temps Ton entendit retentir la formule consacrée:

— Mesdames, le troisième acte va commencer.

Aussitôt l'essaim des danseuses se précipita en tourbillonnant vers la porte et disparut. Octave et Palamède restèrent seuls dans le foyer.

— Et maintenant, s'écria ce dernier, qu'attend Qreste de Pylade?

— J'attends, fut-il répondu, que tu me prêtes l'appui d'un faux témoignage.

— Cette confiance m'honore. Merci de la préférence.

— A charge de revanche, bien entendu. Tu comprends que je n'ai pas voulu m* adresser à Lucien, parce que t'est un sage, lui.

— Décidément, M'aillane, tu me combles.

— Laisse-moi donc parler, animal ! Si tu étais, comme moi, investi de Tauguste fonction de tuteur d'une jeune ingénue, vivant avec elle sous le même toit, tu aurais déjà compris que j'ai dû, à partir de ce moment-là, introduire de grands changements dans mes habitudes. Je me suis rangé, je ne découche plus. Or, comme le temps des bals est passé, il m'a fallu choisir un autre prétexte pour m'absenter cette nuit. J'ai dit à ma sœur et à M. de la Tour Champbois, mon futur beau-frère, que tu donnais à souper ce soir, après le

DE SÀIIST-DENIS. 211

spectacle, à quelques amis du journalisme et des arts, et que tu m'avais prié d'être des vôtres. Tu comprends ?

— Parfaitement, et je m'en vais de ce pas préparer tout ce qu'il faut pour ce souper de carton. Bonsoir, mon cher Maillane, et bonne chance ! Prends le manteau couleur de muraille. A propos, as-tu dans ta poche un stylet, voire même un revolver?

— Allons donc ! pour qui me prends-tu ? Où crois-tu que j'aille en ce moment ?

— Tu es brave, c'est connu, et, de plus, tu vas dans une maison fort respectable, je n'en doute pas, bien que la maîtresse de la maison paraisse disposée, pour l'amour de toi, à ne pas respecter bien des choses. De plus, il s'agit d'une grande dame, c'est évident.

• — Ah ! mon cher Palamède, cette grande dame-là, si tu savais comme elle est jolie!

— Qui oserait dire le contraire? C'est égal, tu me croiras si fu veux, mais j'aime mieux être à ma place qu'à la tienne.

— Poltron! qu'est-ce que l'amour sans le mystère, sans les obstacles, les dangers même? Fais-moi le plaisir de me l'apprendre.

— La rencontre de deux fantaisies et le contact de deux épidermes, Chamfort l'a dit et moi je n'en demande pas davantage.

— Palamède, je te plains,

— Maillane, je t'admire. Je crois voir en toi le beau Léandre s'en allant, par une nuit de tempête, trouver Héro dans sa toui*, en traversant l'Hellespont à la nage.

— Que le diable t'emporte avec tes souvenirs mythologiques ! MaiE, sois tranquille, au moins je ne risque pas de me noyer.

— Espérons-le, mon Dieu ! fit Palamède, mais je te préviens qu'il pleut et qu'il neige. Bref, il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors... un amoureux c'est différent.

Là-dessus les deux amis se séparèrent,

Une grande heure environ s'était écoulée depuis cet entretiee. Le spectacle étant terminé, Içs portes de l'Opéra venaient d'être closes. Il faisait, en effet, comme l'avait dit le chroniqueur, une soirée fort maussade, La bise soufflant avec vio-

îit LES DEMOISELLES

lence et la pluie et la neige tombant par brasqiies rafales^ at aiect chassé les promeneurs du boulevard. La plupart des boutiques étaient déjà fermées. Octave, après avoir traversé le passage de TOpéra, monta dans la première voiture qu'il rencontra, et comme le cocher lui demandait où il fallait le conduire, il répondit :

— - Aux Champs-Elysées, au coin de l'avenue Montaigne.

C'était dans cette avenue que le prince Yvanof avait fait élection de domicile en revenant de Nice. Il avait pris en location un vaste pavillon meublé, qu'il occupait seul avec la princesse et ses domestiques. En dépit du mauvais temps, M. de Maillane, par un instinct de réserve, de précaution même, facile à apprécier, avait cru devoir éviter de se faire arrêter à la porte de la maison où il se rendait; car nous supposons que nul de nos lecteurs n'a pu s'abuser un seul instant sur l'origine réelle du mystérieux billet dont Pala« mède avait reçu connaissance, et sur la jolie pécheresse qui Pavait tracé de sa main.

11 pouvait bien être minuit un quart pour le moins loTSC^ue Octave, après avoir congédié le cocher qui l'avait amené, mil pied à terre dans l'avenue Montaigne. La bise du nord-ouest n'avait pas cessé de faire rage ; mais il ne tombait plus de giboulées, et c'était fort heureux, car en conscience il eût été assez désagréable pour un jeune membre du corps diplomatique, appartenant au monde élégant, d'arriver chez la princesse, pour un premier rendez-vous, aussi mouillé et crotté que s'il venait de faire campagne... une vraie campagne de Russie, par-dessus le marché.

Après avoir, au préalable, constaté que, à part les canAélabres municipaux qui éclairaient l'avenue alors complètement déserte^ et les mugissements du vent dans les arbres encore dépourvus de feuilles, tout était obscurité et silence dans le paysage^ le jeune marquis, fidèle aux indications qu'il avait reçues, sonna à la porte cochère. Cette porte s'ouvrit. Il eu franchit rapidement le seuil, et la referma avec précaution pour éviter tout ce qui pourrait appeler l'attention.

Il n'y avait plus de lumière dans le logement du concierge ; mais il paraît que celui-ci était de ces fonctionnaires vigilants qui prennent au sérieux l'accomplissement de leur

DE SAmT-DE!(l$, Si 3

tâche ; car en entendant la porté se refermer, il s'empressa de crier du fond de son lit : « Qui est là? » Octave répondit aussitôt par le mot de passe convenu : <r C'est moi,Wilhelm 1 a ety cela iait^ il s'engagea aussi rapidement que les ténèbres le lui permettaient sous le portail, puis il pénétra dans Tescalier de service, qu'il se mit à gravir à tâtons.

En effets bien qu'en sa qualité de tumeur il eût toujours dans sa poche des allumettes chimiques^ il avait compris que^ plus il approchait du but, plus il devait montrer de prudence. Après avoir monté, suivant l'indication du billet^ un entresol et un étage^ il se trouva devant une porte entr'ouverte^ à travers laquelle filtrait un mince filet de lumière^ et, ayant poussé cette porte, il entra. La porte aussitôt se referma sur lui .

Son cœur ne laissait pas que de battre assez violemment dans sa poitrine, car^ d'abord, il aimait^ autant qu'un homme de sTa trempe peut aimer, la jeune femme par laquelle il était attendu. Ensuite, si familier qu'il pût être avec les caravanes amoureuses, il y avait dans cellerci un caractère d'aventure et de mystère bien fait pour Timpressionner un peu.

Ce ne fut pas sans quelque surprise qu'il se trouva alors face à face, dans une façon d'antichambre, avec le grand diable de chasseur moustachu qui accompagnait toujours le prince et la princesse toutes les fois qu'ils sortaient en voi-* ture. C'était — on s'en souvient peut-être — un moujick qui savait à peine quelques mots de français.

En y réfléchissant un peu. Octave s'arrêta à cette pensée assez naturelle que la princesse n'avait pas voulu mettre une de ses femmes dans la confidence, de peur d'indiscrétion, et qu'elle avait préféré employer^ dans cette circonstance délicate^ une espèce de brute sur qui elle était sans doute en droit de compter.

Le chasseur était en petite livrée et tenait à la main une lanterne d'appartement. Il s'inclina en silence et respectueusement devant M. de Maillane^ et lui fit signe de le suivre. Après avoir traversé plusieurs pièces oîi le bruit des pas se trouvait assourdi par les tapis et les tentures, on arriva devant une dernière porte que le chasseur ouvrit avec précaution. Puis il souleva une lourde portière ouatée, et Octave

S44 LES DEMOISELLEB

se trouTâ enfin dans la chambre à coucher de la princesse, éclairée seulement par une lampe d'albâtre suspendue au plafond.

Au milieu de cette chambre^ qui était assez vaste et meublée avec beaucoup de luxe et d^élé^Htice, il y avait un grand guéridon, et sur ce guéridon une riche corbeille qui ressemblait par sa forme et ses dimensions à une corbeille de mariage.

Octave, qui venait de promener ses regards dans toute rétendue de la chambre^ sans apercevoir la princesse, les arrêta machinalement sur cette corbeille, dont le couvercle était abaissé, et il pouS!»a un grand cri.

Dans cette corbeille, toute capitonnée de satin noir, il y avait une femme couchée, une femme, dont la pâle lueur s'échappant de la transparence de l'albâtre, laissait entrevoir les formes harmonieuses dans tout Téclat de leur nudité, à peine dissimulée par un grand voile de crêpe noir. L'opulente chevelure d'un blond d*or qui couronnait sa tête, d'un galbe si fin et si pur, s'était dénouée et répandue moilié sur ses épaules^ moitié sur son sein. Quelques boucles avaienl même envahi son visage, mais pas assez complètement pour qu'on pût hésiter un seul instant à la reconnaître. C'était bien la princesse Yvanof. Elle paraissait plongée dans un doux somme IK

Au cri poussé par Octave, une porte s'ouvrit sous la tenture de la chambre, celle sans douté qui communiquait avec l'appartement du prince et il apparut lui-même sur le seuil, calme et froid, comme de coutume, et sans prononcer une parole ; puis '\\ se mit à attacher tour à tour sur Octave et sur la jeune femme couchée dans la corbeille ses yeux d'un bleu verdâtre^ devenus presque phosphorescents dans la pénombre de la chambre.

Alors, mais alors seulement, toute cette fantasmagorie commença à s'éclairer dans le cerveau d*Octave d'une lueur horrible. Tl se rappela Tanecdote du souper aux FrèreS'Provençauooy racontée par Palamède et à plusieurs reprises interrompue par le rire étrange et. par les rectifications du prince Yvanof. Sans se rendre pourtant encore bien compte du lien qui pouvait exister entre un passé dont il ignorait

bien des circonstances, dont les acteurs eux-mêmes lui étaient inconnus^ il se sentit frissonner instinctivement jusqu'à la moelle des os : pâle, le front baigné d'une sueur froide, il balbutia en se tournant vers ce spectre, qui demeurait toujours immobile et muet sur le seuil de la porte :

— Prince, je suis à vos ordres.

Un sourire^ rempli cette fois d'une inexprimable amertume, se dessina sur la physionomie du prince Yvanof, qui, hochant la tête, répondit :

— Monsieur le marquis de Maillane, je vous tiens quitte. Vous avez voulu posséder cette femme« Prenez-la 1 maintenant, je vous la donne. N'est-ce pas qu'elle est bien belle I

Le sang-froid du prince, les paroles même qu'il venait de prononcer, avaient augmenté encore^ s'il est possible^ Tépou- "vante dont Octave ne pouvait se défendre. Il était là, debout, promenant, lui aussi, des yeux devenus hagards de Tétrange spectacle qu'il avait dans cette corbeille à celui qui avait osé le lui ofTrir. Tout à coup, plein d'horreur etfrappé d'une pensée funeste qui acheva de glacer tout son sang dans ses veines, il s'écria :

— Pour que vous me parliez ainsi, il faut que vous soyez déjà assuré de votre vengeance.

— Peut-êtrcj murmura le prince d^une voix presque sépu^ craie*

— Oh! non, cela ne se peut pasi s'exclama Octave en se penchant sur la corbeille. Ce serait trop horrible! Madame! madame! éveillez-vous, je vous en supplie! Nadéje! chère Nadéjel c'est moi, entendez-vous?

Il y eut un silence, silence scandé par un éclat de rire sauvage et vraiment effrayant du prince Yvanof qui, haussant les épaules, répondit à la fin :

— Elle ne s'appelle plus Nadeje, elle s'appelle Gabrielle, la belle Gabrielle. Peut-être, il y a quelques heures à peine, à ce seul nom vous l'auriez vue tressaillir et se dresser debout dans cette corbeille; mais maintenant, que vous l'appeliez de l'un ou l'autre nom, je vous garantis qu'elle ne vous répondra pas, car elle est morte.

— Morte! cria Octave dont les cheveux se dressèrent d'horreur et dont un sanglot étrangla aussitôt la voix au passagCé

En même temps^ éperdu, palpitant, il étendit les mains coH' ▼uUivement et toucha le coips de la princesse. Ce corps élai! glacé.

— - Ahl malheureux! fit-il en bondissant auprès du prince, l'écume et la menace à la bouche, c'est vous qui Tavez tuée!

— Et quand cela serait? reprit le prince, en s'approchant à son tour de la corbeille, les bras croisés et en laissant voir pour la première fois sur son visage hideusement convulsé je ne sais quel sinistre reflet de ce qui se passait intérieurement dans son ftme, n'aurais-je pas été dans mon droit? Je lui avais donné mon nom à cette créature, que non pas seulement votre père^ mais que tout Paris a connue jadis sous son nom impur de la belle Gabrielle, et, pourm*en récompenser elle s'apprêtait à devenir la maîtresse du fils comme elle a été celle du père.

— mon Dieu I murmura le jeune homme en se couvrant le visage de ses mains et en y laissant tomber sa tête, comme s'il eût reçu le coup de grâce.

Il eut un nouveau silence. Le prince reprit cette fois d'une voix plus calme :

— Vous devez connaître l'écriture de cette femme, puisque vous étiez en correspondance suivie avec elle, oh ! n'essayez pas de nier! Toutes les lettres que vous lui avez adressées sont entre mes mains. Elle aurait dû les brûler après les avoiriues; mais elle n'avait pu s'y résoudre, sans doute tant eiie avait d'amour pour vous. C'est un tort qu'elle a eu là, un grand tort et qui l'a perdue. Ëh bien ! tenez, lisez maintenant 1

En même temps il désignait d'un regard perçant un papier qu'Octave n'avait pas encore aperçu et qui était déposé sur le guéridon, auprès de la corbeille. D'un geste fébrile, le secrétaire de légation s'empara de ce papier et lut ce qui suit :

a Qu'on n'accuse personne de ma mort! J'ai trahi mes Ts> devoirs d'épouse comme j'avais trahi mes devoirs d'amante, » et je m'en punis moi-même. Au moment de mettre fia à o mes jours avec un poison qui^ dit-on, ne cause aucune » souffrance (le chloroforme) je demande humblement par- » don à Dieu et à mon mari.

a Princesse nadéjk tvanof* »

DE SAINT-DBNIS. 217

Le papier ne' contenait pas d* autre indication et il n'était pas même dat^.

— Maintenant, poursuivit le prince, monsieur le marquis de Maillane, votre vie est entre mes mains. Je pourrais vous tuer ; la loi française m'absoudrait, car vous êtes entré chez moi comme un voleur de nuit, pour me prendre mon bien le plus cher, la femme à qui j'avais tout sacrifié, jusqu'à ma considération et à mon honneur, mais le souvenir de votre père vous protège. Partez, monsieur, partez bien vite 1 votre Tie est à ce prix.

En parlant ainsi, le prince avait frappé ses deux mains l'une contre l'autre. A cet appel, lemoujick qu'il avait élevé à la fonction de chasseur parut avec sa lanterne à la main.

-;- Reconduisez M. le marquis de Maillane ! s'écria Iroiàfi" ment le prince en s'inclinant devant le jeudé homme comme devant un hôte*

La mèria*

Peut être n'est-il pas hors de propos d'entrer à présent dans quelque s détails purement rétrospectifs sur ce qui a?aiV pu se passer entre le prince et la princesse Yvanof, soit dans la journée, soit antérieurement, pour expliquer ce que, sans nul doute, plus d'un lecteur, et surtout plus d'u'ne lectrice a déjà deviné au moins en partie.

Depuis son retour à Paris, le prince Yvanof, toujours défiant, bien qu^il affectât le contraire, toujours poursuivi par les souvenirs du scandaleux passé de la belle Gabrielle n'avait pas tardé à s'apercevoir, en dépit de l'habile manège de sa femme, qu'elle élait disposée à lui donner un nouveau rival dans la personne du jeune marquis deMaillane.

A cet égard, tous ses soupçons jaloux reçurent une cruelle confirmation par suite de la découverte qu'il lui arriva de faire d'une boîte à double fond contenant toutes les lettres adressées par Octave à la princesse. Comment ces lettres étaient-elles parvenues à la destinataire nonobstant l'active surveillance de son mari? C/est ce qu*il est hors de propos de chercher à élucider. Avec un peu d'ingéniosité et de bonne volonté, les amoureux, en dépit de tous les obstacles, trouvent toujours moyen de correspondre ensemble. En faisant une semblable découverte, un mari né sous le

LES DEMOIftSLLfô DB SilRT^bENtS. 21^

beau ciel de France aurait jeté feu et flammes, injurié et peut-être maltraité sa femme, saisi les tribunaux, que sais-je encore? Mais un mari moscovite, un boyard élevé sur les bords de la Neva n'était pas bomme à s'engager ainsi sotte*ment sur la grande route que suit le commun des martyrs. Il lui fallait une vengeance plus raffinée, plus asiatique.

Dans cette pensée, le prince Yvanof, après avoir replacé la correspondance dans la cachette où il l'avait trouvée, s'était mis aux aguets ; il avait veillé, espionné, le tout en pure perte, si bien que de guerre lasse il s'était déterminé à re^ courir au vieux et vulgaire stratagème à l'usage de tous les maris trompés, et qu'il y a bien des raisons de croire infail* lible.

Parti en apparence pour Bruxelles, avec son fidèle moujick, il quittait en même temps qUe cet homme, dès la deuxième station, le tfdin où ils avaient pris place, et il rentrait avec lui dans Paris, par des chemins opposés ; puis, sans que nul autre de ses gens s'en doutât,. il trouvait moyen de réintégrer son domicile.

Là, il s'était blotti dans un cabinet de son appartement qui communiquait, comme on Ta vu, par une porto sous tenture avec la chambre à coucher de la princesse ; il y avait fait établir une de ces ouvertures, qu'on appelle à si bon droit un judas, et qui était connue de lui seul. Du fond de cet observatoire^ il lui avait été facile de ne pas perdre un seul des mouvements de la princesse. Lorsqu'elle eut achevé d'écrire le billet qu'elle adressait à Octave, il entr'ouvrit doucement la porte que Ton sait, et, s'emparant rapidement du billet t

— - C'est moi, dit*il froidement, qui me charge de faire parvenir ce message à son destinataire.

La terreur de la jeune femme, son désespoir, à quoi bon les décrire? Ne sont-ce pas là des impressions qu'on sent encore mieux qu'on ne les exprime? En proie à un horrible frisson, tremblante et à peine' en état d'articuler une parole, elle s'était jetée aux pieds de son mari, de son juge^ les mains jointes et en sanglotante

-— Tuex-moi 1 balbutiait -elle, mais grâce pour lui !

-^ Vous l'aimez àanc bien ce jeune bomme? reprît le

220 l^ES DEMOISELLES

prince, beaucoup plus sans doute que vous n'ayez aimé son père.

Pour toute réponse, la princesse se cacha le risage entre ses mains^ qu'elle inonda de ses larmes.

— Je comprends, fit le prince sans se départir de son flegme imperturbable. Rassurez-vous en ce qui concerne ce jeune homme. Il ne me devait rien, lui, et puis un autre a payé pour lui dans le passé. Ce qu'il a fait, beaucoup l'eussent tenté à sa place. C'était à vous à sauvegarder mon honneur qui était devenu le vôtre, à décourager M. de Maillane au lieu de Tencourager. Vous avez manqué à tous ces devoirs. Tant pis pour vous!

Ayant ainsi parlé, le prince se tut comme le juge qui vient de prononcer la sentence du condamné.

La princesse atterrée était restée à genoux et comme pétrifiée, dans l'attitude suppliante qu'elle avait prise instinctivement devant son mari. Celui-ci se promenait gravement par la chambre, les bras croisés, la tête baissée sur sa poitrine ; mais sa physionomie^ où pas un muscle ne bougeait, annonçait une immuable résolution. Au bout de quelques instants il s'arrêta devant la jeune femme, et^ laissant tomber sur elle son regard plus morne et plus glacé que jamais :

— Ecoutez, Gabrielle, reprit-il en affectant de lui rendre ce nom devenu pour elle un stigmate, à raison de tous les souvenirs scandaleux qui s'y rattachaient, lorsque, après vous avoir infligé une flétrissure presque publique, châtiment bien mérité de toutes vos trahisons, j'ai eu pitié de vos larmes, de votre repentir; lorsque, aveuglé par l'inexplicable et honteuse passion que vous m'aviez inspirée, j'ai été assez fou pour vous donner mon nom, vous souvient-il à quelles conditions cette union s'est faite f

— Je m'en souviens, murmura la jeune femme d'une voix à peine perceptible.

Le prince poursuivit :

— - Et cependant vous vous disposiez à me trahir encore une fois, si j'avais eu moins de vigilance; cela ne sera pas. Allons I la trahison est découverte. Vous savez ce qui vous reste à faire. Priez Dieu qu'il ait pitié de votre âme.

Ayant ainsi parlé, le prince se retira, et un instant après.

DB SAINT-DENIS. f 21

la princesse qui était toujours demeurée à genoux et que l'arrêt implacable qui Tenait de lui être signifié avait littéralement foudroyée^ entendit distinctement qu'on fermait et yerrouillait à Textérieur toutes les portes qui conduisaient à sa chambre à coucher.

Pantelante de frayeur, elle se releva et s'élança d'un bond successivement à chacune des deux fenêtres de la chambre. Peut-être voulait-elle essayer de fuir par Tune des issues^ ou, ce qui est plus probable, était-elle résolue à chercher la mort par cette voie-là, en se précipitant d'une hauteur de deux étages sur le pavé de la cour. Mais c'étaient des fenêtres doubles suivant un usage qui tend à se généraliser dans les appartements de luxe, et elle découvrit bien vite que son mari par surcroît de précaution, avait fait fermer par un cadenas les battants extérieurs.

En même temps elle aperçut sur sa toilette une fiole remplie d*un liquide incolore et ressemblant à de l'huile ; à côté de cette fiole un mouchoir et une éponge... Elle poussa un cri dont nulle parole humaine ne saurait rendre l'expression déchirante, et tomba évanouie sur le tapis de sa chambre.

Lorsqu'elle revint à elle, elle n'était plus seule. Le prince se trouvait à ses côtés; il l'avait relevée, placée sur une dormeuse, où elle était étendue tout de son long, et il soutenait entre ses bras cette tête charmante, déjà couverte des ombres de la mort, et à laquelle son opulente chevelure d'un blond d'or qui s'était dénouée, faisait comme une resplendissante auréole.

Une teinte violette marbra les joues pâles de la jeune femme et ses grands yeux, en se rouvrant à la lumière, se fixèrent d'abord sur l'homme qui était là occupé à la contempler et absorbé dans je ne sais quelles pensées impénétrables. Puis elle s'aperçut que, dans sa chute, le peignoir dont elle était couverte s'était écarté et laissait sa poitrine complètement nue, — car tout cela se passait avant qu'elle eût achevé sa toilette. — Alors, obéissant à un instinct de pudeur alarmée, elle porta vivement ses deux mains à son sein^ et se mit à rajuster son peignoir.

Mais tout à coup le souvenir de tout ce qui venait de se passer se réveillant en elle avec les effluves de la vie, par un élan

eonvulgif 9 elle se redretta d'elle-naAme $iir U àùtmBUMe, et étendant la main dans la direction de sa toilette, elle désigna du doigt avec terreur, la fiole qu'elle y avait aperçue» pui5 elle balbutia d'une voix étranglée :

— Qu'est-ce que cela, mon Dieul qu'est-ce que cela?

«— Cela ! répondit le prince d'une voix sourde, na le savezvous pas? Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que vous vous souveniez parfaitement des conditions dans lesquelles vous êtes devenue ma femme f

— Alors, reprit la malheureuse jeune femme toute tremblante, c*est donc du poison?

-— Oui et non. C'est un narcotique d'un efiet très^puissant, qui endort la douleur, éteint la sensibilitéi suppriaie la soufirance...

•— Ët^ finalement, donne la mort.

— Peut-être ; mais n'est-ce pas vous qui avez déclara que si, pour un motif quelconque, vous vouliez ou deviez mettre fin à vos jours, ce genre de mort vous paraissait préférable à tout autre? Cette fiole contient du chloroforme, suivant h déclaration écrite et signée par vous le jour où,.vous tendant la main, au bord du ruisseau plein de fange où vous alliez vous noyer, je vous ai relevée et faite princesse. Ce jour-là, avez-vous hésité un seul instant? Non, vous m'avez dit que vous vous sentiez assez forte pour vous soumettre à telle condition qu'il me plairait de vous imposer, pour le cas qu vous viendriez à trahir la foi jurée, à manquer à vos devoirs d'4« pouse. Qu'avez-vous à répondre ?

— Rien, Seigneur mon Dieu ! rien ! murmura la princesse en laissant tomber sa tête entre ses mains et en fondant en larmes.

Puis soudain, entraînée par cet énergique instinct de la conservation qui n'abandonne jamais une créature humaine dans les circonstances même les plus désespérées, elle se précipita à genoux devant son mari et, attachant sur lui un re* gard suppliant :

— Grâce! s'écria-t-elle, grâce! je vous en prie. Vous ne sauriez vouloir que je meure, je suis trop jeune encore. C'est une épreuve, n'est-ce pas, que vous avez voulu faire, une épreuve bien cruelle? Si vous avez cherché à m'epouvanter,

DIS sàim-DEMis. nz

oh! TOUS y avez réussi, allez! Je suis 8Ûre que, demain, mes chereux que vous admiriez tant auront blanchi quand je me réveillerai après cet horrible rêve. Mais vous ne sauriez vott-> loir pousser les choses plus loin; car vous m'aimez au fond, je le sais, vous me l'avez prouvé maintes fois, et en medon* nant votre nom vous n'avez plus permis à pergonne d'en douter. Les apparences sont contre moi, Je le sais ; mais enfin ^ mon ami, je ne suis pas tout & fait indigne de conserver ou tout au moins d reconquérir votre affection. Coupable envers vous par la pensée, en fait je ne le suis pas. J'en prends Dieuà témoin. Je vous jure par tout ce qu'il y a de plus cher «a monde, que, depuis que je suis votre femme, nul autre que vous n^a obtenu de votre Nadéje la moindre faveur. Soyez miséricordieux pour moil Ayez pitié! Si vous saviez comme je serai reconnaissante envers vous! comme je vous aimerai!

En parlant ainsi, la princesse, toujours agenouillée, avait saisi les mains de son mari, qu^elle couvrait de ses baisers et qu'elle mouillait de fies larmes. Les vibrations émues de sa voix^ l'éloquence de son attitude et de ses regards^ le désordre même de se toilette, tout semblait se réunir pour ressusciter en elle la Madeleine repentante de TEvangtle, avec l'appoint que peut y ajouter tout ce qu'il y a de piquant et de fascinateur dans une charmeresse de notre époque habile à faire tourner toutes les tètes pour peu qu'elle veuille s'en donner la peine.

Que se passa-t-il alors dans l'âme du prince Yvanotfll y aurait à cet égard bien des choses à dire et quelques-unes à sous^ntendre. On pouvait lire dans ses yeux un mélange confus d'impressions très-diverses, à commencer par la rage jalouse que vient tempérer par intervalles, une nuance de compassion et en finissant, si l'on veut, par cette sorte de convoitise troublée parle remords à laquelle n'échappaient point sans doute, au fond de leur thébaïde, les ascètes des premiers âges du christianisme, lorsque quelque impure vision venait les troubler dans l'accomplissement des austérités de leur tâche. On eût dit même, par instants, que le juge, conscient des sensations tumultueuses qui s'élevaient dans tout son être, cherchait à s'arracher aux étreintes suppliantes de la coupable prosternée devant lui; mais elle, avertie peut*étre par tm

ÎU IBS DENOISEUES

instinct tout féminin de l'inéluctable fascination que ses charmes exerçaient encore sur Thomme qui Tavaittant aimëe, comme le naufragé au moment suprême, elle avait saisi convulsivement cette dernière épave et, redoublant d'efforts elle enlaçait son mari entre ses bras et se haussait peu à peu jusqu'à son visage.

Au milieu de cette sorte de lutte, les lèvres du prince rencontrèrent cette bouche dont le sourire Tavait enivré jadis et s*y collèrent un instant. Machinalement ou par hasard un baiser fut échangé de part et d'autre. Était-ce donc un baiser de réconciliation?...

Pourtant, quelques minutes à peine s'étaient écoulées depuis cet embrassement, dontl'amère volupté est inénarrable, que déjà l'infortunée jeune femme était de nouveau étendue tout de son long sur la dormeuse, en proie au râle de l'agonie. Cette fois c'était le prince Yvanof qui était à genoux devant elle... Le chloroforme avait fait son œuvre.

Faut-il croire que, après avoir en quelque sorte cueilli Je pardon sur les lèvres de son mari, la princesse avait compris qu'elle n'était pas en droit de se pardonner à elle-même et qu'il n'y avait qu'un seul moyen d'expier sa faute en ao ceptant, victime résignée et obéissante, le châtiment qu^elie s'était réservé par un pacte bizarre, mais librement consenti, et qui avait été la clause fondamentale et secrète de son contrat de mariage? Cela est possible, sans doute, bien que peu probable.

En effet, s'il en eût été ainsi, la princesse Yvanof ne se serait-elle pas fait un devoir de donner au moins une date précise à la déclaration que le prince, dans sa cruelle prévoyance lui avait fait écrire et signer plusieurs années auparavant, dans le but manifeste de s'assurer, au cas où il aurait à se venger d'elle, le bénéfice de l'impunité? Or, on se souvient que cette déclaration ne portait aucune date.

De plus, le papier sur lequel elle avait été écrite avait cette teinte jaunâtre qui résulte inévitablement de la rouille des années. Si, au lieu d*ôtre l'un des représentants d'une puissante aristocratie étrangère, le prince Yvanof n'avait eu que la condition d'un pauvre hère, s'il n'eût pas été d'ailleurs de notoriété publique qu'aucun incident n'était venu troubler la

paix de son ménage, il est permis de se demander jusqu'à quel point un semblable témoignage aurait paru suffisant à Tœil investigateur d'un magistrat quelconque de notre grande capitale, pour ne pas prescrire au moins tout d^abord une enquête.

Le jeune marquis de Maillane lui-même, s*il n'avait pas eu un puissant intérêt à garder le silence sur toute cet)e aventure^ n'était-il pas en droit, sinon même obligé légalement et moralement, de faire connaître à la justice les appréhensions prophétiques dont la princesse n'avait pu se défendre en sa présence le soir où^ pour la première fois^ dans le fond d'uhe loge de théâtre, il avait osé lui déclarer son amour ?

Mais alors surgit un effroyable dilemme. Si cette infortunée jeune femme^ se cramponnant à la vie, avait refusé de mettre fin elle-même h ses jours, ainsi qu'elle s'y était engagée solennellement, il faut donc admettre que son mari, mettant à profit la période de prostration, d'anéantissement même qui dut succédera toute l'exaltation qu'elle avait montrée, eut l'horrible courage d'accélérer le dénoûment qu'il avait préparé, et, encore tout enfiévré des caresses de sa victime, d'accomplir, sur sa personne l'office de bourreau .

Comme il n'y avait alors aucun œil indiscret ouvert derrière le judas pratiqué dans les tentures de la chambre de la princesse^ qu'il faisait déjà d'ailleurs presque nuit pour cette œuvre de ténèbres^ c'est là un problème dont la belle Gabrielle — le moment n'est-il pas venu de lui rendre son nom doublement baptismal? — a emporté le secret dans la tombe.

A cet égard même le doute est permis, comme le lecteur pourra le voir en lisant ce qui suit, tant il est vrai que pour certaines existences errantes, tourmentées, vagabondes, par une sorte de loi providentielle, le repos définitif, le repos de la tombe se trouve supprimé.

Quel que soit^ en effet, le degré de fondement qui s'attache à toutes les hypothèses que nous venons de présenter, il faut bien poursuivre jusqu'au bout le récit d'une catastrophe dont les suites elles-mêmes sont empreintes d'un caractère de fantaisie lugubre qu'on croirait emprunté aux mœurs de l'Asie

si l'on n'en rencontrait plus d'un exemple dans l'histoire de notre propre pays»

Le surlendemain de cette catastrophe, dans la soirée, le prince Yvanof quittait Paris, non plus par la voie ferrée cette fois, mais dans une voiture de poste, et il emportait avec lui par autorisation spéciale de la préfecture de police, la dépouille mortelle de sa femme^ qu'il avait fait embaumer avec uû soin et un art tout particuliers, et dont il ne voulut plus se séparer depuis lors. Devenu plus que jamais comospolite, il se mit à parcourir le monde entier en compagnie de celle qui avait été jadis la belle Gabrielle, et dont nul ne pouvait désormais lui disputer la possession entière et exclusive.

Atteint de cette monomanie à la fois hystérique et funeste si voisine de la démence, qui a sévi chez nous particulièrement au seizième et au dix-septième siècles, et dont les femmes n'étaient pas plus exemptes alors que les hommes, le prince Yvanof s*enfermait pendant des journées et des nuits entières, absorbé dans la contemplation d'un objet renfermé dans un coffre, et dont seul il avait la clef. Pendant ce temps-là, son chasseur, couché à la porte de sa chambre, à la mode russe, sur une peau d'ours, et armé d'un coutelas et d'une paire de pistolets, empêchait quiconque d'approcher.

C'est ainsi qu'au temps jadis avait agi le duc de Mazarin, celui-là même qui avait épousé Hortense Mancini, la nièce bien-aimée et l'héritière de toutes les richesses du puissant cardinal. Et pourtant le duc avait eu à subir auprès de cette reine des belles, tant que dura son mariage, autant et plus de rivaux peut-être que la belle Gabrielle n'en avait jamais donné au prince Yvanof, avant de devenir sa femme*

Les années s'écoulent, les modes changent, les mœurs se modifient ; mais il y a dans les replis les plus secrets de l'âme humaine en matière amoureuse je ne sais quels instincts presque sauvages qui se retrouvent dans toutes les races, chez les peuples les plus divers, et que ni l'éducation ni les raffinements delà civilisation la plus avancée ne sauraient modifier. On pourrait dire de certains hommes que chez eux l'amour subsiste quand même, partagé ou non, jamais assouvi, dans la mort comme dans la vie le prince Yvanof était un de ces hommes-là.

iB|ii|fi&^

A la suite de la catastrophe dont la princesse T^anof avait été la victime en quelque sorte prédestinée^ Octave rentra chez lui en proie à un accès de fièvre, et peu s'en fallut qu'il ne tombât sérieusement malade. Pendant plusieurs jours, i] dut garder la chambre et même le lit.

Comme pour plus d'un motif il évita avec le plus grand soin de s'ouvrir vis-à-vis de quiconque sur la funeste issue de la bonne fortune qu'il avait si ardemment convoitée, on at-^ tribua naturellement cette crise singulière à un refroidissement, et Ton mit au compte de l'aigre bise du mois de mars ce dont, à coup sûr, elle était parfaitement innocente,

— Voilà bien les femmes, disait-il un matin en fumant son cigare dans sa chambre, en compagnie de son ami Lucien Parmentier, de vraies giboulées de mars! On ne sait jamais avec elles si c'est le soleil qui sera plus fort que la pluie, tant cela se succède avec rapidité. Ces jours passés, avant ce maudit accès de fièvre que j'ai eu à subir et dont je commence. Dieu merci à être tout à fait débarrassé, te souvient-il, Lucien, que ma pauvre petite sœur pleurait toutes les larmes de son corps? Et pourquoi cela, s'il vous plaît? Pour un monsieur qu'elle a parfaitement oublié aujourd'hui. Tiens regarde là-bas dans le jardin.

En même temps, Octave désignait du doigt Yalentine, qui se promenait sous les grands arbres du jardin, doucement appuyée au bras du cousin Hugues et se chauffant avec lui aux rayons d'un beau soleil de printemps, qui déjà faisait éclore les pousses des marronniers et des lilas. Comme Lucien avait baissé la tète et gardait le silence, ce qui n'est jamais

suspect de la part d'un fumeur^ M. de Maillane s'approcha tout à fait de la fenêtre qui était entr*ouYerte et, se penchaut sur le balcon:

— Bonjour, Hugues! lui cria-t-il, et pardon si je dérange Yotre tète-à-tète. Cest pour un simple renseignement. Est-ce aujourd'hui que nous allons à la mairie pour la publication de vos bans t

— Pas encore, mon cher Octave^ répondit*-on. J'attends d'Auvergne des papiers qui ne m'arrivent pas,

— • Mais vous m'aviez dit que vous écririez pour cela?

— J'ai écrit en effet ; on ne m'a pas encore répondu,

— Que diable! mon cher, on fait jouer le télégraphe en pareil cas. Moi, je vous avertis que maintenant me voilà complètement guéri, et très-décidé, suivant votre propre conseil, à ne plus passer ma vie au coin du feu. Donc impossible de continuer mon rôle de dragon qui garde les pommes d'or dans le jardins des Hespérides. Il faut en finir. Gronde-le donc un peu de ton côté, petite sœur !

Là-dessus, se retournant vers Lucien, Octave ajouta:

— Je ne sais pas de gens plus indolents que ces montagnards d'Auvergne. En voilà un qui avait perdu le boire et le manger, tant que ma sœur ne s*était pas prononcée en sa faveur^ et maintenant que la chose est faite il est tout prêt à s'endormir. Comprends-tu cela, Lucien!

— Il a tort^ répondit Taide de camp par acquit de conscience, entre deux bouffées de cigare.

— Parbleu! reprit Octave ; si, pour le réveiller un peu, je t'engageais à faire un doigt de cour à ma sœur... Mais, bah! ni l'un ni l'autre ne s*y laisseraient prendre. Ils savent bien que tu n'es et ne seras jamais qu'un frère pour nous. N'est-ce pas, Lucien?

— Certainement!

— A propos! puisque nous sommes seuls et qu'on ne peut nous entendre, je te dirai que, depuis l'étrange escapade de celte petite folle de Valeatine, j'ai beaucoup réfléchi, beaucoup surveillé... Cela t'élonne de ma part, j'en suis bien sûr; mais d'abord je n'avais pas autre chose à faire en gardant le logis. Ensuite il y a des occasions où il faut se souvenir qu'on

DE SAINT-DENIS. St9

est à la fois diplomate et tuteur^ deux fonctions de la plus haute gravité.

— Ëh bien? balbutia le jeune officier^ non sans une cer« taine angoisse.

— Eh bien 1 mon cher, après bien des investigations et des fouilles même sans résultat, je crois que je suis sur la piste.

— Gomment cela?

— Oh ! mon Dieu ! de la façon la plus simple du monde. Je ne pouvais, bien entendu, suspecter de complicité ni Rose, ni Blainvil. Ce sont là des domestiques de la \ieille roche, qui se feraient tuer pour nous, et que tous les présents d'Artaxercès trouveraient incorruptibles. D'un autre côté, il ne vient pas un chat ici depuis que ma sœur est sortie de Saint- Denis. En fait d'hommes, il n'y a absolument que toi, le cousin Hugues et le général Glérisseau qui ayez mis les pieds à rhôtel de Maillane, et encore pas depuis fort longtemps, puisque Tun était en Auvergne pendant que les deux autres se trouvaient en Afrique. Je ne parle pas dun quatrième personnage qui n'y est venu qu'une seule fois, le prince Yvanof.

