CHAPITRE III
MARIAGE DE M. d'ÉPINAY. — SES INFIDELITES.
M. d'ÉPINAY s'Éprend de marie de verrières.
SES mésaventures avec MAURICE DE SAXE.
NÉGOCIATIONS AVEC GENEVIEVE DE VERRIÈRES. — M. d'ÉPINAY EST EXILÉ.
Le comte de Saxe était souvent absent; ses campagnes, ses amours lui prenaient un temps considérable. Marie de Verrières se trouvait donc fréquemment abandonnée, et comme sa situation la mettait très en vue, que de plus elle était fort jolie, elle ne manquait pas d'adorateurs ; elle fut bientôt en butte aux plus vives attaques.
Parmi les jeunes gens les plus lancés de la capitale, on remarquait surtout un fils de fermier général, très bien de sa personne, élégant, fastueux et dépensant sans compter; nous voulons parler de Louis de la Live d'Épinay. Bien qu'il fût encore presque un enfant, il menait depuis deux ou trois ans une vie fort orageuse,
lorsque tout à coup il résolut de se ranger. Il épousa le 25 décembre 1745 Mlle d'Esclavelles, sa cousine ; il était âgé de vingt et un ans et sa femme en avait près de vingt; c'était un véritable mariage d'amoz/r, auquel les parents avaient dû consentir après une assez longue opposition. Les jeunes époux s'adorèrent pendant bien près de huit jours. Au bout de ce temps, d'Épinay, fidèle aux mœurs de l'époque, reprit ses habitudes de jeune homme dissipé et joueur. Deux mois après son mariage, il s'affichait avec sa maîtresse et commettait mille fohes qui faisaient tristement augurer de l'avenir du jeune ménage.
Cependant il n'était pas méchant; naturellement bien doué, spirituel, excellent musicien, protecteur éclairé des arts, il plaisait dans le monde. Quand Diderot fit sa connaissance, il fut étonné de la diversité de ses talents et de l'agrément de sa société : « il est l'affabilité même )), écrit-il. Mais à côté de ces qualités aimables, d'Épinay se montrait léger, étourdi, il manquait surtout d'esprit de conduite et de sens moral.
Le sens moral tel que nous le comprenons aujourd'hui n'existe pas au xvnf siècle : à peine
quelques natures d'élite en ont-elles une vague perception. Les femmes pas plus que les hommes n'en ont le sentiment ni l'instinct. Mmed'Êpinay, en mille circonstances, a prouvé qu'elle manquait de sens moral tout autant que son mari *.
Pour son malheur et celui de sa famille, M. d'Épinay, se trouva un jour à souper à côté de Marie de Verrières. La voir, l'aimer, en devenir éperdument épris fut pour lui l'affaire d'un instant ; il avait mille raisons pour plaire à une jeune femme un peu délaissée et qui n'ignorait pas les innombrables infidéhtés de son illustre amant. Mlle de Verrières ne se piquait pas d'être plus vertueuse que la plupart de ses contemporaines, cependant, soit calcul, soit pour la curiosité du fait, elle résista très noblement. D'Épinay n'en devint que plus amoureux, on ne le voyait plus chez lui, il était devenu l'ombre de celle qu'il adorait; il lui fit des offres considérables, sans pouvoir venir à bout d'une invincible résistance. Marie, flattée probablement de l'attache-
1. Outre ses écarts de conduite, n'a-t-elle pas fait jouer à ses amants le rôle le plus choquant dans son propre intérieur. Que ce soit Francueil ou Grimm, ne les consultaitelle pas sans cesse sur l'éducation de ses enfants? (Voir la Jeunesse de Mme d'Èpinaij )
ment et de la constance relative de Maurice, avait l'étrange prétention de lui rester fidèle.
Loin d'être découragé, Louis d'Épinay n'en continua sa cour qu'avec plus d'assiduité. Les deux jeunes gens étaient lancés l'un et l'autre dans la société joyeuse de l'époque et les occasions de se voir étaient nombreuses; le temps faisait son œuvre et acheminait insensiblement d'Épinay vers le but qu'il poursuivait. Il était maintenant en coquetterie réglée avec la jeune femme, il voyait déjà le moment où ses efforts seraient couronnés de succès, lorsqu'un incident imprévu faillit tout compromettre.
