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CHAPITRE IV

MARIE DE VERRIÈRES VETUT ENTRER AU THEATRE. — WARMOMEL LUI DONNE DES LEÇONS. — LE MARÉCHAL DE SAXE QUITTE MARIE. — LE DUC DE BOUILLON LUI SUCCÈDE. — AURORE EST ADOPTÉE PAR LA DAUPHLNE.

Depuis sa mésaventure avec la police, Mlle de Verrières ne jouissait que d'une tranquillité relative. Le xviii" siècle, en effet, si indulgent en apparence pour les femmes galantes, se montrait en réalité d'une sévérité excessive, et il avait donné sur elles au lieutenant de police un pouvoir absolu, sans réserve et sans limites. Ce pouvoir était une arme terrible, une menace constante, toujours suspendue sur la tête de ces femmes dont la vie en était littéralement empoisonnée. Pour le moindre scandale, pour la moindre folie commise par un fils de famille, pour des faits dont elle était complètement innocente, la femme pouvait être enlevée et jetée à

l'hôpital, sans jugement, sans appel, sans réclamation possible. La fille entretenue voyait toujours devant elle, comme un épouvantail, cette terrifiante maison de la Salpêtrière dont les portes s'ouvraient si facilement pour la recevoir; elle voyait toujours se dresser devant elle l'image des malheureuses qui y étaient enfermées ; elle les voyait avec leur sombre et triste costume, leur tête rasée, soumises au régime le plus dur, au pain et à l'eau, couchant sur la paille et dans une effroyable promiscuité.

Il n'y avait qu'un moyen de se soustraire à cette épée de Damoclès, qui ne laissait pas une minute de repos, pas un instant de sécurité, c'était de faire partie du personnel d'un des trois théâtres royaux. On entrait ainsi au service du Roi et on échappait complètement à farbitraire de la police. On tombait, il est vrai, sous la juridiction des gentilshommes de la Chambre. Mais leur joug, quelque dur qu'il fût, était incomparablement plus doux que celui de la police. Des trois théâtres royaux, l'Opéra occupait le personnel le plus nombreux et il était le but de toutes les femmes galantes, l'objet de toutes leurs ambitions.

Au milieu de cet immense personnel, il était relativement facile de se faire comprendre sur la liste des choristes, figurantes, danseuses, etc. ; il n'était même pas besoin d'un talent bien décidé pour pénétrer à l'Académie royale de musique et se faire inscrire comme « fille du magasin ». On désignait ainsi les demoiselles du chant ou de la danse qui n'avaient pas achevé leurs études et figuraient sur la scène avant d'être engagées. Une fois à l'Opéra, la fille galante se trouvait absolument soustraite à l'action de la police et la bravait impunément.

Le théâtre, en effet, était un lieu d'immunité, et en cela la loi française reproduisait la loi romaine dans ce qu'elle avait de plus immoral. Toute jeune fille, quel que fût son âge, qui parvenait à entrer au théâtre, se trouvait par ce seul fait émancipée, et elle échappait complètement à l'autorité paternelle et maternelle. Il en était de même pour la femme mariée ; les droits du mari venaient se briser devant cet asile inviolable qui s'appelait le théâtre'.

1. Les Comédiens ho7's la loi, par M. Gaston Maugras Paris, Calmann Lévy, 1888.— Ce règlement persista jusqu'en 1774. A cotte époque Louis XVI l'abolit, mais l'usage fut plus

On allait même plus loin encore. Une femme ou une fille du peuple paraissait-elle devoir réussir au théâtre, on l'y inscrivait d'office et une lettre de cachet l'enlevait à sa famille, en dépit de toutes les protestations. C'est ainsi que Sophie Arnould, à peine âgée de quatorze ans, malgré la résistance opiniâtre de sa mère, fut attachée à l'Académie royale de musique.

Cette situation explique très naturellement comment, au xviii" siècle, presque toutes les femmes galantes un peu relevées appartiennent au théâtre et, par suite, comment toutes les femmes de théâtre sont des femmes galantes.

Mlle de Verrières, désireuse elle aussi d'échapper aux rigueurs toujours inquiétantes de la poHce, résolut d'imiter l'exemple de ses semblables et d'entrer à la comédie ; mais, dédaignant de végéter dans des emplois subalternes, elle prétendit briller au premier rang. Elle s'en ouvrit à quelques intimes, entre autres à la Dorimat, comédienne de profession; la Dorimat applaudit

fort que les prescriptions royales : en 1786 on voit encore la fille de Sophie Ârnoult, Mme de Murville, demander avec instance son admission à l'Opéra pour échapper aux mauvais traitements que lui fait subir son mari.

beaucoup à l'idée de son amie et elle lui promit de la seconder dans ses vues en lui procurant un professeur de déclamation.

On rencontrait alors sur le pavé de Paris un jeune auteur à qui de brillants débuts avaient attiré une précoce célébrité. Marmontel venait d'obtenir avec sa tragédie de Denys le Tyran un éclatant succès.

« M. Marmontel, dit Grimm, vient de donner aux comédiens une tragédie intitulée : Denys le Tijran. Jamais auteur depuis Voltaire n'a débuté aussi glorieusement.... Les éloges sont sortis impétueusement de toutes les bouches et même de celles des auteurs, qui, n'ayant pas eu le loisir de se précautionner contre l'admiration, ont été entraînés par les suffrages de tout Paris. Peutêtre que son âge aura prévenu les esprits en sa faveur et aura fait apercevoir dans sa pièce des beautés qui n'y sont pas. Quoi qu'il en soit, les beautés dont elle brille sont comme le germe précieux de ces grandes beautés qui, même par le temps, écloront et produiront des fruits surprenants'. ))

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