Ici Octave ne put réprimer un profond soupir.

— Tu le regrettes, ce prince? fit Lucien.

— Lui I oh I non, si tu savais !... c'est à une autre personne que je pense. Un jour, Lucien, je te dirai ce qui en est, et tu me plaindras I mais c*est de ma sœur qu'il s'agit ; je reviens à elle. A bout de recherches, je me serais donc volontiers cassé la tête contre les murs, si, pas plus tard qu'hier, Talbum de Yalentine n'était tombé sur le parquet et si, en s'ouvrant, il ne s'en était échappé...

— Quoi donc ? articula le jeune officier d'une voix strangulée.

— Devine ! Je te le donne en cent, je te le donne en mille. Tu ne devines pas ?

— Ma foi ! non.

— Ta photographie, mon cher, ta photographie fourvoyée au milieu d'une demi-douzaine de paysages d'Auvergne. Oh ! j'en ai bien ri, va ! quoique je n'eusse pas le cœur enclin à la gaieté; car enfin ce pouvait être celle de l'autre, et alors... Mais d'où vient donc que tu n'en ris pas comme moi ?

fSO UA DniOtôBLI.ES

^Ohlsifaitlsifaitl

Là-dessus Lucien s'associa de son mieux aux éclats de rire d'Octave.

— Je gage, reprit ce dernier, que tu ne t'attendais pas à te trouver en pareille compagnie, et que cela t'étonne au suprême degré ; car enfin, entre nous, beau ténébreux^ tu ne Taux pas mieux qu'un autre, et je sais bien où le bât te blesse^ en dépit de toutes les précautions que tu prends pour n'en rien laisser voir.

— Que Teux«tu dire, Octave ?

— Je yeux dire que tu as beau t'en défendre, et jouer, de concert avec certaine dame de notre connaissance, une comédie qui peut tromper un mari ; ce n'est pas à un vieux loup de mer tel que moi que tu en feras jamais croire un traître mot. On a des yeux, va, mon bon, et, n'était mon profond respect pour les droits de l'amitié, je te prie de croire qu'on aurait pu être tenté d'aller sur tes brisées. Mes compliments, mon cher Lucien : ta princesse a de biens beaux yeux, des yeux à la perdition de son âme et de celle des autres aussi. £t puis, quel galbe l quel buste, surtout quand elle est décolletée 1 Ma parole d'honneur, c'est là une des plus adorables brunes que j'aie rencontrées de ma vie I

Pendant que le jeune secrétaire de légation esquissait a^ec tant de complaisance un portrait qui n'est à coup sûr pour aucun des lecteurs un portrait de fantaisie, Lucien était ma* nifestemeut au supplice.

— Octave, mon cher Octave, s'écria-t-il à la fin, je te supplie de ne pas ajouter un mot sur un pareil sujet. Je proteste d'ailleurs contre tes suppositions.

— Et tu fais bien, sinon comme ami, du moins comme galant homme; sois tranquille, mon cher Lucien, on sera discret, discret comme la tombe ; aussi bien, plaisanterie à part, tu joues là très-gros jeu ; car si le mari venait à se douter de Ja moindre des choses, autant vaudrait pour tous deux avoir affaire à un lion ou à un tigre. Voilà Técueil avec les femmes du monde, écueil terrible, mon pauvre ami, tu peux m'en croire, va! Parlez-moi des drôiesses, des actrices des danseuses de l'Opéra, de toutes les autres enfin! A la bonne heure! cela égayé l'existence sans la troubler. Ce sont des roses qui

DB SAINT-DEftlS. «Si

coûtent parfois un pencher, mais aussi ce sont des roses sans ëpineSy et je suis fermement résolu à m'en tenir là désormais.

Pendant que le jeune marquis de Maillane catéchise de la sorte son ami Lucien Parmentier, voyons ce qui se passe dans le jardin entre le baron et Yalentine.

— Gageons, chère enfant, disait le cousin Hugues, gageons que j'ai deviné pourquoi vous me faites si bonne mine aujourd'hui. C'est qu'il est là, lui.

-— Vous êtes un ingrat, monsieur mon cher cousiui fut«il répondu, et la preuve c'est que je reste là avec vous.

— Allons! vous avez raison, et c'est moi qui ai tort.

— Certainement, mon cousin ; car vous avez à présent dans mon cœur une place que nul ne pourra vous enlever.

— Quoi ! pas même votre mari ?

— Pas plus lui que quiconque; entendez-vous?

— Voilà une bonne parole, et je voudrais pouvoir vous en remercier autrement que je n'ai pu le faire jusqu'à présent. C'est que j'ai beau me creuser la tête, je me trouve ainsi que vous, puisque nous conspirons ensemble, en présence de deux grands ohstacles à surmonter. Le premier ne regarde que moi, et j'en fais mon affaire, dussé-je eu venir à entrer dans les ordres pour ne pas vous épouser, ce qui paraîtra bien invraisemblable ; mais le second, ma cousine, le second m'embarrasse bien davantage.

— Je suppose, mon cousin, que vous voulez parler de mon mariage avec Lucien.

— Justement ; ce n'est pas tout d^abord son manque absolu de fortune qui m'inquiète vis-à-vis de votre frère.

— Hélas 1 mon cousin^ vous vous trompez ; car c'est et ce sera toujours là le mal sans remède.

— Vous croyez, ma cousine? £h bien! non. Pensez-vous donc que^ ayant recueilli l'héritage de notre grand-oncle sous la réserve expresse d'épouser Valentine de Maillane, je suis homme à garder son bien pour moi seul ? Je vous en dois au moins la moitié, et vous me permettrez, je pense, comme votre plus proche parent, de déposer l'autre moitié dans votre corbeille de mariage.

^ Ah I mon cousin, vous êtes le meilleur et le plus gêné-

S3t LES DEMOISELLES

reux des hommes^ et, si nous n*étions pas sous Tceil de témoins» je TOUS embrasserais de tout mon cœur.

— Prenez garde, cousine ! c'est un engagement ^e vous prenez là vis-à-vis de mpi^ et dont je suis capable de revendiquer l'exécution... le jour de vos noces.

— Pas avant ?

— Non, ma cousine, pas avant.

— Cousin Hugues, regardez-moi bien en face. Si nous étionâ à une autre époque^ ce n'est pas un cousin d'Auvergne que je croirais voir en vous ; c'est quelque bon génie qui aurait pris sa place pour me protéger et pour me combler de ses dons. La protection^ je Taccepte ; les dons, soufirez que je les refuse, comme n'y ayant aucun droit.

-— Ah ! ma cousine, vous m'affligeriez beaucoup en persistant dans votre refus. Songez donc que dans mon pays je passe avec raison pour aussi riche que pouvait Tètrele roi Salomon. Il y a si peu de besoins dans nos montagnes et l'on y mène à si peu de frais une ^i large existence 1 La fortune qui m'est échue en partage du chef de mon père me reste et me suffit amplement.

— Vous m'en direz tant que je suis capable d*accepter,

— Ah I merci, cousine,, merci !

— • Mais c'est à une condition. Lucien donnera sa démission, et nous irons passer une partie de Tannée en Auvergne, auprès de vous^ car je sens que je ne vais plus pouvoir me passer de vous voir.

— Puissiez-vous, cousine, éprouver toujours pour moi de tels sentiments ! Ce sera ma récompense et en même temps un dédommagement que je n'osais espérer. Mais votre imagination va toujours le galop. Pardon, si ma monture, qui est la froide raison, a tant de peine à la suivre. Vous vous voyez déjà madame Parmentier, sans réfléchir que ce n'est pas seulement la fortune qui vous sépare de l'homme de votre choix. C'est la naissance, un préjugé si vous voulez, mais un préjugé fortement enraciné dans l'esprit de votre frère.

— Vous m'aiderez, mon cousin, à le convertir.

— Je ne demande pas mieux ; mais il y a quelque chose de pis encore. Si jamais Octave venait à découvrir que celui • pour qui sa sceur^a joué sa réputation n'est autre que son ami

Lucien, pensez-yous qu'il voulût jamaii Taccepter pour son beau-frère.

— Hélas! s'écria Valentine devenue songeuse, encore un obstacle ! j*avais oublié celui-là.

— r- Pardonnez-moi, ma cousine^ de vous le rappeler, mais avec le ferme propos de vous aider à le surmonter comme les autres. Seulement, ce que je vous demanda, c'est de la patience, un peu de patience, et beaucoup de discrétion.

— • J'en aurai, mon cousin, j'en aurai.

Le colloque dans lequel M. de la Tour Champbois et Valentine se trouvaient engagés était d'un intérêt si palpitant, au moins pour cette dernière, qu'elle ne s'était pas aperçue que d'autres promeneurs avaient envahi le jardin. Au moment où elle y pensait le moins, elle se trouva tout à coup face à face avec son amie Aurélie, qui venait, accompagnée par Octave et Lucien, la relancer jusque-là.

C'était la première fois, depuis la soirée de son escapade, qu'elle revoyait Mme Clérisseau, et l'émotion qu'elle éprouva se traduisit par une teinte d'un rose vif dont ses joues se colorèrent instantanément. Quant à Aurélie, elle avait toujours ce front calme et dans sa physionomie cette placidité de camée qui la caractérisaient au suprême degré. Elle s'avança avec ce sourire un peu dédaigneux qui en rehaussait puissamment les lignes harmonieuses, et, prenant par la main son ancienne compagne de Saint-Denis, qu'elle embrassa avec beaucoup d'effusion :

— En vérité, s'écria-t-elle, il faut que, en ma qualité d'Algérienne, je fasse comme Mahomet, et que je vienne à la montagne puisque la montagne ne vient pas à moi.

Puis, faisant une révérence fort gracieuse à M. de la Tour Champbois, qui était resté à quelques pas en arrière :

— Je comprends, ajouta-t-elle, que, à la veille d'un grand événement comme celui qui se prépare ici, une fiancée se doive beaucoup aux exigences bien légitimes d'un futur mari ; mais il me semble que, à la rigueur, ces exigences-là pourraient bien laisser l'amitié jouir de son reste.

— Pardon, mon Aurélie, reprit Valentine non sans quelque embarras^ j'aurais dû aller te voir en effet pour plus d'un motif, et tu as raison de te plaindre de moi; mais il ne

%H LB DMOnBLtBS

faut pas pour cela aceoser mon coosiii, qui n'y a mis, je t'assure, aucun obstacle. D^abord mon frère a été un peu souffrant...

— Mon cher Hugues, interrompit Octave^ j*espèr« que tous ne TOUS plaindrez |)as de ^otre avocat, d'autant plus qu'il plaide d'office.

— Tout le monda m'abandonne an surplus, poursuirit Aurélie, même M. Lucien.

— Ah ! bah ! murmura OctaTe, lui aussi !

-^ Madame, répondit Lucien d'un air manifestement gêné et contraint, je me suis présenté pour avoir l'honneur de tous voir, mais vous étiez absente, et j'ai regretté...

— C'est possible, monsieur, interrompit à son tour la jeune femme, mais on ne m'a pas remis votre carte. Au surplus, je sors beaucoup avec le général, qui tient A me faire voir lui-même en détail tout ce qu'on est tenu de voir à Paris. Le général ne me quitte pas. Il est si plein d'attentions pour moi ! Il m'aime tant, et je le lui rends bien.

— Hein I mon cher Hugues, fit Octave, en poussant du coude M. de la Tour Ghampbois, qu'en dites^vous? Cela ne vous-fait il pas venir l'eau à la bouche?

Le cousin Hugues s'abstint de répondre» Après quelques propos assez indifférents. Octave crut de son devoir d'ajouter:

*— Messieurs, si vous m'en croyez, nous allons nous retirer et laisser madame et ma sœur ensemble. Car ces dames doivent avoir beaucoup de choses à se dire, ne fût-ce que par rapport à la corbeille de mariage. ,

— Vous nous calomniez, monsieur de Maillane, dit Aurelie, et je vous garantis que les questions de toilette ont toujours tenu bien peu de place dans nos conversations; n'est-ce pas, mignonne? et qu'elles en tiendront encore aujourd'hui moins que jamais.

— Alors, madame, je fais amende honorable.

•^ Montons dans ma chambre, fit Yalentine, en prenant le bras de son amie^ nous y serons plus à notre aise pour causer.

— C'est cela, dit Aurélie; bonjour, messieurs!

Puis elle ajouta négligemment en apparence, en se tournant du côté de Lucien :

DE 6AIKT.DENIS . «15

— Vous êKfW, monsieur, que le général passe toute la journée à Vincennes pour assister à des expériences d'artillerie. Je ne crois même pas qu'il rentre pour diner. Si vous aviez quelque communication à lui faire, il faudrait en conséquence la remettre à demain.

Lucien s'inclina et les deux amies rentrèrent dans Tintérieur de rhô tel. Dès que la porte se fut refermée sur elles, M. de Maillane se pencha à Toreille de Taide de camp.

— Hypocrite 1 lui dit-il à voix basse, oseras-tu nier encore? Voilà un rendez-vous ou je ne m'y connais pas, et un rendez-70us de jour par-dessus le marché, ce qui est bien moins dangereux que les rendez-vous de nuit. Sois tranquille 1 je n'en soufflerai mot à ftme qui vive ; mais conviens que tu es un heureux mortel. Jamais Mme Clérisseau ne m'a paru plus belle que ce matin.

Pendant ce temps^là, la physionomie d'ordinaire si franche et si ouverte de M. de la Tour Champbois s'était singulièrement rembrunie, et il était devenu soucieux et rêveur.

Maintenant, laissons de côté le .camp masculin pour passer dans celui des femmes, et transportons-nous dans la chambre à coucher de Yalentine.

— Il me tardait d'être seule avec toi, chère petite, fit Au- ' relie en s'installant sur une causeuse auprès de Mlle de

Maillane et en lui prenant affectueusement les mains. D'après ce que j'ai pu voir, tout s'est passé à merveille^ et j'espère que tu ne m'en veux plus, ingrate enfant, de t'avoir sauvée malgré toi d'un bien grand danger.

— Chère Aurélie, reprit Yalentine, Dieu m'est témoin qu'à présent je ne t'en veux pag le moins du monde.

"^ Je le crois bien. N'ai-je pas affronté moi-même les griffes du loup pour t'en retirer? C'est égal, bien que j'aie foi au proverbe. « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles I » j'étais un peu inquiète de ne pas entendre parler de toi. Le général luimême, dont tu as toutes les sympathies, s'associait à mes inquiétudes, et il voulait venir faire visite ici dès le lendemain de la fatale soirée. Je l'en ai empêché, en lui démontrant qu'il y a des occasions où, comme on dit en Afrique, la parole est d'argent et le silence d'or. Il eût pu se trouver embarrassé pour répondre à certaines questions de ton frère*

t16 LES DBMOISELLBS

Il m'a chargée de te dire que, si jamais il venait à être interrogé par lui, il serait impénétrable, et que tu pouvais compter 9ur sa discrétion comme sur la mienne.

-i- Merci, mon Aurélie, merci pour le général et pour toimême. Vous êtes Tun et l'autre pleins de bontés pour moi.

— Et inespéré, ma mignonne, que cela ne t'étonne pas, Âh ça, je pense bien que cette aventure, et surtout la perspective des funestes conséquences qu'elle pouvait avoir, t'ont bien guérie, et que tu n'as plus envie de recommencer, mais là plus du toutt

— Oh ! certes non,

«- A la bonne heure, ma chérie, et je t'en félicite de toute mon âme. Autant que j'ai pu en juger d'ailleurs, tu me parais actuellement dans les meilleurs termes avçc ton cousin M. de la Tour Champbois.

— Mon cousin Hugues! Oh! oui, nous sommes très-bien ensemble.

— Il paraît que tu commences à te faire à sa figure?

— Je le crois bien.

-^ Et que sa balafre même ne te fait plus peur.

— Sa balafre ! elle lui va à merveille, et c'est une des choses qui me plaisent le plus en lui.

— Tu verras que tu finiras par l'aimer de toute ton fime, comme dans le conte de Biquet à la Houppe^ qui nous semblait à toi et à moi si invraisemblable du temps où nous étions petites filles à Saint-Denis.

— Peut-être bien, Aurélie.

— Il y avait presque de la tendresse dans le regard que tu lui as jeté quand il a pris congé de toi, tout à l'heure.

— Cette tendresse est très-sincère, Aurélie, car mon cousin Hugues est le meilleur des hommes.

— Ah bah ! je suis bien heureuse de te voir dans ces dispositions-là, ma Yalentine; si tu savais la joie que j'en éprouve!... Tiens, il faut que je t*embrasse.

— Je ne demande pas mieux, fit Mlle de Maillane en se prêtant avec sa grâce et sa candeur accoutumées à cet amical épanchement.

— Ainsi, reprit la jeune femme, tu reconnais combien les conseils que je n'ai cessé de te donner étaient fondés^ et tu

DE SAIKT-DANIS. 187

es disposée à renoncer bien définitivement à un attachement romanesque qui ne pouvait faire que ton malheur et le cha«» grin de tous les tiens.

— Apparemment, ma chère Aurélie.

— De quel ton tu me dis tout cela, chère petite! Il se passe ici certainement quelque chose d'extraordinaire^ — je le vois dans tes yeax, dans Texpression de ton visage^ dans les battements de ton seiuy — quelque chose que tu veux me cacher, à moi qui t'aime tant et qui viens de t'en donner une preuve si éclatante. Âh ! Valentine, Valentine tu ne m'aimes plus I

Mlle de Maillane^ sous le coup de cette apostrophe, parut quelques instants irrésolue et fort perplexe : puis tout à coup, cédant aux élans de sa nature aimante et expansive, elle se jeta dans léseras d'Aurélie.

— Je t'aime toujours, 8'écria**t«elle, oh I oui, toujours, et la meilleure preuve que je puisse t'en donner, c'est de te confier un grand secret, un secret pour toi seule^ entends-tu bien ? car Lucien lui-même ne le sait pas .encore.

— Et ce secret? balbutia Mme Clérisseau, qui pilit instinct tivement et se sentit envahir par une sueur froide.

•^ Ce secret, c'est que je suis la plus heureuse créature qui soit au monde, c'est que j'ai tout dit à mon cousin Hugues^ qu'il est tout prêt à renoncer à ma main et à s'employer luimême pour me faire épouser mon Lucien.

— Lui ton mari ! s'écria Aurélie d'une voix sourde et les yeux presque hagards ; mais c'est impossible I

•— Impossible ! pourquoi? reprit Valentine, dont une vive inquiétude venait d'assombrir le front; est-ce que tu aurais appris quelque chose de nature à porter' obstacle au plus cher de mes vœux? Oh parle ! parle bien vite I

— Moi ! je n'ai rien appris, tepartit la jeune fetnme, ma^ nifestement confuse de Texpression qui, du fond de son cœur, avait monté à ses lèvres.

— Oh 1 si fait, dit Valentine, tu me caches à ton tour quelque chose. Mon Dieul Aurélie, tant que l'opposition que j'ai trouvée en toi pour le plus cher, le plus ardent de mes vœux a pris sa source dans ta sollicitude bien légitime pour ma réputation, pour mon avenir, ton attitude vis-à-vis de Lucien m'a attristée^ sans m'étonner. Mais aujourd'hui ce

iU LES DBliOlftlIliLES

n'est plus la màme choie» et je ne puii comprendre que ce qui fait ma joie éveille dans ton âme des impressions qui ressemblent presque à de la colère, k de la haineé Tiens^ regardetoi dans une glace. Tu te fefas peur à toi-même.

•^ De la colère 1 de la haine l murmura Mme Giérisseau d'une voix ironique, et pourquoi donc en aurais-je? Nous voyons les choses^ toi et moi^ sous un point de vue bien différent, voilà tout.

Après un silence, elle reprit :

«^ Tu crois donc toujours à Tamour de M< Parmentier^ Valentine t

<— Oh oui t repartit vivement Mlle de Maillane^ j'y crois, j^ai besoin d*y croire. Sans cela je serais trop malheureuse. Est-ce que tu aurais quelque sujet de penser qtt| Lucien ne m'aime plus? Oh I ce serait horrible.

*^ Moi 1 en aucune façon i Est-ce que je reçois les confidences de M« Parmentier ? à quel titre?

— A la bonne heure! Si tu savais quelle impression m'a faite ce simple doute que j'ai cru apercevoir dans ta pensée I Tiens^ j'en suis toute tremblante.

*«^ Pauvre enfant 1 rassure- toi I va^ rassure-toi! Je ne sais où j'avais la tète tout à l'heure, et je t'en demande pardon; Je voudrais, au contraire^ pouvoir t' exprimer combien je suis heureuse de ce que tu viens de m'apprendre. Le général n'^n sera pas moins ravi que moi^

Ces dernières paroles avaient été prononcées avec une volubilité toute fébrile, mais d'une façon un peu distraite. Quelques instants après, la belle madame Giérisseau se leva^ et faisant quelques pas par la chambre pour dissimuler son agitation.

«-« Il faut que je te quitte, dit-elle, ma chère Varentine.

— Déjà, Aurélie? Puisque tu es veuve aujourd'hui, j'espérais que tu voudrais bien me consacrer une bonne part à» ta journée.

«- C'était mon intention, chère petite ; mais je me souviens que j'ai donné rendez«vous à ma couturière. Elle va venir tout à l'heure*

— Ah! c'est différent. A bientôt, n'est-'oe pas? D'ûUeurs c'est à mon tour de t'ai 1er voir*

—i Entre amies teilesque nous, Yalentine,i'espère que tu ne comptes pas les visites plus que je ne les compte moi-même.

— Que le bon Dieu m'en préserve toujours, ma chérie ! Eh quoi? tu pars sans m'embrasser, Auréliel Qu'as-tu? Que t'ai-je fait?

— Pardon, Valentine, pardon^ et à bientôt !

Ces dernières paroles avaient été échangées en descendant

l'escalier de Thôtel^ et les deux amies se trouvaient alors sous le péristyle^ devant le perron au pied duquel stationnait la voiture de Mme Glérisseau. Cette dernière y monta toute pensive et fit un dernier signe de la main à Mlle de Maillane, , en rabattant son voile sur son visage; puis la voiture s'ébranla, et les chevaux partirent au grand trot.

— Qu'a-t-elle donc aujourd'hui, Aurélie? s'écria Valentine en suivant d'un œil inquiet son ancienne compagne de Saint- Denis, dont la silhouette rêveuse se détacha encore une fois derrière la glace de la portière, quand la voiture tourna pour franchir le porche de Thôtel.

Le mot de l'énigme.

Ce qu^avait Aurélie^ est-il besoin de rapprendre au lecteur? Aurélie était en proie au trouble le plus Tiolent, au remords peut-êlre. Parjure envers Tamitié, au mépris de ses devoirs d^épouse, Aurélie était depuis trois mois la maîtresse de Lucien Parmentier^ Taide de camp de son mari. Comment lés choses en étaient-elles venues là? C'est ce que le moment est Venu d'eïpliquer.

En devenant la femme du général Clérisseau, Auréliô Ëoivin était bien résolue par tempérament et, si l'on veut^ par calcul^ à rester fidèle à tous les devoirs que ce titre lui imposaité Peut-être même l'antipathie qu'elle avait témoignée dès le principe pour le beau capitaine Parmentier ne prenait pas seulement sa source dans son ardente affection pour Mlle de Maillane et dans la jalousie qui en était la consé* quence ; il faut encore y joindre un vague instinct des dan« gers que peut présenter pour une très-jeune femme, dont le itiari est déjà presque un vieillard^ le contact obligé et si fréquent avec un jeune officier remarquablement doué par la nature.

Malheureusement le diable est bien fin^ comme dit le proverbe^ et toutes les bonnes résolutions du monde viennent échouer parfois contre un concours de circonstances où les saintes elles-mêmes, au temps où il y avait des saintes^ auraient pu se trouver en grand péril de succomber.

Mme Clérisseau, dans tous ses calculs, n'avait pu admettre en ligne de compte que le général aurait le malheur d*être blessé au milieu d'un combat contre les tribus sahariennes de TAlgérie^ et qu'elle s'en irait elle-même le rejoindre dans son camp ; que là elle retrouverait au chevet du

LES DEMOISELLES hÈ SÂINt-DENIS. f4i

blessé celui-là même qu'elle s'était bien promis de tenir constaiûment à distance^ et qu'il faudrait, bon gré, mal gré, entrer avec lui en relations des plus suivies, avec un caractère d'intimité presque forcé.

Le moyen de ne pas adresser au moins un remerciement à rhomme qui^ au péril peut-être de sa vie, puisque lui-même avait été blessé, s'était jeté au-devant d'un fanatique tout prêt à achever le général, lorsque ce dernier venait d'être atteint d'une balle au côté? Le moyen de passer des heures entières^ la nuit comme le jour, en compagnie de cet homme^ sans échanger avec lui une parole ?

Le général était là, dira-t-on ? Oui, mais^ au moins dans les premiers temps, affaibli par le sang qu'il avait perdu^ mine par la fièvre, somnolent, engourdi, inerte, ui) corps sans âme enfin. Pourtant, ajouterait-on peut-être, l'inquiétude bien légitime que sa position devait inspirer n'était-elle pas une égide suffisante pour sa jeune femme ? L'inquiétudci elle fut de très-courte durée^ nous l'avons déjà dit, les chirurgiens de l'armée ayant bientôt déclaré que, grâce à la forte constitution du blessé, aucun danger n'était à craindre pour la conservation de son existence.

Et puis, comme cela arrive trop souvent, c'était le général lui-même qui, dans ses moments de calme et de lucidité^ reprochait à sa femme l'attitude dédaigneuse, hostile même^ qu'elle conservait vis-à-vis de son aide de camp. Ce dernier^ de son côté, acceptait avec tant de douceur et de résignation son rôle de victime^ qu'il était difficile que son tyran en jupons ne finit pas par s'apitoyer un peu sur son compte.

Ajoutons qu'en matière amoureuse il n'y a peut-être rien de plus dangereux que les confidences que se font les femmes. En pareil cas, je ne sais quelle fascination contagieuse, se combinant avec une curiosité malsaine, les entraine trop souvent d'une manière invincible vers l'homme qi^e leuf amie a distingué. C'est là un grave manquement aux devoirs de l'amitié, de la délicatesse même; mais cela s'est vu, cela se verra encore, hélas !

Enfin, faut-il le dire? n'oublions pas, à la décharge d'Aurélie, que le climat d'Afrique, essentiellement énervant, passe à tort ou à raison comme étant on ne peut plus perni-

Uî LBS DEMOISELLES.

cievz pour la vertu des femmes. Et maintenant, après toutes ces prémisses auxquelles il serait aisé d'en ajouter encore bien d'autres, s'étonnera-t'K)n de la conclusion fatale que nous avons le regret d'en tirer ? Oui, il arrita bien trop vite le moment où Vaide de camp du général Glérisseau put s'apercevoir qu'il n'était pas indifférent à la belle Aurélie, et que sous cette peau de lionne hargneuse était cachée la plus tendre des brebis. .

Lucien aurait dû imiter alors l'exemple de Joseph. C'est évident. Mais combien y a-t-il dans l'armée d'Afrique de jeunes officiers, bien plus, d^officiers mûrs, capables en pareille occasion de laisser leur manteau dans les mains de madame Putiphar? Lucien succomba donc, comme on succombe en pareil cas, en pensant que cette chute ne tirerait pas à conséquence, qu'elle ne se renouvellerait même pas. Mais^ bahl la récidive n'est-elle pas immanquable? II eut des remords, des remords violents, cela va sans dire^ car l'amour quHl avait voué à Valentine était sérieux et profend; car à ces remords vint se joindre par surcroît la voix de sa conscience, qui lui reprochait à chaque instant sa trahison non-seulement envers l'absente, mais envers le présent, ce brave général Glérisseau^ toujours brusque, toujours bourru, mais en somme toujours bon et a&ectueux pour lui. Tant il est vrai de dire qu'il n'est pas de faute en ce monde qui n'emporte avec elle son châtiment, les bonnes fortunes comme tout le reste.

Sous les fleurs qui les recouirrent aux yeux des observateurs superficiels, il n'y a d'ailleurs rien de plus rude et de plus lourd à traîner que les anneaux de certaines chaînes. Mme Glérisseau était pleine d'exigences pour Lucien, par cela même qu'elle se rendait parfaitement compte que le cœur de celui qu'il faut bien appeler son amant ne lui appartenait p^s et qu'il était tout à Valentine. Tant qu'on resta en Afrique, elle chercha, comme on dit vulgairement, à se faire une raison et peut-être elle y parvint quelquefois ; mais, en arrivant à Paris, sa jalousie s'accentua avec d'autant plus de vivacité que sa rivale était là sous ses yeux, et qu'elle sentait que Lucien pouvait et devait même lui échapper d'un mo« ment à l'autre*

DB*8iINT*DBNI8. U3

De là des combats incessants dans cette âme bourrelée par maintes et maintes tortures, tantôt se reprochant avec une amertume profonde d'aroir trahi à la fois son mari et sa meilleure amie en faveur d'un ingrat, tantôt résolue à garder sa conquête quand même, et à ne reculer pour cela devant aucune extrémité.

C'est ainsi que, dans une de ses visites chei Lucien, ayant surpris, en Tabsence de ce dernier, la lettre que Mlle de Maillane lui adressait pour lui faire part de son hardi projet, et qu'il n'avait pu voir encore, elle s'en était emparée par un instinct de jalousie bien explicable^ mais sans se rendre compte tout d'abord du parti qu'elle pourrait en tirer.

Peut-être, mortellement blessée, comme elle l'était, dans son amour et dans son orgueil, avait-elle été tentée de se donner à son tour le spectacle de l'humiliation de cette rivale qui se croyait si sûre de son Lucien. On a vu comment l'irruption imprévue du général Clérisseau au domicile de son aide de camp avait dû modifier le plan de campagne de «a femme et déterminer un tout autre coup de théâtre.

Douée d'un merveilleux sang-froid et' de cette dose d'hypocrisie, qui déjà, à Saint-Denis, était en elle à l'état latent, et que la nécessité de voiler à tous les yeux ses relations clandestines devait singulièrement développer, Aurélie était sortie d'un pas très-dffficile en grande comédienne. Mais si Valentine et le général avaient été ses dupes, il ne pouvait en être de même en ce qui touche Lucien.

Le jeune officier avait compris tout de suite que ce prë« tendu dévouement de Mme Clérisseau, venant se poser en barricade vivante entre lui et Valentine pour la sauver du déshonneur, était un pavillon mensonger arboré fort oppor^ tunément pour dérouter l'ennemi et couvrir un grand scan* dale.

L'incident de la lettre de Mlle de Maillane, si perfidement dérobée^ suffisait d*ailleurs amplement pour l'éclairer sur le but que poursuivait Aurélie. Ainsi l'occasion qu'il cherchait de rompre des liens inavouables et de mettre un terme à ce qui n'était plus pour lui qu'un supplice de tous les instants s'offrait en quelque sorte d'elle-même, et il n'était pas homme à la lai88e.r échapper.

Il conyient d'ajouter que, depuis son arrivée à Paris, il n^avait pas eu d'autre préoccupation ; car, ainsi que cela arrive presque toujours en de telles circonstances, son amour pour Valentine s'était encore accru par le sentiment de la faute qu'il avait commise envers elle. A cet égard, son front soucieux et sa trislesse habituelle témoignaient suffisamment de Tétat de son ftme.

Bien plus, s'il avait accepté avec empressement le rendezvous qui lui avait été offert par Mme Clérisseau^ le soir du dîner au restaurant des FrèreS'Provençauoo^ c'était dans la pensée de mettre cette occasion à profit pour chercher à se dégager vis-à-vis de sa maîtresse, en galant homme, après une explication loyale. Mais à peine il avait eu le temps, ce soir-là, d'échanger avec la jeune femme quelques paroles indifférentes que déjà Mlle de Maillane venait sonner à la porte. On sait tout ce qui s'était passé ensuite.

En tout cas, il avait fallu ajourner l'exécution d'un projet que Lucien eût préféré sans nul doute accomplir par écrit, n'était, d'une part, la difficulté de faire parvenir sa lettre entre les mains de la destinataire, et, d'autre part, la promesse. qu'il avait dû lui faire de ne jamais avoir recours à la voie épistolaire* Mme Clérisscau était en effet trop prudente et trop habile pour ne pas aller au-devant des périls de tout genre attachés aux correspondances amoureuses.

Toutes ces explications étaient indispensables pour bien établir dans quelles dispositions d^esprit se trouvait le jeune capitaine lorsqu'il se présenta chez Âurélie, dans l'après-midi du jour où il l'avait rencontrée à l'hôtel de Maillane. Quant à elle, on comprend sans peine que depuis la soirée mémorable, où le général était venu faire invasion au domicile de son aide de camp, elle n'avait plus été tentée de se risquer de nouveau sur un terrain devenu si dangereux.

Aussi bien, à la suite de cet orageux incident, le général, dont on sait les instincts jaloux, n'avait pas manqué d'adresser à cet égard à sa femme bon nombre de questions assez embarrassantes, dont elle s'était tirée tant bien que mal. Finalement, il avait déclaré de la façon la plus catégorique qu'il n'entendait pas que, sous aucun prétexte, Mme Clérisseau s'absentât de chez elle^ soit le soir, soit même le jour^ sans

DE SÀlNT-DENIS. 245

lai faire connaîtrei au moins par écrit, si elle croyait devoir éviter de le dire aux domestiques, Tendroit où il pouvait être sûr de la retrouver.

Tout cela, joint à la question de savoir quel serait doréna* vaut le théâtre de ses nouvelles entrevues avec Lucien^ ne laissait pas que de préoccuper Aurélie. Pour les amours cou* pables^ c'est là la question capitale et brûlante entre toutes. Bien que Paris, la grand'ville^ offre à cet égard maint et maint échappatoire qu'on ne trouve pas ailleurs^ ce n*en est pas moins là une source de difficultés d'autant plus grandes que l'on a besoin sous tous les rapports de s'entourer de plus de mystère.

En invitant d'une façon indirecte et à mots couverts Lucien à se rendre chez elle, Mme Clérisseau savait bien qu'elle dérogeait un peu à toutes le» conditions de prudence et de réserve qu'elle s'était imposées jusqu'alors ; mais la passion, surexcitée chez elle par tout ce qui depuis quelques jours venait y mettre obstacle^ avait été la plus forte. D'ailleurs, son intention bien formelle était de se borner à recevoir . quelques instants l'aide de camp de son mari et à rechercher^ de concert avec lui, les moyens de construire quelque part un nouveau nid^ en remplacement de celui qui venait d'être détruit.

En conséquence, lorsque Lucien entra dans le salon, où elle était venue recevoir sa visite d^une façon toute cérémonieuse afin de ne pas donner la moindre prise aux soupçons des domestiques, elle lui dit rapidement, en lui tendant la main :

— Merci, Lucien, de vous être rendu à mon appel; mais, je vous en prie, si heureuse que je sois de me retrouver seule avec vous, ne restez ici que le temps strictement nécessaire pour que nous puissions convenir de l'endroit où nous pourrons nous revoir. Je n'ai pas osé retourner chez vous, et j'ai, comme toujours, renoncé à vous écrire. Vous en avez deviné le motif. J'espère que vous ne m*en voulez pas, cher ami. Le général est si soupçonneux, il me quitte si peu, surtout depuis l'autre soir ! J'ai beaucoup à causer avec vous, et il me tarde d'être réunie à vous dans un lieu quelconque où nous puissions être seuls et libres. Puisque mon mari est absent, voulez-

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TOUS que M «Oit aujourd'hui ? Dite^le-moi tout de euite et j accours, vous savez avec quelle joie et quel bonheur I

En présence d un pareil eiorde, débité avec un accent plein «.'„ar. 'ti *•? '■?^ °" '°'"P''«"'^ l'embarras du jeune

ITIT !" '"^^'^ *'**"'" ^"^''«. «°°»'°« cela arri- Tait héla»! trop souvent, maussade. hauUine et môme un

peu hargneuse, et voilà qu'elle lui apparaissait, comme ai» ÏÏZTir" •*• '?"M«««>-. «mante, tendra et soumise, et B^^ô»îr""r m' ** ""* '"P"'*"*** "^«f^larité de lignes, souKlïl^'p^™'''*'"" ?"" olympienne, s'ét«t épanouie «ousl influence d une animation inaccoutumée, et des effluves

Comme I avait si bien remarqué le jeune marquis de Mail-

fcté?ejr,f "'' *•""• ^'^'-- ^»^» --Tel

Dans une tout autre circonstance peut-être Lucien, dont

la jeune femme retenait toujours la miin doucement ciptS

fTr«.*«^^î. il r"* •"'^'' '^*''™'^ *« 1«'" "«t projeté de-* aii«; mais il fkut ormre que. dans cet instant décisif, le fol

«me ohamant d* Vakmtine s'était d«»sé devTnt lui etï r«»da,t iBseBBible à d'autw. charme.; car il commenta mÎ

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TJ:' ''n T" ''T "«•'» i' -''"emble'qu' î /C rait eu une haute imprudence de votre nart d» la J- ^ ^

continuer des wlation. que «ous avons iuT^s ^ "^Tt' * dy le principe, aussi dange^uses qui ctX '^:;S: AurétM, je ne veux pas vous dem«nJ«r »^-. . «c». «iouiei, ment dC lettre qui m'éla t Xsï ^ *• '*'^*""'"~bien «>lennel»e, parune m«>^T^X^^ ""* circonstance

«« .eui instant ? voîTs ^rpS:^^^,^':^:^ ^'"^

dès le jour où vous vous êtes donnée à ™dTn. """ •' ^' c«Aé de »M «pentir et de mes rem^^,' h """î' " "*" ««nbliea le. partner tous-» C V^fj .^'«f PK -««« TO« ne .«Hrie. ea di««nvenir uaUurdi eo^fi'^*;! P"*seulement enver. «ci, „,i. enVers ceit^Tî^pT

DE SâINT-DENIS W

iraissait tous être bien chère à vous-même ; mais vous êtes femme, et je sais que les femmes considèrent généralement un pareil procédé comme un péché véniel, sinon comme un droit de douane établi à leur profit et de nature imprescriptible.

Aurélie haussait les épaules avec dédain, mais elle ne pa-< raissait nullement disposée à interrompre Lucien, qui pour* suivit en ces termes :

— Je ne veux pas me montrer trop sévère pour une de ces fautes qu'une affection excessive peut rendre excusables. J'aime mieux faire appel à votre loyauté, à votre délicatesse, à votre amitié même pour la personne dont il s*agit. Ces sentiments suffiront pour vous faire comprendre que le moment est venu de renoncer Tun à Tautre et de rompre des liens dans lesquels ni vous ni moi ne saurions trouver le bonheur.