Marie avait daigné accepter un portrait en miniature de son nouvel adorateur; mais par une attention délicate et pour rendre son image plus attrayante encore, d'Épinay avait voulu la faire entourer de diamants et de perles.
Un jour Mme d'Épinay, qui ignorait naturellement l'intrigue de son mari, se rend avec sa cousine, la sémillante Mme de Maupeou, chez La Frenaye, le bijoutier à la mode, pour quelques acquisitions. Elle y trouve Mlle La Frenaye qui travaillait à monter sur des perles un portrait richement entouré ; elle y jette par hasard un
coup d'œil et reconnaît son mari ; pressé de questions, le bijoutier finit par avouer que ce portrait appartient à Mlle de Yorricres.
On juge du désespoir de la jeune femme, qui s'obstinait à garder encore quelques illusions. Elle essaya cependant de ne pas se départir du calme si nécessaire en pareille occurrence et elle se contenta d'écrire au coupable avec une dignité froide et mesurée : « Vous avez donné votre portrait à une fille, cela est trop ridicule pour exciter mes craintes, mais avez-vous réfléchi à l'indécence de le lui laisser porter publiquement? A ce que doivent penser de vous ceux qui le verront? »
D'Epinay était en ce moment en tournée pour les besoins de sa charge, car il était fermier général en survivance ; il répondit sans se troubler sur le ton badin qui lui était ordinaire, mais avec une nuance d'impatience bien compréhensible chez un homme fort de sa conscience et dont on ose suspecter les intentions.
« Je voudrais bien savoir qui sont ceux qui ont dit à ma petite femme que j'avais donné mon portrait à la Verrières, car c'est un conte. Il est assez singulier que vous souffriez qu'on vous fasse de pareils rapports.
« Ce fut à un souper que la Verrières prit ce portrait dans ma poche et le garda, malgré tout ce que je pus faire pour le ravoir. Mais je ne crois pas qu'elle le porte, j'en doute même très fort. On lui prête cette étourderie : c'est une bonne fille qui ne voudrait pas me faire de peine, j'en suis sûr.
« Vous voyez que tout cela ne mérite pas la peine de vous irriter, ni d'employer les termes d'inlldèle, de ridicule et je ne sais quels autres encore dont vous vous êtes servie ; mais je passe cela à la chaleur du premier mouvement. J'espère que ma chère petite femme reprendra dorénavant son joli style ordinaire et qu'elle ne souffrira plus qu'on lui parle de moi d'une façon si indécente. C'est une imprudence dont vous n'avez pas senti la conséquence, mais qui, j'en suis sûr, ne vous arrivera plus. »
Le plus curieux c'est que la chère petite femme, sensible à une morale si bien faite, reconnut volontiers ses torts et que, devant tant de franchise, elle vit une fois encore tous ses soupçons s'évanouir.
La constance de d'Épinay finit par recevoir la récompense qu'elle méritait, et Mlle de Verrières
daigna couronner des feux si vivaces et si persistants. Mais les amants ne se voyaient que difficilement et avec mille précautions. Marie voulait bien tromper le maréchal, mais non compromettre la situation relativement brillante qu'elle tenait de lui ; outre le prestige que lui donnait un nom aussi célèbre, elle recevait encore de Maurice une pension qu'elle n'entendait nullement sacrifier: elle ne négligeait rien pour que sa conduite ne pût être suspectée. 11 y avait déjà plusieurs mois que sa liaison avec d'Épinay durait, lorsqu'une imprudence mit les deux amants à deux doigts de leur perte.
Le comte n'était pas sans se douter quelque peu de sa mésaventure : pour s'en assurer il eut recours au procédé banal, il annonça son départ, fit ses adieux et s'absenta en effet. Deux jours après, il revenait au moment où on l'attendait le moins. \]n valet cependant avait pu prévenir le couple amoureux et d'Épinay eut encore le temps de se sauver par la fenêtre. Le maréchal furieux voulait faire prendre à l'infidèle le même chemin : quant au complice, il ne parlait de rien moins que de lui passer son épée au travers du corps.
