Grimm, Ifouv. Lit t
Peu de temps après, une nouvelle tragédie du même auteur, Aristomène, n'était pas accueillie avec moins de bienveillance. La réputation de Marmontel était donc à son comble et elle lui avait déjà valu quelques bonnes fortunes parmi les comédiennes. Mlle Clairon, en particulier, avait bien voulu le distinguer, et le jour où l'amour disparut, ce qui ne tarda guère, les deux amants eurent assez d'esprit pour le remplacer par une bonne et solide amitié. Marmontel passait souvent ses soirées chez la célèbre actrice. Un soir, en présence de quelques intimes, on parlait sur l'art de la déclamation, il se faisait remarquer par des vues profondes et originales :
« Voulez -vous que je vous donne une jeune et jolie actrice à former? lui dit laDorimat, qui était présente. Elle aspire à débuter dans le tragique et elle vaut la peine que vous lui donniez des leçons. C'est Mlle de Verrières, une des protégées du maréchal de Saxe. Elle est votre voisine, elle est sage, elle vit fort décemment avec sa mère et sa sœur. Le maréchal, comme vous savez, est allé voir le roi de Prusse*, et nous voulons à son
1. C'est en 1749 que Maurice de Saxe se rendit à la cour de Frédéric.
retour lui donner le plaisir de trouver sa pupille au théâtre jouant Zaïre et Iphigénie, mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous charger de l'instruire, demain je vous installerai ; nous dînerons chez elle ensemble. »
L'idée était excellente et l'on préparait en effet au maréchal une déhcieuse surprise..
Le comte de Saxe et Marmontel n'étaient pas des inconnus l'un pour l'autre; ils s'étaient déjà une fois rencontrés et l'homme de lettres était resté le débiteur du grand seigneur. Yoici dans quelles circonstances :
Mlle Navarre, une des maîtresses favorites du maréchal, celle qui faisait l'ornement et les délices de sa Cour de Bruxelles, était venue à Paris, au moment du succès éclatant de Denys le Tyran ; elle se fit présenter l'auteur : « Jamais je n'ai été plus ébloui que je ne fus en la voyant, dit Marmontel. Elle avait encore plus d'éclat que de beauté. Vêtue en Polonaise, de la manière la plus galante, deux longues tresses flottaient sur ses épaules; et sur sa tète des fleurs jonquilles, mêlées parmi ses cheveux, relevaient merveilleusement l'éclat de ce beau teint de brune, qu'animaient de leurs feux deux yeux étincelants.
L'accueil qu'elle me fit redoubla le péril de voir de si près tant de charmes et son langage m'eut bientôt confirmé l'éloge qu'on m'avait fait de son esprit*. »
Subjugué par tant d'attraits, Marmontel ne dissimula pas son amour. Mlle Navarre, qui allait passer quelques mois en Champagne, dans sa terre d'Avenay, pensa qu'un jeune poète l'aiderait à supporter la solitude, et elle enleva l'heureux auteur de Dcnys le Tyran.
Le maréchal de Saxe, au courant de cette grave infidéhté de sa maîtresse, n'en avait pas gardé rancune à Marmontel. Lors du succès d'Âristoinène, il fit prier l'auteur de venir lui en faire la lecture chez lui, en tête-à-tête; il daigna s'intéresser à la pièce, se montra satisfait et le témoigna « avec cette franchise noble et cavahère qui sentait en lui son héros )).
Mais Marmontel, honnête homme et de nature scrupuleuse, ne se pardonnait pas le mauvais tour qu'il avait joué à Maurice; il sentait qu'il lui devait une réparation et il était tout disposé à la lui accorder.