Pendant que le jeune capitaine s'exprimait ainsi, Mme Clérisseau avait attaché sur lui un regard plein de stupéfaction, et elle était restée la bouche béante, les narines dilatées, dans une attitude de statue. Mais lorsqu'il eut fini de parler, une flamme sombre s'alluma au fond de ses yeux noirs, devenus brillants comme des escarboucles. Le sarcasme et l'ironie s'accentuèrent sur ses lèvres tremblantes, et, avec un accent plein d'étranges vibrations, elle s'écria :

— Eh! bien, vous avez raison. J'aime les situations nettes, moi. Il y a assez longtemps que cette comédie-là dure, et puisque telle est votre intention, il faut y mettre un terme. Je veux bien m'en charger et vous éviter cette peine. C'est pourquoi j'irai trouver votre ami M. de Maillane et je lui dirai que vous aimez sa sœur et qu'elle vous aime.

— Vous ne ferez pas cela, Aurélie !

— Pourquoi pas ! il faut bien en venir là tôt ou tard et je vous rends service. C'est un moyen d'avancer un mariage...

— Auquel j'ai renoncé, vous le savez bien.

Mais on n'y a pas renoncé pour vous, je le sais, moi.

— Qui vous l'a dit?

— Que vous importe ? Ce n'est pas tout. Comme il faut que chacun ait son compte, je dirai à mon mari que j'ai eu, moi, la faiblesse de me donner à vous, croyant être payée de retour, mais que je me suis trompée, oh I oui, cruellement

348 LES DEMOISELLBS

trompée. Il pourra résulter de cela quelques larmes, quelques catastropHeSy même un peu de sang répandu. Que votre yolonté s'accomplisse ! Au moins, de cette façon-là^ il n'y aura plus personne de trompé. Âh ! vous faites appel à ma loyauté ! Eh bien ! j'espère qu'il est impossible d^être plus franche et plus loyale que je ne vais Têtre.

— Encore un coup, Aurélie, vous ne ferez pas cela! bal* butia Lucien, plein d'épouvante et d'horreur.

— Encore un coup, repartit la jeune femme, aussi vrai que le jour nous éclaire en ce moment, je le ferai.

Il y avait une expression de calme et de résolution si impitoyable dans la physionomie redevenue toute marmoréenne de Mme Clérisseau, que Lucien sentit une sueur froide monter jusqu'à son front. Il était là, devant elle, les yeux hagards, les cheveux hérissés, comme un' homme qui, arrivé au bord d'un abime, sent qu'une force irrésistible va l'y précipiter, et qui, se rejetant en arrière, cherche à se cramponner à quelque racine, à quelque arbuste si frêle qu'il puisse être. Après un silence, il reprit avec consternation :

— Vous voulez donc, en vous perdant vous-même^ nous entraîner tous dans votre perte ?

— Je le veux, repartit froidement Aurélie.

— Mais, en admettant que je sois coupable à vos yeux, Aurélie, que vous a fait le général? Que vous a fait Octave? Que vous a fait sa sœur ? Pourquoi vouloir les frapper tous les trois en même temps que moi ?

— Ce qu'ils m'ont fait I Je ne m'en préoccupe pas. Je ne vois qu'une chose, c'est que je me suis perdue pour vous, c'est que vous m'appartenez comme je vous appartiens, et parce qu'une petite pensionnaire vient se jeter à votre tête, contre le gré de sa famille, vous voulez m' abandonner ! Ah ! prenez garde, Lucien, prenez garde ! vous ne me connaissez pas encore, et si vous me poussez à bout...

Comme Mme Clérisseau parlait de la sorte, la porte du salon s'ouvrit avec un grand bruit et le général apparut a^ec ses façons d'avalanche. Il arrivait de Vincennes et était encore tout poudreux. En apercevant son aide de camp en tête-à-iète avec Aurélie, ses sourcils se rejoignirent en se fronçant | outrageusement ; il attacha sur le couple qu'il venait de sur« i

DB SÀINT-DfiNlS. 249

prendre de la sorte un regard de triera et, bien que tout essoufflé par l'ascension rapide des marches de son escalier, il s'écria d'une voix rauque et saccadée :

— Ah ! Ton ne m'attendait pas icil... J'aime à surprendre mon monde, sacrebleu ! Qu'est-ce que vous venez faire chez moi^ capitaine^ quand vous savez que je n'y suis pas? Cela ne me va pas^ entendez-vous, monsieur ? cela ne me va pas,

-^ Mon ami, répondit Aurélie avec son merveilleux sangfroid^ et d'un ton plus doux encore et plus caressant que jamais^ il ne faut pas gronder M. Parmentier, car c'est moi qui l'ai prié de me venir voir.

— Pardieu ! en voici bien d'une autre ! grommela le vieux guerrier, et tu vas m'expliquer cela tout de suite^ toi. Hum ! huml

— Oui, mon ami, reprit Mme Clérisseau, c'est moi qui, ayant rencontré ce matin, chez Valentine, M. Parmentier, et ne pouvant, dans un pareil lieu, lui faire comprendre tout ce que sa conduite a de coupable, l'ai invité à venir s'en expliquer avec moi.

— Mais enfin, répartit le général, cette fois moins facile à convaincre, par tous les diables d'enfer ! tout cela me semble fort louche, et je ne vois pas quels résultats une pareille entrevue peut avoir pour personne.

-*- Ces résultats peuvent être fort graves, mon ami, fit Aurélie toujours placide, et M. Parmentier m'a demandé quelques jours pour y réfléchir à son aise.

— Qu'est-ce que cela me fait? riposta l'irascible général. De quoi te méles-tu ? Fichtre ! est-ce que je suis chargé de garder les jeunes filles, moi ? Ni toi non plus, n'est-ce pas? Il faut* que tout ça ait une fin, entendez-vous, madame Clérisseau ? Et vous, capitaine, faites-moi le plaisir de décamper bien vite de chez moi I La prochaine fois qu'il vous arrivera d'y revenir moi absent et sans mon ordre, je vous flanque aux arrêts.

— Mon général, je me retire, répondit Lucien encore sous le coup des dernières paroles d'Aurélie et d'une façon un peu distraite.

— A la bonne heure, sacrebleu ! à la bonne heure !

Puis, promenant alternativement et avec méfiance son'

280 LES DBMOISBUiBS Dl SAINT-DENIS.

regard fauve du visage de sa femme à oelui de sonaidsde camp, le général ajouta mentalement s

-^ Le fait est que je lis d'un côté l'expression d'une bonne conscience, tandis que l'autre a l'air tout chagrin et tout penaud conune un conscrit qui vient d'être tancé par son caporal avant d'être mit au clou.

Alors, «'avançant auprès du jeune capitaine, qui avait déjà atteint le seuil de la porte, il lui frappa amicalement sur l'épaule :

— Capitaine, s'écria-t-il en même temps d'un ton singulièrement radouci, je ne veux pas que vous vous en alliei fftché contre moi. Votre général vous tend la main, m&is c'est à une condition : il faut devenir sage, mon cher, et suivre les bons conseils de Mme Clérisseau.

Lucien releva la tête avec un sourire plein de tristesse, et serra la main de son général sans hasarder une parole, puis il se retira.

Dès qu'il fut sorti, Mme Clérisseau, «'approchant de son mari avec un air câlin, lui tendit son front à baiser, ce que celui-ci n'eut garde de refuser ; ensuite, h faisant asseoir sur un fauteuil, pendant qu'elle restait debout devant lui, elle se mit à lui essuyer le visage et à l'éventer avec son mouchoir de fine batiste et tout imprégné d'une fraîche odeur de violettes. En même temps, elle lui disait de sa voix la plus insinuante

r--> Allons I reposez-vous à présent, et redevenez calme, mon ami ; vous ne vous corrigerez donc jamais, ni de votre jalousie, ni de vos emportements, grand enfant?

Pour toute réponse, le général porta dévotement à ses lèvres cette jolie petite main si empressée à lui prodiguer ses bons offices, et il eut un sourire plein de béatitude et d'enivrement.

Parmi les légendes de la Table ronde, il en est une qui nous montre la belle et perfide Viviane entraînant le vieil enchanteur Merlin dans la forêt de Broceliande et là, par ses caresses menteuses et ses protestations d'amour, arrachant au célèbre vieillard le plus puissant de ses charmes. Aurélie ne ressemblait-elle pas alors quelque peu à Viviane et le g^' néral Clérisseau à l'enchanteur Merlin ?

Chronique et olironlqneur.

Entre tontes les importations anglaises qui ont acquis en France la grande naturalisation, il en est une qui va sans cesse se développant et qui, .plus peut-être que tout le reste, contribue à dissoudre chez nous les liens de famille, à anéantir l'esprit de conversation^ et à bannir l'urbanité des relations sociales. Je veux parler des cercles ou des clubs^ comme on les appelle de l'autre côté de la Manche. II y a beaucoup de cercles à Paris, mais, à vrai dire^ il n'y a plus guère de salonsi

Ce n'est pas ici le lieu de faire le procès d'une institution, qui^ comme toutes les causes bonnes ou mauvaises, ne manquerait pas d'avocats pour la défendre. La vie des cercles peut bien avoir d'ailleurs ses avantages, surtout pour les cé^ libataires, et, quand on appartient au monde élégant, au monde de high life^ il est évident qu'on s'exposerait à être disqualifié sans la moindre rémission si l'on ne faisait pas partie d'un cercle quelconque.

Octave de Maillane avait donc son cercle^ nous l'avons déjà dit, où il passait une bonne partie de sa vie. Le général Clérisseau lui-même avait eu jadis la fantaisie de se faire rece-* voir â ce cercle-là, où il retrouvait d'anciens compagnons d'armes; mais depuis son mariage il n'y avait pas remis le pied. Etait-ce le cercle des pommes de terre ^ celui des mtWttons y voire même des ganaches^ ou bien tout autre? C'est ce qui est probablement assez indifférent au lecteur, et nous lui laissons à cet égard toute latitude pour faire son choix.

Suivant Tusage consacré dans les établissements de ce genre, il y avait, indépendamment des membres attitrés du

cercle, ceux qui y recevaient une hospitalité de passage. C'est ainsi que M. de Maillane avait eu soin de faire inscrire à ce titre, et comme son invité, M. de la Tour Champbois, qui pendant son séjour à Paris venait régulièrement dîner presque tous les jours au cercle. Lucien Parmentier était également dans ce cas.

Enfin un personnage avec lequel le lecteur a déjà com' mencé à faire connaissance, Palamède Morgan , le journaliste littéraire ou soi-disant tel, le chroniqueur à la mode, le boulevardier par excellence, comme on dirait aujourd'hui, avait conquis là, comme partout, ses grandes et ses petites entrées, et il en usait d'autant plus largement qu'il n'était pas fÂché d'abord d'y retrouver des gens bien posés dans le monde, ce qui le posait lui-même, par ricochet, dans le journalisme.

Palamède avait trop bien le sentiment de son époque pour ne pas être convaincu que, à Paris particulièrement, ]a pose tient lieu de bien des mérites, en admettant même qu'elle ne les supplée pas tous.

Ajoutons que les cercles sont en raccourci ce qu'étaient, dans les temps antédiluviens, l'agora d'Athènes, le forum de l'ancienne Rome, c'est-à-dire un foyer sans cesse renouvelé de renseignements de toute sorte sur les hommes et sur les choses du jour, quelque chose comme un dictionnaire toujours ouvert pour les besoins de la chronique scandaleuse4

Tous ceux qui fréquentent ce genre d'établissements savent qu'il y a certaines heures oîi l'on est sûr d'y trouver à qui parler, le matin, par exemple, aux environs du déjeuner. On se rend alors au cercle pour lire les journaux, pour avoir des nouvelles, et quelquefois aussi pour faire sa partie de piquet ou d'échecs, ou même de billard. Le dimanche, aux premiers jours du printemps, lorsque le temps n'est pas beau, ce qui est assez la règle à Paris, où le soleil est alors l'exception, il j a presque toujours affluence au cercle, parce que c'est un jour férié, où les gens les plus occupés se donnent vacances.

Donc, un dimanche, un des premiers de la saison dans laquelle on entrait, à l'issue du déjeuner, le général Clérisseau eut la fantaisie de se rendre au cercle, et, apercevant M. delà Tour Ghampbois qui était occupé à lire dans le salon de lecture, il alla à lui, et lui frappant sur l'épaule :

DE SàIHT-DETIIS. 158

— Vous ici, monsieur! s'écria-t-il {, par quelle aTenture ?

— - Je pourrais vous faire la même question, général, répondit le baron ; mais j'aime mieux tous dire tout de suite que je suis venu ce matiii pour attendre M. de Maillane et votre aide de camp^ à qui j'ai donné rendex-Tous pour aller ensemble aux courses. Gomme yous voyez, je lisais en les attendant.

<^ Quoi donc?

-— Un article de revue, sur les bètes à cornes, général.

-—Hein, plaît-il?... Ah! oui, je me souviens^ vous êtes agronome^ vous. Fichtre ! ça ne doit pas être amusant cet article-là.

— Tenez, général, voilà justement ces messieurs que j'attendais, et vous allez vous trouver en pays de connaissance.

— En effet, j'aperçois les deux inséparables. Bonjour, messieurs !

— Bonjour, général ! s*écria gaiement Octave, qui venait en effet de paraître accompagné de Lucien ; savez-vous que je vais faire une motion pour qu'on illumine au cercle ce soir? et l'on illuminera.

— Sacrebleu! Pourquoi donc?

— Pourquoi ?... Eh mais, c'est la première fois, si je ne me trompe, que. vous nous honorez de votre présence depuis votre mariage.

— En effet.

— Et que venez-vous faire ici ?

— Je viens pour me désennuyer.

— Vous m'étonnez prodigieusement, général. Qu'avez-vous donc fait de Mme Clérisseau ? Cela devient inquiétant.

•— J'ai laissé Mme Clérisseau à la messe.

— Ah ! vous m'en direz tant !

— Ensuite, il faudra i'etourner à l'église pour les vêpres.

— Ahl bahl Madame Clérisseau est donc un peu... dévote î

— Certainement; au surplus, je ne m'en plains pas. La religion est un frein si puissant pour les femmes ; et, bien que madame Clérisseau, qui est la raison même, n'ait pas besoin de ce frein-là, il y a pourtant des occasions où cela peut n'être pas inutile, vous comprenez?

IM LB8 ftniOf8U.iSft

— Parfàitêmeot. Àlorsi, général, tous Mm des ndlret pour les courses. Nous tous enlevons* La partie sera complète.

— Je ne demanderais pas mieux; mais je ne puis laisser Mme Glérisseau s'en aller seule aux offices et revenir de même.

— C'est difiPéreiit. Âh çà I en attendant que la messe toit terminée, comme nous ne partons pas encore pour les eoupses, voulez-vous, général, que nous fassions une partie de piquet ou de billard ?

— Va pour le piquet!

— Eh bieni je cours préparer le champ de bataille, et vous attends dans le salon de jeu.

Là-dessus M. de Maillane sortit le premier. Le général reprit :

— Est-ce que vous ne venez pas avec nous, capitaine Parmentier ?

— Excusez-moi^ mon gén^r^l, répondit Taide de camp» je n*entends rien aux cartes,

-* Je comprends^ mon gaillard, repartit le général avec son humeur gauloise, en fait de jeu, je sais bien cq que vous préférez ; mais je suis discret.

Puis se penchant à son oreille, il ajouta :

— Vous avez furieusement de chance, vous. Votre ami Maillane n*y a vu que du feu^ et Tautre, là, le futur, il ne se doute de rien et il s'occupe à lire des articles sur les bêtes à cornes. Ce n'est pas moi, sacrebleu ! qu'on mettrait dedans comme cela* A propos, avez- vous réflicbi ?

— A quoi donc, mon général Y

— Eh I parbleu 1 à votre conversation de Pautre joar avec Mme Clérisseau.

«— Oh 1 oui, mon général*

— A la bonne heure! C'est que Mme Glérisseau ne badine pas au moins, et, si vous lui manquez de parole, gare à vous !

— Général, lit Octave, qui reparut sur le seuil de la porte conduisant au salon de jeu, je vous attends.

— Me voilà, dit le général.

Lucien resta seul avec M. de la Tour Champbois et prit un journal. Au bout de quelques instants, son compagnon ,

après l'atoir regarde fixement avec ses grands yeux biens si clairs et parfois si pénétrants, lui dit à mi-Yoix :

--«- Monsieur Lucien, je suis aise de me trouver seul avec TOUS I car j'ai une question à vous adresser, et je vous prie de me répondre sans le moindre détour, là^ ce qui s'appelle en loyal militaire. Me le promettez-vous?

-«^ Je vous le promets, monsieur, fut-il répondu.

-— J'ai pour vous beaucoup de sympathie, reprit le baron, et Je voudrais pouvoir vous en donner le témoignage. Est-ce que, si l'occasion s'en présentait, vous ne seriez pas bien aise de vous mariel^?

•^ Non, monsieur.

— Mais s'il s'agissftit pourtant d*un parti o& vous trouveries toutes les garanties désirables, y compris celle de la fortune? ^

•w Monsieur, je Vous suis obligé, mais Je doute qu'en pareil cas. on voulût d'un pauvre diable d'officier tel que moi, qui n*al^ comme on dit, que la cape et l'épée.

— Pourtant cela s'est Vu, cela peut se voir encore : si bien que je vous réitère nettement ma question : Seriez-vous, le cas échéant, disposé à accepter?

— Encore une fois, non, monsieur.

•^ Je comprends. Vous avez un attachement.

-»- Peut-être.

— Un seul ou plusieurs, monsieur Lucien?

— * Un seul, monsieur, un seul.

*^ je ne vous en demande pas davantage.

Pendant la durée du dialogue qui précède, plusieurs tneoibres du cercle étaient entrés successivement dans le salon de lecture ; les uns s'étaient assis autour de la table^ les autres, debout, allaient et venaient. Parmi les premiers, on pouvait remarquer un jeune blondi n d'une élégance suprême et de figure tort agréable* un de ôes énervés à la mode quirappellent à la fois les mignons de Henri In et les muscadins du Directoire et qu'on nommait hier et peut-être encore aujourd'hui des cocodès. Il avait pris plusieurs journaux et, après y avoir jeté les yeux, il les rejetait dédaigneusement l'un après l'autre en afiectant un bâillement des plus sigpificalifo.

*— Eh bien! quoi de nouveau, ce matin? lui dit en entrant

186 LBS DEMOISELLES

un noweau Tenu, qui échangea avec lui une poignée de main ; sommes^nous à la paix ou à la guerre f

— La paix I la guerre ! répondit Ténervé ou si Ton préfère le cocodës, qu'est-ce que cela me fait, à moi? Est-ce que je m'occupe de politique? C'est bon pour les braillards des cafés et des brasseries ; c'est infect^ la politique, mon cher. Moi, je ne Ih plus que les journaux qui n'en parlent pas. C'est bien autrement intéressant.

— C'est selon, repartit son interlocuteur en hochant la tête.

— Allons donc ! riposta le joli jeune homme, vous n'êtes pas de votre époque, vous ; qu'est-ce que cela me fait les tartines de Tartempion ou de Cabochard pour ou contre l'ordre de choses actuel ? Je m'en moque pas mal. Parlez -moi de la grande machine ou de la petite chose/ voilà qui est palpitant. Est-ce que vous n'êtes pas fort aise de savoir quelle toilette avait madame ou mademoiselle une telle au bal de l'ambassade d'Angleterre, et si le marquis a conduit le cotillon comme à son ordinaire, ou s'il y a introduit des figures nouvelles? Voilà ce qu'on est curieux d'apprendre; mais le restel pouah ! Tenez, il n'y a plus qu'un seul journaliste pour moi qui sache son métier...

— Et lequel, s'il vous plaît?

— Palamède Morgan , pardieu ! Cet animal-là fait mon bonheur. Je ne sais pas où il va pêcher tout ce qu'il raconte dans ses chroniques, mais il voit tout, il sait tout, il entend tout, il est partout. C'est un homme précieux, ma parole d'honneur ! et je m'étonne qu'on n'ait pas encore songé à le décorer.

— Il le sera, gardez-vous d'en douter.

— Avez-vous lu sa chronique de ce matin ?

— Non. Est-ce qu'il y est encore question de vous ou de ce qui vous touche ?

— Farceur ! voulez-vous donc que je l'empêche de me citer parmi les gens à la mode, toutes les fois qu'il y a un bal dont on parle ou une grande première î Cela fait plaisir à ma famille et à mes fournisseurs.

— Sans vous compter.

— Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Lisez la chronique

DIS SAIIfT-DRflS. «KT

de ce matin, mon cher, lisez-IaJ Vous m'en direz des nouvelles. Il y a là entre autres une anecdote qui s'est passée ces jours derniers au faubourg Saint-Germain, une anecdote d'un salé, d'un piquant, je ne vous dis que cela. Quand je verrai ce diable de Palamède Morgan^ je lui demanderai les noms des personnages.

— Quelque histoire galante sans doute?

— Parbleu I

-^ Alors on demande à voir. Qui a le journal^ messieu/s f qui a le journal ?

Pendant qu'on cherchait avec avidité dans tous les coins du salon le journal dont il s'agit, M. de laTourChampbois n'avait pu s'empêcher de toucher légèrement le coude de Lucien en chuchotant à son oreille:

— Ce M. Palamède Morgan, dont il est si fort question, est sans doute celui avec qui nous avons dîné aux Frères^Pro» vençaux.

— Justement, répondit Lucien.

— Et c'est là ce qu'on appelle un littérateur en renom?

— Je le crois bien. Il gagne plus d'argent avec ses chroniques qu'un maréchal de France.

— Allons I je vois qu'il n'y a pas de sot métier à Paris, et je suis curieux de connaître de sa prose.

Le vœu du baron ne devait pas tarder à obtenir satisfaction complète, car les investigations auxquelles on se livrait venaient d'être couronnées de succès, et déjà le joli monsieur dont l'admiration pour les talents de Palamède venait de s'afûrmer d'une façon si éclatante^ déployait triomphalement le journal qu'on venait de remettre entre ses mains, et il offrait de donner lui-même lecture à haute voix de Télucubration de son auteur favori. Il est bien entendu que cette offre fut accueillie avec empressement de la part de tous.

Alors, avec les mêmes précautions, le même soin qu'Oronte dans le Misanthrope emploie à débiter le fameux sonnet à Pbilis, notre homme, debout, au milieu du cercle d'auditeurs qui s'était formé autour de lui , entreprit de donner lecture de la chronique dont il s'agit. Il semblait y mettre un amourpropre d'auteur. Au bout de quelques instants, l'un des mem]>res du cercle crut devoir l'interrompre.

mm Mon cher, •*dcria-t<ril, tout cela ne constitue guère que des rengaines yieilles comme les rues^et^ si tous m'en crojeij TOUS passeres tout de suite à l'anecdote •

«- Oui^ c*est cela, fit-on en chœur^ Tanecdote ! l'aneêdotel

— Je ne demande pas mieux, répondit Tënerfé à la mode; écoutez donc de toutes vos oreilles, et si quelqu'un iei connaît les masques, qu'il le dise bien fite. Hum! hnm! cela a un titre : la Continence de Seipion V Africain, un titre bien trouvé, y oui allez voir.

Là-dessus, il lut ce qui suit :

« On s'entretient beaucoup en ce moment dans le noble » faubourg d'une anecdote scandaleuse qui vient de marquer » l'un de ces derniers soirs de carnaval , et qui intéresse une » famille assez haut placée dans le monde de Tancien régime, » Il s'agit d'une jeune et jolie personne, une demoiselle à » marier, qui a eu la fantaisie de se déguiser en homme, non » point, comme on pourrait le penser, pour se rendre au bal » de rOpéra, mais pour s'en aller trouver un bel officier de n Tarmée d'Afrique dont elle s'est énamourée. L'officier qui » ne s'attendait nullement à cette charmante visite, n'aurait » pas mieux demandé naturellement que de profiter des ex* B cellentes dispositions de cet adorable androgyne ; mais le pkisant de l'affaire c'est que, au moment où le seigneur » loup s'apprêtait à ne faire qu'une bouchée de l'émule auif dacieuse du Petit Chaperon rouge, un ami de la famille ji est venu l'arracher de ses griffes. Ce qui fait qu'aujourd^hui » tous les camarades de l'officier dont il s'agit ne l'appellent » plus entre eux que Seipion l'Africain, continent malgré * lui. »

Au fur et à mesure que se débitait chacune des paroles qui précèdent, Lucien et son compagnouj demeurés assis l'un et l'autre à un coin de table, devenaient d'une pâleur livide^ et l^n eût pu voir la sueur perler sur leurs tronts. A. peine la lecture de l'article venait d'être achevée, que l'aide de camp bondit sur sa chaise et s'écria d'une voix étouffée par toutes les émotions qui lui serraient la gorge :

-» Mais c'est 14 une horrible infami« !

1» aAIHMHQin. «19

-^ Gontenet-Tous 1 «a laom de et que yous atei de plus dier au monde> contenex^Tous 1 lui dit le baron à voix basse.

Et il lui serra énergiquement la main, en le forçant à se rasseoir^

Heureusement, nul de ceux qui entouraient le lecteur ne s'aperçut de Tineident.- Les uns riaienti les autres haassaienf les épaules.

A ce moment même, Octate entrait dans le salon*

— Qui veut faire un \7hist? dit-il. Le général ClérisstMi prétend qu'il n'a pas de chance an piquet* Mais que se passet-ii ? Qu'est-ce que vous aves donc tous à rire comme cela )

-^ Afa I mon cher Maillane, fit le cocodès qui était justement des amis d'Octave, vous arrivez trop tard. C'est dommage^ vous auriefc entendu l'article de votre ami Palamède Morgan. C'est très-drôle, ma parole d*honneur! C*est trè»drdle 1 Demandefe à ces messieurs. •

— Ah ! vous trouvez cela drôle^ vous, monsieur I i'éeria le baron. Sh bien 1 mdi. Je ne suis pas de Totre avis.

-^ Alors, c'est que vous n'aimes pM à rire, repartit l'admirateur de Palamède; mais je veux que Maillane soit juge entre nous. Je vais lui faire lire l'article.

«^ A quoi bon) riposta le baron enae précipitant auprès d'Octave, qui déjà tendait la main et allait prendre le journal, à quoi bon? n'avez «vous pas entendu, monsieur, qu^on demande des partenaires pour un whist? Jouei^^Tous le whist, vous?

— - En tous Cas, mon cher Hugues, reprit Octave en riant, je ne suppose pas que vous soyez un de ces partenaires-là; car, en fait de cartes, vous êtes, je crois, de la force de Lucien. Allons! messieurs, ne faisons pad attendre le général. Et qui aime le whist me suive 1

Comme H. de Maillane sortait par une porte, suivi de quelques amateurs du noble jeu de whist, M. Palamède Morgan faisait son entrée par une autre, avec ses airs évaporés et son aplomb accoutumé et portant toujours son lorgnon invariablement soudé dans Tarcade sourcilière. En le voyant paraître, Lucien murmura entre ses dents :

— En voilà un à qui je vais enfin pouvoir dire un motl

— Vous êtes fou, TOUS, reprit M. iû la Tour Cbampbois,

MO LB8 DBKOISELLEB

cela ne regarde que moi, entendes-YOUs, moi seul, à tous les titres du monde. Veuillez tous en souvenir^ monsieur Lucien, et me laisser faire !

L'aide de camp se mordit les lèyres et se tut, puis il prit une revue sur la table pour se donner une contenance, et se mit à la feuilleter convulsivement. Ses mains étaient toutes tremblantes, et ses pieds s'agitaient sur le parquet du salon de lecture, fort heureusement recouvert d'un tapis assez épais.

Au bout de quelques instants, lorsque Palamède^ qui avait été tout d'abord très-entouré, très-interrogé, et qui paraissait d'ailleurs avoir éludé les questions qu'on lui adressait, se trouva un peu dégagé, M. de la Tour Ghampbois s'approcha de lui, et l'ayant salué poliment, mais avec beaucoup de froideur :

— Monsieur, lui dit-il, j'aurais un petit service à vous demander.

— Deux, monsieur le baron, si vous voulez, plutôt qu'un, répondit Palamède en tendant la main à son interlocuteur.

Et comme ce dernier affectait de ne pas s'en apercevoir, le journaliste ajouta avec un léger ricanement :

— Allons, baron, je vois que vous me gardez rancune peur ce qui s'est passé entre nous aux Frères-Provençaux.

— - Peut-être, reprit le baron; au surplus ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Très-bien. De quoi s'agit-il alors ?

— Il s'agit de votre chronique de ce matin.

.-— Vous l'avez lue, baron ? Quel honneur pour moi !

— Si je ne l'ai pas lue, du moins je Tai entendu lire.

— Cela revient au même, évidemment.

— Il y a là une certaine anecdote sur Scipion l'Africain. Je désirerais savoir de vous si elle repose sur un fondement quelconque, ou si c'est tout simplement une anecdote de fantaisie.

— Il me semble, baron, que vous êtes bien curieux, à moins que — pardon de la supposition -« vous n'ayez encore cette fois le droit de l'être.

M. de la Tour Ghampbois comprit qu'il s'était trop découvert, et d'un ton en apparence assez dégagé, il reprit :

DE SÂINT-DSNIS. S6i

— La supposition serait, en tout cas, purement gratuite.

— A.h ! c'est différent, repartit Palamède, alors je pourrais -vous dire que cela ne vous regarde pas ; mais d'abord ce serait impoli, ensuite vous êtes notre hôte au cercle ; enûn, c'est spus les auspices d'un camarade de collège, d'un ami, que j'ai eu l'honneur de nouer connaissance avec vous, tout cela fait que je me détermine à vous répondre là, très-catégoriquement, qu'il y a tout sujet de considérer l'anecdote comme vraie, d'après la source d'où elle émane.

— Serait-il indiscret de vous demander quelle est cette source ?

— Oh ! mon Dieu î je n'en fais pas mystère. C'est une lettre que j'ai reçue comme il m'en arrive tant. Je l'ai trouvée à mon adresse dans la boîte du journal, et n'ai eu que la peine de la traduire en article*

— Et cette lettre, vous l'avez conservée?

— Parbleu! oui, comme je les conserve toutes. Oh! je suis très-prudent maintenant ; on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Pourrait-on en prendre connaissance?

— Je n'y vois nul inconvénient.

En parlant ainsi, Palamède tira de sa poche un paquet de missives et après un examen sommaire il en choisit une qu'il tendit à son interlocuteur, eil affectant de la subodorer.

— Cette lettre n'est pas signée, reprit le baron, après l'avoir lue attentivement et sans s'apercevoir que Lucien, resté un peu à l'écart, la contemplait de loin avec des yeux devenus presque flamboyants. Ainsi, c'est sur la foi d'un anonyme que vous vous êtes cru en droit, vous journaliste, de publier une anecdote peut-être attentatoire à l'honneur d'une famille! Âh! monsieur, vous êtes dans votre tort, permettez- moi de vous le dire.

— Est-ce que, par aventure, baron, cette famille serait connue de vous ?

— En aucune façon.

— Alors, baron, prenez garde, à force d'insistance vous me donnez le droit de soupçonner le contraire.

^ J'en conviens. Je suis un montagnard d'Auvergne, c'est-

tu LIS DMOISILLKS

à-dire un barbare, un saufage, tout ce que vous yondrez; mais je ne puis m*eropôcher de vous faire observer que la presse s*égare étrangement lorsque, désertant la cause des grands intérêts publics placés sous sa protection et sa sauvegarde, elle y substitue de sottes incursions dans la vie privée pour amuser quelques badauds, quelques oisifs et les allés entretenues. Sous Tancien régime, monsieur, vous savei probablement quelle était la corporation ayant charge et mission de colporter les anecdotes scandaleuses de la ville et de la cour.

— Parfaitement, baron, parfaitement, c'étaient les perra* quiers.

— Aujourd'hui il n'y a plus de perruquiers.

— - Mais il y a des journalistes; c'est ce que vous voulez dire, n'est-ce pas^ baron ? C'est compris , bien compris, et vous auriez dû commencer par là. Je vois ce que c'est. Le petit incident de Tautre soir vous est resté sur le cœur, et vous cherchiez une revanche.

— Je ne dis pas non.

— A la bonne heure ! voilà de la franchise ! Il parait qu^il s'en trouve encore au moins dans les montagnes d'Auvergne; seulement, monsieur le baron, laissez-moi vous dire qu'entre les perruquiers et les journalistes, il y a cette petite dilFérerice qu'au temps jadis les gentilshommes bâtonnaient les perruquiers, tandis qu'aujourd'hui lôs journalistes se battent tout aussi bien que les gentilshommes.

— Je n'en doute pas.

— Eh bien, alors, j'ose espérer que vous ne refuserez pas de me faire Thonneur de désigner deux témoins qui auront à s'entendre avec les miens, de façon à ce que, au moment où paraîtra ma prochaine chronique, c'est-à-dire demain matin, j'aie acquitté le prix de la petite leçon qu^il vous a plu de me donner.

— C'est justement, monsieur^ la proposition que j'allais vous faire.

— Je demande à être un des témoins de M. de la Tour Champbois, s'écria Lucien, qui s'avança en même temps, pâle et menaçant, croyant enfin pouvoir intervenir dans ce débat.

MB Bàurr^Dim. tes

« ^ Toi autmi I reprît PAlamëde, toi» un tiétit ctmârtde du collège Henri IV, un smi même 1 ah 1 c*eBt tfop fort,

^^ Vous avez raison» monsieur, repartit le baron ; aussi je récuse M. Parmentier.

Au même instant le général Glérisseau reparutavcc Octave^ et les deux adversaires échangèrent un coup d'œil.

-^ Pas un mot devant ces messieurs^ ajouta tivement le baron»

— C'est élémentaire cela, reprit Palamëde<

— Ah çè, fit Octave, je crois que nous pouvons nous mettre en route pour les courses. Le général nous abandonne décidément pour aller rejoindre Mme Glérisseau. Bonjour, Palamède^ es-tu des nôtres?

— Impossible! cher ami, impossible ! J'irai vous rejoindre plus tard.

— Hâte-toi donc, et apporte-nous des anecdotes I Je gage que tu viens de servir à ces messieurs quelque plat de ton métier. Les as-tu bien fait rire au moins?

— Eh I mais, dit Palamède, j*ai fait mon possible pour cela au moins 1

— Si c'est quelque gaudriole, reprit le général, vous me la raconterez une autre fois^ n'est-ce pas, monsieur Palamède?

— Certainement^ général ; et maintenant, ajouta le journaliste en se tournant du côté de M. de la Tour Ghampbois, monsieur le baron, je redemande ma lettre.

— C'est trop juste, fit le baron. La voici.

— Hum! hum ! s'écria Octave, c'est une lettre de femme cela. Sentez-vous cette odeur de violette, général î

— Sacrebleu! s'exclama à son tour M. Glérisseau, qui devint instantanément cramoisi ; c'est là le seul parfum dont se serve Mme Glérisseau. Je demande à voir l'écriture de la lettre, et tout de suite, entendez-vous?

Palamède Morgan n'était pas tellement myope qu'il n'eût distingué aussitôt la trace d une vive inquiétude dans la physionomie de deux des témoins et acteurs de cette scène. Aussi, repliant vivement le message qu'il enfouit dans sa poche avec un geste tragi- comique :

— Général, reprit-il, demandez-moi ma bourse, demandez-

9U US DDKMSDJA DE BAIRT-DKRIS.

moi ma vie, elles sont à Totre dispofdtion ; mais une lettre autographe de Fanny Topaxe qui m'est adressée, je la garde sur moD cœur, et il faudra m'exterminer pour l'en arracher.

— Fanny Topaze 1 balbutia le général abasourdi, qu'est-ce que cela î

— Gomment, général, fit Octave, tous ne connaissez pas Fanny Topaze 1 la célèbre Fanny Topaze? C'est une de nos impures les plus à la mode.

— Ah bah 1 reprit le général avec un soulagement manifeste qui se traduisit par un éclat de rire.

Et, laissant en même temps tomber sur Palamède un regard moitié ébahi, moitié réjoui^ il ajouta entre ses dents :

— Drôle de petit bonhonmie !

— Pauvre Valentine ! murmurait pendant ce temps-là le cousin Hugues.

— Allons, messieurs, dit Octave, rien ne nous retient plus ici. En route I II ne faut pas manquer la première des courses du printemps.

Le ohevalier Bayard.

Il était environ quatre heures de l'après-midi, et le cousin Hugue^ qu'on n'avait déjà pas vu la veille à Thôtel de Maillane, ne s'était pas encore montré. Pourtant d'ordinaire il ne passait jamais un seul jour sans venir prendre des nouvelles de sa jolie cousine, qui, depuis qu'elle avait cessé de voir en lui un futur mari, s'était fait une douce habitude de ces visites familières, et y trouvait même un charme sans cesse croissant.

Comment expliquer un pareil retard ? Hugues était-il malade? Cela ne pouvait guère se supposer. M. de la Tour Ghampbois n'était pas, lui^ un enfant de Paris^un de ces êtres frêles et débiles que le moindre courant d'air enrhume, auxquels la plus mince fatigue donne la fièvre ou la migraine. Sa robuste constitution, l'habitude de vivre au grand air et les exercices cynégétiques auxquels il se livrait en toute saison excluaient toute appréhension à cet égard. Que lui était-il donc arrivé?

Enfin on sonna à la petite porte de l'hôtel, et Mlle de Maillane se leva toute joyeuse pour aller au-devant du visiteur si impatiemment attendu, se disposant à lui adresser quelque bonne et douce gronder ie. Mais elle ne put s'empêcher de témoigner un peu de désappointement, — phénomène au moins étrange, — en se trouvant face à face avec le capitaine Parmentier.

— Vous ici, Lucien I lui dit-elle en lui tendant la main, je vous confesse que ce n'est pas vous que j'attendais.

— Je le sais, répondit l'officier, et vous demande pardon, Valentine, d'avoir, contre ma coutume, devancé l'heure à laquelle votre frère rentre habituellement du ministère ; mais

See LES DEMOISELLES

j'espérais rencontrer ici M. de la Tour Champbois. Je me suis présenté deux fois chez lui dans la journée sans le rencontrer.

— Vous augmentez encore mon inquiétude^ reprit Valentine. Quand avez-Yous vu mon cousin pour la dernière fois?

— Hier soir ; nous avons dîné tous les trois ensemble, votre frère, lui et moi) après avoir passé Paprès-midi aux courses.

— Mais alors, Lucien, quel motif si urgent aviez->vous donc de voir mon cousin aujourd'hui même?

— Pardonnez-moiy Valentine, si je ne vous réponds pas à cet égardy suivant votre désir» d'une façon catégorique. Il y a là un secret que j*ai promis de garder.

— Un secret I fit la jeune fille dont le front s'était soudain rasséréné. Je devine» C'est probablement le même que le mien. Oh ! aloi-s^ je suis bien tranquille, et vous aussi, je suppose. Mon cousin Hugues vous a donc parlé de son projet?

— Quel projet ?

— Quand il s'agit de vous et de moi, Lucien , peut-il y avoir un doute dans votre esprit sur ce projet-là? S'il en était autrement, pensez-vous que je serais si gaie, si insoucieuse?

-^ ciel ! ce que vous me dites là est-il bien possible? M. de la Tour Champbois consentirait... ? Alors je commence à m'expliquer certaines questions qu'il m'adressait hier encore au cercle. Oh ! Valentine, c'est trop de bonheur.

— Eh bien, monsieur, quand je vous dis qu'on peut se fier à moi, vous voyez bien que je ne trompe pas.

— Ah I Valentine, si vous saviez combien je vous aimel

— Et moi donc î Je fais mieux, je vous le prouve. C'est égal; si mon cousin Hugues savait que je vous ai parlé de cela, il m'en voudrait beaucoup.