Heureusement tout se termina le mieux du monde; Marie prouva au maréchal qu'il avait tort, qu'il s'était mépris sur le plus innocent des tête-à-tête et rien ne fut changé à la nature de leurs relations.
D'Épinay ne s'était pas montré à son honneur dans cette aventure; il avait même fait assez triste figure. Après avoir quitté fort à la hàtc, nous l'avons vu, et très en désordre la demeure de Mlle de Verrières, il courut sans s'arrêter jusqu'à l'hôtel qu'il habitait. Il y arriva pâle, défiguré, l'effroi peint sur la physionomie, sans chapeau, sans épée, l'air plus mort que vif. A sa femme qui l'interrogeait avec anxiété, il raconta une invraisemblable histoire de chevaux emportés, de domestique écrasé, etc. Mme d'Épinay eut la simplicité de le croire et la simplicité plus grande encore de raconter l'accident. Elle remarqua cependant que son récit éveillait les sourires, car l'aventure avait fait scandale; elle interrogea autour d'elle, et une de ses bonnes amies s'empressa de lui dévoiler la vérité.
Peu de temps après d'Épinay partait en tournée et le bruit causé par ses exploits amoureux finit par s'apaiser. Il resta plusieurs mois éloigné de
Paris, mais l'absence n'affaiblit nullement sa passion pour la jeune Marie. A peine de retour, il s'efforça de renouer un commerce qui lui tenait tant à cœur. Malheureusement pour lui il se heurta à des obstacles qu'il ne prévoyait pas. A ses nouvelles avances Mlle de Verrières répondit avec onction qu'elle éprouvait trop de remords de sa conduite passée pour avoir l'idée de retomber dans les mêmes erreurs, qu'elle avait essuyé des mauvais traitements de la part de son amant et ne voulait plus s'y exposer, que du reste elle aimait le maréchal et entendait cette fois lui rester fidèle. Cette dernière raison paraissait péremptoire, mais d'Épinay, qui connaissait les femmes, ne s'en affecta pas outre mesure, et sans se décourager il renouvela ses présents et ses offres; il les rendit bientôt si séduisants qu'il finit par vaincre encore une fois les scrupules d'une jeune femme dont le désintéressement ne paraît pas avoir été la qualité dominante.
Un soir où le maréchal ne devait pas souper chez elle, Marie consentit à accorder à d'Épinay un rendez-vous, en ayant bien soin de lui faire valoir la grandeur du sacrifice et tout ce qu'elle
risquait pour lui. Il avait été convenu que pour parer aux surprises le jeune homme louerait un appartement en ville et que Marie se rendrait le soir, habillée en homme, sous l'arcade de l'Opéra où elle l'attendrait. Les mesures paraissaient donc prises de manière à éviter tout désagrément, mais la fatalité s'attachait aux pas de d'Épinay. Le maréchal se trouvait justement à l'Opéra où il ne devait point être; n'ayant pu découvrir ses gens à la sortie, il entra sous l'arcade pour les chercher ; il y rencontra deux personnes en redingote, le chapeau sur les yeux, et marchant tranquillement; il aperçut d'Épinay et crut reconnaître dans son compagnon une découvrir féminine qui ne lui était pas étrangère. Un exempt venant à passer : « A'oyez-vous ces deux hommes à vingt pas, lui dit-il : l'un est une fille déguisée ^ » L'exempt arrêta aussitôt les deux promeneurs et, malgré leurs prières et leurs supphcations, il les mena chez le lieutenant de pohce. Le père de d'Épinay, M. de Bellegarde, dut lui-même venir chez le magistrat réclamer son fils.
1. Les règlements de police interdisaient rigoureusement le port d'un costume de sexe dilférent.
L'affaire n'eut pas de suile, mais Mlle de Verrières comprit qu'il serait imprudent d'abuser plus longtemps de la patience de Maurice et elle prit le parti de se tenir enfin en repos. En femme pratique cependant, et désolée qu'une aussi bonne aubaine qu'un fermier général fût perdue pour kl famille, elle eut l'ingénieuse idée d'offrir, à défaut d'elle-même,, sa propre sœur Geneviève à d'Épinay. Cette Geneviève était d'une figure ravissante, mais tellement dépourvue d'intelligence qu'on la surnomma la Belle et la bête. Jamais surnom, parait-il, ne fut mieux mérité. Marie se montra pour le compte d'autrui aussi peu désintéressée qu'elle l'avait été pour le sien propre, et elle exigea en faveur de sa sœur des conditions pécuniaires fort avantageuses. Cette honorable négociation dura plusieurs mois et fut traitée comme une transaction commerciale des plus importantes.
