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CHAPITRE V

NAISSANCE DU CHEVALIER DE BEAUMONT. — LIAISON DE d'ÉPINAY avec MARIE DE VERRIÈRES. — IL LUI DONNE UNE MAISON DES CHAMPS A ÉPINAY. — SCANDALE QUI EN RÉSULTE. — LES DEUX SŒURS s'iNSTALLENT A AUTEUIL.

Qu'était devenue Marie de Verrières depuis qu'elle avait dû, cédant à la nécessité, abandonner Marmontel pour contracter une liaison avec le duc de Bouillon ? Elle avait continué à mener grande et joyeuse existence, ne se piquant pas plus que par le passé d'une fidélité que ne comportaient ni ses goûts, ni les habitudes du temps. Le duc n'accordait pas à sa protégée plus de confiance qu'elle n'en méritait ; pour la surveiller de près, à son défaut, et lui enlever toute tentation en lui supprimant toute possibilité, il avait pris à gages un grand laquais nommé Lambert, dont la mission délicate consistait à ne point quitter la jeune femme. Un rapport de

l'inspecteur de police Meusnier peut nous édifier complètement sur le rôle de Lambert, sur la manière dont il comprenait son service et sur l'utilité des mesures de précaution prises par le prince .

« Ce Lambert est actuellement attaché au prince de Turenne, écrit le policier; c'est lui qui veillait sur la conduite de la demoiselle de Verrières l'aînée, sa maîtresse, lorsqu'elle demeurait rue Montmartre. Pour répondre même plus sûrement du trésor qui lui était confié, il couchait dans une chambre à côté de la sienne, et je crois que le drôle mangeait le lard*. »

Plein de confiance, grâce au moyen qu'il employait, le duc adorait sa maîtresse ; il témoigna donc la plus vive satisfaction lorsqu'elle lui apprit qu'elle allait le rendre père. Marie accouchait en effet, le 51 octobre 1750, d'un fils admirablement constitué. Le duc, bien qu'il fût marié et père de famille, se montra très fier de cette nouvelle paternité et, pour que nul n'en ignorât, il s'empressa de constituer un état civil au nouveau-

1. Le comte de Clermont, sa cour et ses maîtresses, par Jules Cousin. Rapport de l'inspecteur de police Meusnier sui' Mlle Leduc cadette (1" août 1753).

né en lui donnant le nom d'une terre qu'il possédait en Normandie, Beaumont-le-Roger. C'était l'usage des grands seigneurs d'alors de donner à leurs bâtards des noms de terre, sans du reste leur assurer la possession des fiefs dont ils prenaient le titre. Le fils de Marie de Verrières et du duc de Bouillon fut donc appelé Charles-G odefroid-Marie de Beaumont, et ce fut encore sa tante Geneviève qui le tint sur les fonts baptismaux.

La duchesse de Bouillon, princesse de Lorraine, n'avait eu que deux fils : l'ainé, resté bossu à la suite d'un accident de chasse, mourut à vingt-six ans; le second était atteint d'une effroyable difformité, il était cul-de-jatte ; son père ne considérait jamais sans tristesse cet héritier de son nom et de ses biens. On s'explique aisément l'attachement qu'il ressentit aussitôt pour son fils naturel, aussi vigoureux et bien doué que le fils légitime était chétif et disgracié de la nature. Non content de lui donner un nom, il voulut avoir toujours près de lui cet enfant qui flattait son amour-propre. Il n'hésita donc pas à avouer à la duchesse que la Providence avait béni ses amours avec Mlle de Verrières, peccadille que la grande dame pardonna avec un sourire, et il fut convenu que

le petit Charles-Godefroid serait amené à l'hôtel de Bouillon aussi fréquemment que possible. La duchesse ne tarda pas à s'éprendre follement de ce bel enfant; le pauvre petit cul-de-jatte luimême ne pouvait plus se passer de son frère. Il en résulta une étrange situation : pour donner satisfaction aux instances des siens, le duc dut enlever Charles-Godefroid à sa mère et l'installer chez lui, où il fut élevé avec le fils légitime, comme s'ils eussent été tous deux du même sang et de la même origine.

Des considérations d'avenir une fois encore avaient fait taire le sentiment maternel chez Marie de Verrières et l'avaient contrainte à accepter une séparation que son cœur ressentait bien douloureusement.

Ainsi donc, de ses deux enfants, Marie n'en conserva pas un seul auprès d'elle. Mais, s'il lui était interdit de revoir Aurore, on la laissait complètement libre d'embrasser, aussi souvent qu'elle le voulait, le petit chevalier de Beaumont, et on le lui amenait même chez elle plusieurs fois par semaine.

La naissance de cet enfant parut refroidir sensiblement la passion du duc pour Marie ;

peu après, il volait à de nouvelles amours et la jeune femme délaissée dut se mettre en quête d'un autre protecteur.

Heureusement pour Mlle de Verrières, d'Épinay était revenu d'exil et son absence prolongée n'avait nullement atténué la passion que la jeune femme lui avait inspirée. Dès qu'il apprit que le duc de Bouillon se retirait, il s'empressa de briguer la succession ouverte, et comme il y avait des droits fort anciens, qu'il arrivait très à propos à l'heure de l'abandon et de la détresse, pour subvenir aux frais d'une existence luxueuse à laquelle on n'entendait pas renoncer, sa candidature fut accueillie sans réserve et il entra immédiatement en jouissance, c'est-à-dire dans ses fonctions d'amant en titre. \

Jusqu'alors d'Épinay avait dépensé sans compter, jeté à ses maîtresses des sommes relativement considérables, mais il n'avait pas compromis gravement sa fortune. Cependant, et par crainte de nouvelles dilapidations, la séparation de biens avait été prononcée entre sa femme et lui par sentence du Châtelet de Paris du 14 mai 1749. Le père du jeune prodigue, M. de Bellegarde, de son côté et par des donations indirectes.

s'était efforcé de préserver ses petits-enfants d'une ruine complète que les goûts de leur père ne faisaient que trop redouter.

Malheureusement, peu de temps après être retombé dans les chaînes de Marie de Verrières, d'Épinay perdit son père*, et il se trouva immédiatement à la tête d'une grande fortune. Outre la place de fermier général qui lui revenait avec ses énormes bénéfices, il héritait de plus de 1 700 000 livres, somme très considérable pour l'époque.

Jusqu'à ce moment, les remontrances de sa famille et la crainte des châliments que pouvait lui réserver l'autorité paternelle avaient mis un certain frein aux folies de d'Épinay; mais, après la mort de son père, rien ne le retenant plus, il s'empressa de donner un libre cours à ses goûts de dépense ; dès lors il semble qu'un véritable esprit de vertige s'empare de lui.

Il commence par quitter sa femme et prendre une maison à part. Il affiche publiquement sa liaison avec Marie de Verrières, et non content de subvenir avec magnificence aux besoins de

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