— ■ Lui, vous en vouloir? Ohl non, Valentine, vous ne le connaissez pas encore, et quand vous saurez...

— Quoi donc?

— J'ai mauvaise grâce à me taire, après ce que vous venei de me dire; mais il le faut! et pourtant mon inquiétude est bien vive de ne pas trouver ici M. de la Tour Champbois.

m 8AniT.ni!!im. «67

— mon Dieu I Lucien, savei-Tons que vous me faites peur en me parlant ainsi? Que se passe-t^il donc?

— Ecoutes, Valentine, écoutez I

A ce moment on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de Thôtel, et peu après M. de la Tour Champ' bois apparut lui-même en personne. Il était un peu pâle et semblait marcher avec peine.

-— Enfin le voilà I fit Valentine en frappant joyeusement ses deux mains Tune contre l'autre, et nous allons savoir à quoi nous en tenir. 11 faut qu*il s'apprête à subir un interrogatoire dans toutes les règles, et si ses réponses ne sont pas pleinement satisfaisantes, gare à lui 1 Je ne vous dis que cela.

Mais, en voyant l'eltération des traits du nouveau venu qui, en entrant, s'était assis sur un fauteuil, elle tressaillit, le regarda fixement, et avant même qu'il eût le temps d'ouvrir la bouche, elle s'écria :

— Mon cousin, ne mentez pas ! vous venez de vous battre en duel et vous êtes blessé.

Le baron, après avoir interrogé Lucien des yeux, répondit avec un accent évidemment saccadé par la fièvre qui s'emparait dtî lui, mais d'un ton presque enjoué :

— Oh ! très -légèrement. Ça ne sera rien, absolument rien.. Que voulez-vous, cousine? j*ai peut-être eu tort; mais c'est la première fois que... cela m^arrive. J'espère bien que... ce sera la dernière. Voilà ce que c'est que la contagion de l'air de Paris. Et puis on a la tête un peu vive dans les montagnes d'Auvergne. Au surplus, vous voyez, ma cousine, qu'on peut être blessé et qu'on n'en meurt pas... puisque j'ai voulu, avant de rentrer chez moi pour me faire soigner, venir... encore une fois... vous baiser la main.

Il était aisé de voir qu'en parlant ainsi M. de la Tour» Champbois faisait un violent effort ; car, en dépit de toute la force de sa constitution et de l'énergie morale dont il était doué, il pâlissait de plus en plus, et, en prononçant les derniers mots, il se laissa tomber la tête à la renverse sur le fauteuil où il avait pris place. Il était évanoui. Valentine poussa un cri si perçant que Rose et Blainvil

M8 LES DEMOrSELLBS

accoururent. On s'empressa autour du blessé, on lui fit respirer des sels qui le ranimèrent un peu, et Lucien sortit luimême en toute hâte pour aller quérir un chirurgien.

Chemin faisant il rencontra Octave, auquel il raconta en quelques mots ce qui venait de se passer. Le jeune secrétaire de légation s*en montra d'autant plus douloureusement surpris qu*il avait peine à comprendre comment H. de la Tour Champbois, ayant une affaire d*houneur, avait pu lui en faire un mystère et ne pas le choisir pour témoin de préférence à tout autre. Il se perdait à cet égard dans un dédale de coDJectures dont il lui eût été bien diCGicile de sortir, s'il ne s'était arrêté enfin à une supposition assez hasardée^ sinon même scandaleuse, qui ne pouvait venir qu'à lui.

Il pensa que le cousin Hugues s'était laissé embarquer dans quelque intrigue galante et que, pour n^avoir pas à rougir devant son futur beau-frère, il s^était vu forcé de garder le masque jusqu'au bout, surtout en présence d'un dénoûment qui tournait ainsi au tragique. N'est-on pas toujours disposé à juger les autres sur soi-même et, en somme, sauf de bien rares exceptions, n'est-ce pas là le meilleur critérium des actions humaines ?

Un quart d'heure après, le chirurgien arriva amené par Lucien. La syncope dont s'était si fort effrayée Mlle de Mail- - lane avait pris fin ; mais le blessé, toujours en proie à une fièvre ardente, commençait à délirer. L'homme de l'art ne put que constater une blessure assez profonde au flanc droit, résultant d'un coup d'épée. Un premier pansement avait été déjà pratiqué sur , place. Le mieux était de laisser reposer M. de la Tour Champbois, et pour cela de le faire mettre au lit sur-le-champ. Le lendemain, dans la matinée^ on verrait ce qu'il y avait à faire.

Le baron voulait qu'on le reconduisît à l'hôtel où il était descendu ; mais Yalentine s'y opposa énergiquement, ajoutant que ni son frère ni elle-même ne souffriraient qu'un parent, un ami, dans la situation où il se trouvait, demeurât dans un hôtel garni, livré à des soins mercenaires.

En conséquence le blessé fut installé dans la propre chambre de M. deMaillane» et, quant à Octave^ il reprit pos-

DE SMNT-DENtS. t6

session de la chambre qui lui avait été personnellement affectée jusqu'à la mort de son père.

On pense bien que le frère et la sœur n'étaient pas moins anxieux l'un que l'autre de savoir quelle avait pu être la cause du duel et quel avait été Tadversaire 3u baron; mais, d'une part^ Lucien, qui aurait pu les éclairer à cet égard, s'était engagé solennellement à se taire, et d'un autre côté le médecin avait recommandé très-expressément de ne pas faire parler le blessé.

Le lendemain matin, lorsqu'il revint faire sa visite, qu'on attendait avec une bien légitime impatience, il s'empressa de déclarer qu'aucun organe essentiel n'avait été atteint, et que, eu égard à la constitution saine et robuste dont son client était doué, aucun danger ne le menaçait, à moins d'une de ces complications imprévues qui viennent parfois dérouter tous les calculs de la science.

Dans son ravissement de cet oracle, Mlle de Maillane sauta au cou de son frère, qu'elle embrassa avec effusion, et peu s'en fallut que, dans sa reconnaissance, elle n'en fit autant pour le médecin. Le blessé en parut touché, et une larme brilla dans ses yeux avec un sourire.

Sur ces entrefaites, le vieux Blainvil apparut lui-même, porteur d'une carte de M< Palamède Morgan, qui s'excusait de ne pouvoir venir prendre en personne des nouvelles de M. le baron de la Tour Champbois, et envoyait son domestique avec mission expresse de lui en rapporter. Octave se frappa le front et s' approchant du chevet du blessé :

— - Mon cher Hugues, balbutia-t-il, est-ce que par hasard ce serait là votre adversaire?

Le baron baissa la tête en signe d'affirmation.

— Oh I pour lors, reprit Octave, voilà un duel qui fera du bruit dans Paris, et autant aurait valu vous battre sur le boulevard des Italiens.

— Je ne crois pas, murmura Hugues.

— Allons donc! voulez-vous que j'envoie chercher le journal ? Je parie que c'est le sujet de la chronique de Palamède aujourd'hui, et cela me dispensera de vous demander aucun détail. Vous ne connaissez pas les chroniqueurs. Ils se

170 LES DVMÛISIIXSS

feraient tuer volontierb pour qu'on parle d*eux; mais naturellement ils aiment mieux en parler eux-mêmes. Celte fois^ le baron secoua la tête négativement.

— Diable! repartit Octave, est-ce que, par aventure, vous auriez bleasë aussi Palamèdet

Le baron indiqua du geste le bras droit.

— Ouf! que me dites-vous là, mon cher Hugues? Blessés l'un et Tautre, partant quittes ! mais sarez-vous bien que Palamède n^est pas gaucher^ et que voilà ses lecteurs à la diète pour je ne sais combien de temps? Cela va faire une révolution.

— Frère î s'écria Valentine avec une adorable petite moue, tu sais bien que le médecin a recommandé de nô pas faire parler mon cousin.

— C'est juste, répondit Octave. On se tait, mademoiselle, on se tait. J'aurais pourtant bien voulu savoir le sujet de la querelle.

— Oh! moi, fit Valentine, je suis bien certaine que les torts ne sauraient être du côté de mon cousin, et que c'est ce vilain îVÎ, Palamède Morgan qui est l'offenseur.

— G'tîst ce que je vais aller lui demander à lui -même, fit Octave.

Ici le blessé eut un brusque soubresaut dahs son lit, et s'écria avec une grande vivacité :

— N'en ^failes rien, Octave, je vous en prie. C'est moimême qui veux tout vous dire, à vous, à vous seul.

— A la bonne heure ! reprît M. de Mai liane, je prends acte. Calmez-vous, mon cher Hugues, pour Dieu, calmez-vous!

— Mon cousin, poursuivit Valentîtie , bieû que je sois etclue de vos confidences, je me joins à mon frère pour vous supplier de rester là immobile èl sans rien dire tant que le inédecin l'ordonnera, afin d'être guéri bien vite. C'est moi qui me charge d'y veiller, entendez-vous? car je veux être Vôtre garde-malade.

, — Allons ! dit Octave, je suis bien tranquille à présent, et je vais pouvoir me livrer sans arrière-pensée au culte de la paperasse, diplomatique. Je laisse le chevalier Bayard en boniiei tnains.

Là-dessus il se Mira, en murmurant entre des dents :

DE SAIlfT.PEKIS. %H

•^ Cousin Hugues! cousin Hugues I vous ne toulei tous ouvrir qu'à moi seul. Il y a de la femme là-dessous. Serait-ce Fanny Topaze? Oui» ce doit Mre Fanny Topase, d'après cette lettre que Palamëde n*a pas voulu laisser voir. C'est égal : être là couché sur le flanc pour les beaux yeux d'une pareille drô» lesse, c'est dur, bien dur! Ahl décidément la femme a été créée et mise au monde pour que Tbomme ne fût pas trop heureux sur la terre ! Quel dommage qu'on ne puisse pas s'en passer I

Pendant que le jeune secrétaire de légation se livre à ce monologue, voyons quelle était la situation d'esprit du blessé| qui n'avait plus d'ailleurs, pour quelque temps, d'autre ocmi» pation possible que celle de se livrer à ses réflexions.

M» de la Tour Champbois avait, non sans raison, prévenu l'intervention très-imprudente et très-intempestive du capi* taine Parmentier, en tirant lui-même satisfaction des coups de plume passablement indiscrets du chroniqueur à la mode, et il avait tout sujet de penser que dorénavant Palamède Morgan apporterait plus de réserve et de tempérance dans ses propos et dans ses écrits^ Ce dernier s'était en outre engagé solennellement à se montrer impénétrable vis-à-vis de tout le monde, quanta sa dernière chronique, qui, jusqu'alors avait pu être dérobée à la connaissance de M. de Maillane.

Sous ces divers rapports, les choses étaient donc pour le mieux; mais il restait encore bien des difficultés à vaincre. L'anecdote scandaleuse dont Palamède s'était fait l'éditeur responsable émanait d'une source facile à discerner sans nul doute, mais toujours ouverte et prête à s'épancher. Il y avait là une femme jalouse et avide de tirer vengeance d'un abandon plus ou moins légitime. Comment désarmer celte femme?

Ce n'est pas tout, il s'agissait d'amener Octave à composition dans l'intérêt de sa sœur, et de le déterminer à prendre Lucien pour beau- frère sans qu'il pût soupçonner que Lucien était l'homme pour qui Valentine s'était déjà compromise, ni surtout que cette aventure, dont le héros et l'héroïne étaient heureusement encore inconnus, avait déjà reçu une certaine publicité dans un journal fort répandu.

En conscience, il y avait dans tout cela matière aux méditations les plut sérieuses, et peut*-ètre bien d'autres que M. de

t7t LES DEMOISELLES

la Tour Ghampbois eussent été tentés de jeter, comme on dit, le manche après la cognée. Maïs, heureusement pour l'honneur de la nature humaine, s'il y a dans ce bas monde bon nombre d*égoïstes habitués à régler toutes leurs actions sur rintérêt personnel, on y rencontre aussi parfois de ces âmes d'élite toutes de dévouement, d'abnégation et de sacrifice. Le baron était une de ces âmes-là. Les personnes auxquelles il accordait son affection, —et il n'était point banal à cet égard, — pouvaient compter sur lui en toute circonstance.

— Aussitôt que le violent accès de fièvre dont il avait été saisi entra dans une voie de rémission et qu'il fut en état de soutenir une conversation, il témoigna à M. de Maillane le désir d'avoir avec lui im entretien particulier.

— Mon cher Octave, lui dit-il, j'espère que vous ne me gardez pas rancune d'avoir choisi d'autres témoins que vous et votre ami Lucien, dans une rencontre où j'avais pour adversaire un de vos condisciples, et même aussi de vos amis. C'eût été vous placer l'un et l'autre dans une position trèsdélicate et même assez fausse. J'ajoute que le motif même de cette rencontre m'imposait, vis-à-vis de vous particulièrement, une certaine réserve.

— Mon cher Hugues, interrompit Octave, soyez bien certain que je ne vous en veux nullement pour cela, ni même pour ce que vous allez me dire. Oh! je me rends parfaitement justice, allez, et, quand on a comme moi le malheur d'être un grand pécheur, on n'a pas le droit de jeter la pierre à quiconque. Si vous saviez Thistoire de toutes mes bonnes fortunesy il y aurait de quoi vous faire dresser les cheveux sur la tête. Aussi, je crois. Dieu me pardonne, que je vais y renoncer, mais là tout à fait. Seulement ce n'est pas là une raison suffisante pour en dégoûter les autres, n'est-ce pas? D'ailleurs, tant que le notaire, le maire et le^curé n'ont pus tous les trois fait leur office, il est bien permis de faire ses adieux à la vie de garçon.

— Peut-être, mon cher Octave, reprit le baron avec surprise; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Ah bah ! Et Fanny Topaze, donc?

— Je ne sais ce que vous voulez dire. Mon cher Octave, je le vois, vous cherchez dans le présent et dans des suppositions

DS SAINT-DKim. 178

dénuées de tout fondement Texplication d*une querelle dont l*origine remonte déjà loin dans le passé. Avez-Tous donc perdu le souvenir de tout ce qu'il a plu à votre ami Palamède Alorgan de venir nous raconter, l'autre jour, au restaurant des Frères-Provençaux? Vos convives ont beaucoup ri decerlaine anecdote^ débitée d'une manière plus ou moins plaisante. Vous en avez ri vous-même^ sans vous douter qu'il y avait eu jadis^ pour vous comme pour moi, sujet à bien des larmes dans cette anecdote-là.

Un nuage sombre venait de passer sur le front d'Octave qui baissa la tête avec consternation.

— Je vous, en supplie, mon cher Hugues, reprit-il, n'ajoutez pas un seul mot à cet égard ; car, moi aussi, à présent^ je sais tout.

— ciel! qui a pu vous dire? ...

— Celui qui a joué le principal rôle dans cette horrible catastrophe^ le prince Yvanof lui-même. Ne m'interrogez pas davantage sur ce point. Qu'il vous suffise de savoir qu'il y a là pour moi une leçon bien terrible, un remords qui pèsera sur ma vie entière en dépit de toute la légèreté de mon caractère et d'une insouciance que je me reproche bien souvent. Mais peut-être ne suis-je pas tout à fait sans excuse. Absent de mon pays à l'époque où tout cela s'est passé, je n'ai su, à mon retour à Paris, que ce qu'il a plu à ma belle-mère de me dire. Elle-même peut-être ignorait de pénibles détails que le testament de mon père m'ordonnait expressément de ne pas chercher à pénétrer. J'ai compris qu'il y avait là une de ces plaies de famille qu'il faut cacher à tout prix, et, sous ce rapport au moins, je suis sans reproche.

— Âussi^ mon. cher Octave, je n'en ai aucun à vous faire. Mais peut-être apprécierez-vous mieux maintenant l'irritation dont je n'ai pas été maître en entendant évoquer avec tant de légèreté et d'indiscrétion de pareils souvenirs.

— Ohl certes oui.

— M. Morgan s'est tenu pour blessé des observations que j'ai cru devoir lui adresser à ce sujet et, à quelques jours de là, il a suffi de deux ou trois mots un peu aigres-doux échangés entre nous, au cercle, à propos d'une de ses chroniques, pour amener la rencontre dont xous savez le résultat.

IM LK» DMOISILLU

— Mon pauvre eher Hugues^ s'écria Oetara en tendaat U main au ble^8ë, je toîs qu'il était dam la destinée de la famille de Maillane d*6tre toujours en reste atec la famille de la Tour Champbois. J'espère que ma sœur cherchera à ao* quitter toutes nos dettes envers vous lorsqu'elle sera devenue la femme du cbev alier Bajard, que tous nous rappelés de tant de façons.

— Elle les acquitte déjà, ainsi que vous, répondit le baron, par les soins qu'elle me donne en remplissant auprès de moi le rôle de garde-malade, par Taffection qu'elle veut bien me témoigner. Seulement, puisqu'il est question d'elle, parlons un peu à cœur ouvert à son sujet. Il faut bien que je vous dise qu'avant d'aller me battre j'avais fait mon testament.

— C'est ce qu'on fait généralement en pareil cas^ mon cher Hugues.

«-- Or, 8avez«T0U8 quelle idée m'était venue f ' «— Je la devine aisément, car je connais yos sentiments pour tious.

— Je suis sûr. Octave, que vous n'en devinez qu'une partie^ la plus simple. Il est évident qu'en vous faisant mes héritiers, votre sœur et vous, sous la réserve de quelques legs sans importance, j'acquittais une dette d'amitié; mais il m'avait semblé que je pouvais faire plus encore et m*occuper, moi aussi^ en qualité de proche parent, d'assurer à ma cousine un atjtremari que moi.

— Ah bah I Frenei garde, mon cher Hugues, quel qu'ait pu être votre candidat, je suis bien certain que ma sœur n'aarait pu que perdre au change.

— G*est selon... Quand je vous l'aurai nommé, peut-être jugerez- vous qu'elle au moins serait d'un autre avis.

— Je n'en crois rien. De qui s'agîssait-il?

— Eh quoi ! n'avez-vous pas deviné que c'est à votre plus intime ami, M. Lucien Parmentier, que j'avais songé?

'^ Mon ami Lucien ! vous plaisantez, mon cher Hugues.

— ' Mais non, c'est très-sérieux.

-^ Et moi je vous réponds que c'est impossible»

— Pourquoi î

-^ Pourquoi... pourquoi.» T D'abord Lucien n'a pas Tombre de fortune.

DE SAINT-DENIS. Vlh

— Qu'importe, si sa femme en a pour lui?

— Et puis il n'appartient pas à notrç monde.

— Vous voulez dire à notre caste; mais vous oubliez^ mon cher Octave, que Tinfluence et le prestige de cette caste s'évanouissent tous les jours et n'auront plus bientôt, j'en ai peur la moindre raison d'être.

— Allons dt»ncl mon cher Hugues, nous n*en sommes pas encore là, Dieu merci ! Au surplus, à quoi bon nous appesantir sur une hypothèse aujourd'hui détruite? Dans quinze jours, trois semaines au plus vous serez sur pied, les médecins l*ont déclaré.

— Mais enfin s'il en était autrementi

— C'est ce que je ne saurais admettre à aticua titre. Pensez-vous donc d'ailleurs quema sœur conientft jamais elle» même à une pareille union ?

— Pourquoi non? Elle paraît avoir de Taffection pou» M. Parmentiçr*

— De l'affection, soit! j'en ai aussi, moi, pour lui, et une très-grande j c'est un brave garçon que Lucien; nous k considérons presque comme de la famille ; mais, s'il était là, il serait le premier à vous dire qu'il n'a jamais pu ni dû songef à ce que vous avez rêvé pour lui. S'il est amoureux, ce qui est fort possible, c'est d'une autre personne.

— Oui, dans le passé peut-être, mais à présent?

— A présent. •• penseriez-vous par hasard, mon cher Hugues , qu'il aime ma sœur et qu'il est d'intelligence avec elle?

— Je ne dis pas cela.

— A la bonne heure ! car s'il fallait admettre une pareille supposition, je regrette de vous le dire, au lieu de voir dans Lucien mon meilleur camarade, mon ami le plus intime, je ne verrais désormais en lui que te dernier des suborneurs.

A ce momentrOn frappa à la porte de la chambre.

— Entre*! fit M. de Maillane.

Le vieux Blainvil se présenta plein de trouble et le chet

plus branlant que jamais.

— Monsieur, s'écria-t^l, monsieur, venez vite! C'est Rose qui m'envoie vers vous. Mademoiselle vient de se trouver mal.

Explosion.

Lorsque M. de Maillane entra dans la chambre de sa sœur, il la vit étendue dans un de ces grands fauteuils qu'on appelait au temps jadis des bergères. Elle avait les cheveux en désordre, et le visage encore inondé de larmes, bien qu'elle cherchât à les dissimuler. Rose, la vieille camériste de la défunte marquise de Maillane, était auprès d'elle occupée à lui donner ses soins. Justement inquiet^ Octave s'approcha d'elle, et, lui prenant la main qu'il serra tendrement dans la sienne:

— Chère petite sœur, s'écria-t-il, que t'est-il arrivé? Ce diable de Blainvil vient de nous faire grand'peur au cousin Hugues et à moi.

— Ce ne sera rien, j'espère, reprit Valentine en essayant de sourire à travers ses larmes, et je suis bien fâchée que Ton vous ait dérangés l'un et l'autre. La pauvre Rose a perdu la tête en entrant dans ma chambre lorsqu'elle m'a trouvée en proie à une de ces crises nerveuses comme il m'est arrivé d'en avoir à Saint-Denis. Je me sens beaucoup mieux.

— Tu as beau dire, sœur, repartit Octave devenu quelque peu songeur, l'état oii je te vois n'est pas un état natureL Je vais envoyer chercher sur-le-champ le médecin.

— Frère, c'est inutile, et je te prie de n'en rien faire.

— Alors, si ce n'est point une cause physique, c'est tout au moins une cause morale dont tu subis l'influence. Voyons, Valentine, sois franche. Quelle est cette cause? Aurais-tu éprouvé quelque émotion, quelque vive contrariété?

Et comme Valentine gardait le silence, M. de Maillane crut devoir s'adresser directement à la femme décharge.

— Rose ! s'écria-t-il, est-il venu quelqu'un ce matin pour ma soeur?

— Je n'ai tu qu'une seule personne, fut-il répondu, Mme la générale Giérisseau, que mademoiselle a reçue dans sa chambre, comme à l'ordinaire.

— C'est bien, Rose, tu peux te retirer à présent. Si ma sœur a besoin de tes services^ elle sonnera.

— Eh bien ! Valentine, fit Octale, lorsqu'il se trouva seul avec sa sœur, est-ce donc à ton amie Aurélie que je dois attribuer le trouble où je te yois?

— Peut-être, murmura Valentine ; mais ne m'interroge pas sur ce point, frère, je t'en prie en grâce.

— Allons, reprit le jeune secrétaire de légation avec sa légèreté accoutumée, je vois ce que c'est. Il y a un peu de brouille entre vous. On la voit rarement ici à présent, ton amie Aurélie. Je reconnais bien là les femmes ! Quand elles ne font pas des scènes à leurs maris ou à leurs amants, elles s'en font entre elles. Elles ne sauraient vivre sans cela. Je vais aller rassurer le cousin Hugues, car je l'ai laissé fort inquiet. C'est qu'il t'aime plus encore, petite sœur, qu'il ue veut le iSisser paraître^ ce brave cousin Hugues.

— Je le crois.

— Et pourtant, sais-tu quelle idée étrange, absurde, in vraisemblable, lui avait poussé dans le cerveau, et dont il m'entretenait quand on est venu m'appeler? Ne voulait-il pas, ce pauvre bon cousin, pour le cas heureusement bien improbable à présent où il mourrait de sa blessure, se charger lui-même du soin de désigner son successeur? Or, devine sur qui il avait jeté les yeux ? Je te le donne en cent, je te le donne en mille. Mais tu ne devineras jamais» C'est sur mon ami Lucien. Qu'en dîs-lu? En voilà une drôle d'idée?

Mlle deMaillane ne put réprimer un tressaillement.

— En effet, balbutia-t-elle.

Puis elle se mit à fondre en larmes.

— Hum! hum! reprit mentalement Octave; qu est-ce que cela signifie? Est-ce que, par aventure, le cousin Hugues aurait été plus clairvoyant que moi? Est>ce que j'aurais joué dans tout cela le rôle de Cassandre, de Géronte, que chacun se plaît à berner à l'envi ?.. Est-ce que... mais non, Lucien est incapable d'un pareil acte de félonie? C'est égal, j'en

aurai le cœur net.

m LB8 DB OISELLES

Tout en se livrant k ce monologue, M. de Maillane arpentait la chambre à grands pas, en attachant sur sa sœur un regard devenu inquisitif et plein de méfiance. Tout à coup il s'écria avec une certaine sécheresse :

— Valenline, quand ta crise nerveuse sera terminée, tu pourras, si bon te semble, venir me retrouver au chevet de ton futur mari^ M. de la Tour Champbois.

Puis il sortit brusquement.

^- Mon Dieu ! s*eiclama Valentine en se laissant tomber à genouX) vous me punissez bien cruellement d'avoir méconnu le vœu de ma famille et d'avoir trompé mon frère !

Que s'élait-il donc passé pour expiiquei; les larmes de Valentine et l'acte de contrition auquel elle venait de se livrer? C'est ce que le moment est venu de faire connaître au lecteur, qui a droit d*êtrë aussi curieux que le plus inquisitif, le plus madré des juges d^nstruction, passés, présents et à Venir*

Depuis quelque temps, comme l'avait très-justement constaté M* de Maillane, les relations entre sa sœur et la belle Mme Clérisseau s^étaient singulièrement refroidies sous l'influence de diverses circonstances qu'il n'est pas besoin de rappeler. Cependant, bien que Ton se vit plus rarement, il était difficile qu'un incident aussi important que celui du duel survenu entre M. de la Tour Champbois et Palamède Morgan, et de la blessure qui en avait été la suite pour chacun des deux adversaires, ne donnât pas lieu au moins à une visite de convenance de la part d'Aurélie,

Dans les premiers moments, grâce à toutes les précautions prises, ce duel avait pu ne pas s'ébruiter; mais il avait fini par en transpirer quelque chose, et il était tout naturel (}ue Mme Clérisseau se présentât à l'hôtel de Maillane, comme elle avait cru devoir le faire ce jour-là même, pour s'informer des nouvelles du blessé et témoigner à cette occasion de ses sympathies et de celles de son mari.

— Mon cousin va mieux, dit Valentine, beaucoup mieux, et nous espérons qu'il pourra se lever d'ici à peu de jours. Je remplis naturellement auprès de lui l'office de garde-malade, et cela m'a empêchée d'aller te voir.

— N'entendant pas parler de toi, ma mignonne, reprit

DB SAIMT^BKIS. t79

Mme Clërisseau non sans quelque aigreur, c'est ce qu'il m*a bien fallu comprendre. Au surplus, tu lui dois bien cela^ à ton cousin.

— Que veux-tu dire?

— Est-ce que tu ne sais pas quelle est la cause de ce duel?

— * Je l'ignore. Mon cousin a promis de s^en ouvrira mon frère, mais à lui seul.

^- Et tu n'es pas curieuse, toi^ Valentine, de savoir ce qu'il en est?

— A. quoi bon, maintenant que le mal est fait? 11 parait, au surplus, que cette cause n'est pas bien grave, car les deux adversaires ne conservent pas de rancune l'un contre l'autre, M. Palamède Morgan envoie régulièrement tous les matins savoir des nouvelles de mon cousin Hugues, et il a demandé l'autorisation do le venir voir aussitôt qu'il serait en état de sortir lui-même, voulant que sa première visite soit pour son adversaire.

-— C'est très-chevaleresque... delà part d*un journaliste,

— Oh? il paraît qu'au fond ce M. Morgan n'est pas du tout de méchante nature. Mon Irére et Lucien, qui sont ses camarades de collège, disent tous les deux qu'en dépit de ses petits ridicules, c'est un garçon qui ne manque pas de cœur.

— Lucien! murmura Aurélie dans lesyeuxde laquelle s* alluma un éclair.

— Oui, Lucien, reprit Valentine, dont il semblait que la voix si douce devint encore plus caressante quand elle pro-* nonçait ce nom-là ; c'est Lucien lui-même qui a promis de

nous l'amener aujourd'hui.

— Lucien ! répéta de nouveau Aurélie d*un air sombre, comme si elle eût récité le répons de quelque litanie funèbre ; mais il a donc osé revenir ici ?

— Pourquoi pas?

— Et ton frère n'a fait aucune difficulté pour le recevoir?

— Aucune, assurément.

— Mais alors ton mariage avec M. de la Tour Ghampbois serait donc rompu ?

— Pas encore.

t80 LES DEMOISELLES

— Eh bien 1 ...

A la rapidité presque convalsive avec laquelle toutes les questions qui précèdent venaient d'être lancées coup sur coup, il était difficile de ne pas deviner qu'un orage s'amoncelait dans rftme de la jeune femme et que l'explosion de la foudre était proche. Mlle de Maillane connaissait trop bien son interlocutrice pour ne pas deviner ce qui se passait en elle ; mais, si Teffet devenait manifeste, la cause lui échappait toujours. C'est pourquoi elle répondit avec beaucoup de calme :

— Ecoute, ma chère Âurélie : tu sais que je suis constante dans mes affections comme dans mes résolutions. A quoi bon dès lors revenir sans cesse sur un sujet qui a été entre nous, dès le principe, un sujet de dissentiments? J'ai promis à Lucien d'être sa femme ; de son côté, mon cousin Hugues, avec une bonté dont je lui serai reconnaissante toute ma vie, s'est engagé à m'y aider : je tiendrai ma promesse.

— A merveille, ma mignonne, à merveille. En vérité, il est impossible d'être plus désintéressé que ce cousin-là, et je suis bien sûre qu*on le proposera tôt ou tard pour un des prix Moutyon.

— Tu trouves là motif à raillerie. Aurélie, ce n'est pas bien.

— J*ai tort, en effet, quand il s'agit d'un amant si fidèle que M. Parmentier.

— Aurais-tu quelque sujet de douter de sa fidélité ?

— Peut-être.

— Tu mens, Aurélie; tu mens! s'écria Yalentine en tressaillant ; c'est ton aversion implacable pour Lucien qui parle en ce moment ; mais, moi, je crois eu son amour comme je crois en Dieu.

Mme Clérisseau haussa les épaules, et, avec un sourire plein d'amertume et de dédain, elle reprit :

— N'en parlons plus. Tu as raison, Yalentine, nous n'avons jamais été d'accord sur ce point. Brisons là. Je suis fort aise d'apprendre que M. de la Tour Champbois est dans un état aussi satisfaisant que possible et que tu te disposes à le récompenser de ce qu'il vient de faire pour toi en devenant la femme d'un autre.

Yalentine attacha sur son interlocutrice un regard plein

DI SAINT-DENIS. $»i

de candeur et de stupéfaction^ puis elle lui dit d*un ton chagrin :

— - Aurélie, chère Aurélie, tu ne m'as jamais parlé avec tant d'ironie. Explique-toi, que t'ai-je fait? qu*as-tu à me reprocher ?

Mme Clérisseau parut quelques instants incertaine ; mais, à la fin, hors d'état de surmonter davantage l'agitation à laquelle elle était eh proie, elle s'écria avec une explosion terrible :

— Eh bien, oui, il faut en finir. A bas les masques I Le mien m'étouffe, entends-tu, Yalentine?

— mon Dieu! balbutia la jeune fille; tes regards, ta physionomie, Taccent de ta voix^ tout me glace d'épouvante* Que vas-tu m'apprendre?

— Je t*ai demandé tout à l'heure^ repartit avec violence Mme Clérisseau, si tu savais la cause de ce duel. Il paraît que tu l'ignores. Je la sais^ moi. C*est pour toi que ton cousin s^est battu.

— Pour moi ! avec M. Palamède Morgan! A quel propos? J^ai peine à comprendre.

— Ah ! c'est que tu n'y mets pas beaucoup de bonne volonté^ ma chère Valentine ! Tiens^ lis !

En parlant ainsi, Mme Clérisseau avait tiré d'une des poches de sa robe le journal que l'on sait, et, le dépliant par un geste fébrile^ elle avait mis sous les yeux de Mlle de Maillane la malencontreuse chronique dont on ne saurait avoir perdu le souvenir.

Valentine, la bouche béante, les yeux hagards, parcourut rapidement cette chronique, et froissant fiévreusement le journal entre ses mains, elle le rendit à madame Clérisseau, non sans détourner la tête avec horreur, comme si elle avait eu hâte de se débarrasser du contact de quelque hideux reptile.

En même temps elle s'écriait :

— Ah! mais, c'est odieux! c'est infâme! Qui a pu dire à ce monsieur...?

Tout à coup, frappée par une de ces intuitions qui parfois viennent porter au milieu des ténèbres où s'agite Tâme humaine un épouvantable éblouissement, elle jeta un regard

«Il M wmnmM

perçut sur son interlocutrice ; celle-ci| debout detant eUe, immobile et recueillie, la contemplait avec une attention profonde, sans qu*aucun symptôme irisible décelât pour le moment dans cette physionomie redetenue de marbre le feu qui lui brûlait le cœur. Comme la jeune femme continuait de garder le silence, Mlle de Maillane ajouta rapidement :

— Il n'y a qu'une personne au monde qui ait pu avoir intérêt à divulguer une semblable anecdote. Ce n^est pas un homme, c*est une femme. Âurélie I dis-moi tout de suite que ce n*est pas toi !

Aurétie demeura impassible.

*- Tu te tais I poursuivit Valentine. Ah ! malheureuse que je suis t j'y vois clair maintenant. Ta présence chei lui dans cette soirée fatale, cette lettre interceptée^ ton attitude vis-àvis de moi... Tu m'as trompée, trahie, toi que j*aimais tant. Il m'a trompée aussi, lui ! Ya-*t'en I ya-t*enl Je lie veux plus te voir. Tu me fais horreur I

Aurélie, sous le coup de ces reproches si mérités, avait d'abord instinctivement baissé la tête; mais bientôt elle la releva avec un indomptable orgueil, et, toujours sarcastique, jusque dans les élans de sa rage jalouse, elle reprit :

— Et toi tu me fais pitié ! pensais-tu donc que ton Lucien valait mieux que les autres hommes? Non, ils se ressemblent tous, à ce qu*]l parait, en amour pour le moins. Lâches, traîtres et infâmes ! Il t*a trahie, ce beau Lucien, comme il m'a trahie moi-même. £h bien, maintenant, nous somnies quittes. Adieu, Valentine, tu peux l'épouser, si bon te semble.

Ce furent là les derniers mots de Mme Clérisseau* Dans le paroxysme de sa passion, elle n'avait même pas cherché à mettre en avant le^oindre argument pour sa justification. Au fond peut-être ne croyait-elle pas en avoir besoin.

De toutes les infirmités de notre nature, la jalousie n'estelle pas celle qui nous aveugle et nous égare le plus obstinément en même temps qu'elle est la plus irrémédiable? Les autres ont des périodes de rémission, des intermittences. Ce sont des maladies aiguës dont il n'est pas rare qu'on se guérisse. Celle-là est fatalement chronique, fatalement mortelle.

D< SÂiirr-DBmfi. «s

Valentine t'était laissée tomber sur une bergère, se couvrant le visage de ses mains pour étouffer les larmes et les sanglots qu'elle avait eu la force de contenir en présence de sa rivale, mais auxquels elle put enfin, dès qu'elle se vit seule, donner un libre cours. Il faut avoir passé par une situation semblable pour être en mesure de se rendre compte de son désespoir.

C'est qu'il est en effet bien difficile de sonder la profondeur de Tabfme dans lequel vient sombrer une jeune fille qui découvre tout à coup qu'elle a été trahie, trompée indignement, et d'une façon simultanée, par ceux-là mêmes sur la foi desquels elle se croyait le plus en droit de compter. Perdre à la fois toutes ses croyances, toutes ses illusions, si Ton veut, en amour et en amitié, c'est être trop cruellement frappé par la fatalité.

Certes, malheureusement, cela n'est pas sans exemple dans le monde, mais, au moment où l'on est encore presque au début de la vie, où ThoriKon est si vaste et généralement si bleu et si pur, faire un pareil apprentissage des affections humaines, n'y a-t-il pas là de quoi briser le cœur?

Il serait difficile de déterminer combien de temps Yalentine resta dans cette situation^ où elle avait perdu jusqu'à la conscience de ce qui n'était pas sa douleur. La vieille Rose, qui entra par hasard dans sa chambre, en fut si effrayée qu'elle appela aussitôt Blainvil et lui demanda d'aller chercher sur-le-champ M. de Maillane..

On a vu ce qui s'était passé à la suite de cet incident et tout ce qu'il avait éveillé de tardifs soupçons dans l'âme d'Octave. Mais, en même temps, Valentine avait pu se convaincre que l'article du journal était encore ignoré de son frère. C'était là le seul allégement possible à sa douleur.

Cependant, lorsque, pour employer une expresfîion populaire non moins pleine de force que de fidélité, Valentine eut pleuré toutes les larmes de son corps, quand l'indignation, dont elle n'avait pas été maîtresse en découvrant son malheur, eut fait placeà une immense tristesse, elle se rappela que son frère, en la quittant, lui avait annoncé l'intention d'aller l'attendre au chevet de M. de la Tour Champbois. Il y avait là pour elle un devoir impérieux et même sacré à

S84 ' LES DBHOISEUES •

remplir. Si cruelles que pussent être ses préoccapations, eDe ne pouyait manquer à ce devoir.

En conséquence, elle essuya ses yeux le mieux qu'elle put, et, ayant arrangé ses cheveux, elle se disposait à sortir 4e sa chambre lorsque, obéissant à je ne sais quelle résolutioQ soudaine, elle s'approcha d'une table, prit une plume, et griffonna à la h(te quelques lignes ; puis ayant plié le papier, sans même relire ce qu'elle avait écrit, elle le plaça dans son corsage, et se dirigea toute pensive vers la chambre du blessé.

Lorsqu'elle entra, son frère était déjà parti depuis quelque temps pour se rendre au ministère des affaires étrangères; mais deux autres personnes l'avaient remplacé : c'étaient Lucien Parmentier et Palamède Morgan.

Tous deux se levèrent en voyant entrer Mlle de Maillane, et Lucien vint au-devant d'elle en lui tendant la main avec plus d'empressement encore que d'habitude. Elle ne put se dispenser de lui donner la sienne; mais lé jeune officier sentit comme un léger frisson en constatant que cette main se laissait tomber inerte entre ses doigts, sans répondre à leur étreinte, et que cette physionomie, toujours si pleine de candeur et d*enjouement, portait des traces de l'armes encore toutes récentes.

Aux questions qu'il lui adressa avec une tendre et affectueuse sollicitude, — car il venait d'apprendre que Yalentine avait éprouvé dans la matinée une crise nerveuse^ — la jeune fille répondit d'une façon un peu évasive; puis elle s'approcha du chevet du blessé, qui se mit à son tour à l'interroger avec un intérêt très-marqué.

Heureusement Palamède Morgan, dont la présence en toute autre occasion eût pu être gênante, devait au contraire cette fois devenir un uti^e auxiliaire pour rompre la glace. Il était là, le bras droit en écharpe, ce dont il ne laissait pas que de se sentir tout aussi fier et heureux même que peut l'être ua nouveau décoré, et il ne tarda pas, suivant son constant usage, à prendre le dé de la conversation.

