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Mémoires âe Marmontel

Lorsque la Dorimat lui proposa de donner des leçons à une protégée du comte de Saxe, il crut que la Providence s'en mêlait et qu'enfin se présentait pour lui l'occasion de réparer ses torts. Aussi s'empressa-t-il d'accepter.

L'accueil de sa nouvelle élève le charma. La douceur, la timidité, l'ingénuité de son caractère firent sur lui la plus vive impression :

« Elle semblait se i*eposer sur sa beauté du soin de plaire, dit-il, sans y contribuer d'ailleurs que par l'égalité d'un caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer.

(( Les premières scènes que nous répétâmes ensemble furent celles de Zaïre avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air de candeur et de modestie, s'accordaient parfaitement avec son rôle, et dans le mien je ne mis que trop de véhémence et de chaleur. Dès notre seconde leçon, ces mots : a Laïre, vous « pleurez ! » furent l'écueil de ma sagesse. »

OubUant tout en effet, et les torts qu'il veut réparer et ses promesses inviolables, le trop sensible Marmontel tombe aux pieds de son élève. La tendre Marie ne sait pas mieux résister et accepte l'hommage d'une passion aussi vive que

rapide. Dès lors ils sont pris l'un et l'autre d'un incomparable zèle; jamais on ne vit élève et professeur plus assidus; chaque jour, sans y manquer un seul, Marmontel vient diriger une élève qui montre de si brillantes dispositions; ni le temps ni les soins ne lui coûtent, il s'y consacre bientôt tout entier. Malheureusement cette ardeur parut étrange; des esprits chagrins et malveillants poussèrent l'injustice jusqu'à la mal interpréter; de méchantes langues prévinrent le maréchal. Fatigué de ces infidélités incessantes, Maurice congédia brutalement la jeune femme; il déclara qu'il ne la reverrait jamais et il supprima naturellement le subside de cinquante louis qu'il lui donnait par mois.

Ces désastreuses nouvelles surprirent les amoureux en pleine sécurité, goûtant paisiblement les douceurs d'une lune de miel qu'ils s'imaginaient ne devoir jamais finir; ils furent atterrés. Marmontel était pauvre et incapable de subvenir même pendant quelques jours aux dépenses d'une jeune femme élégante et habituée au luxe ; il apporta à sa maîtresse tout ce qu'il possédait, quarante louis qui lui restaient du produit de sa dernière tragédie! Mais ce n'était là qu'une

goutte d'eau, bonne tout au plus à faire patienter quelques jours.

Mlle de Verrières expiait cruellement sa faute ; elle vivait dans un continuel état d'affolement, ne sachant où puiser des ressources, isolée, délaissée, plongée dans la plus affreuse douleur. Si d'Épinay eût été à Paris, le mal eût été réparable et tout se fût arrangé le mieux du monde, mais il se trouvait toujours en exil à Poitiers et l'ordre formel du ministre l'empêchait d'en revenir.

C'est en vain que Marie essaya de fléchir la juste colère du maréchal, elle ne put y réussir; il refusa même de la recevoir. Il eut cependant la générosité de lui laisser quelques souvenirs, entre autres son cachet, une tabatière d'or d'un beau travail dont il se servait habituellement, le portrait d'Aurore de Kœnigsmark et le sien propre, superbe pastel de Latour, que Mme George Sand nous décrit ainsi : « Il a une cuirasse éblouissante et la tète poudrée, une belle et bonne figure qui semble toujours dire : « En « avant, tambour battant, mèche allumée », et ne pas se soucier d'apprendre le français pour justitier son admission à l'Académie. Il ressemble à

sa mère, mais il est blond, d'un ton de peau assez fin ; ses yeux bleus ont plus de douceur et son sourire plus de franchise. » Marie conserva précieusement ces souvenirs qui lui rappelaient son illustre liaison.

La position de Mlle de Verrières restait des plus précaires. La jeune femme voyait arriver avec terreur le jour où la hideuse misère frapperait à sa porte, lorsqu'un coup du sort la sauva. Un jour, après avoir fait une longue promenade sous les ombrages du bois de Boulogne avec l'auteur involontaire de son infortune, elle ,1e quitta d'une façon plus tendre encore que d'habitude et en versant d'abondantes larmes.