Pour rentrer en grâce auprès du maréchal et lui montrer sa bonne foi, Marie de Verrières le tenait jour par jour au courant de tout ce qui se passait; elle se faisait gloire auprès de lui de refuser pour son compte personnel des propositions aussi brillantes et elle lui remettait toutes
les lettres que sa sœur recevait de d'Épinay. Ces lettres étaient d'une rare impudence. Il y traitait son père de bonhomme, d'avare, d'imbécile, dont la succession immense serait incessamment à sa disposition ; il assurait à Geneviève 90 000 francs de diamants qui devaient être sur sa toilette le lendemain môme de l'exécution du traité, 000 livres par mois et 12 000 livres de rente dès que son père ne serait plus.
Mais Geneviève n'était pas libre; elle vivait depuis assez longtemps avec le vieux comte de X.... Prévenu par le maréchal, qui lui livra toutes les lettres de son rival, le comte tout d'abord chassa la demoiselle « à coup de pieds au c. », puis il envoya au ministre la correspondance du jeune fermier général. A cette époque, on n'entendait pas raillerie sur tout ce qui touchait à l'autorité paternelle. Le ministre, indigné des propos inconvenants de d'Épinay, lui signifia sans plus tarder une lettre de cachet qui l'exilait à Poitiers : on lui laissait vingt-quatre heures pour quitter Paris.
Cette nouvelle plongea le jeune homme dans un grand désespoir. 11 l'exprimait en termes plaisants : « Ce gueux de maréchal, s'écriait-il,
c'est lui qui est cause de tout ; sans lui on n'aurait rien découvert. Le diable s'en mêle pour éclairer tout ce que je fais. » A tous les reproches de sa femme il ne savait que répondre : « Eh mais, que diable, je ne fais rien d'extraordinaire, j'en connais dix qui font pire que moi et dont on ne dit mot; la plupart des gens de mon état ont des fdles, des chevaux; eh bien, que leur en arrive-t-il? Mais c'est ce diable de maréchal, que la terre engloutisse, qui est cause de tout ! »
Il fallut cependant obéir et se résigner à prendre la route de l'exil. La séparation fut touchante. M. d'Épinay demanda pardon à genoux et inonda de larmes les mains de toute sa famille. Une fois parti, il écrivit à sa femme les épitres les plus raisonnables et les plus tendres. Elle était fort hésitante, ne sachant si elle devait ou non y ajouter foi, lorsque sa meilleure amie la tira d'embarras en lui apportant une missive de son mari à Geneviève de Verrières et que cette dernière avait cédée pour quelque argent :
(( Je te crois sur parole, ma petite poule. Je te savais bien un peu friponne, mais tes sentiments et ta délicatesse m'ont annoncé une probité sur laquelle je compte, et dès le premier moment
je me suis bien douté que le vieux ladre avait usé de violence pour t'arracher mes lettres. Permets-moi cependant, cher amour, de te reprocher ta faiblesse de les avoir gardées ; cette preuve de ta tendresse me coûte cher. Mais tu me promets de me dédommager à mon retour et je me plonge déjà d'avance dans un délire de volupté en y pensant. Quel diable de conte t'a-t-on fait? Ce n'est point du tout le ministre qui me tient ici, c'est la jalousie de ma femme et la dévotion de sa mère qui les ont portées à me faire partir trois mois plus tôt qu'à l'ordinaire. Elles croient avoir fait œuvre pie en me ruinant dans l'esprit de mon père. Laisse-moi faire ; j'espère dans quatre mois être de retour et alors elles se souviendront de m'avoir fait voyager Bonjour, reine des cœurs, souviens-toi de ton fidèle Lolo et surtout ne prends pas d'engagements que tu ne puisses rompre à mon retour.
« Je te salue et t'embrasse, o