— Mademoiselle, s'écria-t-il, je suis heureux de me retrouver en votre présence pour renouveler à M. votre parent les excuses que je lui dois à plus d'un titre, et pour

DE SAINT-DENIS. t85

lui exprimer encore une fois la reconnaissance que je lui ai vouée.

— Ne parlons plus de cela, dit le baron.

— Si faity reprit Palamède avec toute sa fougue et son intempérance de langue, parlons-en. Vous vous êtes contenté de me piquer légèrement le bras, lorsque vous aviez ma vie à votre disposition. Car il faut que vous sachiez, mademoiselle, que je m'étais fendu à fond, mats là, très-sottement, trèsimprudemment, pour un homme qui a dix ans de salle et que Gâtechair veut bien proclamer un de ses bons élèves. Le baron pouvait m'embrocher comme un poulet, car il est de première force aussi. J*ai cru reconnaître en lui le jeu de Grisier.

— Vous êtes dans l'erreur, monsieur, interrompit M. de la Tour Champbois. C'est mon père qui a été mon professeur d*escrime.

— Pardieu ! baron^ alors vous faites honneur à M. votre père. Maintenant, mademoiselle, permettez que je vous prenne à témoin de l'engagement solennel que je contracte ici de respecter dorénavant dans mes chroniques et menus propos tout ce qui est respectable en ce bas monde, à commencer par la maison impériale de Saint-Denis, qui a l'inappréciable avantage de vous compter au nombre de ses élèves, ainsi que la belle Mme Clérisseau ; le faubourg Saint-Germain ensuite, cela va sans dire, enfin tout ce qu*il vous plaira de me désigner. Vous n*avez qu'à dresser votre liste, et le baron la sienne, je jure et promets d'y faire droit sans la moindre réserve.

— Mais, cher monsieur, dit le blessé avec une certaine vivacité; veuillez bien remarquer que ma cousine n'est nullement intéressée dans tout cela, qu'il n'a pas été le moins du monde question d'elle.

-> Ah I c'est vrai I c'est vrai ! reprit Palamède qui finissait par perdre pied au milieu du torrent de son éloquence. Parlons donc d'autre chose. Mademoiselle, je vous demande la permission de vous présenter un nouvel officier de la Légion d'honneur dans la personne de mon camarade et ami Lucien Parmentier. 11 n'a pas encore sa rosette, mais c'est signé. A vingt-neuf ans, c'est superbe cela. On nous appelait lui,

186 LB8 DBfOrSELLBS

Octaf e et moi, les trois mousquetaires, au collège Henri IV, comme dans le roman d'Alexandie Dumas. Ce brave Dumas était encore à la mode, en ces temps antédiluviens où la chronique était au berceau. Vous voyes que voilà trois mousquetaires qui font assez joliment leur chemin, chacun dans si partie, en me comptant ou sans me compter, comme il voui plaira, mademoiselle.

— En effet, s'empiessa d'ajouter le baron avec une intention marquée, il faut, ma cousine, faire votre complinoent à M. Lucien; c'est grftce à l'insistance du général GlérisseBO que, trop jeune encore d'ailleurs pour pouvoir aspirer an grade de chef d^escadrons, il vient d'obtenir cette récompense, apanage à peu près exclusif des officiers supérieurs et d'autant plus éclatante. C'est un officier d'avenir que M. Parmentier, et nous en ferons quelque chose, c'est certain.

Valentine s'inclina devant Lucien et balbutia quelques pa« rôles qu'à la rigueur on put prendre pour un compliment. Avec quelle effusion de joie elle eût, en toute autre circonstance, pris sa part de la satisfaction que devait éprouver Lu* cien ! Mais, hélas! à présent, dans toute faveur de la destinée n'y avait-il pas comme une ironie et un sujet de deuil ?

Le capitaine baissa la tête avec une douloureuse surprise. Tout en faisant la part du malaise passager qu'avait éprouvé Mlle de Maillane, il sentait qu'il s'était passé sans nul doute quelque chose de bien étrange et de bien grave pour modifier à ce point l'attitude de la jeune fille à son égard. M. de la Tour Champbois lui-même semblait tout désappointé de ce qu'il voyait; mais la présence d'un étranger l'empêchait naturellement de faire à ce sujet aucune remarque verbale.

Palamède jugea que le moment était venu de se retirer, et il se leva en disant qu'il ne voulait pas fatiguer le blessé en prolongeant sa visite ; mais il demanda la permission de la renouveler, ce qui lui fut octroyé. Lucien se disposait à le suivre, mais le baron le retint.

— Ne voulez-vous pas, dit-il, a^oir pitié d'un pauvre blessé qui a une petite requête à vous adresser? J'ai toujours entendu dire, monsieur Lucien, que vous aviez une charmante voix de ténor, et les échos du vieux manoir de mon grandoncle, en Auvergne, en ont gardé le souvenir. Si votre nou-

DE SilNT-DEniS. 181

▼eau grade dans la Légion d'honneur n*est pas un obstacle à l'accomplissement de mon désir, je vous serais bien reconnaissant ainsi qu*à ma cousine de me chanter ensemble un de ces duos que vous chantiez si bien.

Lucien interrogea Valentine d'un regard timide, sans que celle-ci parût même s'en apercevoir, et il répondit :

— En vérité, monsieur, je suis tout disposé, en ce qui me concerne, à faire ce qui pourra vous être agréable. Seulement, il y a bien longtemps que je n'ai chanté, et je crains que ma Toix ne se soit furieusement roui liée, là-bas, en Afrique.

— D'ailleurs, ajouta Valentine avec quelque hâte, il n'y a pas de piano dans cette chambre pour s'accompagner.

— ^ Ah ! cousine, reprit le baron, ne vous souvient-il donc pas que vous ave< eu la bonté de faire transporter dans le petit salon, ici, à côté, le piano qui se trouvait dans votre chambre? On laissera la porte ouverte, si vous le voulez bien encore cette fois, comme ces jours passés, et je ne perdrai pas nne note de ce que vous voudrez bien chanter pour moi avec M. Lucien. Seulement, me trouvez-vous trop exigeant si, après m' avoir si aimablement régalé hier et avant-hier de bourrées de mon cher pays, je vous demande aujourd'hui quelque chose de plus sérieux?

Mlle de Mai liane se leva, et, s'approchant du chevet du blessé, elle répondit d'une voix mal assurée :

— Du moment oii tel est votre désir, mon cousin, bien qu'un peu souffrant» encore, vous le savez, je i^ais m'efforcer de vous obéir.

— Ah ! repartit le baron, mon désir n'est qu'une prière. Puisque Vous avez la bonté d'accueillir cette prière, me permettez-vous de faire un choix dans votre répertoire? Je voudrais vous entendre chanter ce duo du second acte de l'opéra de Guillaume Telly qui semblait tant vous émouvoir le soir où nous avons été ensemble à l'Opéra?

Sans répondre un seul mot, Valentine alla s'asseoir devant son piano, et Lucien la suivit. Au bout de quelques instants, tous deux se mirent à chanter avec un trouble trop visible ce duo de l'amour heureux et plein de confiance et d'ivresse, qui leur rappelait tant de souvenirs.

Cependant peu à peu Lucien conmençait à s*aguerrir, et

parfoi pas de même de sa partenaire

Assaillie par les pensées tumultueuses qui s'éveillaieiit à chaque instant dans son âme et la bouleversaient, Valentine essayait en vain de lutter contre cet orage intérieur ; sa voii s'étranglait dans son gosier, les larmes montaient à ses yeui, et bientôt, vaincue par une douleur d'autant plus poignante qu'elle s'efforçait davantage de n'en rien laisser paraître, elle fut obligée de s'arrêter.

Alors elle se leva tout à coup, et, s'approchant du blessé, elle lui dit à voix basse et fébrilement :

— Je vous en prie en grâce, mon cousin, ne me faites plus chanter en ce moment, cela me serait impossible.

— Il suffit, dit le baron, je n'insiste pas davantage et vous prie même de m^excuser. Je vois, ma cousine, que vous êtes réellement souffrante; ce n'est qu'une partie remise, n'estce pas ?

Et voyant que Lucien se disposait à se retirer, il ajouta :

— Est-ce que vous n'allez pas reconduire monsieur Lucien?

— Oh ! si fait, répondit vivement Valentine, mais, soyei tranquille^ mon cousin, je ne vous laisserai pas longtemps seul.

— Tant mieux pour moi, cousine ; tant pis pour M. Lucien!

Dès que Mlle de Maillane et le jeune capitaine furent sortis de la chambre et se trouvèrent seuls, celui-ci s'écria :

— Qu'avez-vous aujourd'hui, Valentine ? Vous n'êtes plus la même pour moi !

La jeune fille le regarda fixement et, sans répondre à cette question:

— Lucien, lui dit-elle, je vous ai écrit, il y a dix-huit mois, un premier billet. Ne Pavez-vous pas conservé ?

. — Pouvez- vous bien me le demander, Valentine ? répondit l'otlicier avec un élan plein de passion; un billet tracé avec votre sang ! ce billet ne me quitte jamais. Il est là, sur mon cœur^ comme une amulette destinée à me protéger contre tous

DE SÂmT-DENIS. m

les périls, et je suis certain que tant que je Taurai là, je serai invulnérable.

— Eh bien I ajouta Mlle de Maillane en retirant de son corsage le papier où elle avait peu d'instants auparavant tracé quelques lignes, en voici un autre que j'ai tenu h vous remettre moi-même, de peur qu'il ne fût encore intercepté, comme celui que vous savez. Bien qu*il ne soit pas tracé avec mon sang, celui-là, promettez-moi de ne le lire que quand -vous serez seul et rentré chez vous.

— mon Dieu I s'écria le jeune officier^ qui pâlit instinc-* tivement en prenant le billet, puisque nous voilà ensemble sans témoins^ pourquoi ne pas me dire tout de suite ce qtie vous avez jugé devoir m'écriretCe ne peut être là qu'un message de malheur. Tout l'annonce et je le lis dans vos traits^ Valentine.

— Quand je vous ai écrit pour la première fois, aviez-vout donc cette appréhension? Âh I Lucien, Lucien I je vous aimais bien^ et, dans ce temps-là, j'étais si heureuse I

— Et maintenant, Valentine, n'en est-il donc plus ainsi?

— Lucien, vous lirez mon billet. Adieu I

lie ohfttimont.

I>e billet de Valentine était ainsi cpnçu :

« Liieien,je?oiif aTaispromisden'aToir jamais d'antre mari « que Tcws, et Dieu m'est témotn que j'ai tout fait pour qu'il » en fût ainsi. Malgré des obstacles de tout genre, j'e^^érieiis » fiiiG«« paFYenir au but de mes efforts. Aujourd'hui cela » n'ait plus possible. Laporsonne à laquelle ti^us œ'ftvei sacri- » fiée n'a pas Ofu devoii^ garder plus longtemps le aeeret que » irouf gardiei si bien vous-même» Je ne veux pas obercher B laquelle des deux trahiaous dont je suis en ce acMOkent la » YÎctime est la plus noire et la plus cruelle. Mais vous com-» » prenez qu'en devenant votre femme, — ce qui ne sera pas, » ce qui ne doit plus être, — je serais exposée à une exisn tence de tortures et d'angoisses .que je me sens tout à fait » horsd*état de supporter. Renonçons donc l'un et l'autre au D rêve que nous avions caressé et qui n'est plus susceptible D de se réaliser. Vous m'avex rendu ma parole en violant iar D vôtre. N'essayez pas de me faire revenir sur une détermina- D tion qui est bien arrêtée, et, je Tajoute à regret, irrévocable. » Oubliez-moi, Lucien, commeje vais chercber à vous oublier moi-même. Vous m'avez fait bien du mal^ je vous le pars donne. Adieu, Lucien, soyez heureux 1 v

Il est plus facile de s'imaginer que d'exprimer le désespoir du jeune officier, quand^ fidèle au moins cette fois à la promesse qu'il avait faite, il se mit à lire, en rentrant chez lui, ce fatal billet. Les traits convulsés, les yeux pleins de larmes, il le froissait entre ses doigts, se demandant, comme on se demande toujours toutes les fois qu'un malheur inattendu vient fondre sur notre tête, s'il n'était pas en proie à quelque

funèbre cauchemar. EtaiUee l»en la même main qui a^ait tracé les deux messages qu'il avait reçus, à dix-huit mors de distance, de Mlle de Maillane? 8i, par un rapprochement puéril peut-être, pour lequel nous demandons grâce, le premier de ces deux messages était comme le billet de naissance de son amour, le second n'en était-il pas le billet d'enterre* ment?

Hélas I peut-on bien dire que ce malheur fût complètement inattendu, et l'éclair n'avait-il pas comme toujours précédé la foudre? Ahl lorsque Lucien s'était trouvé seul avec Vatentine, en sortant de la chambre du blessé, comment n'avait-il pas deviné dans ses regards, dans l'expression de sa physionomie, que tel devait être le ?ens de la lettre qu'elle lui rt^ meltait? Comment n'avait-il pas refusé de la prendre et, tombant à see genoux, couvrant ses mains de baisers et de larmes^ pourquoi ne lui avait-il pas fait alors Taveusineère de sa faute^ en sollicitant humblement son pardon?

Valentine se serait-elle montrée inexorable? Ohl non pas certes; car elle Taimait de toute son âme, et elle le lui avait trop bien prouvé pour qu'il pût à cet égard conserver l'ombre d'un doute. Le véritable amour est exigeant peut-être, mais en même temps il contient des trésors d'indulgence.

Voilà ce que se disait Lucien, tovit en cherchant à s'excuser à ses propres yeux d'avoir, comme dans l'apologue du fabuliste, lâché la proie potir l'ombre, la réalité pour l'illusion, sinon même pour le mensonge. Mais ce qu'il n'avait pas eu la présence d'esprit, la prévoyance si l'on veut, de faire alors, ne pouvait-il donc le tenter une autre foisîL'occaaion qu'il avait manquée se représenterait sans doute, et puis il fallait faire la part du premier mouvement. Valentine était trop aimante, trop pleine de bonté et de tendresse, pour ne pa» révoquer une sentence contre laquelle tout Mn être devait têt ou tard se révolter.

Si la constance et U fidélité à toute épreuve constituaient en amour des lois réellement inviolables, combien compte^ rait-on d'amoureux en droit de regarder en face leur bien** aimée sans avoir à rougir devant elle de quelque acte de félonie? Peu, bien peu sans doute. Mais en même temps, Luei^Q ne pouvait a'empêcber Ae a'avouif f ne ce pardwn

29t LES DEMOISfiLLES

qu'il reyendiquait pour lui-même^ il Teût, à coup sûr, en pareil cas, refusé à Valentine.

Telle est en effet la justice des hommes, et, en dépit de toutes les levées de boucliers dont nous sommes témoins, dans le camp féminin, contre le contrat social et les inégalités de tout genre qu'il consacre entre les deux sexes, rien n'a pu encore ébranler les bases de la casuistique amoureuse, qui défend absolument aux filles d'Eve ce qu'elle excuse, à la rigueur, de la part des fils d'Adam,

Cependant, plus le jeune capitaine réfléchissait à la situation dans laquelle il se trouvait désormais placé vis-à-vis de mademoiselle de Maillane, plus il en venait à reconnaître que la trahison dont il s'était rendu coupable envers elle sortait du domaine des trahisons ordinaires et devenait un véritable crime, à raison de cette circonstance, singulièrement aggravante, que sa belle complice était la plus intime amie de sa victime. C'était là l'objection jraiment irréfutable.

Si encore il eût été reçu dans la famille de Maillane à litre de fiancé légitime, il aurait eu la ressource de faire plaider sa cause par des tiers complaisants avant de venir lui-même se jeter aux pieds de son juge, et alors il aurait pu conserver quelque espérance; mais non, il était venu là comme un larron, comme un usurpateur, et il n'avait pas. même la chance de pouvoir compter sur ^assistance d'un avocat ; car, lorsqu'on veut jouer le rôle de Roméo, il faut être tout entier à Juliette.

Un avocat d'ailleurs, oii le rencontrer ? Au milieu de toutes ses perplexités, Lucien n'avait pas même la ressource de pouvoir se confier à un ami, de lui demander l'assistance de ses conseils, de trouver au moins quelque part un écho sympathique à sa douleur.

En devenant l'aide de camp d^un général, surtout quand ce dernier est bâti sur le modèle du général Clérisseau, ud officier devient en quelque sorte son vassal, son homme lige. Il passe à l'état d'ombre ou de reflet, suivant que l'astre dont on Ta fait le satellite est plus ou moins brillant. Il faut qu'il abdique sa personnalité pour la confondre dans celle de son général. Un aide de camp n'a plus de parents, plus d'amis.

DE SÀIMT-DENIS. f93

plu!i de camarades même. C'est son général qui lui tient lieu de tout cela. t

Lucien le savait mieux que personne, le métier qu*il exerçait est une servitude de tous les instants compensée par le droit de porter un uniforme un peu plus élégant que les autres et de parader sur un cheval de guerre en dehors des rangs. Un aide de camp^ c'est un centaure doublé dun trottin, voilà tout !

Ce jour-là, qui était un jour de printemps, s'était pourtant levé si radieux pour le capitaine Parmentier ! N*était-ce pas ce matin même qu'il avait appris sa promotion tout à fait inattendue au grade d'officier de la Légion d'honneur ? Le général Clérisseau était venu, en personne, la lui annoncer, dans son logement, en l'embrassant sur les deux joues, le général envers qui il était si coupable !

Bien plus, avec ce fond de bonté qu'on a pu démêler plus d'une fois au milieu de toutes ses brusqueries et de tous ses emportements, le général avait ajouté eh lui tirant l'oreille :

— Mauvais sujet!' maintenant que vous voilà officier de la Légion d'honneur, il ne me reste plus qu*à faire de vous un chef d'escadron, et alors, si la petite Maillane, qui est folle devons, — c'est facile à voir, -^parvient à se débarrasser de son cousin l'Auvergnat, il faudra bien que son aristocrate de frère entende raison. Je m'en charge, sacrebleul

En entendant retentir de telles paroles, une larme avait roulé dans les yeux de Lucien, larme de reconnaissance en même^emps que de honte et de confusion, et il n'avait pu ft'empêcher de porter à ses lèvres la main du vieux soldat dont il avait trahi également la confiance, et qui, sans le savoir, le récompensait d*un outrage par un bienfait.

Le général Clérisseau, voilà le conseiller, l'ami, le père qu'il aurait dû choisir dans la circonstance difficile où il se trouvait placé, et par sa conduite envers lui, il s'était interdit jusqu'au droit de lui faire même une simple confidence. Qu'importait en effet la ferme résolution qu'il avait prise de rompre toutes relations avec Aurélie? Ces relations n'en avaient pas moins existé dans le passé, et il était impossible d'en efTacer le souvenir. C'était pis encore peut-être que la tache de sang de lady Macbeth, c'était la tache du déshonneur!

Il y a un proTerbe mibe qai dît que In iittlbeiini ipiennent

à la façon des grues, qui volent à la file les unes des autres. Comme si le châtiment que Lucien pouvait avoir encouru en violant les lois de Tauitère morale n'eût pas encore été suffisant, il se passa ce jour«là même un événement que rien au monde ne pouvait faire supposer, un de ces événements où il est difficile pour les gens religieux de ne pas reconnaître Tempreinte du doigt de Dieu.

Comme le capitaine se promenait à grands pas dans son logement, évoquant dans sa pensée tous les souvenirs que nous venons d'indiquer et bien d'autres encore sans doute, le domestique de confiance du général, un ancien planton dont il avait fait son valet de chambre, vint sonner à sa porte et le prévenir que le général Clérisseau Finvitait à se rendre auprès de lui à rinstant.

Etonné d'une pareille invitation après la visite qu'il avait reçue le matin môme, et surtout de l'air profondéçaent troi|blé avec lequel elle venait d'être débitée, l'aide de camp crut devoir demander quelques explications.

Le domestique parut éprouver beaucoup d'embarras à cet égard, et, désireux de concilier autant que possible les égards dus à l'aide de camp de son général avec la crainte de se compromettre vis-à-vis de son maître, il se borna à ajouter que le temps était à Forage et que le capitaine Parmentier ferait bien de ne pas tarder d'une minute. Lucien ne jugea pas devoir en demander davantage, et se rendit en conséquence incontinent à l'appel de son général.

Ce que le domestique s'était bien donné de garde de dire au capitaine, ce qu'il ne savait même d'ailleurs sans doute que d'une façon bien imparfaite, le moment est venu de l'appren* dre au lecteur.

Si adroite, si hypocrite mâme que se tût montrée Mme Clé* risseau pour dissimuler aux yeux de son mari les liens cri* minels qui l'unissaient à son aide de camp, il vienttoujours tôt ou tard une heure fatale où la mèche s'évente et où les maris les moins clairvoyants découvrent ce qu'on avait tant d'intérêt à leur cacher; cette heure était venue, et voici dans quelles circonstances.

On se souvient que dans sa visite à Mlle de Maillane,

PE SAINT-DSTÏIS. i»}i

Aurëlie, fous l'influence irrésistible de sa îalousie, a'aîiit plus été maîtresse d'elle-même et que dans l'élan de sa colère, elle avait arraché spontanément le voile dont jusqu'alors elle était parvenue à envelopper vis-à-vis de sa compagne de Saint- Denis comme vis-à«vis de tous, le mystère de ses relations avec Lucien,

Cependant, à la suite de cette dangereuse explosion, Mme Clérisseau se sentit naturellement d'autant plus affolée du bel aide de camp qu'elle le voyait sur le point de lui échapper par la plus sûre des issues, celle du mariage. Justement inquiète d'ailleurs de la persévérance avec laquelle il se tenait éloigné d'elle depuis quelques jours^ elle s'effraya à bon droit des conséquences que ne manquerait pas d'entraîner une semblable révélation. Elle voulut aller au-devant de ces conséquences, en écrivant à Lucien, ce dont on sait qu'elle s'était prudemmcfht abstenue jusqu'alors.

Elle cherchait à racheter sa faute à force de tendresse, sollicitant avec ardeur du jeune capitaine un rendei-vous dont elle lui laissait le soin de fixer le lieu et l'heure, et s'engageant à y courir, dût-elle ; risquer sa réputation et même sa vie.

C'est au moment où la tête en feu, cédant aux entrainejnents qu'enfante le délire de la passion amoureuse» ^urélie traçait d'une main fébrile le plus compromettant des messages que le général Clérisseau sortit de sa chambre, où il se livrait suivant la mode algérienne, à la sieste du milieu du jour.

En voyant sa femme si absorbée par la tâche qu'elle accomplissait, il s'approcha d'elle à pas de loup, ce qui était en contradiction flagrante avec toutes ses habitudes, et se mit à lire curieusement, par dessus son épaule, ce qu'elle était en train d'écrire. A peine y eut-il jeté un regard qu'il lui fut impossible de conserver le moindre doute sur l'étendue de son déshonneur.

Les poings crispés, les cheveux hérissés, le front couvert d'une sueur froide, il était là debout» retenant à grand'peina sa respiration et s'aeharnant, comme cela arrive parfois en pareil cas, dans l'acre volupté de poursuivre jusqu'au bout sa funeste découverte.

Tout à coup, en portant les yeia dans un^ flMe placée à

f96 . LES DEMOISELLES

quelque distance^ Aurëlie aperçut cette tête de Méduse fixée 6urle papier qu'elle griffonnait..

L'épouse coupable se sentit frissonner jusqu'à la moelle des 08 ; mais aussitôt, avec un sang-froid et une présence d'esprit qui de sa part n'étonneront personne, elle saisit le scandaleux message et, le froissant convulsivement entre ses doigts, elle se mit à le pétrir en forme de boule; mais si rapide qu'eût été ce mouvement stratégique, le général n'était pas homme à abandonner la partie. Déjà il étreignait d'un poignet vigoureux la main de la jeune feiftme^ et d'une voix tonnante :

— Malheureuse ! s'écria-t-il, que fais-tu là?

D'abord^ Mme Clérisseau tenta, encore une fois, de jouer une de ces audacieuses comédies qui lui avaient si bien réussi dans le passé.

— Âhlmon ami, s'écria-t-elle en se ^levant tout d'une pièce, quelle frayeur vous m'avez causée! Mais à quoi pensezvous? Lâchez-moi dx)nc 1 vous me faites mal.

— Mort de ma vie! C'est ce que je veux, reprit le général, avec une colère sans cesse croissante ; ce billet ! il me faut ce billet.

— A quoi bon? repartit Aurélie, qui, par une intuition rapide, avait compris que ce billet était une preuve et qu'il fallait parvenir à tout prix à ne pas le livrer.

— A quoi bon? riposta le général sans lâcher la main qu'il tenait toujours étroitement serrée dans la sienne comme dans un étau, elle ose me demander à quoi bon ! Comment ! tu ne comprends pas, misérable créature, que j'ai lu tout, entends-tu bien? tout ce que tu as écrit sur ce papier, et que tu ne me tromperas plus maintenant ! Mais tu ne devines donc pas qu'il me faut une vengeance, une vengeance aussi éclatante que la lumière du jour?

— Tuez-moi donc! fit Aurélie.

^ Te tuer ! Oh ! non, sacrebleu ! non. Il faut que tout le mdnde te connaisse à présent pour ce que tu es, une infâme adultère, une hypocrite créature que je veux empêcher dorénavant de tromper personne. Ah! je t'ai faite riche et honorée, toi qui étais pauvre et condamnée à végéter dans une condition obscure; je t'ai donné mon nom, qui est un nom glo-

rieux, et il te platt de le salir! Bien plus, j'avais eu lafai-* blesse de te léguer ma fortune^ toute ma fortune, par un testament, au détriment de mes héritiers naturels, au moment où j'ai été blessé en Afrique, et tu crois que cela va se passer comme ça, et qu'un beau matin tu te trouveras veuve et libre d'épouser ton jeune complice, après avoir enterré ton vieux mari ! Détrompe-toi I détrompe-toi 1 Tu ne connais pas encore le général Glérisseau. Allons! Tartuffe femelle I tu sais que je n'aime pas à attendre. Ce billet ! ce billet ! Je veux le faire lire moi-même à celui à qui tu le destinais. Àh ! tu demandes un rendez-vous à mon aide de camp! Eh bien! c'est en ma présence que ce rendez- vous aura lieu.

Au moment où Aurélie reconnut qu'elle n'avait plus rien à dissimuler, un changement notable s'opéra dans sa physionomie, qui, de tremblante et soumise qu'elle était, redevint hautaine et dédaigneuse.

— Si vous êtes si bien instruit, reprit-elle avec sa placidité accoutumée, ce billet ne vous apprendra rien ; permettez donc que je le garde, et dédommagez-vous en m'injuriant, en me frappant même : vous êtes mon mari, apparemment vous en avez le droit; au surplus, je vous le donne.

— C'est ce qui pourra bien t'arriver, misérable pécore, repartit le général| si tu ne m'obéis sur-le-champ! Holà! Joseph! holà!

A cet instant Mme Clérisseau ne put s'empêcher de frémir^ et ce ne fut pas sans inquiétude qu'elle s'écria :

— Je ne suppose pas que vous ayez assez perdu le sentiment de votre dignité pour vouloir rendre vos gens témoins d'une pareille scène^ eneore moins pour emprunter leur assistai^ce contre une femme. Ce serait là une lâcheté, et je vous en crois incapable.

Le général haussa les épaules.

— Pardieu I fit-il, il me semble qu'elle ne craint pas à cette heure, la misérable, de vouloir me faire des leçons!

Sur ces entrefaites le valet de chambre du général venait d'apparaître sur le seuil de la porte, où il se tenait discrètement, voyant bien qu'il s'agissait de quelque grave épisode de la vie domestique.

— Joseph 1 cria le général d'une voix de Stentor, va me

$98 L88 DRirOrSRLLIS

chercher le capitaine Parmentier. Tu me le ramèneras mort ou ?if, sinon tu auras affaire à moi.

— Oui^mon général|fltle domestique.

^— Joseph^ reprit le général, tu passeras aussi chei mon notaire. Tu lui diras que j'ai à lui parler sur-le-champ. On ne sait pas ce qui peut arriver, et il ne faut jamais remettre les choses au lendemain. Le reste me regarde et j'en fais mon affaire.

Joseph prit ses jambes à son cou, et on l'entendit bientôt dégringolant les escaliers d'une façon vertigineuse.

— Maintenant, sV.cria le général, à nous deux, madame Clérisseau I Je vais te montrer si j'ai besoin d'aide pour arra* cher ce qu'on me refuse.

— Tant qu'il me restera un souffle de.vie^ répondit Anrëlie avec une indomptable énergie, vous n'auilez pas ce papier.

— C'est ce que nous allons voir!

En même temps, il s'établit entre le général et sa femme une de ces luttes épouvantables, plus communes peut-être qu'on ne le pense dans la vie des ménages légitimes ou non, et qui transportent parfois dans je milieu le plus aristocratique toutes les vulgarités tragiques du prolétariat. Si Mme Clérisseau avait la souplesse, en même temps qu'une certaine dose de force physique qui sont les attributs de la jeunesse, chez les femmes comme chez les hommes, le gé* néral était doué d'une constitution robuste que Tftge n'avait pas encore ébranlée et qui lui assurait dans cette lutte une supériorité infaillible.

Il ne lui fallut ni beaucoup de temps, ni beaucoup d'efforts pour renverser Aurélie^ qui tomba à genoux sur le tapis de la chambre, et comme il était parvenu par une violente étreinte à écarter brusquement les doigts de la jeune femme, au risque de les briser, le billet^ ou du moins ce chiffon de papier outrageusement froissé et tortillé qui avait dû être un billet doux, s'échappa et vint tomber sur le tapis qui recouvrait le parquet.

Déjà le général se baissait pour s'emparer dé cette preuve matérielle de l'infidélité de sa femme^ lorsque, plus rapide en son élan que la panthère cherchant à ressaisir la proie qu'on a voulu lui arracher, Aurélie bondit et ressaisit de la main

DB a4iNM>BNIS. tM

gauche oe que sa main droite n'ayait pas eu la force de gardetf Puis, portant aussitôt le papier à ses lèvres, elle Vengloutit dans sa bouche et l'avala. Alors; arec un accent presqu§ triomphal, elle murmura entre ses dents ;

— Pas de preuve l

Le généra!, dans sa stupéfaction profonde, resta un mo** ment comme anéanti. Tant d*audace et de sang->froid sous des apparences de créole indolente et parfois comme endormie, il y avait là, en effet, de quoi renverser un mari qui en faisait pour la première fois ^apprentissage, et qui voyait se réaliser si cruellement à ses dépens le vieux proverbe quHl n'y a pire eau que l'eau qui dort.

Aussi bien les émotions tumultueuses par lesauelles il venait de passer coup sur coup, la lutte même qu^ll avait àti engager^ bouleversaient tout son être. Il était resté là, debout et comme pétrifié, les lèvres blêmes et tremblantes, les yeux injectés de sang, le visage cramoisi, et Ton voyait distincte* ment les veines de son cou se gonfler sous l'action d*ttn fluid# qui, dans son cours torrentueux, affluait vers le cerveau, Les symptômes effrayants d'une congestion cérébrale n'étaient qu^ trop manifestes. Tout à coup il étendit lès bras en avant eu poussant un cri rauque, et portant la main à sa cravate, qu'if chercha mais vainement à dénouer lui-même :

— De l'air 1 de Tairl balbutîa-t-il d^une voix straugulée, j'étouffe!

En parlant ainsi il marehait vers la fenêtte, qu*il eut encore la force d'ouvrir; puis il se laissa tomber sur un fauteuil, la tète penchée sur sa poitrine et la langue déjà penv dante en dehors de ses lèvres.

Cette fois, Mme Clérisseau, qui était accroupie sur le tapis de la chambre, se releva brusquement, et, se pendant à ^^ cordon de sonnette qu'elle agita avec violence ;

— Au secours I au secours! cria*'t-elle.

Au bruit de la sonnette, et surtout au cri qu*ou Venait d'entendre, les domestiques accoururent. Peut'^étre même étaient-ils aux aguets, car il était bien difficile qu'une scène aussi terrible que celle qui venait de se passer, accompagnée des éclats de voix et des trépignements du général, se heurtant contre tes meubles dans sa lutte avec sa femme, n'eût pas attiré vivement leur attention.

— Un médecin! vite un médecin! s'écria Mme Clérisseau en enlevant la cra?ate de son mari. Je crains que le général ne soit pris d*un accès de fièvre chaude. Il faut lui mettre des compresses d'eau froide à la tète. Ne faîtes pas attention aux paroles qui pourront lui échapper dans son délire. Quand il reviendra à lui, il sera tout le pijemier à les regretter et à en gémir.

Les domestiques s'empressèrent d'exécuter les ordres qui leur étaient donnés^ non sans témoigner entre eux quelque surprise de tout ce qui se passait. Ce tut le médecin qui arriva le premier, et il pratiqua aussitôt une saignée, en ayant soin de faire transporter le général dans un grand fauteuil qu*on plaça devant une fenêtre ouverte à deux vantaux.

Cette saignée parut d'abord produire un effet salutaire. La respiration, qui s'était arrêtée, commença à reprendre son cours, et le général se mit à promener tout à t'entour de lui de^egards vagues et pleins d'eif arement ; mais en apercevant Mme Clérisseau, ces mêmes regards s*enflammèr8nt de nouveau, et, d'une voix dont sa fureur renaissante accentuait toutesles vibrations, il s'écria :

— Arrière, misérable! arrière ! Je te chasse! Je ne veux plus te voir, infâme!

Sous le coup de ces imprécations, toute autre qu'Aurélie n^aurait pu sans doute dissimuler son trouble ; mais elle, levant les yeux au ciel avec une compassion profonde, se borna à répondre de Taccent le plus doux et le plus câlin :

— Je vous en supplie, mon ami, rentrez en vous-même. C'est moi! moi votre femme qui vous aime si tendrement! Ne me reconnaissez-vous pas?

— Oh! si fait ! reprit le général, je te reconnais bien, vile adultère ! je te reconnais rien qu'à tes mensonges. Elle ment, docteur, je vous dis qu'elle ment.

— - Général, fit le médecin, il faut vous calmer-, car, si vous vous exaltez ainsi, je ne réponds plus de rien. A ce moment le notaire entra dans la chambre.

— Monsieur le notaire, balbutia le général, mettez-vous là et écrivez ce que je vais vous dicter. J'ai des dispositions à prendre, des dispositions fort graves. Mme Clérisseau est indigne...

DE SâINT-DENIS. soi

— Monsieur, interrompit vivement Aurélie, vous êtes officier public, et si étrangère que je sois^ en ma qualité de femme, à la législation, je ne puis croire qu'il vous soit loisible, d'après les devoirs de votre profession, d'enregistrer les lubies d^un pauvre cerveau troublé par l'invasion d'un mal sou' dain...

— Dont toi seule es la cause, s'empressa d'ajouter le général avec beaucoup d'à-propos et de lucidité.

— Pardonnez-moi, madame^ reprit le notaire, si en pareille circonstance c'est d'abord le médecin et non pas Tépouse qu'il me faut interroger. Monsieur pense-t-il qu'en effet le général jouisse actuellement de toute sa raison?

— Tout ce que je vois, tout ce que j*entends, répondit le médecin, me paraît bien étrange, et je ne saurais encore me prononcer sur ce point d'une façon absolue. Seulement, ajoutat-il à voix basse, je dois vous déclarer que l'état du général est fort grave. Il s'agit d'une congestion cérébrale, qui n'a pu être conjurée que bien imparfaitement ; d'un moment à l'autre, l'état du malade peut s'aggraver, et il faut craindre un dénoûment funeste.

— - Il suffit, monsieur, dit le notaire. En ce cas mon devoir est tout tracé. Général, veuillez vous expliquer, j'attends vos ordres .

Le général parut se recueillir. Depuis quelques instants l'amélioration momentanée qui s'était produite dans son état avait fait place à une sorte de prostration, sa langue s'épaississait et ses idées deven'aient confuses. Âurélie, pâle, l'œil fixe; se tenait auprès de lui, épiant avec une inquiétude de plus en plus marcfuée les progrès du mal. Il serait difficile de se rendre bien compte des sentiments fort complexes qui germaient dans son âme, partagée sans doute entre l'appréhension d'une déclaration in extremis flétrissante pour son présent, destructive de toutes ses espérances d'avenir, et je ne sais quels vagues horizons de veuvage, de fortune et de liberté.

Tout à coup Lucien parut. En le voyant entrer, le moribond poussa un cri terrible et se dressant à demi sur son fauteuil en étendant vers son aide de camp un doigt menaçant, il murmura d'une voix sourde et à peine perceptible ':

301 LB$ ÛEMOISBLIBS

*- Lui et elloi voilà mes meurtriortf!

Puis il 80 laissa retomber en s'afiaissaat sur lui-même. Il était mort.

La scène qui suivit de près cette terrible catastrophe, qui ne Ta pas pressentie ? Toutes les fois que dans ce drame àt Tadultère, vieux . comme le monde et comme lui toujours nouveau, l'un des deux époux vient à succomber naturellement ou criminellement^ la grande question de la survivaDce n'est-elle pas la première qui s'agite entre les dojux complices sur le cadavre à peine refroidi de la victime? Etant données les prémisses, la conclusion est fatale et irrémissible.

Qui a pu penser un seul instant qu'Âurélie agirait différemment ? Tout, on le sait^ l'incitait à brûler ses vaisseaux sur-le-champ. Le temps des ménagements, des précautions et des manœuvres plus ou moins cauteleuses était passé* Aussi, dès qu'elle se trouva seule avec Lucien, la jeune veuve, dépouillant à la fois toute réserve et toute pudeur, lui jeta les bras autour du cou.

— Maintenant, s'écria-t-elle, plus de barrière entre nous, plus d'obstacle I Nous sommes libres... libres I Compronds-tu cela? Je t'appartiens tout entière comme tu m'appartiens déjà. Je suis riche, je devrais dire : nous sommes riches. Tout n'estil pas commun entre nous ? Dans un an je serai ta femme devant les hommes comme je le suis déjà devant Dieu. Tu donneras ta démission, si tu veux; tu resteras au service, si tu le préfères. Ça m'est égal, pourvu que nulle femme au monde n'ose venir te disputer à moi ; nulle, pas même Valentine^ qui ne peut âtre à toi, tu le sais bien. Mais réponds-moi donci

Haletant, éperdu, plein d'horreur^ le jeune officier était resté d'abord muet, immobile et comme pétrifié sous cette étreinte convulsive; mais bientôt, se dégageant par un brus* que effort :

— Vous me demandez ma réponse, reprit- il ; elle sera aussi nette que votre proposition. Je refuse. Non, je ne serai jamais votre mari.Vous m'avez enlevé méchamment, Wchement,toutes les chances que je pouvais avoir d'obtenir la main de celle qui était tout pour moi. Soyea satisfaite! Bous ce rapport au moins

DE SAmt-DETlIS . . 303

TOUS ayez rempli votre but. D'un homme qui pouvait être le plus heureux vous avez fait le plus malheureux des hommes. Je maudis le moment funeste où je suis devenu votre amant. Je me maudis moi-même d'avoir, en trahissant un honnête homme qui a été mon bienfaiteur, trahi la plus adorable et la meilleure des jeunes filles. Le général avait bien raison de le dire : c^est vous, c'est moi qui Tavons tué ! Nous sommes des meurtriers, des criminels, tous les deux; mais, grâce à Dieu ! je ne suis pas forcé de traîner ma chaîne avec vous, et je vous dis adieu pour jamais I

Mngie Clérisseau avait écouté ces paroles suprêmes de son amant les yeux hagards, la bouche béante, avec une indicible stupéfaction. A la fin, attachant sur lui un regard où la haine, la fureur et la jalousie combinaient leurs flèches les plus acérées, elle lui cria :

— Ah ! tu Taimes donc toujours ta Valentine ! Tu préfères son souvenir à tout ce que je t'offre. Prends garde, Lucien^ prends garde, tu sais comment je me venge 1

L^aide de camp ne répondit pas. Il s'enfuit plein de re* mords et d'accablement. Le jour même des funérailles du général Clérisseau, il suivit le char funèbre comme c'était son devoir, et on put le voir debout dans Téglise, auprès du cercueil qu'il accompagna en pleurant jusqu'au champ du repos; mais il ne reparut pas à la maison mortuaire.