Marmontel se demandait vainement quel pouvait être le motif de cette sensibiHté inattendue, lorsqu'il rencontra le soir, au foyer de la Comédie française, le duc de Bouillon, prince de Turenne : « Vous êtes cause que le maréchal de Saxe a quitté Mlle de Verrières, lui dit le prince; voulezvous me donner votre parole de ne plus la voir ? son malheur sera réparé. » Marmontel comprit qu'il ne pouvait hésiter, que sa pauvreté lui imposait un impérieux devoir, et quoique son cœur

pût en souffrir, il donna la parole qu'on lui demandait. Le lendemain, Marie, toute heureuse d'avoir enfin retrouvé ce luxe dont elle ne pouvait plus se passer, s'affichait publiquement comme maîtresse du duc de Bouillon.

En homme fort occupé et qui n'attachait aux bonnes fortunes que l'importance qu'elles méritaient, Maurice ne garda pas longtemps rancune à Marmontel ; d'abord, il apprit la mésaventure du poète et la triste fin de ses amours, puis le hasard lui fournit l'occasion de savourer une assez douce vengeance. Il assistait à la première de Cléopâlre, qui reçut du public le plus piteux accueil et fut à peu près huée depuis le commencement jusqu'à la fin*. Marmontel put comprendre ce soir-là que, même pour les auteurs dramatiques, la roche Tarpéienne est souvent près du Capitole. Cléopâtre était suivie d'une petite comédie intitulée Crispin rival de son maître. Le

1. « Les cotnédicns français donnèrent samedi dernier la représentation de Cléopâlre, tragédie de M. Marmontel. Tout le monde convient qu'il n'y a point d'ordre dans le l)lan, point d'intérêt dans les situations, point de vivacité dans le dialogue, point de dignité dans les caractères, point de décence dans les mœurs, point de naturel dans la versification. C'est un des plus mauvais ouvrages qu'on ait jamais vus au théâtre. » Grimm. Corresp. litt.

chevalier de l'Hôpital fit courir aussitôt dans les loges cette épigramme:

De Corneille, dit-on, Marmontel est rival ; Après sa Cléopâtre on pourra le connaître, Puisqu'il se fait jouer en propre original, C'est Crispin, rival de son maître.

L'auteur se promenait mélancoliquement dans les couloirs, songeant au retour des choses de ce monde, lorsque, pour comble d'infortune, il se trouva face à face avec le maréchal. Maurice ne chercha pas à abuser de la situation et il se borna à adresser à l'auteur malheureux ces mots énigmatiques et qui, dans la circonstance, n'étaient pas exempts d'ironie : « Fort bien. Monsieur, fort bien ». Marmontel les prit pour un encouragement.

Peu de temps après, Maurice de Saxe mourut ^ Le poète, qui se jugeait de plus en plus son débiteur, crut apaiser les remords de sa conscience

1. Il avait fini par triompher de la résistance de Mlle Favart en obtenant contre elle et son mari des lettres de cachet; il les maintint en prison jusqu'à ce que la femme lui eût cédé. Cette action, qui n'est pas à l'honneur du maléchal, ne lui réussit pas; il mourut en effet dans les bras de Mlle Favart quelque temps après, le 30 novembre 1750.

en composant en son honneur l'épitaphe suivante :

A Courtray Fabius, Annibal à Bruxelles, Sur la Meuse Condc, Turenne sur le Rliin, Au Léopard l'arouche il imposa le frein, Et de l'aigle rapide il abattit les ailes.

Aussitôt après la mort du maréchal, Marie de Verrières adressa une supplique à la Dauphine*, nièce de Maurice. Elle lui avouait sans détours ses relations avec le défunt et elle la priait avec instance d'adopter le fruit de leurs amours, la petite Aurore, alors âgée de deux ans.

Ce désir de se séparer de sa fille ne prouve pas que Marie fût une mère dénaturée. Outre la difficulté pour elle, avec ses goûts et ses mœurs, de l'élever dans son intérieur, elle envisageait surtout, non sans raison, l'avenir de cette enfant et elle s'elforçait de lui donner l'état civil qui lui manquait. 11 était évident que si la Dauphine consentait à adopter la jeune Aurore, c'était la reconnaître implicitement pour la fille naturelle de Maurice de Saxe et afliriner, par conséquent, sa glorieuse origine.

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