Le château de la Tour CShaxnpboia.

Assis fièrement et solidement sur la croupe d*un rocher basaltique^ le château de la Tour Ghampbois occupe une des plus merveilleuses positions qu'il soit possible d'imaginer, et il n'est pas douteux qu'il n'ait, à l'exemple des châteaux d'Apchon, de Tournoël et de tant d'autres du pays, joué son rôle dans les guerres de religion, si prolongées et si terribles en Auvergne.

De la terrasse, qui encadre le manoir, on aperçoit d'un côté, vers le nord, l'immense et fertile vallée de la Limagne, qui s'étend à perte de vue, jalonnée de distance en distance par les puys, comme on appelle ces volcans éteints^ qui semblent de loin des bornes milliaires gigantesques; de l'autre côté, vers le sud, au milieu des forêts de sapins et de hêtres, se dressent ces amas effrayants de rochers de basalte qui montent perpendiculairement vers le ciel, en fermant l'horizon, comme une muraille construite par les démons : c'est ce qu'on appelle le massif des monts Dore, au-dessus desquels s'élève, plein de majesté, le fameux pic de Sancy, le point culminant de la France centrale.

A peu de distance, une heure de marche environ, dans un coin du paysage, en se dirigeant du côté où ^e lève le soleil, on découvre le vallon à pentes gazonnées d*un vert d'émeraude où se trouve l'établissement des bains du mont Dore.

Quant au château en lui-même, h quoi bon le décrire ? C'est une façon de donjon à créneaux et à mâchicoulis flanqué d'une armature de tourelles en poivrières, surmontées de girouettes fleuronnées. La bande noire, qui a démoli une si

grande, quantité de châteaux en France, parait avoir reculé devant l'étendue et la difficulté de la tâche qu^elle aurait eue à remplir sous ce rapport dans l'ancienne province d'Auvergne.

Les départements du Puy-de-Dôme et du Cantal sont encore à rheure actuelle comme jonchés de ces épaves de l'architecture militaire et féodale, dont la construction presque cyclopéenne semble braver les outrages du temps. Le château de la Tour Champbois en est un des spécimens les plus en relief et les mieux conservés.

C'était là que le vieux baron de ce nom, le grand-oncle de Hugues et de Mlle de Maillane, avait passé la plus grande partie de sa vie, et qu'il s'était endormi tranquillement du dernier sommeil. À sa mort, son légataire universel était venu le remplacer; et, dans la pensée de rendre le séjour du manoir plus commode et plus agréable à celle qui était destiDée à y habiter avec lui, il en avait fait disposer et aménager les appartements sans le moindre luxe, car sa nature y répugnait^ mais avec toutes les recherches du confort moderne. C'était intérieurement un vrai cottage anglais, sous )a carapace d'un donjon féodal du quinzième siècle.

A la suite des événements qui avaient marqué de tant de pierres noires, pour les principaux personnages de ce récit, un printemps bien maussade, Octave et sa sœur étaient venus faire élection de domicile dans ce château, le premier temporairement, la seconde suivant, toutes les apparences , d'une façon définitive. Les médecins avaient pensé, un beau matin, que Tair natal accélérerait de la façon la plus efficace la convalescence du cousin Hugues^ convalescence beaucoup plus lente sous le ciel de Paris qu'on ne l'avait supposé dans le principe.

D'un autre côté^ Mlle de Maillane avait saisi avec empressement l'occasion qui s'offrait ainsi de rompre désormais toutes relations avec Lucien Parmentier et de ne plus être exposée à le rencontrer à chaque instant, non plus que Mme Clérisseau, car Aurélie n'était pas de ces veuves incon* solables qui se confinent dans leur logis, avec les souvenirs d'un cher défunt et en sortent tout au plus pour aller prier sur sa tombe. C'était d'ailleurs pour le cœur de Valentine, brisé par leur double trahison, un ineffable soulagement que

306 LSS DiSMOl^LUS

de vivre bien loin de cette aftmosph&re de Paris où elle avait tant souffert*

A proprement parler, le château de la Tour Champbois était venu prêter son toit et son ombre à une double convalescencei et peut-être ce n'était pae le blessé, si gravement qu'il eût été atteint^ qui avait été dans ces circonstances le plus malade

Ces prémisses posées^ et; après un entracte d'environ trois mois,' pénétrons^ si vous le voulez bien, dans l'enceinte du domaine, et arrêtons-nous sur la terrasse^ où une douzaine de montagnards et de montagnardes, tous pieds nuds comme les bergers et les bergères de Sicile et de Grèce, aux temps antiqueSf se livrent avec beaucoup d'entrain au culte de la bourrée nationale, pendant qu'un joueur de musette s'époumonne à les accompagner.

La bourrée d*Auvergne, qui n'en a entendu parler au moins dans les lettres de Mme de Sévigné ou dans les mémoires de Plécbier sur le tribunal des grands joufs^ Peut*être, comme la farandole provençale^ est-ce là une danse d'origine grécoromaine, sur laquelle les mœurs pastorales du pays Sf>nt venues se greffer. Quand on voit danser et qu'on entend chanter en même temps, dans le patois naît des montagnes, la ronde des loups, où les couples alternés se séparent et se mêlent successivement, en formant ta chaîne, sur un rhythme plein de vivacité et d'entrain, ne se croirait-on pas transporté loin, bien loin dans le passé ? Et, si l'on est jeune, ne se sent-on pas des démangeaisons dans les pieds?

Telle est sans nul doute l'impression qu'éprouve Mlle de Maillane, assise sur un banc rustique à côté du cousin Hugues^ et tenant dans ses mains une gerbe de fleurs fraîchement cueillies, pendant qu'elle écoute d* une oreille avide les pa« rôles de la ballade rustique. Ces paroles, en voici une imitation très-pâle et très-affaiblie, en style d'opéra-comique.

Ah ! prends garde aux loups, Bergerette, Gentillette!

Âh I prends garde aux loups, Tous les loups Sont jaloux.

DB SAIKT^DRIIS. 807

Les Kmps sont jaloux :

Quand vient la nuit sombre, Là-bas, sous les houx Ils rôdent dans Tombre.

Vite, cachons-nous!

Car ils sont en nombre* Les loups sont jaloux, Les entendez-vous ?

Hou ! hou ! hou !

^h ! prends garde aux loops, etc.

Les loups sont jaloux, C'est leur caractère.

Plus que nos époux Qui n'y songent guère.

Nos galants sont fous, Fous de leur bergère.

Les loups sont jaloux, Les entendez-vous T Hou I hou ! hou !

Ah ! prends garde aux loups, etc.

Les loups sont jaloux De la filandière ; Les loups sont jaloux De la lavandière ; Les loups sont jaloux De toute la terre.

Les loups sont jaloux.

Les entendez-vous î .

Hou ! hou ! hou !

Reprise de la bourrée:

Ah ! prends garde aux loups, etc.

Ajoutons que Valentine^ cédant à un entraînement irrësit^ tible dont ses diz^huit ans et son caractère portent avec eux Texcuse^ n'avait pas attendu la fin de la ronde pour s'y mêler familièrement. Déposant tout à coup son bouquet sur le banc, et prenant par la main le cousin Hugues, elle s'était levée et avait entraîné le convalescent, bon gré mal gré, au milieu de la bande joyeuse.

Il y avait vraiment le sujet d'un channant tableau de genre dans le spectacle que présentait ce groupe de montagnards et de montagnardes surpris au milieu de leurs ébats par Pinvâsion de ce couple aristocratique venant se mêler à leurs danses avec autant de bonne grâce. Dans le premier moment, le respect, qui en Auvergne, au moins il y a quelques années, s*attacbait encore aux anciennes familles seigneuriales, avait bien un peu paralysé les mouvements des danseurs et des danseuses .

On demeurait les yeux écarquillés, la bouche béante; mais, bast! c'était de si bon cœur que Valentine frappait ses petites mains Tune contre Tautre ; son rire argentin, ses yeux étincelants si pleins de franchise et de belle humeur : tout^ dans cette jolie et élégante Parisienne était si avenant que bientôt, la réserve s'cffaçant. l'allégresse n'avait plus connu de bornes.

Ah ! c'est qu'elle n'est pas fière, la cousine de M. le baron, et il est si charitable et si généreux^ lui 1 Voilà un acte de fraternité chorégraphique dont il sera parlé à la veillée pendant longtemps.

Cependant, au mois de juillet, même après que la grande chaleur est tombée et que le soleil commence à s*inclinervers le couchant, ce n'est pas impunément qu'on se met à danser la bourrée, surtout lorsqu'on n'en a guère l'habitude, et, avec un convalescent par-dessus le marché. Aussi bien le temps est manifestement à l'orage ce jour-là.

En voyant Valentine, quelque peu haletante, s'essuyer le front tout en ^'éventant avec son mouchoir, le baron croit devoir donner le signal de la retraite. Montagnards et montagnardes, après avoir pris congé et 'fait leurs révérences, s'écrient tous d'une voix en patois du pays : « Vive monsieur le baron I » Un plus hardi ou plus avisé mêle à ces acclama-^ tions le cri de : a Vive la jolie petite baronne ! »

Valentine, qui a parfaitement entendu ce cri, est devenue toute rouge ; Hugues n'a pu s'empêcher de tressaillir. Pour le moment, cet incident n'a pas d'autres suites. Les danseurs et les danseuses se dirigent prosaïquement vers la cuisine, où les attendent la collation et les rafraîchissements d'usage dans le plus hospitalier des manoirs d'Auvergne. On entend encore

DE SàlNT-DENlS. 30d

-retentir pendant 'quelques instants les sons de la musette et le refrain de la bourrée ; puis musette et refrain s'effacent, parce qu'on a autre chose à faire à la cuisine.

Alors Valentine, reprenant son bouquet qu'elle aspire avec délices, se laisse retomber sur le banc rustique, en invitant d'un signe le cousin Hugues à revenir prendre sa place à côté d'elle, et, de sa voix la plus caressante :

— Vous ne m'en voulez pas, j'espère^ mon cousin^ s'écriet-elle, de vous avoir fait danser la bourrée, à vous un homme grave, membre du conseil général, président du comice agricole, que sais-je, et surtout à peine convalescent ? Je vous confesse que j'en grillais d'envie, pour ma part, depuis bien longtemps. Dame! vous en penserez tout ce qui vous conviendra. Après tout, Phistoire de France, que j'ai apprise à Saint-Denis, raconte que la reine Marguerite de Navarre, femme de Henri IV, avait mis cette danse-là à la mode à la cour dés Valois. Oh ! si j'étais reine !...

— Ne l'êtes-vous pas ici, ma jolie cousine î telle est la réponse obligée du cousin Hugues.

— C'est vrai, cela. Vous me gâtez de toutes les façons.

— Je ne fais que mon devoir, en cherchant à vous offrir les distractions en bien petit nombre qu'on peut trouver dans nos montagnes. Plaignez-moi de ne pouvoir mieux témoigner ma reconnaissance à la plus dévouée, la plus charmante gardemalade qu'il soit possible d'imaginer.

— • Je ne le suis plus, grâce au ciel! monsieur mon cousin« Ma tâche est terminée^ et je ne m'en plains pas, ni vous non plus, j'espère.

— Certainement, ma cousine. N'avez-vous pas d'ailleurs, ainsi que votre frère, mis le comble à vos bons offices en consentant l'un et l'autre à venir partager ma solitude avant d'en avoir contracté vous-même l'obligation devant M. le curé et devant M. le maire ?

— Tenez, cousin Hugues, si vous m'en croyez, vous laisserez de côté tous ces grands mots, autrement vous allez me forcer à croire que les médecins se sont trompés et que vous n'êtes pas encore guéri. Mettez-vous bien dans la tête que, sous tous les rapports, nous sommes et serons toujours en reste avec vous> mon frère et moi. Penseic-vous donc que nous nous

340 LBS DEMOISELLES

aoqpiltioM en Tenant recevoir iei votre bonne et cooréiale hespitalité ? Ce serait vraiment trop commode.

— C'est que j'ai si peur, cousine, de vous roir voas ennuyer ici,

— M'ennuyer avec tous, c*est impossible. Ah î prenez garde que e ne vous décoche aussi des madrigaux. D'ailk irs^ si vous saviez, mon cousin^ avec quel bonheur je revois ces lieux témoins de mon enfance^ où je venais tous les ans passer de si bonnes vacances, tanl qu'a vécu notre pauvre cher grand-oncle t Tenez, il me semble le voir encore appuyé sur sa canne et me souriant au balcon de sa chambre, quand je rentrais à cheval, après une longue course dans les mon* tagnes, et que je lui montrais de loin les bonquetsrde bruyère, de gentianes et de marjolaines que j^avais cueillies et que je rapportais comme des trophées de mes pèlerinages,

— Le pauvre vieux baron I En effet, il vous aimait bien, ma cousine; car il voyait revivre en vous votre adorable mère, sa nièce bien-aimée et puis, vous étiez si pleine d'at-^tentions pour lui ! Vous lui faisiez de la musique, vous chantiez vos plus beaux airs. Oh ! il m*ôn a souvent parlé, quand je venais le voir. Pourquoi donc^ ma cousine, ne chantezvous plus actuellement ?

— Mon cousin, puisque vous avez de l'affection pour moî^ je vous prie de m'en dispenser pendant quelque temps encore.

— Je comprends» Gela vous rappelle des souvenirs pénibles.

— Ohl oui, mon cousin, bien pénibles. Je suis franche, moi, vous le savez, et je ne vous ai rien caché de ce qui s'était passé entre M* Lucien Parmentier et moi. Ce n'est pas nu faute s'il n'a pas mieux répondu è. mon affection* Car je Taimais... plus que je ne puis dire.

— Et maintenant?

— Maintenant, c'est fini,

-^ Kstrce bien sûr cela, ma cousine?

^^ Que faut*il donc pour vous en convaincre ? *^ Je ne s»k, mais je serai franc ««s»!, à moQ lour^ arfte vous, mm chèra VaUnAine. M* fîarMeniîer » eu à vq«p* ^ard

IMC SAIMT-BKNIS. 3il

des torU d'autant plua graves que )a personne qni 8*y est associée était votre amie la plus intime. Mais d'abord la catastrophe qui est venue y mettre un terme n'est-elle pas déjà une terrible expiation? D'un autre côté, ne s'est-il pas puni lui->mème en s'exilant loin de vous? Aujourd'hui le voilà sur le point de repartir, s'il n'est même déjà partie pour r Afrique, sous les ordres d*un nouveau général. Il y aura entre vous et lui toute la Méditerranée, je le sais ; mais pensez-vous donc quil cessera de vous aimer pour cela ? Interrogez votre cœur. Ëtes-vous aussi certaine que vous le dites de n'avoir plus vous-même d'amour pour lui?... Vous vous taisez^ Valentine?

-*- Il le faut bien, puisque je n*ai pas le pouvoir de vous persuader. Tenez, mon cousin, vous ne voulez pas me faire de la peine» n'est-ce pas? £h bien, ne parlons plus de cela ! Ce qui est fait est fait. Pourquoi revenir sur un passé qui m'a causé plus de chagrins, de souffrances même^ que de jouissances véritables? Je n'y veux plus penser, quant k moi, que parce que j'y ai trouvé l'occasion d'apprécier toute la générosité de votre cceur,

-^ Cousine» pardonnes mon insistance. Je comprends tout ce que ce sujet-là a d'embarrassant pour moi, en même temps que de cruel pour vous* Mais au moment de vous donner mon nom^ de lier ensemble nos deux destinées d'une façon indissoluble, je ne puis m^empècher de vous poser une dernière tois catégoriquemânt une question bien solennelle» et je vous demande d'y répondre loyalement et librement, Valen^ tine : Si M. Lucien Parmentier était là» auprès de vous» à la place où je auis et qu'il vînt implorer votre pardon en ajoutant quQ votre frère lui-même est dispesé sous cette condition à lui acQorder yoijst main, quelle serait votre réponse?

MUe de Maillane respirait avec plus d'avidité que jamais le parfum des fleurs du bouquet qu'elle tenait à la main, et qui pour le moment lui tenait lieu d'éventail. 11 était évident qu'elle eût préféré garder le silence ; cependant la question était trop directe pour qu'elle pût s'abstenir d'y répondre, et, attachant sur son interlocuteur le regard fixe de ses beaux yeux pleins de limpidité :

*^ Je refuserais^ iit-elle.

ait LES DnOISBLLBS

— C'est là une résolution bien arrêtée dans votre esprit et dans votre cœur?

— 11 suffit, ma cousine, reprit M. de la Tour Ghampbois, en prenant la main de Valehtine qu'il porta à ses lèvres avec une émotion mal dissimulée. Vous savez que j*ai foi en vous comme en Dieu même, et je vous promets^ à présent, quoi quHl advienne, d'écarter avec soin un pareil sujet de toutes nos conversations.

— Et moi, mon cousin, repartit Valentine, je vous en remercie à Favance.

 ce moment un bruit de chevaux lancés au grand trot re-* tentit à peu de distance, et Ton vit apparaître au bout de la terrasse deux cavaliers. C'étaient le jeune marquis de MaiJlane et Palamède Morgan, le chroniqueift* à la mode.

— Mon cher Hugues, s'écria le secrétaire de légation en mettant pied à terre, voilà un émig>é parisien que j'ai rencontré au Mont-Dore, et j'ai cru pouvoir prendre sur moi de vous l'amener à dîner. Ai-je bien fait ?

— Pouvez-vous le demander? répondit le baron en tendant amicalement la main à son ancien adversaire. Monsieur et moi nous sommes frères d'armes à présent.

-» Parbleu l baron, répondit gaiement Palamède, après s'être incliné devant Mlle de Maillane, c'est un titre de noblesse pour nloi, et j'en suis aussi fier que si je l'avais reçu des mains du chevalier Bayard. Sapristi ! ajouta-t-il en braquant son lorgnon à droite et à gauche, savez-vous que ce n'est pas seulement le chevalier sans peur et sans reproche qui revit en chair et en os dans votre personne ? Baron, c'est toute son époque que je retrouve ici. Peste I voilà un vrai château féodal comme on n'en voit plus guère qu'à l'Opéra. Il n'y manque que des hommes d'armes pour monter la garde derrière les créneaux.

— Aussi, reprit M. de la Tour Champbois, le château se garde-t-il tout seul ; mais par quelle aventure, cher monsieur, vous trouvez-vous dans nos parages ?

— mon Dieu ! repartit Palamède, n'accusez, s'il vous plaît, de ma venue que le soleil, qui s'est permis de faire de Paris une fournaise. Voyant que tout le mpnde s'empressait

t)E SAINT-DENIS. )l3

de déserter^ j'ai fait comme tout le monde, et, ne trouvant plus d'ailleurs le moindre grain de mouche ou de vermisseau à offrir aux lecteurs de mes racontars^ j'ai suivi la foule et suis venu demander des inspirations et des échos aux naïade^ en réputation. J'arrive de Vichy, tel que vous me voyez. Je compte passer deux ou trois jours au Mont-Dore en déplacement halnéaire. i Et comme le baron dressait l'oreille en entendant cet étrange phébus, qu'on croirait renouvelé de Mascarille et du vicomte de Jodelet :

— Oh ! ne faites pas attention, poursuivit Palamède, ce sont là formules de mon invention. G*est bien trouvé, n'estce pas? J'enrichis la langue française: elle est si pauvre! Du Mont-Dore je file à Aix et à Bade, puis j'irai faire un tour à Trouville et à Dieppe^ et je finirai ma tournée par Luchon et Biarritz, à moins que le journal n'en dispose autrement. Voilà comme nous sommes l'été, nous autres chroniqueurs ; nous rendrions des points au Juif errant.

Pendant que Palamède s'exprimait ainsi, le baron disait à voix basse à Octave :

— Si le pauvre général Clérisseau étaitencore de ce monde^ c^est pour le coup qu'il ne manquerait pas de s'écrier : « Drôle de petit bonhomme ! »

■— Qu'y a-t-il de nouveau au Mont-Dore? fit Mlle de Maillane, vient-il beaucoup de baigneurs cette année?

— Mademoiselle, répondit Palamède, il faut demander cela à votre frère bien plutôt qu'à moi^ qui ai à peine eu le temps de toucher barres, et d'écrire quelques échos pour le journal. Les baigneurs ! connais pas.

— Ni moi non plus, reprit Octave. Les baigneurs ! qu'est- C6 que cela me fait ? Je ne m^occupe que des baigneuses; moi, et il y en a parfois de charmantes, parmi les poitrinaires ou soi-disant telles.

— Par exemple, repartit Palamède, la belle amazone que nous avons rencontrée sur la route, et avec qui nous nous sommes croisés 1 Peu s'en est fallu que ce diable de Maillane ne nous fît rebrousser chemin pour la suivre. Décidément, il est incorrigible.

— C'est que voici, fit OctaTe^ la troisième fois depuis hier

$14 LES DElOISELLtS

que je rencontre cette amazone^là, toujours sfrictemenf cachée sous son grand Toile de gaze, comme si elle avait quelque intérêt à garder Pincognîto. Avec cela^ une taille ravissante, une vraie Diane chasseresse ! J'ai dans l'idée que ce pourrait bien être une de ces demoiselles de TOpéra^ et if faudra que j'en aie le cœur net,

— Mon cher Octave, fit le baron^ vous voyez TOpéra partout.

— C*est là, ajouta sentencieusement Palamède, une de ces maladies que Ton contracte parfois au foyer de la danse ; mais^ bah! moi, je ne Crois pas aux danseuses voilées, parce que c'est ordinairement avec elles tout le contraire. D'ailleurs, ne me parlez pas d'une femme qui se cache le visage ; n'est-ce pas, mademoiselle? dit-il en se penchant du côté de Yalentine, c'est qu'elle est vieille ou laide, c'est-à-dire tout le contraire de ce que j'ai Fheureuse chance de contempler ici. Mon pauvre Maillane, prends garde. On doit rencontrer en Aa^ vergue tout aussi bien qu'en Poitou des émules de la fameuse Mélusine.

— Femmes le jour, serpents la nuit^ reprit le baron^ notis ne connaissons pas cela dans nos montagnes, nous sommes trop primitifs.

— Vous m'étonnez, baron, s'écria Palamède, je croyais que vous alliez nous apprendre que les femmes^ chez vous, étaient serpents le jour comme la nuit.

— Je crois que ce type existe, dit le baron, en échangeant à la dérobée un regard avec Yalentine ; mais je ne Tai encore observé qu'à Paris.

— Pas possible, baron^ pas possibfe ! vous calomniez [es Parisiennes ; mais, comme elles savent généralement très* bien se défendre, je vous les abandonne.

Là-dessus, Octave ayant proposé à Palamède de se faire son cicérone pour visiter le domaine de la Tour Ghampbois, en attendant l'heure du dîner, le baron et Yalentine se retirèrent chacun de son côté.

Environ une heure après, les quatre convives se trouvaient réunis dans Tancienne salle d'armes du château, depuis long* temps transformée en salle à manger. Comme ni Octave ni surtout son ami Palamède Morgan n'étaient naturellement

DE S4INT*DElffê. 31 S

enclins à la mélancolie^ le dtner était fort gai. Il semblait que le journaliste eût à cœur de faire oublier par son entrain, sa bonne humeur^ et par ses joyeuses anecdotes, le rôle malencontreux qu'il avait joué dans le passée particulièrement vis-à-vis du seigneur châtelain.

Le jour était alors sur son déclin et les nuages gris et noirs s'amoncelaient dans un ciel tout brouillé, À travers les fenêtres de la salle, toutes grandes ouvertes^ pénétraient déjà, avec les parfums des fleurs qui deviennent si odorantes au coucher du soleil, ces effluves caractéristiques qui se répandent dans Tatmosphère aux approches de Torage. On entendait dans le lointain les sourds grondements du tonnerre^ se mêlant aux mugissements solennels des vaches dans les pâturages des montagnes voisines.

^^ Diable I fit OctavCi pendant que nous rions à qui mieux mieux^ voilà que toutes les larmes du ciel s'apprêtent à* couler. Mon pauvre Palamède, tu auras de l'eau pour rentrer ce soir auMont'Dore.

— £h bien I reprit bravement le journaliste^ j'en serai quitte pour me sécher en arrivant là^bas. D'ailleurs, je n'ai jamais vu d'orage dans les montagnes, c'est un spectacle que je ne suis pas fâché de me payer. Je ferai là-dessus quelques échoSy ajouta-t-il en riant de son jeu de mots.

— Mon cher monsieur^ repartit le baron, permettez-moi de vous en dissuader. Nos orages du Mont-Dore ne ressemblent nullement à ceux de Paris, et il est bien rare qu'ils se passent sans quelque malheur. Votre cheval pourrait s'effrayer et vous jouer quelque mauvais tour. Si vous m'en croyez, vous resterez à coucher au château. Cela nous procurera' lé plaisir de passer toute la soirée avec vous, et même quelques-uns des jours suivants, si cela peut vous être agréable. .

Comme M. de la Tour Champbois parlait ainsi, un éclair emplit toute la salle d'une lueur blafarde, un violent coup de tonnerre lui succéda immédiatement, et la pluie se mit à tomber, comme elle tombe dans les pays de montagnes, à torrents. En même temps, le hennissement de terreur d'iin che« val lancé au galop se fit entendre à peu de distance.

— Qu*est»ce que cela? s'écria Yalentine prise d'un tressaillement involontaire.

— Ne vous effrayez pas, cousine, reprit le baron. C'est sans doute Jacques, le domestique que j'ai envoyé au Mont-Dore, qui revient de faire les commissions dont je Tai chargé. Le pauvre garçon arrive à temps. Vous nous restez, n'est-ce pas. Monsieur Morgan?

— Je ne demande pas mieux^ répondit Palamède. Je trouve ici bon gîte, bonne table, bons visages et charmante compagnie. On en pensera ce qu'on voudra à l'hôtel Chabaury, où je suis descendu, et je leur permets de me faire tambouriner. Décidément l'Ecosse a fait son temps. Vive l'Auvergne pour l'hospitalité I C'est une province que je veux mettre à la mode.

— Grand merci pour les Auvergnats ! fit le baron en riant.

— Vous verrez ! vous verrez ! reprit Palamède ; et tout d^abord je veux dater ma prochaine chronique du château de la Tour Champbois. Cela fera bon effet à Paris. ^

— Ajoutez, mon cher monsieur, repartit courtoisement le baron^ que vous ferez ainsi vous-même honneur au château et plaisir à ses hôtes. Décidément on calomnie les orages^ câr ils ont leurs côtés très- favorables.

A ce moment un domestique entra, porteur d'un petit paquet en forme d'album et d^un message renfermé dans une enveloppe de deuil qu'on avait remis à Jacques au bureau de poste du Mont-Dore. Le paquet et le message étaient l'un et l'autre à Padresse de M. le baron de la Tour Champbois.

— Il me semble, s'écria ce dernier en portant les yeux sur la double suscrîption dont ils étaient revêtus, que j'ai déjà vu cette petite écriture-là quelque part. Cousine» et vous, messieurs, vous permettez que je prenne connaissance de cette lettre? '

En même temps le baron venait de décacheter l'enveloppe, et il commençait à prendre lecture de la lettre, non sans détourner par intervalles son regard avec quelque inquiétude sur Valentine, qui se trouvait placée à table en face de lui.

— Qu'est-ce donc, cousin? dit Mlle de Maillane, on dirait que ce billet vous contrarie?

— Ma chère cousine, répondit le baron, c'est une affaire qui vous regarde plus que moi. La lettre est de votre ancienne amie, la veuve du général Clérisseau, qui croit devoir me faire le renvoi d'une partition qu'elle dit vous appartenir; c'est la

m SAIIiT-DBNlS. 3i7

partition de Lucie de Lammermoor^ qu'elle s'excuse d'avoir conservée par mégarde, sachant que c'est là l'un de tos opéras fa* voris, et qu'il pourra vous faire grandement défaut au château de la Tour Champbois d'ici à quelque temps,

— Qu'est-ce que cela veut dire? fil Octave.

— Il n'y a que votre sœur, mon cher ami, reprit M. de la Tour Champbois avec un sourire mélancolique, qui serait peut-être en mesure de répondre à cette question.

Comme Yalentine restait muette» Palamède repartit vive^ ment avec sa loquacité habituelle :

— ' Parbleu I cela est bien simple. Mme Clérisseau, qui croit encore aux romans de Walter Scott, — je la plains, — établit sans doute dans sa pensée un rapprochement tout naturel entre le dernier des Ravenswood et le dernier des la Tour Champbois.

— Vous croyez, monsieur? fit lebaron^ non sans une pointe d'amertume. Vous oubliez que je n'ai guère, comme on dit à Paris, le physique de Temploi des Edgar. Moi, je gagerais que Hélusine... je me trompe, Mme Clérisseau a eu une autre pensée, n^est-ce pas, ma cousine?

— On pourrait le lui demander à- elle-même, répondit étourdiment Palamède.

— Comment cela? s'écria Octave.

— Damel elle ne saurait être bien loin d'ici; car il me semble, en quittant Clermont et en m'engageant sur la route du Mont-Dore^ avoir reconnu, suivant la même direction que moi, notre ami Lucien Parmentier en personne. Or, s'il faut en croire certains bruits.

Le tonnerre, qui grondait toujours au dehors, aurait éclaté tout-à-coup au beau milieu de la table qu'il n'aurait pas certainement produit plus d'effet sur Hugues et sur Yalentine que n'en produisit cette simple énonciation. L'un et l'autre avaient tressailli et étaient devenus pâles et tremblants.

— C'est impossible, repartit Octave. Mon pauvre Palamède, tu as vu trouble à travers ton lorgnon. Lucien doit être à cette heure en route pour rejoindre son poste en Afrique, et on ne passe pas au Mont-Dore pour aller à Marseille.

— Mon cher Octave, fit le baron, vous oubliez [que tout chemin mène à Rome.

3i8 LES DEM0I8ILL88 DE SAINT-DENIS.

— Ah! mtinnura mentalement Valantine en lerant les yeux au ciel, je sais maintenant quelle est l'amasone qu'a rencontrée mon frère.

Là-dessus, comme un nouTeau coup de tonnerre venait de retentir à peu de distance, Hugues ajouta, peut-être atec intention :

— On dirait que Torage se rapprocke.

— Ah I bah ! s'exclama Octave, dites plutôt, mon cher, qu'il s'en va : sans cela, on ne viendrait pas chanter sous vos fenêtres. Écoutez!

En effet, à ce moment même, une jeune servante du château, en passant devant la salle à manger, fit entendre ce re* frain tout à fait approprié à la circonstance :

Àb! prends garde aux loaps,

Bergerette

Gentillette 1 Ali ! prends garde aux loups,

Tous les loups

Sont jaloux.

La rançon de Lucien.

Palamède Morgan ne s'était pas trompe. C'était bien Lucien Parmentier en personne qu'il avait aperçu se rendant eu Mont- Dore. Seulement^ il y a deux routes qui conduisent de Clermont à rétablissement des bains, Pune, la plus fréquentée, bien qu'elle soit la plus longue^ passe par Rochefort et Laque! Ile; c'est la grande route de Bordeaux; l'autre^ plus courte de près de trois lieues, n'est guère suivie que pendant l'été. C'est celle qu'on appelle la route des volcans et qui traverse le hameau de Randanne, presque enfoui dans les sables, en longeant les murs du parc où le comte de Montlosier^ Tirréconciliable ennemi de la compagnie de Jésus, a voulu avoir sa sépulture.

Palamède avait suivi la première de ces deux routes et Lu* cien la seconde. Il était difficile d'ailleurs qu'ils pussent se rejoindre au Mont-Dore. L'orage de la veille avait éclaté tout d'abord dans cette région volcanique, qui s'étend entre le pu]^ de TAiguille et le carrefour marécageux qu'on rencontre au pied du puy de la Croix-Morand. C'est dans ces parages de sinistre mémoire à cause de tant d'accidents et de catastrophes même, que la tempête avait sévi, bien avant de gagner la vallée, où se trouve situé le château de la Tour Champbois. Là voilure dans laquelle l'aide de camp av^it pris place s'était

3Î0 LBS DEMOISELLES I

trouvée engagée dans ce passage dangereux au plus fort del l'orage. Affolés de terreur, les chevaux ne voulaient plus ayan- | cer. Il avait fallu s'arrêter et de là un grand retard pour kî voyageurs, qui n'étaient arrivés à destination qu'à nuit close

Maintenant, quel était le projet de Lucien en se rendant au Mont-Dore? Hélas I le savait-il bien lui-même? Que tous ceui qui aiment ou ont aimé veuillent bien s'interroger à cet^gard, et sans doute ils comprendront que sur le point de quitter sol pays, pour toujours peut-être Lucien n'eût pu se faire à Tidée de partir sans revoir encore une fois les lieux où, moins de deux années auparavant, il avait pu croire au bonheur. Le bonheur alors pour lui c'était l'amour chaste et pur, person- 'nifié sous les traits d'une adorable jeune fille qui avait mis en lui son avenir, toutes ses espérances 1

Après avoir été dire adieu à ses vieux parents, retirés dans une petite campagne sur les frontières du Bourbonnais et de la basse Auvergne, se sentant si près du château [de la Tour Champbois, il avait cédé à une fascination inéluctable. 11 y a dans l'amour une si grande part pour les rêves, pour les illusions, si Ton veut. Sans cela même on peut se demander si cette étrange passion aurait sa raison d'être.

Certes Lucien ne pouvait pas conserver le moindre espoir de voir se renouer une liaison, d*autantplu8 féconde peut-être en ineffables jouissances qu'elle avait été plus innocente, et qui s'était trouvée rompue par sa propre faute. Bien plus, d'après toutes les lois qui règlent les convenances sociales, il ne pouvait même, après tout ce qui s'était passé, songer décemment à se présenter à aucun titre au château de la^^Tour Champbois, au moment où Valentine allait définitivement devenir la femme du baron Hugues,

Il avait» par un acte de félonie amoureuse, abdiqué le droit de jouer en pareille occurrence lé rôle d'Edgar de Ravenswood en venant troubler la cérémonie du mariage, bien qu'il eût plu à Mme.Clérisseau, dans un élan de sa jalousie non moins persistante que sa passion même, de faire entrevoir perfidement à M. de la Tour Champbois qu*il pourrait bien en être ainsi.

Dès lors il devenait difficile que Lucien pût même apercevoir Valentine> n'ayant à passer que peu d'heures au Mont-

Dore, avant de se rendre à Marseille où il devait aller s'em*barquer. Mais si Tamour heureux et triomphant est plein d'exigences, Tamour malheureux^ et, comme les vaincus, réduit à la retraite, se contente de bien peu. Pourvu qu^il respirât pendant quelques instants le même air que Yalentine, pourvu qu*il aperçût/ fût-ce de loin, les hautes tours et le donjon où elle était venue s'abriter comme, une colombe blessée, c'était tout ce qu'il lui fallait, et il emporterait en Afrique le seul souvenir auquel il pût aspirer dorénavant.

Grâce à cette intuition d'une perspicacité si profonde que donne la jalousie, Aurélie avait bien compris, de son côté, que telle pourrait, telle devrait être la pensée de Lucien. Informée de ses moindres démarches par une active surveillance, du moment où elle avait appris qu*en quittant ses vieux parents il s'était mis en route dans une direction autre que celle de Marseille, elle était accourue au Mont-Dore, guidée par Tinstinct de la haine qu'elle avait vouée à sa ri<» vale.

La création des voies ferrées très-utile, dit-on, dans l'intérêt des opérations militaires, qu'elle rend si rapides^ ne Test pas moins en matière de campagnes et de batailles amoureuses. Yalentine ne s'était donc pas trompée : Tamasone au grand voile de gaze hermétiquement rabattu sur son ^visage^ qu'Octave avait rencontrée dans les environs, cette émule de Mélusine, était bien Mme Clérisseau.

Le lendemain même de la rencontre dont il s'agit et par conséquent du grand orage, dans Textrême matinée, le jeune marquis de Maillane arrivait au village du Mont-Dore, qui comme l'on sait^ est situé à une assez faible distance du château de la Tour Champbois. Était-ce dans la pensée de se livrer à des investigations sur le compte de l'amazone en question? Etait-ce simplement pour vérifier ce qu'il pouvait y avoir de fondé dans l'assertion de Palamède, en ce qui concernait le capitaine d'état-major? L'une et Tautre suppositions sont admissibles.

Quoi qu'il en soit, la première personne qu'Octave rencontra sur la promenade encore déserte, en mettant pied à terre dans le village, fut Lucien. Celui-ci ne laissa pas que de manifester quelque embarras; mais déjà Octave avait

m U» DBHOISEILKS

ùmm à lui al, apita une cordiale aciiolade, il lui dûaii avec mm entrain habituel :

— ' Ah 1 mon gaillard 1 je te tient cette (oh et tu œ m'é* ehapperas pasl C'est toi qm Toulais venir nous surprendre et c est moi qui prends les devants 1 SsiMu que tu as eu là une bien bonne pensée, dont tout le monde va te remercier k la Tour Champbois 1 On sera ei heureux de pouvMr te serrer li main avant ion dqiart pour TAfrique et de ne pas se contenter des adieux par écrit que tu m'avais adressés, vilain aoumois I Quand veuz*tu que nous partions? Ce sera le plus tdt possible, n'est-ce pis f car il Caut que nous arrivions au château avant Theure du déjeuner.

Devant ce déluge de paroles, Lucien restait muet et, eonune on le pense bien, plein d'embarras et de perplexités. L'honneur, la délicatesse, les plus simples convenances même lui faisaient une loi de décliner une offre qu^en toute autre cireonstance il eût acceptée avec un enivrement plein de délices.

-*- Mon cher Octave, répondit-il i la fin, je te prie en grâce de m'excuser auprès de ta famille si je ne me rends pas à ton invitation ; mais appelé au Mont-Dore par une a£Eaire im» prévue, j*ai à peine le temps de m'arrèter pour cela. U iaut, tu le sais, que je sois à Marseille à l'heure ditj». Les règlements militaires sont formels, et je n'ai pas besoin de te dire tous mes regrets.

— Une i^aire ! reprit Octave, quelle est donc celte affaire si grave qui peut t'empècber de venir faire une simple Wsîle à la Tour Çbampbois où tu trouveras ma sœur, le cousin Hugues, sans compter notre vieux camarade Palamède Morgan?

««•' Je ne puis m*expliquer â cet égard et te demande même de ne pas m'interroger.

A ces derniers mots, M. de Maillane, devenu songeur, croisa ses bras sur sa poitrine, et regardant son interlpcuteur, suivant l'expression populaire^ jusque dans le blanc des yeux :

~ Ecoute, Lucien, lui dit*il, tu es mon plus vieux camarade, mon ami le plus intime. J*ai connu un temps où nous n'avions pas un secret Tun pour l'autre. U parait que ce temps-là est pasBé,*et ce n'est pas la première fois que je m'en

DIS SAII^T-DENIS. 323

aperçois. Ton attHnde, ton trouble même^ ta présence ineiplicable dans le voisinage de la Tour Cfaampbois, tout cela réveille dans mon esprit un soupçon bien cruel qui Ta par« fois traversé sans que i^aie touIu, sans que j'aie dû m'y arrêter. Lucien, regard e^moi bien en face^ et^ sur ton honneur de soldat^ dis-mûi qu'il n'y a jamais eu de ta part vne pensée coupable à Tégard de ma sœur ; dis-le-moi tout de stiite^ car, si tu refuses de me suivre, t'est que tu reconnais toi-même que tu as perdu le droit de paraître devant elle au moment où elle va appartenir^h un autre.

En présence d'une pareille apostrophe, le jevne officier se voyait placé instantanément dans la position la plus délt* cate^ la plus cruelle même où un galant homme poisse set trouver. Il réfléchit quelques secondes ; puis, s'armant de ré^ solution :

— S'il en est ainsi, s'écria-t-il, je n'ai qu'un mot à te répondre: je suis prêt à t'accompagner au château de la Tout Champbois.

— Et moi, reprit Octave, je ne t'en demande pas davantage. Pardon, mon brave Lucien, pardon si j-'ai pu soupçon^ ner un ami tel que toi. Tu ne m'en veux pas, au moins?

— En aucune façon, repartit Lucien, que ce témoignage de confiance mettait eneore plus au supplice que le soupçon même dont il avait été précédé. Partons, mon ami, partom f

— A la bonne heure I voilà ce qui s'appelle parier. Quelle bonne matinée nous allons passer tous ensemble I Lé cousin Hugues sera surtout enchanté de te voir.

— Tu crois ? balbutia Lucien.

— J'en suis sûr. Il a beaucoup de sympathie pour toi, ce brave cousin. AUens, j'ai là tout prèa une voiture du châ* teau qui nous attend. En route! en route!

Quelques instants après, les deux amis, côte à côte dans le même véhicule, se dirigeaient au grand l^ot de deux bons chevaux du pays, conduits par Octave luî-mêMC, vers le château delà Tour Champbois. Us devisaient ensemble de choses et d'autres, et Lucien faisait effort pour se tenir au diapason de la liberté d'esprit, de la gaieté même dont il était bien rare qu'Octave se départit jamais, en dépit de certains souveninr que 1*00 Mit et! qui étmof pourlairthiMi {Hropres à hri hirë

3i4 LES DEMOISELLES

broyer du noir. Mais il y "a des natures priyilégiées apparemment sur lesquelles les malheurs, les catastrophes même, ne font que glisser comme le navire sur les flots, en n'j laissant qu'un sillage bien vite évanoui.

Au détour de la route^ au moment où l'on commençait à ape^rcevoir dans le lointain, perché sur sa cime de basalte, le donjon féodal des la Tour Champbois^ Lucien ne put s*empècher de tressaillir, et son front devint pâle. Une femme, une amazone à cheval était arrêtée à peu de distance sur un petit monticule, et semblait en contemplation devant le site pittoresque qu'elle avait sous les yeux. Octave, qui tenait les rênes des chevaux, s'était retourné un moment en arrière, et ne l'avait pas aperçue tout d'abord, mais à sa vue il s'exclama vivement :

— Encore mon amazone ! lucidement, je crois que c'est à moi qu'elle en veut.

— Je ne crois pas, reprit Lucien avec un accent plein de tristesse.

En effets l'amazone venait de relever le grand voile qui enveloppait toute sa tête, et le soleil illuminait en plein les traits de Mme Gtérisseau. Sa physionomie était toujours froide et placide ; mais on voyait errer sur le bord de ses lèvres et dans la profondeur de son regard une nuance d'ironie et de dédain plus accusée que jamais.

Octave et Lucien ne purent faire autrement que de s'incliner devant cette étrange apparition, en saluant tous deux la jeune femme, qui leur répondit par une simple inflexion de tête ; puis ils passèrent rapidement^ grâce a un double coup de fouet que l'automédon jugea opportun d'appliquer à ses coursiers, dans une pensée qui, en dépit de sa légèreté accoutumée, révélait en lui de véritables instincts de diplomate«

— Ah I mon gaillard, murmura4-il en même temps à To* reille de Lucien, notre camarade Palatnède avait raison, et je ne te demanderai plus à présent pourquoi tu as pris le chemin du Mont-Dore pour te rendre à Marseille^ et surtout pourquoi tu refusais de venir à laTour^rCbampbois. Sois tranquille, nous ne te retiendrons pas longtemps^ et aussitôt après le déjeuner tu seras libre. De plus^ je te promets de ne souf&er mot à per-

DS SAINT-DENIS. StI

sonne au château de cette rencontre. Veux-tu que j'arrête les chevaux pour que tu puisses aller te concerter avec ta belle? -* C'est inutile, répondit Taide de camp d'une voix sourde. — Gomme il te plaira; C'est égal; sais-tu que tu arrives à temps? Quand je songe que je me p\;^éparais, moi, à te couper rherhe sous le pied à l'endroit de cette belle amazone... Dame! je ne pouvais pas me douter que c'était l'impératrice Aurélie et que... La maltresse d'un ami, c'est sacré. Je ne me serais jamais pardonné cela, et masœur^ donc! qui est brouillée avec elle, je ne sais trop pourquoi. Ah! j'allais me fourrer là dans un joli guêpier I Comme c'est heureux que je t'aie rencontré, mon bon Lucien !

Peu d'instants après, M. de Maillane faisait triomphalement son entrée au château avec le capitaine d'état- major. Il était alors plus fier et plus heureux que s'il eût ramené avec lui, l'ayant renconlré sur son chemin, son auguste patron^ Son Excellence le ministre des affaires étrangères en personne.

Il y a de ces coups de théâtre qu'il est beaucoup plus aisé de s'imaginer que de dépeindre, d'abord parce qu'il faudrait pour cela de longues phrases, ensuite parce que ces phrases elles-mêmes seraient bien insuffisantes pour exprimer les sensations tumultueuses qui s'éveillent incontinent au fond de Tâme de tous les personnages dans certaines circonstances données. Pour emprunter une comparaison aux phénomènes de la nature dont nous sommes journellement les témoins, il semble alors que l'atmosphère s'emplit soudain d'électricité, que tous les points de l'horizon sont sillonnés d'éclairs, que l'orage est près d'éclater et que le tonnerre va faire retentir sa grande voix imposante.

Certes, il dut y avoir beaucoup de cette impression-là lorsque Lucien parut et que tous leshifttesdu château se trouvèrent en présence les uns des autres. C'était une de ces occasions solennelles dans lesquelles tout ce qui se passe au fond du cœur doit y être refoulé avec un soin minutieux et où forcément les masques remplacent les visages, Chacun cherchait . faire bonne contenance à Taspect de ce nouveau venu qui, ^ il faut bien le dire, apparaissait au château de la Tour Champbois comme un véritable trouble-fête, et qui en avait luif môme la conscience.

ValeDtine était derenue rouge et palpitante ; Hugues avait pâli : il n'était pas jusqu'à Palamède qui^ évoquant dans s« pensée le souvenir de tous les incidents auxquels il s'était trouvé mêlé dans des conditions si malencontreuses, n'eût compris Incontinent qu'il fallait à tout prix rompre les chiens et sauver une situation qui, conformément aux prévisions de la jalouse Âurélie^ menaçait de rappeler d'une façon assez intempestite le fameux finale du second acte de Lucia di Lum*

— Hum t hum ! 8*écria-t-il, ce cher Lucien ! le voilà donc! Qu'on tienne dire à présent qu'un lorgnon n'est pas bon à quelque chose !

Ge lorgnon est pins sûr qae celui de Galchas. Embrasse'-moi donc, mon vieux camarade! Si tu savais comme je suis heureux de te voir !

Et, tout en Tembrassant^ il lui disait & Toreiile :

— Mais parle donc un peu à ton tour! Tu vois bien que ta présence a jeté un froid ici.

Et comme l'aide de camp ne se mettait guère en devoir de répondre à ces incitations^ le chroniqueur, qui suait sang et eau, ajouta :

— Voilà donc les trois mousquetaires réunis encore une fois, comme au temps jadis, dans ce vieux collège Henri IV, oti nous faisions ensemlde de si beaux projets, sous les arcades du cloître de ces bons génovéfains, quand, par aventure, nous n'avions pas quelques pensums à faire et que les pions nous laissaient tranquilles. Le pensum à présent pour moi, c'est la copie; pour toi, le service; pour Maillane, c'est la paperasse diplomatique. On fait des pensums toute sa vie, vois-tu, mon bon, et je ne suis pas bien certain que tu n'ailles pas en faire un plus dur que tous les autres en t'embarquant pour aller cueillir de nouveaux lauriers en Afrique. Comme s'il ne devait pas en avoir une indigestion, ce gaillard-là, qui est déjà à son âge officier de la Légion d'honneur I Qu'en dites-rous, messieurs? Qu'en pensez-vous, mademoiselle?

Palamède, on le voit, se battait les flancs outrageusement pour animer la conversation, qui, malgré tous ses efforts, était fort languissante. Aussi bien Octave avait disparu pour faire mettre le couvert du nouveau venu, et demander qu'on activât

DE SAiNT-DBl^IS. 32?

le déjeuner. Le baron, lui-même^ après quelques formules de politesse, sMtait esquivé également. Le roi des chroniqueurs sentit bien qu'il était de trop, et, habitué comme il Tétait par un contact incessant avec les actrices et les femmes faciles à soupçonner des intentions de tète à tête jusque dans les circonstances où il n*y en avait pas Tombre, il crut de son devoir de disparaître soudain au détour d*une allée.

La scène se passait en effet dans le parc, sous Fombre épaisse des châtaigniers séculaires qui formaient un rideau de verdure en arrière du manoir auquel ils servaient d'encadrement^ en même temps que de rempart contre la bise du nord-ouest^ si violente dans ces montagnes quand vient Tarrière-saison.

Que de fois, à Taube de ses amourS| Valentine avait parcouru avec Lucien cette allée sombre oh elle se trouvait engagée en ce moment ! Comme son cœur s'élançait alors avec délices au-devant d'un regard, d'une parole du jeune officier, si discret, si respectueux^ si timide même ! Hélas ! moins de deux années s*étaient écoulées depuis lors. Le feuillage des châtaigniers était toujours aussi épais, l'ombre aussi fraîche sous ce berceau de verdure ; la source qui couJait le long de l'allée faisait toujours entendre son doux susurrement; mais quelle révolution profonde s'était opérée dans les cœurs de ces deux amants, se retrouvant pour la première fois seul à seul après tout ce que Ton sait sur leur compte !

D'abord, avertie par l'instinct du danger non moins que de la pudeur, Valentine, en s'apercevant que tous ceux qui l'accompagnaient s'étaient éclipsés hormis Lucien, Valentine essaya de fuir, elle qui jadis, avec cette inconsciente lémérité que donne l'innocence, venait elle-même au-devant du péril; mais Lucien osa la retenir par la main et avec un regard suppliant, une voix que les battements précipités de son cœur étranglaient au passage :

— - Valentine I s'écria-tnl, ayez pitié de moi ! ne me quittez pas ainsi I ne me refusez pas pour quelques minutes, quelques secondes peut-être, le bonheur inespéré de vous voir, de vous parler, de vous dire adieu... Qui sait si ce n'est pas pour toujours ?

— Ah 1 s'écria la jeune fille palpitante et avec terreur, qu'êtes-vous venu faire ici t qui vous y appelait?

StS LÉS DEMOISfelLKS

— Personne, je le sais, et votre frère pourra tous dire que j'ai résisté tant que j'ai pu à ses instances.

— Je comprends. C'est Àurélie que vous veniez retrouver. — - Je vous donne ma parole d'honneur que j'ignorais sa

présence aux environs de la Tour Champbois^ et j'ajoute que je n'ai pour elle à présent que haine et mépris.

— Je veux le croire, mais il n'en a pas été toujours ainsi.

— Oh ! j'ai été bien coupable ; mais si les remords les plus cuisants, le repentir le plus profond comme le plus sincère...

— Lucien, vous m'eussiez mieux témoigné ce repentir-là en vous abstenant d'une démarche compromettante pour vous comme pour moi.

— C'est vrai, je ne le nie pas ;• mais si je suis venu, Valentine, c'est que je n'ai pas, malgré les apparences, cessé un seul instant de vous ftimer de toutes les forces de mon âme, c'est que vous êtes et serez toujours l'unique objet de mes pensées et de mes rêves. Maintenant, je vous ai revue... A défaut de votre amour, dont je suis désormais indigne, me refuserez-vous votre pardon? Je vous le demande en grâce; ayez pitié de moi !

Mlle de Maillane garda quelques instants le silence^ comme si elle avait eu besoin de se recueillir avant de se résoudre à déférer à une semblable requête, puis d'une voix vibrante d'émotion, bien qu'elle cherchât évidemment à l'assourdir :

■^ Ecoutez, Lucien, répondit-elle, cette pitié que vous réclamez de moi, l'ai-je trouvée en vous lorsque vous avez trahi la foi que vous m'aviez jurée, lorsque vous avez pris pour complice une personne que mon amitié^ dont je la croyais digne, devait rendre sacrée pour vous? Ne vous étonnez donc pas si la résolution que j'ai prise est immuable. Ah ! Dieu vous garde de souffrir tout ce que vous m'avez fait souffrir à moi-même 1 Toutefois, je ne veux pas me montrer impitoyable, et je consens à vous pardonner à une condition : c*est que vous allez me rendre le billet que j'ai eu la faiblesse de vous écrire, il y a deux ans, et que j'ai tracé avec mon sang.

— Ce billet, Valentine, reprit Lucien avec désespoir, c'est tout ce qui me reste de vous, il ne m'a jamais quitté, il est

DE SAINT-DBIflS. 329

encore là sur mon cœur. C'était ma seule consolation d'avoir perdu votre àmour^ et j'espérais, quand il plaira à Dieu de me retirer une vie désormais importune et flétrie, emporter dans la tombe ce premier, cet unique gage de votre amour passé. Oh ! je vous en supplie, Valentine» laissez-moi ce billet !

— Je ne le puis^ Lucien, et je vous plains, car je vous crois sincère en ce moment ; mais ce n'est pas lorsque je vais devenir la femme d'un parent qui a droit à toute mon affection comme à toute mon estime, que je puis laisser entre vos mains un pareil gage. Ce serait manquer à un devoir sacré.

— Pourtant, Valentine, si je ne vous avais pas revue...

— Alors, Lucien, vous ne m'auriez pas donné le droit et le devoir en même temps, je vous le répète^ de réclamer de vous la rançon de cette entrevue.

-—Il suffit, Valentine, vous le voulez et votre pardon est à ce prix... Soyez satisfaite !

En parlant ainsi, le jeune officier retira de son sein un petit portefeuille en maroquin qu'il portait avec une dévotion amoureuse en guise d*amulette, sous ses vêtements; et, en ayant retiré le billet de Valentine, il y imprima douloureusement ses lèvres une dernière fois, puis il le tendit à la jeune fille. Celle-ci le saisit d'une main fébrile et l'enfouit dans les plis de son corsage. En même temps une larme furtive brilla entre ses longs cils.

— Merci, Lucien, balbutia-t-elle d'une voix tremblante ; merci et adieu! Cette entrevue a duré trop longtemps, et elle ne doit plus se renouveler, entendez- vous? Jamais, jamais! Ce n'est plus Valentine de Maillanc, c'est Mme de la Tour Champbois qui vous le demande.

— Elle sera obéie, répondit Lucien d'une voix sourde et à peine perceptible.

Au même instant le baron apparut dans l'allée. Il était souriant ; mais ce sourire accentuait encore davantage la pâleur empreinte sur son front et dans toute sa physionomie.

— • Cousine, s'écria-t-il en affectant une gaieté à coup sûr toute factice, on vous cherche en ce moment de tous les côtés, ainsi que M. Lucien ; n'entendez-vous pas la cloche du déjeuner, ou n'avez-vous pas d'appétit, ce matin? moi je meurs de faim.

330 tES DBHOISELLES DE SÂUfT-DEIflS.

— C'est pour cela sans doute, répondit avec quelque confusion Mlle de Maillane, que je tous trouve si pâle, mon cousin.

— Probablement.

En même temps Yalentiile avançait la main et se disposait à prendre le bras de M. de la Tour Champbois ; mais lui, avec un accent singulier, reprit en désignant le jeune officier d'un signe de tète :

— A quoi songez-vous, mon enfant? M. Parmentier n'estil pas mon hôte? C'est à lui que vous devez faire les honneurs; c'est lui qui doit vous donner son bras. Quant à moi, je veux marcher à votre suite.

Valentine fixa sur son interlocuteur un regard surpris et qui n'était pas exempt d'inquiétude, puis elle prit le bras que lui offrait Lucien. Tous trois se dirigèrent vers le château sans échanger une parole.

On eût dit une marche funèbre. N'était-ce pas là en effet, sous plus d'un rapport, comme les funérailles de Tamour?

Un olou oMmhm riiVtM.

Nonobstant les efforts combiné3 de M* 4e Maillane et de son ami Palamëde Morgan, le déjeuner pianqua complètement d'entrain et de gaieté. Lorsqu'il fut terminé et qu^o^ eut reçu les adieux du jeune capitaine d*état-major| auquel ses deux camarades Youlurent aller faire un bout de conduite^ sans doute pour le préserver de toute mauvaise rencontrCj Mlle de Maillane remonta dans sa chambre. Elle s'y enferma toute songeuse, absorbée dans la contemplation de ce billet que Lucien lui avait rendu, et qui lui rappelait tout un passé marqué par tant d'épreuves et de sensations si diverses.

C'était sa vie tout entière, sa vie depuis vingt-deux mois qui se réveillait devant elle avec ses ajternatives de joie et de chagrin, et il semblait que chaque mot^ chaque lettre même de ce billet, dont les caractères tracés avec du sang étaient devenus par intervalles à peine distincts et pres(|ue indéchiffrables, prenaient un corps^ une âme, une voix, pour lui raconter tous les événements de ce passé où l'amertume et le deuil avaient fini par usi^rper la plus large place.

Saint-Denis était bien loin, Saint-Denis où la vie et le rire étaient si faciles, où l'horizon était si bleu, où l'avenir apparaissait si rempli d'espérances, avec un cortège d'affections qui semblaient toutes plus inviolables les unes que les autres. iJne seule de ces afiections était restée constamment dévouée, constamment puce et sans nuages, celle de M. de la Tour Champbois; car sous l'empire d'un ressentiment peut-être légitime. Octave lui-même avait paru un moment disposé à se tourner sa contre sœur. N'y avait-il pas là sujet à bien des méditations?

Les méditations, l'Eglise, dit-on, ordonne i ses fidèles de s'y

dSÎ LES DEM0ISE3.LES

liTrer le plus fréquemment possible, presque aussi fréquemment qu'à la prière. La prière, soit 1 C'est un élan de Tâme qui implore ce qu'elle désire ou espère et qui cherche à détourner ce qu'elle crtiint; la prière, c'est une des formes du langage de Tamour ; mais la méditation, qu'est-ce autre chose, la plupart du temps, que la plainte d'un cœur blessé avec cette circonstance aggravante qu'on retournerait incessamment le poignard dans la blessure?

Oh! comme elle s'écoula tristement pour Mlle de Maillane cette journée passée tout entière à compter en quelque sorte les plaies qu'elle avait reçues depuis qu'elle avait commencé à sentie et à vivre, et à en sonder la profondeur ! Pourquoi Lucien était-il venu au château de la Tour Ghampbois? Elle était si heureuse auparavant ! Dans le calme de la vie des champs, au milieu de cette nature aux aspects parfois un peu sauvages, mais si pleins de poésie et de grandeur, elle avait enfin trouvé la paix du cœur... Elle commençait à oublier.

Le soleil entrait déjà dans sa période de déclin, il pouvait être environ six heures du soir, puisqu'on était alors, comme on sait, au mois de juillet. On frappa à la porte de la chambre de Yalentine.

— Qui est là? fit-elle en remettant précipitamment dans son corsage le billet qu'elle ne s*était pas encore senti le courage d'anéantir.

— C'est moi, petite sœur, répondit-on du dehors. Es-tu disposée à me donner audience ?

— Je le veux bien, frère, répondit Yalentine en ouvrant la porte.

Octave prit un siège et s'assit, ce qui était en désaccord avec ses habitudes de locomotion effrénée. D'ordinaire il restait volontiers debout, et, hors d'état de tenir en place, il décrivait, en arpentant la chambre, de capricieuses arabesques. Le jeune 'marquis avait d'ailleurs la physifinomie prèsque solennelle, et l'on pouvait y discerner encore des traces "d'émotion toutes récentes.

— Frère, s'écria la jeune fille avec inquiétude, est-ce que tu aurais quelque mauvaise nouvelle à m'annoncer? Ton visage n'est plus le même que ce matin. Tu as Tair grave et peut-être un peu attristé.

DE SA1T4T.DEKIS. 333

— Ah i répondit Octave, c'est que depuis ce matin, pendant que tu étais là confinée dans ta chambre, d'où Ton m'a dit que tu n'avais pas bougé^ il s'est passé bien des choses.

— Lesquelles, Seigneur, mon Dieu? fit Valentine, dont le trouble venait de s'accroître encore à la suite d*un pareil exorde.

— Valentine^ le moment est venu de ne plus rien me cacher, entends*tu bien ; me le promets-tu? Valentine^ regardemoi bien en face! Tu as manqué de confiance envers moi, ton frère, ton meilleur ami. Âh ! c*est mal, et je n'aurais pas attendu cela de toi,

Mlle de Maiilane devint toute rouge et baissa la tête sur sa poitrine avec accablement.

— Pardonne-moi, mon frère, s'écria-t-elle. Oh ! si tu savais combien j'ai été malheureuse, tu reconnaîtrais bien vite que j'ai été bien cruellement punie de ce manque de confiance.

— Je le sais, reprit Octave, et je sais aussi que je n'ai pas moi-même le droit de me montrer bien sévère envers toi. Il y a des fatalités vraiment inévitables. Le sang qui coule dans nos veines a la même origine, c'est le sang de notre père qui nous a transmis avec la vie toute sa fougue et tous ses instincts, les mauvais comme les bons. Toi, Valentine, tu vaux encore mieux que moi, parce que tu tiens beaucoup plus de ta mère que de notre père. Aussi tu n'as à te reprocher qu'une seule faute, et cette taute, qui n'entache que ta réputation, mais nullement ta pureté^ est heureusement réparable. Donc, ma pauvre enfant, relève la tête et cesse de rougir. Il n'y a qu'une personne ici qui devrait rougir bien fort, et celte personne, c'est moi.

— Pourquoi cela, frère?

— Parce que tout apprenti diplomate que je suis et peutêtre à cause de cela, j'ai été un double et triple jobard; parce qu'il y a des choses qui auraient dû me crever les yeux et que, avec ma légèreté, mon insouciance habituelles, j'ai mieux aimé les tenir fermés ; parce que je n'ai pas compris dès le principe que, quand on a un baril de poudre à garder, il n'est sorte de précautions qu'on ne doive prendre à l'endroit de ceux qui en approchent.

384 LBS DEMOISELLES

— Que Teux-tu diret Eipliqae-tol, balbutia Yalentine, avec un malaise inexprimable.

— Je veux dire, repartit Octave, chez qui le naturel reprenait décidément le dessus, que c'est moi qui sottement t'ai mise en contact avec celui de mes amis que j'aurais dû tenir le plus à distance de toi, et que, sans qu'il y ait peutêtre le moindre reproche à vous faire à Tun ni k Tautre, il est arrivé ce qui arrive toujours en pareil cas : le feu s'est mis aux poudres. Heureusement, tant de tués que de blessés, il se trouve qu'il n'y a personne de mort et que les avaries sont parfaitement réparables. Hélas! les choses ne se passent pas toujours ainsi, et quand je pourrai décemment te faire mes confessions, tu verras, ma pauvre petite sœur, ce qu'il cq coûte parfois de faire l'amour et d'avoir des bonnes fortunés. JTen ai la chair de poule rien que d'y penser. Aussi, je te supplie de ne voir en moi ni un Gaton^ ni surtout un Mentor, ce n'était pas ma vocation à ce qu'il paraît. Et puis je reconnais que je n'étais pas né pour vivre à une époque telle que la nôtre, une époque où les idées démocratiques nous débordent et finiront par nous submerger. Du moins c'est le cousin Hugues qui dit cela, et il n'a peut-être pas tout à fait tort, ce brave montagnard I Toutes les croyances, toutes les opinions de nos pères sont journellement battues en brèche, et la noblesse n'a plus de prestige qu'à la condition de s'appuyer sur des sacs d'or. Malheureusement, ni toi, ni moi^ nous n'en sommes là. Il faut bien en prendre son parti. Certes, cela ne sera pas trèsagréable pour moi ni pour les quelques parents qui nous restent en Provence ou ailleurs de t'entendre appeler madame Parmentier tout court ; mais enfin cela t'arrange, et j'ai promis tout à Theure même à ton cousin de m'en arranger aussi. Chacun pour soi^ Dieu pour tous^ comme dit le proverbe. Tu n'as qu'à parler, car enfin c'est ton tour. Il n'y a plus de temps à perdre, surtout si nous voulons rattraper Lu« cien avant qu'il ne soit embarqué à Marseille. Je ne sais trop comment cela pourra s'arranger avec les règlements militaires ; mais enfin il peut se dire malade, entrer à l'hôpital, et au besoin donner sa démission. Il va se trouver ainsi que toi presque riche, grâce au phénix des cousins. Que dis-tu

notre projet, petite sœur? Avons-nous enfin trouvé le

Oi SàlltY-DfiffItl. m

moyeu de ramener le leurire à (este fixe mir eè« Jeliee lèffM* là?

A la fit) de ce long et beau di^eours, Octave ap]|>rêtait setf deux bras pour y receroi)^ Valentine^ pensant qu'elle ne pouvait moins faire âpres un telle nëroraison que de lui sauter au cou et de Tembrasser sur les aeux joues; mais elle, avec un grand sang-froid :

— Frère, répondit-elle, je suis bien reconnaissante envers toi et envers mon cousin de ce que vous avefe bien voulu vous occuper de concert d'un projet semblable ; seulement voUtf vous 6tes mépris l*un et Tautre sur la nature de mèd leutiments pour Lucien. J'ai de Taffection pour lui, mais je tte serai jamais sa femme.

— En voici bien d'une autre 1 Pourtant il est impossible

que le cousin Hugues se soit trompé et qu'il m^ait trompé moi-même.

Puis, se frappant le front :

— Ahl mais, ajouta-t-il, je comprends k présent. Tu lui gardes rancune, à ce pauvre Lucien, pour certain péché mignon... Que veux-tu, petite sœur? l'homme n'est pas parfait. Il n'y a que la femme qui soit tenue de Têtre.

— Apparemment.

— Allons! crois-moi ; la nuit porté conseil, et je gage que demain tu auras changé d*avis.

— Pas plus demain qu'aujourd'hui, firëre, et je te prie de le dire de ma part à mon cousin.

— Je le voudrais, mais cela me serait difficile, pour nepàS dire impossible.

-^ Alors c'est moi qui vais aller trouver avec toi mon cousin et lui répéter ce que je viens de te dire.

-« Hugues a quitté le château avec Palamède, ils Sont partis tous les deux.

— Mais ils rentreront sanà doute l'un et l'autre pour l'heure du dîner.

— Non pas, certes.

•— Pourquoi donc?

— Palamède éprouvait le besoin de visiter les montagnes d'Auvergne pendant la saison la plus propice, celle où nous sommes actuellement, tl croit qu'il trouvera là des matériaux

encore inexplorés pour son métier de chroniqueur. Notre cher Hugues, qui est la complaisance en personne, a voulu prouver, à ce qu'il parait, à son malencontreux antagoniste qu'il ne lui conservait pas la moindre rancune de son coup d'épëe du printemps, et il s'est mis complètement à sa disposition pour ce petit voyage. Tous deux sont partis il y a déjà quelque temps, en me chargeant pour toi de leurs hommages et de leurs compliments.

— Ainsiy mon cousin s*en est allé sans vouloir me dire adieu I

— Dame, il aura craint de te déranger, chère petite sœur I

— C'est qu'il est fâché contre moi?

— Allons doncl pourquoi?

— Je ne sais; mais il compte revenir bientôt, defnain au plus tard, je suppose.

— Je n'en crois rien, et, s'il faut te dire toute ma pensée, je suis même certain que ce voyage est de nature à se prolonger, parce qu'avant de partir le cousin a voulu avoir une entrevue avec son notaire. Il est présumable que tes intérêts, Valentine, étaient pour quelque chose dans cette entrevu e<-l à.

— En effet, balbutia Valentine en cherchant à dissimuler de son mieux toutes les sensations douloureuses qui venaient d'envahir son âme, c'est présumable.

A ce moment, on vint avertir M. de Mai liane que le notaire l'attendait au salon et il se retira. Il était temps; car il n'eût pas plutôt quitté la chambre de sa sœur que celle-ci, appuyant sa tête sur son lit se prit à fondre en larmes.

Pourquoi pleurait-elle donc ainsi Yalentine? Etait-ce que la communication si étrange, si inattendue qu'elle venait de recevoir l'avait plus troublée qu'elle n'avait voulu le paraître? se repentait-elle déjà de la résolution solennelle qu'elle avait prise vis-à-vis de Lucien, vis-à-vis d'elle-même, et dont elle n'avait pu s'empêcher de donner connaissance à son frère?

A cet égard nous ne pensons pas qu'une seule de nos lectrices ait pu s'y tromper un instant. C'est qu'une grande lueur venait de se faire instantanément dans le cœur de la jeune fille, par suite de ce départ si précipité de M. de la Tour Champbois, C'est qu'il lui avait semblé, à cette nouvelle,

que tout s'effondrait sous ses pas et qu'un vide affreux allait se faire autour d'elle.

Il y a de ces intuitions instinctives qui restent souvent ensevelies dans les replis les plus secrets de la conscience et qui ont besoin pour s'en dégager et pour faire explosion à un moment donné d'une sorte d'étincelle électrique. L'étincelle avait jailli et fait son œuvre.

Pourquoi chercher à le dissimuler davantage? Valentine sentait qu'un amour succédait dans son âme à un. autre amour, et qu'elle allait aimer, si elle n'aimait pas déjà, son cousin Hugues de la Tour Ghampbois.

Mieux que jamais elle appréciait ce qu'il y avait de généreux et presque de sublime dans la conduite de ce cousin, qu'elle avait si longtemps et si injustement méconnu. Car, en cherchant, comme il venait encore de le faire tout à l'heure, par l'entremise d'Octave, à assurer le bonheur de Valentine, il n'avait pu, en dépit de tous ses efforts, dissimuler complètement aux yeux de cette dernière tout ce que son sacrifice lui imposait de souffrances et de tortures... Son attitude, le matin, dans le parc, sous les châtaigniers, en avait fait foi. Son brusque départ n'en était-il pas un éclatant témoignage?

Mais Lucien, dira-t-on, quelle était donc, en fin de compte, la part de Lucien, dans ce cœur qui lui avait jadis appartenu tout entier? Hélas! cette part, après a\oir été celle du lion, était devenue bien petite, et, sous ce rapport, qui serait tenté de jeter la pierre à Valentine ? Lucien n'avait-il pas signé lui-même sa propre déchéance?

Sans doute il n'est pas rare de voir les femmes s'attacher d'autant plus passionnément à l'amant qu'elles se sont donné qu'elles ont plus à se plaindre de ses infidélités ; mais, pour une qui cède à cet entraînement malsain d'une nature faible ou pervertie, combien d'autres, ï^sbondissant sous le coup inattendu qui les a frappées, trouvent leur guérison dans leur blessure même !

Ajoutons qu'une fois sorti de ce milieu de convention qu'on appelle le milieu parisien, où l'art et les talents combinés du tailleur, du chemisier, du coiffeur, du bottier, que sais-je encore ? sont d'un si grand poids dans la balance des

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méritée masculins, Hugues de la Tour Champhoi» se tram* formait^ instantanément, de la tète aux pieds.

Sa haute stature, son encolure puissante s'harmoniaient à merveille avec la nature rude et sauvage du site où il avait pris naissance, et oh son existence s'était écoulée jusqu'alors si calme et si sereine, au milieu des labeurs féconds et salutaires de la vie de campagne. Ses yeux bleus, si limpides et si pleins de franchise, étaient bien faits pour embrasser d'un regard le vaste horizon toujours ouvert devant eux et dont il semblait qu'ils eussent conservé la couleur. S'il avait la main large et le pied plein de puissance et de solidité du montagnard, il en avait aussi Ténergie et la torcê musculaire.

Il l'avait bien prouvé, au péril même de sa vie, le jour où il avait arraché à la vengeance d'un paysan de ses domaines le jeune marquis de Maillane tout prêt à être lancé dans un abîme, où les pointes des rochers devaient être pour lui la préface de l'éternité. La balafre indélébile que le bâton du féroce montagnard avait laissée sur son front et qui défigurait son visage était sa croix d'honneur à lui, et il n'avait pas besoin, pour cela, de porter le moindre ruban à sa boutonnière.

Que dire de plus? Mlle de Maillane avait répondu à son frère avec une entière franchise, en lui disant qu'elle n'aimait pas Lucien d'amour; mais ce qu'elle n'avait pas osé, ce qu'elle ne pouvait ni ne devait ajouter, on le sait à présent. Le moment était venu où Valentme de Maillane allait aimer de toutes les puissances de son âme Hugues de la Tour Champbois. Elle en était aimée de même, depuis longtemps, on le sait bien, et par une de ces fatalités inéluctables qui viennent si souvent à la traverse de toutes les combinaisons humaines, Valentine avait compris que le mariage projeté entre elle et son cousin devenait désormais impossible.

En effet, Lucien, bien qu'il fût parti pour l'Afrique, n'était pas seulement Je passé, un passé plein d'amertume et de remords, c'était encore un sujet de trouble dans le présent, avec une menace pour l'avenir. On revient si vite, et si aisément d'un pays qui n'est plus qu'un prolongement de la France! Lucien, ramoureux Lucien passait à l'état de fan-

tome importun destiné à se dresser incessamment entre le cousin Hugues et Yalentine.

Il y ayait là, en quelque sorte^ une nouvelle édition, avec variantes, de l'aventure de Titus et de la reine Bérénice^ où trois mots de Tacite ont fourni à Racine le sujet d'une tragédie en cinq actes : Invitus invitam dimisit, Hugues venait de s'exiler loin de sa cousine, malgré elle, malgré lui.

Certes, on ne niera pas qu'il n'y ait dans une situation semblable matière à de curieux développements. Les écrivains du temps jadis n'y eussent pas manqué, et ils auraient eu bien raison, car s'il y a quelque chose au monde de vraiment digne d'intérêt, c'est le spectacle de la lutte de deux cœurs bien épris contre l'attraction qui les pousse l'un vers l'autre, dans la prévision des funestes conséquences qu'entraînerait Jnévitablement leur union.

Mais ces développements-là eussent été bons à une époque où l'on voyageait par le coche à petites journées, sans se presser beaucoup d'arriver au but. Aujourd'hui que tout se fait à la vapeur, les lecteurs ne sont pas moins pressés que les voyageurs en v^agon ou en paquebot d'arriver au but. 11 faut donc les servir absolument suivant leurs goûts.

I^e lendemain même des départs de Lucien et du baron de la Tour Ghampbois qui avaient coïncidé d'une si étrange façon. Octave déposa entre les mains de sa sœur l'acte notarié par lequel Hugues abandonnait à sa cousine tous ses droits sur la succession de son grand-oncle. L'acte était accompagné d'une lettre tout à fait affectueuse du baron, par laquelle celui-ci s'excusait de n'être pas venu prendre congé la veille de Valentine avant de se mettre en route, espérant qu'elle voudrait bien lui pardonner son incivilité.

« Vous m'avez dit souvent, ma cousine, ajoutait-il, que le D domaine de la Tour Ghampbois vous plaisait beaucoup, à B cause sans doute de tous les souvenirs qu'il vous rappelle. » Le château, dont les aménagements intérieurs laissaient un » peu à désirer du temps de notre cher grand-oncle, a été » réparé, et l'ameublement a été disposé à votre intention, » Vous avez paru trouver ces modifications à votre convep nance. Permettez-moi donc d'espérer que vous voudrez » bien considérer tout cela dorénavant comme votre pro-

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» priété* Je n'y mets qa'ane seule réserve, aa cas pourtant » où il TOUS conviendrait d'y adhérer, c'est qae Yons me # laisserez, en votre absence, remplir l'office d'intendant on » de régisseur. Car je ne suppose pas que Totre intention soit » de ràider en Auvergne pendant la mauvaise saison. Je » ferai en sorte de ne pas me montrer indigne, dans Texer- » cice de ces fonctions, de la confiance que tous Toudrez » bien me témoigner. »

Valeiltine fut touchée de cette lettre; mais elle s'empressa d'ajouter qu'il lui était impossible d'accepter Toffire généreuse de son cousin, et qu'en conséquence elle ne signerait pas l'acte notarié destiné à consacrer cette donation.

•~ Pourquoi donc ? fit Octave. Hugues n*est-il pas ton plus proche parent, et n*es-tu pas appelée un jour à venir, dans l'ordre naturel des choses, à hériter de lui ?

— C'est possible, reprit la jeune fille ; mais j'ai beaucoup réfléchi cette nuit, j*ai reconnu que, déterminée comme je le suis à ne jamais me marier, j'étais pour toi, mon frère, une charge vraiment intolérable dans les conditions où tu te trouves placé. En conséquence, il n*y a plus qu'un parti à prendre pour moi : c'est de me mettre dans un couvent.

— Tu te ferais religieuse, toi, Valentine !

— Certainement.

— Et moi je te dis qu'il n'en sera pas ainsi, que je m'y oppose de toutes mes forces. Voilà, ajouta-t-il, — car, dans les circonstances les plus solennelles de la vie, il n'était pas homme à abdiquer l'enjouement et la légèreté qui faisaient le fond de son caractère, — voilà des cheveux blonds bien trop beaux pour en faire hommage au bon Dieu, qui ne te les a pas donnés pour les reprendre si vite ! C'est odieux, c'est intolérable ce que tu dis là. Si tu veux coiffer sainte Catherine, libre à toi ; mais on n'a pas besoin d'entrer au couvent pour cela. Tiens, c'est ton ancienne compagne de Saint- Denis, la belle Aurélie, qui est cause de tout ce qui se passe, et j'ai bien envie de te venger d'elle.

— Frère, je te supplie de n*en rien faire. En refusant d'épouser M. Lucien Parmentier, je donne à Àurélie la plus grande satisfaction qu'elle pût espérer, et maintenant je n'ai plus rien à craindre d'elle.

-— C'est égalj il faut que je te venge. Entends-tu, petite sœur? Et tu auras beau dire... Je te vengerai. D^ailîeurs, Lucien a abdiqué. Ahl madame Clérisseau, à nous deux !

Est-il bien nécessaire d'apprendre au lecteur de quelle nature était la vengeance que le plus aventureux, en matière de bonnes fortunes, de tous les secrétaires de légation avait projeté de tirer de Mme Âurélie Glérisseau ? Nous ne le pensons pas. Au surplus, tous les projets d'Octave se trouvèrent renversés comme un cbàteau de cartes lorsque^ en se rendant au Mont-Dore, il apprit que la belle veuve avait fui comme une ombre et qu'on ignorait absolument dans quelle direction il lui avait plu de porter ses pas.

Il y avait là pour le jeune marquis une déconvenue d'autant plus sensible que^ d'un autre côté, la situation de sa sœur ne laissait pas que d'être pour lui un sujet de préocciipations fâcheuses. Habitué à vivre dans un commerce presque journalier avec les demoiselles de l'Opéra, et accessoirement avec les femmes du monde plus ou moins lancées dans la grande voie de la galanterie. Octave n'avait pu ajiprendre à juger le sexe féminin que par ses côtés les plus fragiles.

Tout en faisant, nous devons Tespérer, une exception en faveur de sa sœur, il ne pouvait s'imaginer que tôt ou tard Valentine n'en viendrait pas à regretter la détermination qu'elle avait prise vis-à-vis de Lucien et à le rappeler. Il estimait dans sa morale facile que l'amour platonique a cela de bon qu'il n'engendre aucun lien, et qu'on doit être dès lors d'autant plus disposé à pardonner une infidélité.

Telle n'était pas, on le sait, l'opinion de sa sœur, qui avait en outre de tout autres raisons d'envisager les choses sous un point de vue différent, depuis que le fantôme du cousin Hugues était venu faire échec dans ses rêves à celui de Lucien, en vertu peut-être de ce dicton vulgaire qu'un clou chasse l'autre.

Valentine s'affligeait à la pensée que son cousin avait pu la crpire capable d'accepter l'offre qu'il lui avait faite. En même temps, comme il était impossible de se méprendre sur les sentiments qu'elle avait inspirés à M. de la Tour Champbois> elle souffrait cruellement pour lui du chagrin qu'il devait éprouver en songeant que la femme de son choix allait, grâce

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à son 8acrific6| passer dans les bra^ d'w rital préiéré. D6 taU actes d'abnégation se rencontrent sans doute quelquefois aa théâtre et dans les romans; mais sont-ils bien vraisemblables, ety dans certaines circonstances données, ne sont-ils pas accompagnés de tortures morales auxquelles la mort môme se* rait préférable?

Maintes fois Yalentine avait interrogé son frère sur les moyens de faire parvenir au baron une lettre qu'elle avait préparée et dans laquelle, tout en déclinant de son mieux ses offres généreuses, elle lui exprimait toute la peine qu'elle éprouvait de ne plus le voir à la Tour Cbampbois, le priant de revenir le plus vite possible.

Octave avait toujours répondu trës-pertinemment qu'un voyage dans les montagnes d'Auvergne était exclusif, surtout à l'époque oii se passe cette histoire, de toute correspondance. Il fallait s* armer de patience et attendre le retour du baron et de son compagnon de route. L'un et l'autre ne pouvaient tarder à revenir au manoir, parce que, ainsi que cela arrive fréquemment à la suite des chaleurs du moii de juillet, le temps avait changé et s'était mis tout à coup au vent et à la pluie.

Un jour enfin Jacques, le domestique du cb&teau chargé des relations postales, apporta un paquet de lettre^ du Mont- Dore. Il y en avait entre autres une de Luciep, qui avait été d'abord expédiée à Paris et réexpédiée ensuite en Auvergne, Lucien annonçait à son ancien condisciple qu'il était arrivé à bon port à Alger et qu'il partait sur-le-champ en expédition pour la Kabylie.

Il y avait également un message de Palamède, message plein d'enthousiasme sur le voyage qu'il avait entrepriS| plein de reconnaissance pour Iç nobîe châtelain qui daignait lui servir de guide et de cicérone. Le journaliste donnait de bonnes nouvelles de sa santé et de celle de son compagnon de route; ce dernier s'était contenté d'ajouter quelques lignes^ sous forme de post-scriptum, au dithyrambe de Palamède, mais sans faire la moindre allusion à l'époque de leur retour. ^ Enfin, entre toutes ces lettres, il y en avait une dont on ne s'était pas préoccupé tout d'abord. C'était un large pli cacheté et scellé d'un grand sceau de cire rouge, dans la terme sacra-

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mentelle des dépêches administratives. Le pli était à l'adresse de M. le marquis de Maillane et portait le timbre du ministère des affaires étrangères.

— Qu'est-ce qu'on peut me vouloir là-bas? s'écria Octave en décachetant le message officiel. Est-ce qu'on ne peut pas me laisser un instant tranquille? J'ai dit que j'avais besoin de plusieurs saisons au Mont-Dore, et à moins que ce ne soit ma nomination au poste de ministre plénipotentiaire...

Octave n'acheva pas sa phrase, ou, pour mieux dire, il la compléta par un juron accompagné d'une grimace.

— Petite sœur ! fit-il, le ministre me rappelle d'urgence, parce qu'un collègue vient de tomber malade. 11 faut s'occuper tout de suite de préparer nos malles. Nous partirons demain matin.

Le front de la jeune fille s'était singulièrement assombri, car la mesure de ses afflictions était comble. Partir, sans même avoir pu revoir son cousin ! Tout conspirait contre elle.

— Nous lui écrirons, dit Octave, à ce brave Hugues. Après tout, quand il se met à pleuvoir et à venter, Paris a bien son charme et l'Opéra commençait à me manquer singulièrement.

Le don Juan de légation n'osa pas ajouter, par égard pour sa sœur, que c'était la première fois qu'il venait au Mont-Dore sans y faire ses frais.

Le lendemain donc, à la pointe du jour, au pied des hautes tours du château de la Tour Champbois, on eût pu voir une grande voiture de chasse chargée de colis de diverse nature et attelée de deux bons chevaux de montagne, pendant qu'Octave en costume de voyage se promenait dans la cour fumant philosophiquement sa cigarette, en attendant l'heure du départ.

Tout à coup la silhouette de Valentine se détacha sous le porche gothique de la principale entrée du manoir. Le cercle bleuâtre qui entourait les yeux de la jeune fille, la pâleur de son teint, indiquaient suffisamment qu'elle n'avait guère dormi cette nuit-là.

— Allons I petite sœur, s'écria Octave en lui baisant le front, en route! Comme dit la chanson, il n'est si bon gîte qu'on ne quitte. Et puis, nous n'aurons pas mauvais temps pour notre voyage jusqu'à Clermont, où le chemin de fer nous

attend. Ni soleil» ni pluie, ce matin un vrai temps de demoiselle! c'est fait pour toi.

Pendant que Valentine et son frère prenaient place dans la voiture, les domestiques et les seryantes du château, suivant l'usage patriarcal du pays, s'approchèrent pour prendre congé des voyageurs.

— Bon voyage, ma chère demoiselle 1 disaient-ils dans leur naïf patois, et revenez bien vite au château I car nous allons bien nous ennuyer quand vous ne serez plus là. Et M. le baron qui vous aime tant, qu'est-ce qu'il va dire quand il ne vous trouvera plus au château ?

Mlle de Maillane fit e£fort sur elle-même pour montrer à ces braves gens un front souriant, mais elle avait le cœur bien gros et elle répondit d*une voix altérée :

— Merci, mes bons amis, je ne vous oublierai jamais. Quant à mon cousin, vous lui remettrez la lettre que je laisse pour lui.

Là-dessus elle tendit sa petite main gantée à deux jeunes servantes qu'elle affectionnait particulièrement et qui venaient de déposer entre ses mains un bouquet de bruyères et de fleurs des montagnes.

— Partons! s'écria son compagnon de voyage en regardant à sa montre; partons^ il en est temps.

Le cocher fouetta ses chevaux, les chiens aboyèrent au fond de leur chenil, et la voiture s'étant ébranlée, se mit en route. Valentine attacha une dernière fois sur le vieux manoir un de ces regards pleins d'une muette éloquenôe^ où il semblait qu'elle eût mis toute son âme; puis une grosse larme perla au bord de sa paupière. Octave s'en aperçut, et lui prenant affectueusement la main :

— A quoi penses- tu donc^ petite sœur? lui dit-il tout bas.

— Frère, répondit Valentine, en baissant la tête sur sa poitrine pour mieux cacher son émotion, je pense à ceux que j'ai aimés ici, qui m'ont aimée et que je ne verrai plus.

— Qui sait? repartit Octave ; sœur^ il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.

MélnBine.

Comme dans tous les pays de montagnes^ i] faut plus de temps encore pour aller du château de la Tour Champbois au Mont-Dore en voiture qu^à pied, à cause des circuits et des difficultés que présente la route. Aussi bien, le vent et les pluies des jours précédents avaient dans certains passages roulé des scories volcaniques, des pierres, voire même des ' fragments de quartz, et il fallait à chaque instant que le domestique, qui avait .pris place sur le siège à côté du cocher, en descendit pour aplanir quelque obstacle.

En présence de cette difficulté qui se renouvelle si fréquemment en Auvergne et que con^pliquent encore les nombreux ruisseaux à traverser à gué et les eaux qu'on voit sourdre . à chaque instant sous ses pas, on comprend aisément que les gens du pays, depuis les plus riches jusqu'aux plus pauvres, en y comprenant même les femmes, préfèrent généralement voyager à cheval dans les montagnes. De là cette conséquence que les voitures sont des objets de grand luxe et soumises incessamment à bien des causes d'avaries.

Au surplus, la tâche que le domestique avait à remplir, en pareille circonstance, se trouvait simplifiée par Tassistance qu'on lui offrait le long de la route avec beaucoup d'empressement. En effet, cela se passait un dimanche dans la matinée, et l'on rencontrait à chaque instant des gens des métairies voisines qui se rendaient processionnellement au Mont-Dore pour entendre la messe.

Tous ces gens-là, en apercevant M. et Mlle de Maillane, sô découvraient respectueusement, car tout le monde les connaissait dans le pays où on les voyait venir depuis bien des

années. D'ailleurs^ le baron de la Tour Champois^ dont ils étaient devenus les hôtes, n'était pas seulement considéré en Auvergne comme on l'est presque toujours quand on est riche, il était aimé de tous pour le bien qu'il faisait, et c'était avec joie que l'on saisissait Toccasion de pouvoir prêter assistance à sa famille.

S'il eût pris fantaisie à Mlle de Maillane de mettre pied à terre, i 1 est certain que plus d'un de ces rustiques monta-* gnards aurait instinctivement imité l'exemple de galanterie de Elaleigh, devant la reine Elisabeth, et étendu sa veste sur le terrain boueux pour éviter qu'elle ne se mouillât les pieds.

Déjà Ton avait dépassé les boi^ de sapins qui entourent la base du pic du Capucin, et Pon n'était plus guère qu'à deux portées de fusil du village du Mont-Dore, On commençait à distinguer les maisons adossées aux parois à pic du Puy-de- TAngle, avec leurs couvertures en larges dalles de pierre, qui leur donnent de loin des façons de dolmens. On était au terme des épreuves par conséquent, car à partir du Mont-Dore la double route qui conduit à Clermont, et qui est très-fréquentée en été^ est parfaitement entretenue et on ne peut plus carrossable.

Mais il n'est pas rare, s'il faut en croire le proverbe, qu'on fasse naufrage au port. Voilà que soudain, sur le terrain le moins accidenté, le plus uni, il se produisit un choc, et qu'une des roues de devant venant à se briser, la voiture s'inclina tout doucement sur le côté sans qu'on pût se rendre compte ni pourquoi ni comment l'accident avait eu lieu.

— Sacrebleu ! s'écria Octave en sautant le premier à bas du véhicule et en tendant la main à sa sœur pour l'aider à en sortir, est-ce le bon Dieu ou le diable qui veut nous rete-* nir ici? Nous voilà versés 1 Je croyais que cela ne se voyait plus qu'à rOpéra-Gorniqueè Comment allons-nous faire ?

Le cocher n'avait pas été moins leste qu'Octave, et laissant au domestique le soin de maintenir les chevaux, déjà il examinait en connaisseur la nature de l'avarie qui venait de se produire.

— Ne vous inquiétez pas, M. le marquis, reprit cet homme, le dommage est très-facilement et très-promptement répara-

ble. Il ne manque au Mont-Dore ni de charrons, ni même de voitures de louage^ pour le cas où celle-ci serait hors de service.

— A la bonne heure t repartit Octave. Faisons donc contre fortune bon cœur, et envoyons chercher bien vite le charron ! Il n*y a évidemment pas d autre parti à prendre, n'est-ce pas, ma sœur?

Aptes que le cocher eut dételë ses chevaux, le domestique s'empressa de courir à la recherche du charron, ayant enfourché pour aller plus vite Tun des deux bidets de Tattelage. Pendant ce temps-là, Valentine s'était assise au bord de la route, sur un tronc d'arbre, et toujours triste et rêveuse, elle continuait à garder le silence; son f^ère, incapable de se tenir en place, avait pris le parti pour tuer le temps d'allumer une cigarette et se promenait à grands pas.

En ce moment, on entendait distinctement dans le lointain, sur la route même que venaient de parcourir les voyageurs, le bruit du galop précipité de deux chevaux. Obéissant à un pressentiment instinctif, Mlle de Maillane prêtait à ce bruit une oreille attentive, épiant avec une avidité qui n'était peut-être pas sans angoisse, le moment ob les cavaliers qui montaient ced chevaux apparaîtraient au tournant de la route masqué par un rideau de sapins.

Tout à coup elle poussa un cri, et ses joues pfties s'animèrent d'une teinte vermeille. L'un des deux cavaliers avait pris les devants sur son compagnon, et il accourait au grand galop de son cheval, dont le mors était tout blanc d'écume. C'était le baron de la Tour Ghampbois.

— Dieu soit louél s'écria ce dernier en mettant pied à terre, pendant qu'Octave accouru à sa rencontre retenait sa monture, mes bons amis, j'ai pu vous rejoindre; mais j'étais bien déterminé à continuer au besoin de suivre votre trace jusqu'à Clermont; car je ne me serais jamais pardonné de n'avoir pas dit adieu à ma cousine.

En même temps le baron s'était approché de Valentine, dont il avait serré la main avec une vivacité pleine de tendresse, et il ajoutait à mi-voix, sur un ton d'affectueux reproche :

— Ah t cousine I petite cousine ! vous voyez que je suis

U^ LEIS DKMOISELLES

sans rancunei moi^ car j'ai lu en arriyant à la Tour Champbois, où nous espérions tous les deux surprendre ce matin mes chers hôtes, la lettre que vous m'avez laissée en partant, et je vois bien que vous n'avez plus aucune amitié pour moi.

— Vous vous trompez, mon cousin, répondit Valentine en baissant les yeux ; car c'est tout le contraire.

— Alors, pourquoi me chagriner par un refus que je ne pouvais prévoir î

Valentine releva les yeux^ et regardant fixement son interlocuteur :

— Parce que, répondit-elle, la seule condition à laquelle j'eusse pu accepter votre offre généreuse vous aurait, je suppose, chagriné encore davantage.

Une vive émotion se peignit sur le visage du baron; ses lèvres devinrent toutes tremblantes, et il balbutia d'une voix sourde :

— Ah I malheureux que je suis I je n'ai donc pas pu, Valentine, parvenir à vous cacher que je vous aime autrement que je ne devrais vous aimer ?

Valentine ne répondit pas. Aussi bien, un nouveau personnage venait d'entrer en scène. C'était Palamède Morgan qui s'avançait donnant le bras à Octave, après qu'on eut attaché les chevaux aux arbres de la route.

— Ouf! s'écriait-il en éternuant à chaque instant; car il rapportait de son pèlerinage, entre autres souvenirs, un coryza des mieux conditionnés; je suis moulu, brisé de fatigue. C'est égal, je me suis bien amusé dans les montagnes d'Auvergne. Les burons^ les bergers et bergères, les cascades, les précipices, les vieux manoirs en ruines avec leurs légendes, tout cela est bien curieux et le sera encore bien davantage quand je vais en parler dans le journal. Mais dame! je ne suis pas un centaure, un Nemrod, moi, comme le baron, et quand j'ai trouvé les oiseaux dénichés, là-haut, à la Tour Champbois, peu s'en est fallu que je ne prisse le parti d'aller me coucher dans leur nid; le baron m'a fait honte, et me voilà I

— Bravo ! fit Octave, et vive Palamède Morgan, le roi des chroniqueurs à Paris comme en voyage I

Là-dessus on se mit à tenir conseil sui* le meilleur moyen

t)È SAI!<t-bËNlâ. 349

d'employer le temps de cette halte forcée ; car le charron qu'on avait été quérir arait demandé une petite heure pour réparer la roue, et M. de la Tour Champbois déclarait qu'en prenant la route de Randanne on arriverait à Clermont parfaitement à temps pour y dîner et partir ensuite par le train express du soir au chemin de fer. Le baron revendiquait d'ailleurs énergiquement l'autorisation de faire la conduite à ses hôtes jusqu'à la métropole auvergnate.

— Quant à moi, dit Valentine, je vais à Téglise. C'est aujourd'hui dimanche et l'heure de la messe. Qui m'aime me suive I

En parlant ainsi, elle avait involontairement peut-être regardé le cousin Hugues, qui s'empressa de lui offrir son bras. Ce n'était pas qu'elle fôt dévote ; mais elle était comme la plupart des femmes, qui, sans se préoccuper outre mesure de la partie dogmatique du catholicisme, se jugeraient fort coupables de ne pas aller rendre visite au bon Dieu une fois par semaine, le dimanche, puisque c'est son jour. Et puis, qui sait si elle n'éprouvait pas le besoin d'aller remercier la Providence divine d'avoir ramené si à propos son cousin î

— Tiens! tiens! mais c'est une idée cela, s'écria à son tour Octave. Tout le sexe du Mont-Dore doit être à la messe en ce moment. J'accompagne ma sœur.

— Convenez, reprit Palamède en éternuant, que je serais un fier malotru de me séparer de vous dans une pareille occurrence. Mon cher Maillane, de ta suite j'en suis, comme dit Victor Hugo; seulement tu me donneras le bras, je suis si fatigué! C'est égal, je me fais une fête de passer avec toi l'inspection des belles pécheresses poitrinaires et des Madeleines repentantes ou non, qui ont gagné des maux de gorge en la montrant un peu trop Thiver dernier. Fichlra! fouchtra! Voilà près de quinze jours que je ne vois que des Auvergnats; cela me changera. Marchons î marchons! Quel dommage que je n'aie pas de voix ! je vous chanterais la marche de la Cara^ vane, de Félicien David,

Là-dessus, passant son bras sous celui de son ancien condisciple, il ajouta tout bas, ce qui était peut-être d'un goût assez hasardé :

— Gageons qu'il y a des chameaux au Mont-Dore !

âto LES DEMOISELLES

Quelques minutes après, Mlle de Maillane^ qui avait pris les devants avec le baron^ pénétrait dans l'église^ suivie à distance par son frère et par M. Palamède Morgan. L'office divin était déjà fort avancé. Yalentine, entrant dans la néf, s* agenouilla sur une chaise qu'on vint lui offrir, et les trois hommes restèrent un peu en arrière, Hugues debout, visiblement absorbé dans ses réflexions et indifférent à ce qui se passait autour de lui^ Octave debout aussi et Palamède assis, ou plutôt ployé en deux sur une chaise où il s'était laissé tomber harassé de fatigiie et comprimant de son mieux ses étêrnuments pour ne pas scandaliser Tassistance. Cela ne Pempêchait pas, ainsi que son compagnon, de promener curieusement leurs regards sur ce conciliabule de fidèles, où^ suivant l'usage, l'élément féminin, indigène ou exotique» se trouvait en grande majorité.

On en était alors à cette phase solennelle delà messe qu'on appelle Vélévation^ et les tintements accélérés de la sonnette de l'enfant de chœur invitaient les fidèles à se prosterner avec recueillement. Tout à coup, derrière un des piliers du chœur, une voix féminine s'éleva, une voix pleine de puissance et d'onction, et entonna sans accompagnement, l'hymne sacramentelle : salutaris hostia^ mise en musique par un de ces vieux maîtres, chez lesquels le génie de la composition se doublait des ardents effluves de la foi.

Toute l'assistance tressaillit, sans distinction entre les quelques adeptes du dilettantisme qui pouvaient se trouver là et les personnes même les plus étrangères au culte de la musique sacrée ou profane. En effet, abstraction faite de toute religion et de tout système philosophique, il y a des inspirations mélodiques d'un caractère si éloquent, si sublime même, qu'on peut dire qu'elles ravissent Tâme en dehors de son enveloppe charnelle et l'emportent dans les espaces infinis.

Il y a là tout un ordre de sensations d'autant plus inéluctables que l'interprétation est plus exquise. Sous ce dernier rapport, il eût été difficile de trouver un instrument plus accompli que cette voix, à la fois si caressante et si sonore, dont le timbre de contralto retentissait en ce moment sous les voûtes de l'église aveè une expression par intervalles presque déchirante.

DE SÂIM-DBISiS. 351

Du moment où l^accent de cette voix a^ait frappé son oreille, Valentine avait paru se troubler. Elle ne pouvait, elle, moins que quiconque, s^y tromper un seul instant. C'était bien la voix d'Âurélie^ et ceSalutaris qu'elle faisait entendre à cet auditoire hybride du Mont-Dore, plus d'une fois au temps passé elle Tavait déjà chanté dans la chapelle de la maison impériale de Saint-Denis. Seulement, jamais Aurélie, à Saint- Denis, n'avait apporté dans Texécution de ce morceau ce caractère pathétique et presque fébrile qu'elle lui donnait alors. Il .y avait des larmes, des vraies larmes dans sa voix.

Fallait-il donc mettre ces larmes-là si;r le compte d*un deuil que la yeuve du général Glérisseau paraissait porter assez légèrement, au moins quand elle se promenait en amazone aux environs du Mont-Dore ? Car, il n'y avait pas à en douter, du moins pour Valentine, la cantatrice et Pamazone ne faisaient qu'une seule et même personne.

Manifestement antieuse d'un incident qu'elle n'avait pu prévoir, Valentine porta ses regards dans la direction du chœur, vers le pilier derrière lequel la voix retentissait; mais ce fut en vain qu'elle chercha à distinguer la cantatrice. Celle-ci se tenait toujours soigneusement et obstinément cachée, et ni Octave ni Palamède eux-mêmes, dont elle avait charmé Toreille et qui se montraient l'un et l'autre très-manifestement afiPriandés de contempler Toiseau, après avoir entendu son ramage, n'étaient encore parvenus à leurs fins.

Cependant, l'office divin venait de se terminer, la foule des fidèles commençait à s'ébranler et à se diriger vers la porte de sortie. Valentine s'était levée et, encore toute troublée, elle se disposa à se retirer. Comme elle s'acheminait, à cet efiPet, du côté du porche extérieur, en approchant du bénitier, placé, suivant l'usage, à l'entrée de Téglise, elle se trouva face à face avec Mme Clérisseau.

Âurélie était là, en grand deuil cette fois et portant sur son chapeau de crôpe noir le long voile des veuves, qu'elle avait légèrement soulevé. Un faible rayon de soleil, filtrant à travers le vitrail d'une croisée, éclairait d'une façon presque funèbre l'ovale si précis et si régulier de son visage, encore plus pâle que de coutume ; le même rayon se reflétait au fond de ses grands yeux noirs, presque ensevelis aussi sous

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leurs longs cils abaisses, et empreints en ce moment d'une tristesse profonde.

Dans un tel Ueu, dans un tel moment^ sous ce sombre costume, il y avait vraiment quelque chose de fantastique dans cette figure, et Valentine se sentit prise instinctivement d'un frisson de terreur.

Mme Clérisseau^ qui venait de tremper ses doigts dans le bénitier, tendit la main à Mlle de Maillane en attachant sur elle un regard dont il serait difficile de rendre Texpression; mais Valentine recula avec effroi, et sa main demeura pendante et inerte. On eût dit que dans son ancienne compagne de Saint-Denis, dans son amie la plus chère, la plus intime, elle venait de reconnaître en effet la Mélusine des anciennes ballades, dont l'enveloppe féminine si pleine de grâce et de charmes recouvrait un hideux serpent.

— Allons I murmura Aurélie d'une voix sourde, je comprends que tu ne m'aimes plus, Valentine, mais d'où vient que je te fais peur? Pourtant nous sommes ici dans la maison de Dieu^ qui est celle du pardon. Ne veux- tu pas me pardonner, Valentine ? J'ai été bien cruelle envers toi. Ah ! c'est que j'étais jalouse.... et maintenant je ne le suis plus.

— Que veux-tu dire? balbutia Valentine^ émue de compassion et peut-être prête, dans la candide bonté de son cœur, à tendre la main à cette coupable repentante.

Mais déjà M. de la Tour Champbois s*était avancé, et, prenant le bras de sa jeune cousine, il l'entraînait hors de Téglise, après avoir jeté à Mme Ciérisseau un de ces regards qui sont à la fois un stigmate et un arrêt.

Octave et Palamède étaient sortis des premiers et se tenaient curieusement à la porte de l'église dans un but facile à comprendre.

En voyant l'altéi^ation des traits de sa sœur et le caractère soucieux et sévère dont le front du cousin Hugues portait encore l'empreinte, M. de Maillane s'approcha d'eux avec une certaine vivacité :

— Qu'est-il donc arrivé, petite sœur? s'écria-t-il ; saistu que je suis véritablement inquiet de toi ce matin?

— Mon cher Octave, répondit lé baron, votre sœur vient de faire une mauvaise rencontre.

DE SAWT.OKNIS. 3(3

— De quoi s'agit-il î fit Octave.

— Il s'agit, reprit le baron, de la personne que tous venez d'entendre, et que maintenant tous allez voir. Tenez^ regardez bien, la voici! La reconnaissez-vous?

En même temps M. de la Tour Champbois désignait du doigt assez irrévérencieusement une grande jeune femme vêtue de deuil qui s'éloignait la tête penchée, et cette fois encore dissimulée sous son grand voile de veuve, qu*elle avait pris soin, avant de sortir de Téglise^ de rabattre strictement sur son visage.

— Par tous les diables ! fit Octave, vous avez raison, mon cher Hugues, c'est la belle Mme Clérisseau; je la reconnais maintenant à sa taille, à sa tournure, autant qu'à son costume de deuil. La voilà donc revenue ! Que vient-elle faire ici ? Revient-elle donc au Mont-Dore uniquement pour chanter à la messe un Saluiaris ?

— Tiens I tiens I repartit Palamède, gageons que c'est \k ton amazone d'il y a quinze jours. Sais-tu que cette amazonelà a une voix de sirène ?

— Oh 1 s'écria M. de la Tour Champbois en échangeant un regard avec Mlle de Maillane, elle en a plus que la Toiz.

Le domestique du baron, celui-là même qui avait fait office de valet de pied pendant la route du château au Mont-Dore, attendait à la porte de Téglise, suivant Tordre qu'il avait reçu de son maître.

— Eh bien, dit ce dernier, la voiture est-elle prête?

— Elle le sera dans un quart d'heure au plus, fut-il répondu.

— Eh bien, reprit Palamède^ vous avez encore le temps d'aller faire un tour au kiosque et de jeter un coup d'œil sur les journaux.

— Si vous y tenez, repartit le baron, je ne demande pas mieux.

— S'il y tient 1 s'écria Octave; mais vous voyez bien, mon cher Hugues, qu'il en grille d'envie, et qu'il a cessé d'éternuer. Ah ! vous ne connaissez pas les auteurs en général et les journalistes en particulier. Ce n'est pas le tout que de faire de la copie, comme disent ces messieurs, il parait que c'est pour eux un plaisir toujours nouveau que de se voir imprimés

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tout yifs. Songez donc! de la copie écrite dans les montagnes, peut-être au fond de quelque buron !

— A la bonne heure 1 fit M. Je la Tour Champbois, allons au kiosque lire la chronique auvergnate de M. Palamède Morgan ;on viendra nous prendre là aussitôt que la voiture sera prête.

Le village du Mont-Dore ne se compose guère, à proprement parler, que d'une seule rue qui B*étend dans la vallée^ le long de la Dordogne^ et cette rivière^ si près de sa source, a encore \ les allures, comme elle a le doux murmure d'un limple ruis» seau.

A rextrémité du village, qui a fort peu d'étendue, s'ouvre une promenade circulaire, à laquelle les ruines du Panthéon et des anciens thermes du temps des Romains forment une sorte de décor. Il ne faut pas longtemps pour arriver jusqu'au kiosque, qu'on a construit dans cet endroit, et dont la situation est des plus pittoresques qu'il soit possible d'imaginer.

C*est, pendant l'été, une véritable oasis, oii l'air se trouve rafraîchi par la brise des montagnes et par la vapeur d'eau des cascades prochaines, dont on entend le bruissement^ en même temps qu'on respire les émanations balsamiques des arbres résineux de la forêt et des fleurs qui émaillent les gaeons des prairies d'alentour.

Sur le point de dire adieu pour toujours sans doute à ce pays où s'étaient écoulés les plus doux moments de sa vie ; ohy pourquoi le dissimuler? elle avait connu par deux fois, dans des conditions si dii»erses, le bonheur d'aimer et d'être aimée, Yalentine éprouvait je ne sais quel charme mélancolique à s'enivrer du spectacle de cette belle nature des montagnes, où tout était si bien en harmonie a?ec la situation de son âme,

A l'amour plein de troubles et d*orages qui 3*était éveillé en elle un peu moins de deux ans auparavant, et dont elle n* avait guère connu que les amertumes et les déceptions de tout genre^ avait succédé peu à peu un autre amour^ moins fiévreux sans doute, mais plus sain, plus robuste, et non moins fécond en jouissances mystérieuses et ineffables. Entre toutes ces jouissances, celles qu'on puise dans le sentiment du devoir accompli, de la conscience calme et victorieuse, n'é-

DB SàINT-BENIS. »ttS

taient p&s s&ns doute les dernières. Le oœuv pouvait souffrir encore, mais ces souffrances-là ne sont pas sans compensations, alors surtout qu'on les sait partagées.

Si toutes les femmes qui aiment ou qui ont aimé voulaient bien descendre au fond de leur conscience et s'interroger un instant^ peut-être elles reconnaîtraient que le moment où elles ont été vraiment heureuses, sans trouble et sans mé" lange, est celui où^ bien certaines d'être aimées, elles retenaient encore sur le bord de leurs lèvres l'aveu prêt à s'en échapper. Hélas 1 le mot si profond, si douloureux même de Pascal serait-il donc aussi le dernier mot de l'amour? a Mieux vaut la chasse que la prise, la poursuite que lapos-* session, o

Quant k M. de la Tour Champbois, peut-être le chagrin réel qu'il éprouvait de se séparer de Mlle de Maillane étaitil tempéré jusqu'à un certain point par l'appréhension d'en venir un jour ou l'autre à ne plus pouvoir maîtriser la passion jusque-là discrète, contenue, qu'elle lui avait inspirée. Il ne la verrait plus sans doute animer par sa présence, par sa grâce constante, par sa gaitée même la solitude du domaine de ia Tour Champbois ; tout allait s'assombrir singulièrement autour de lui; mais du moins il vivrait avec son souvenir, et il n'y avait plus là pour lui aucun danger.

Maintenant, si Hugues et Yalentine, assis à côté l'un de l'autre, dans le kiosque dont nous avons décrit la situation, restent muets et les regards perdus dans l'espace, on sait par à peu près ce qui se passe dans le fond de leur âme et il devient inutile d'insister sur ce point.

Quant à M. de Maillane et à son ami Palamède, tous deux ont pris un journal en main, le premier presque machinalement, le second avec cette avidité un peu fiévreuse de l'auteur |ui craint qu'on ne lui ait gâté quelque chose en imprimant sa copie: une première aux athéniens et aux béotiens de France sur les montagnes d'Auvergne.

Tout à coup, Octave passa la main sur son front qui venait le se rembrunir. Les muscles de son visage accusèrent une t^ive expression de douleur, et, cherchant à cacher le journal «[u'il venait de parcourir, il détourna brusquement la tête pour mieux cacher son émotion.

816 LES DEMOISEUES

— Que 86 passe-t-il donc? demanda le baron à OctayeaTec inquiétude.

Le jeune secrétaire de légation se leva, et faisant signe à son interlocuteur de le suivre, il lui montra un article qu'il venait de lire dans le journal, après avoir, au préalable, posé son doigt sur le bord de ses lèvres, pour Tinviter au silence. Hugues tressaillit et devint pâle ; puis, portant les yeux à quelque distance sur la route, il s'écria avec Taccent en apparence le plus naturel :

— J*aperçois la voiture qui vient nous chercher. Allons au-devant d'ellet Nous n'arriverons pas à Clermont beaucoup avant le départ du chemin de fer, et encore faut-il le temps de dîner.

— Ah I reprit Valentine, qui, malgré l'état d'absorption où elle se trouvait, n*ayait pas perdu le plus mince détail de tout ce qui précède, il y a san^doute quelque chose de bien grave dans ce journal, et j'en demande communication avant de nous mettre en route.

En parlant ainsi, elle s'était levée avec agitation.

— Mademoiselle, reprit Palamède, ridicule parfois, comme tous ceux qui poursuivent une idée fixe, c'est très-flatteur pour moi le vœu que vous exprimez là, et je m'empresse de m'y conformer. Voici ma chronique.

— Ce n'est pas de ta chronique qu'il s'agit, riposta un peu brusquement Octave. Tu verras cela plus tard, chère sœur. Hugues a raison. Partons tout de suite.

— Ah ça! qu'est-ce qu'ils ont donc tous? murmura Palamède entre ses dents.

Mais, au même moment, un officier en petite tenue de voyage, qui causait dans un coin du kiosque avec un vieux baigneur décoré, à moustaches blanches, lui dit à haute voix:

— ^ Vous avez beau dire, colonel, vous avez laissé de votre temps bien du monde en Russie, d'accord ; mais pensez-vous donc que nous n'ayons pas, nous aussi, engraissé trop souvent en pure perte la terre d'Afrique ? Voilà encore un de mes camarades de promotion qui vient de se faire tuer là-bas, en Kabylie 1 Voyez le journal arrivé ce matin»

— Ah î oui, j'ai vu cela, reprit le vieil officier, un capitaine

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d'état-major de grande espérance, à ce qu'il paraitp. puisqu'il était déjà officier de la Légion d'honneur à yingt-neuf ans. De mon temps on n'allait pas si vite.

-— Sapristi ! fit Palamède^ en lançant à Octave un regard consterné| est-ce qu'il s'agirait par hasard de notre camarade Lucien?

Octave haissa la tête.

-^i- Il est mort 1 murmura Valentine^ et elle alla se réfugier dans un coin du kiosque, où elle se laissa tomber sur un siège en pleurant.

Ainsi s'expliquaient les dernières paroles d'Aurélie et l'at« titude. douloureuse^ repentante même qu'elle avait gardée tout à rheure. Lucien, le beau Lucien ne devait plus être désormais ni à Tune ni à Tautre de ces deux femmes, qui, toutes deux, l'avaient aimé avec tant de passion, et qui, pour cela, avaient été si malheureuses.

— Pauvre cousine ! balbutia le baron à mi-voix en s'approchant d'elle et en lui prenané affectueusement la main, du courage !

— Ah I reprit la jeune fille à voix basse en essuyant ses larmes, s'il a été coupable, il a cruellement expié sa faute, n'est-ce pas, mon cousin? Sa rançon est complète à présent et vous ne m'en voulez pas de le pleurer un peu.

— Moi, Valentineî A quel titre pourrais-je vous en vouloir?

-*- A quel titre, mon cousin? Eh mais, au plus légitime, au plus sacré de tous, si, maintenant qu'il n'existe plus, vous me permettez d'aller habiter avec vous le château de la Tour Champbois. Hugues, cousin Hugues, voulez-vous de moi pour votre femme?

— Ah I Yalentine, murmura Hugues en portant amoureusement à ses lèvres la main qu'on avait laissée dans la sienne.

Mais il n'en put dire davantage. Il suffoquait, et lui aussi il avait les yeux pleins de larmes. Au bout de quelques instants, il balbutia :

— Oh^ je vous aime bien ! mais pourrai-je jamais vous le faire oublier? ^

^- Hugues, repartit doucement Mlle de Maillane, en levant vers lui ses yeux pleins de candeur et de tendresse.

▼0U8 me conoaissez, et, à présent, je puis vous dire que, même avant la mort de ce pauvre Lucien^ vous n'aviez plus de rival. Hélas ! ce n*est pas ma faute si vous ne vous en êtes pas aperçu plus tôt.

Sur ces entrefaites, Octave s*était approché à son tour, et, ouvrant ses bras à son futur beau-frère qu'il embrassa cordialement :

— Mon ))rave cher Hugues, lui dit-il, recevez mes adieux, Je vois bien qu'il me va falloir partir seul pour Paris, et c'est, je crois, ce que je puis faire de mieux; je ne sais pas si je serai jamais un bon diplomate; mais à coup sûr je suis peu propre au métier de tuteur, et je comprends, bien tard> hélas! que ma sœur sera toujours mieux gardée au château de la Tour Champbois qu'à Thôtel de Maillane.

A quelque temps de là on célébrait en petit comité, dans le vieux manoir, les noceç du dernier des la Tour Champbois avec Valentine de Maillane. Car nul encore des principaux personnages de cette histoire n'avait pu oublier que cette union, si désirée qu'elle eût été^^ s'était trouvée grefifée sur les ruiner d'une affection brisée et qu'elle allait fleurir sur un tpnibeau* Heureusemept, cela ne l'a pas empêchée de faire souche. Il y eut naturellement là l'occasion d'une grande fête pour tous les montagnards et pour toutes les bergères du domaine. On y dansa bien des bourrées, sans oublier probs^ble« ment la /tonde des loups,

A l'aide de quelques fouilles dans les journaux de l'époque, on retrouverait sans doute la chronique détaillée que Palamède Morgan, aujourd'hui déjà bien distancé par ses successeurs les boulevardiers du jour, écrivit à ce sujet et qui fut une de ses plus réussies, Il avait pris le parti d'y enchâsser^ avec quelques mots du patois d'Auvergne, deux ou trois anecdotes sur la reine Margot, première femme de Henri IV , pour aller au-devant des scrupules du baron, en ce qui touche la vie privée.

La veuve du général Clérisseau avait quitté le Mont-Dore ]e jour où elle y rencontra son ancienne cqpipagne de Saint- Denis. Accorda-t-elle de son côté^et à l'exemple de Valentine, l'a survivance de Lucien, ouvertement ou secrètement à quelque heureux mortel? C'est ce que nous ignorons. Aussi

l>ien elle est deyenue dévote à trente» six carats et présidente d'une association de charité. Elle passe sa vie entourée d'ecclésiastiques, ne chante plus absolument que des morceaux de musique religieuse, et il n'est pas douteux qu^elle ne soit, tôt ou tard, canonisée.

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